Voltaire – Réflexions pour les sots (1760)

Si le grand nombre gouverné était composé de bœufs, et le petit nombre gouvernant, de bouviers, le petit nombre ferait très-bien de tenir le grand nombre dans l’ignorance.
Mais il n’en est pas ainsi. Plusieurs nations qui longtemps n’ont eu que des cornes, et qui ont ruminé, commencent à penser.
Quand une fois ce temps de penser est venu, il est impossible d’ôter aux esprits la force qu’ils ont acquise ; il faut traiter en êtres pensants ceux qui pensent, comme on traite les brutes en brutes.
Il serait impossible aux chevaliers de la Jarretière, assemblés à l’Hôtel de Ville de Londres, de faire croire aujourd’hui que saint George leur patron les regarde du haut du ciel, une lance à la main, monté sur un grand cheval de bataille.
Le roi Guillaume, la reine Anne, George Ier, George II, n’ont guéri personne des écrouelles. Autrefois, un roi qui aurait refusé de se servir de ce saint privilège eût révolté la nation ; aujourd’hui un roi qui en voudrait user ferait rire la nation entière.
Le fils du grand Racine, dans un poème intitulé la Grâce, s’exprime ainsi sur l’Angleterre :

L’Angleterre, où jadis brilla tant de lumière,
Recevant aujourd’hui toutes religions,
N’est plus qu’un triste amas de folles visions.

M. Racine se trompe : l’Angleterre fut plongée dans l’ignorance et le mauvais goût jusqu’au temps du chancelier Bacon. C’est la liberté de penser qui a fait éclore, chez les Anglais, tant d’excellents livres ; c’est parce que les esprits ont été éclairés qu’ils ont été hardis ; c’est parce qu’ils ont été hardis qu’on a donné des prix à ceux qui feraient passer les mers à leurs blés ; c’est cette liberté qui a fait fleurir tous les arts, et qui a couvert l’Océan de vaisseaux.
À l’égard des folles visions que leur reproche l’auteur du poème sur la Grâce, il est vrai qu’ils ont abandonné la dispute sur la grâce efficace et suffisante et concomitante ; mais, en récompense, ils ont donné les logarithmes, la position de trois mille étoiles, l’aberration de la lumière, la connaissance physique de cette lumière même, le calcul qu’on appelle de l’infini, et la loi mathématique par laquelle tous les globes du monde gravitent les uns sur les autres. Il faut avouer que la Sorbonne, quoique très-supérieure, n’a pas encore fait de telles découvertes.
Cette petite envie de se faire valoir en invectivant contre son siècle, en voulant ramener les hommes de la nourriture du pain à celle du gland, en répétant sans cesse et hors de propos de misérables lieux communs, ne fera pas fortune dorénavant.
Il est ridicule de penser qu’une nation éclairée ne soit pas plus heureuse qu’une nation ignorante.
Il est affreux d’insinuer que la tolérance est dangereuse, quand nous voyons à nos portes l’Angleterre et la Hollande peuplées et enrichies par cette tolérance, et de beaux royaumes dépeuplés et incultes par l’opinion contraire.
La persécution contre les hommes qui pensent librement ne vient pas de ce qu’on croit ces hommes dangereux, car assurément aucun d’eux n’a jamais ameuté quatre gredins dans la place Maubert, ni dans la grand’salle. Aucun philosophe n’a jamais parlé ni à Jacques Clément, ni à Barrière, ni à Chastel, ni à Ravaillac, ni à Damiens.
Aucun philosophe n’a empêché qu’on payât les impôts nécessaires à la défense de l’État ; et, lorsqu’autrefois on promenait la châsse de sainte Geneviève par les rues de Paris pour avoir de la pluie ou du beau temps, aucun philosophe n’a troublé la procession ; et, quand les convulsionnaires ont demandé les saints secours, aucun philosophe ne leur a donné des coups de bûche.
Quand les jésuites ont employé la calomnie, les confessions, et les lettres de cachet, contre tous ceux qu’ils accusaient d’être jansénistes, c’est-à-dire d’être leurs ennemis ; quand les jansénistes se sont vengés ensuite comme ils ont pu des insolentes persécutions des jésuites, les philosophes ne se sont mêlés en aucune façon de ces querelles ; ils les ont rendues méprisables, et par là ils ont rendu à la nation un service éternel.
Si une bulle, écrite en mauvais latin et scellée de l’anneau du pêcheur, ne décide plus du destin d’un État ; si un légat du côté ne vient plus donner des ordres à nos rois et lever des décimes sur nos peuples, à qui en a-t-on l’obligation ? Aux maximes du chancelier de L’Hospital, qui était philosophe ; aux écrits de Gerson, qui était aussi philosophe ; aux lumières de l’avocat général Cugnières, qui passa pour un philosophe, et surtout aux solides écrits de nos jours, qui ont jeté un si énorme ridicule sur la sottise de nos pères qu’il est désormais impossible à leurs enfants d’être aussi sots qu’eux.
Les vrais gens de lettres et les vrais philosophes ont beaucoup plus mérité du genre humain que les Orphée, les Hercule et les Thésée : car il est plus beau et plus difficile d’arracher des hommes civilisés à leurs préjugés que de civiliser des hommes grossiers, plus rare de corriger que d’instituer.
D’où vient donc la rage de quelques bourgeois et de quelques petits écrivains subalternes contre les citoyens les plus estimables et les plus utiles ? C’est que ces bourgeois et ces petits écrivains ont bien senti, dans le fond de leur cœur, qu’ils étaient méprisables aux yeux des hommes de génie ; c’est qu’ils ont eu la hardiesse d’être jaloux : un homme accoutumé à être loué dans l’obscurité de son petit cercle devient furieux quand il est méprisé au grand jour.
Aman voulut faire pendre tous les Juifs, parce que Mardochée ne lui avait pas fait la révérence. Acanthos voudrait faire brûler tous les sages, parce qu’un sage a dit qu’un discours d’Acanthos ne valait rien.
Ô Acanthos ! fais relier en maroquin les Méditations du révérend P. Croiset ; et, s’il paraît un bon livre, cours le dénoncer à ceux qui ne le liront pas ; fais brûler un ouvrage utile, les étincelles t’en sauteront au visage.