Réclamation en faveur du marquis de Saint-Huruge (septembre 1789)

Le sieur Victor-Amédée, marquis de Saint-Huruge, a été conduit au Châtelet, où il est jugé prévôtalement. Je ne dirai pas: il est gentilhomme, il est filleul du roi de Sardaigne; je dis: il est citoyen français. Un citoyen français vaut bien un citoyen romain, et si la fameuse loi Porcia, qui défendait de mettre à mort un citoyen romain, ne peut pas revivre parmi nous, au moins est-il certain qu’un citoyen français ne doit pas être jugé prévôtalement, parce que tout jugement prévôtal, et même tout jugement criminel qui n’est pas public, est horrible devant les honnêtes gens.
Citoyens, le premier édifice que vous avez à construire est une tournelle criminelle, un vaste cirque, au milieu duquel s’élèvent les bancs des juges, celui de l’accusé, la tribune de l’accusateur et du défenseur, et autour une immense galerie pour les philanthropes protecteurs des lois, mais aussi de l’innocence. Il faut que tout citoyen arrêté soit d’abord conduit à ce grand théâtre, pour y subir un interrogatoire en public, avant qu’on puisse l’écrouer dans une prison.
Lorsque toute la France a poussé dans les cahiers un cri universel d’indignation contre les formes expéditives de la prévôté, contre la nuit éternelle qui enveloppe les procédures criminelles; lorsqu’on entend répéter partout, avec tant déraison, que le vœu unanime des cahiers a force de loi, et qu’il ne manque à cette loi que d’être proclamée, comment les prévôts n’ont-ils pas la délicatesse de se dire: «La promulgation n’est qu’une formalité pour ceux qui ne connaissent pas la loi; quant à moi, je connais le vœu unanime de la nation, mon droit de mort est au moins douteux à mes yeux; je n’environnerai plus mon tribunal d’odieuses ténèbres; je ne jugerai plus prévôtalement.» Mais non, tous les juges, sans y penser, ressemblent à Pilate. L’orgueil est flatté de pouvoir dire à un citoyen: «Sais-tu que j’ai le droit de te crucifier et de t’absoudre?» Revenons à M. de Saint-Huruge.
Accusé d’avoir écrit une lettre comminatoire à l’Assemblée nationale, d’avoir signé une motion attentatoire à la liberté de l’Assemblée nationale, sa place est, non au Châtelet, mais à l’Abbaye ou à Brie-Comte-Robert, parmi les accusés de crime de lèse-nation; ses juges sont le comité des douze, et non le prévôt. Or, lorsque M. de Clermont-Tonnerre a requis son décret, et le comité des douze et l’Assemblée nationale ont prononcé qu’il n’y avait lieu à délibérer; et cependant on le juge prévôtalement. Je déclare que je connais à peine M. de Saint-Huruge, que je n’ai fait que l’entrevoir le dimanche 30 août au café de Foi, où je l’ai observé comme un homme singulier, et un patriote de la meilleure trempe. Je me suis avisé de lui faire une petite remarque, à laquelle il a répondu fort brutalement, mais ce n’est point le marquis de Saint-Huruge que je défends ici personnellement; c’est un Français, c’est moi, c’est nous tous, citoyens.
M. de Saint-Huruge dénie que la signature au bas de cette lettre comminatoire soit la sienne; et malgré sa dénégation, malgré son domicile, malgré son affectation de se montrer à la tête d’une patrouille, sans reconnaissance d’écriture ou vérification préalable, il est appréhendé au corps et jeté en prison. Cependant une chose saute aux yeux: s’il n’a point signé cette lettre, il n’est point coupable, et s’il l’a signée, c’est une preuve qu’il ne se croyait point coupable: cette signature même est sa meilleure justification. Mais, crie-t-on, la rumeur publique était contre lui. Il ne peut nier du moins avoir signé la motion du Palais-Royal. Il est vrai que cette motion est telle, que M. Mounier a promis 500,000 livres à celui qui en dénoncerait les auteurs. A ces offres je reconnais bien un sénateur de Venise. Gardez, M. Mounier, ces 500,000 livres; elles aideront à payer les 24 ou 36 livres par jour qu’on dit que ce bon peuple vous alloue pour défendre si bien sa cause. Si vous avez une si grande envie de connaître les auteurs de cette motion, que vous appelez un complot infernal, je me dénonce, non comme l’ayant proposée, je n’ai pas cet honneur, mais comme l’ayant signée des premiers. La voici en entier, cette motion qu’ont signée avec moi six cents pervers, six cents Catilinas. MOTION DU PALAIS-ROYAL.
«1° Que, vu la contradiction de tous les cahiers sur le veto, il serait sursis au décret jusqu’à ce que les provinces et les districts eussent déclaré leur dernière volonté.
« 2° Que, vu la rumeur publique et la violence des soupçons, qui se fortifient de jour en jour contre nombre de députés, les provinces et la ville de Paris seraient suppliées d’examiner si la conduite de leurs représentants était irréprochable, s’il n’était pas à craindre que quelque honorable membre ne fût flatté de devenir sénateur de Venise; et qu’au lieu de maître un tel, on l’appelât milord, ou Votre Seigneurie: dans ce cas, de le rappeler incessamment comme suspect, parce qu’il ne faut pas qu’un député soit suspect, et que pour l’honneur du nom français, nous ne devons pas laisser croire à l’Europe, que sur 24 millions d’hommes nous ne puissions trouver parmi nous six cents citoyens notoirement incorruptibles et au-dessus de tous soupçons.
«3° Attendu la grande affection que les patriotes portent à M. le comte de Mirabeau, et les alarmes que leur a causées la nouvelle des menaces qu’on lui avait écrites, à l’exemple de cette foule de jeunes gens qui allaient chercher Cicéron à sa maison du mont Palatin, et l’escortaient jusqu’au sénat au milieu des applaudissements, l’élite des patriotes irait offrir à M. de Mirabeau une garde défensive, et au moins le bouclier de leur corps.»
M. de Saint-Huruge n’a signé en ma présence rien de plus. Je soutiens que le droit de faire une pareille motion, et en général une motion quelconque, appartient, je ne dis pas à vingt mille citoyens, mais même à un seul. Un décret est légal ou illégal; mais une motion est raisonnable ou folle, et je ne sais pas ce que c’est qu’une motion légale. En Angleterre, tout citoyen, sans aller au district, peut rédiger une adresse chez lui, au café, au club, à la taverne, et la faire signer à qui bon lui semble. A Athènes, le citoyen ne se relirait point dans son bourg pour faire des pétitions; il y avait des gens qui faisaient des motions du matin au soir, sur la place publique, sans que l’archonte le trouvât mauvais et les menaçât de la ciguë, et on n’eût pas souffert une patrouille dans le Céramique. Je puis faire une motion au Palais-Royal ou dans la rue, pourvu que je n’obstrue pas le passage. C’est un principe reconnu par l’Assemblée nationale, que la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne porte pas préjudice à autrui; et il n’y a au monde que M. Jusserand qui soit fondé à se récrier contre les inondations des patriotes qui viennent submerger son café de Foi. Cette motion du Palais-Royal n’est donc point si criminelle. Cependant, ô douleur! j’ai vu une foule de citoyens, des citoyens éclairés, se faire une fête d’être commandés, disaient-ils, pour dissiper à coups de baïonnette les groupes du Palais-Royal! J’ai en- tendu un vice-président de District jeter en public des cartouches sur une table, se plaindre de n’avoir pu s’en servir pour arquebuser des citoyens sans armes. Et quand j’ai demandé où était la réquisition du magistrat, des bourgeois depuis hier en uniforme m’ont répondu qu’ils ne connaissaient que leur capitaine.
A l’égard des menaces qu’on dit avoir échappé à M. de Saint-Huruge, il y a un trait dans l’histoire dont tout le monde saisira la ressemblance, et qui le justifiera mieux que tout ce que je pourrais dire. On sait que dans l’affaire de Catilina, Caton avait opiné qu’on envoyât les conjurés à la lanterne, sans forme de procès. Ce Caton était fort en principes; il haranguait comme Pétion de Villeneuve; mais, malgré ses principes, un orateur brillant, César, fit tant de prodiges d’éloquence, que Cicéron eut besoin de tout l’avantage que lui donnait sa présidence pour faire prévaloir l’avis de Caton, et fut obligé d’aller deux fois au scrutin. Cependant les patriotes, dans le vestibule du Sénat, étaient furieux que César eût osé solliciter l’indulgence de son cousin Lentulus. A la sortie du Sénat, les Chevaliers Romains qui étaient de garde poussèrent les menaces jusqu’à présenter à l’orateur la pointe de leurs épées. Cicéron leur fit signe de respecter dans un sénateur la liberté de haranguer pour ou contre, mais il excusa cette ferveur du patriotisme: il ne fit point jeter ces jeunes gens dans des cachots; il ne les menaça point de la roche Tarpéienne; et César, désigné préteur, et qui déjà était un aussi grand personnage au moins qu’un souverain, ne requit point, comme M. Mounier et M. de Clermont-Tonnerre, que ces jeunes gens fussent mandés à la barre du Sénat et que leur procès fût réglé à l’extraordinaire. Que serait-ce si, au lieu de le menacer de leurs épées, ils ne l’avaient menacé qu’en paroles? Que serait-ce si ces paroles leur avaient échappé, non dans le vestibule du Sénat et étant de garde, mais au café et en buvant du punch? Que serait-ce si elles avaient échappé à un citoyen enfermé sept ans à Charenton, victime si longtemps du despotisme, et qui est bien excusable, dans une fièvre épidémique de liberté, d’avoir des accès plus violents que les autres? Et combien n’est-il pas douloureux de voir se grossir tous les jours, dans l’Assemblée nationale, le nombre des membres suspects! Se peut-il que tant d’orateurs aient trompé les espérances que nous avions conçues de leurs talents? Comment les ambitieux ne voient-ils pas qu’aujourd’hui il n’y a plus d’emplois, plus de fortunes, plus de dignités à attendre que de la reconnaissance publique? Comment ne voient-ils pas que c’est se bercer de chimères que de se persuader que nous souffrirons une Chambre Haute, et des membres permanents pendant un nombre d’années fixe, des membres dont on puisse acheter les voix pour sept ans, comme ceux du Parlement d’Angleterre. Non, Messieurs, nous aurons une Assemblée nationale permanente; mais, selon les principes éternels de tout mandat, nos mandataires seront révocables ad nutum, du jour au lendemain. Croyez-moi, Messieurs, vous qui avez le malheur d’être suspects, purgez ce soupçon et rentrez en vous-mêmes. Les menaces du Palais-Royal étaient paternelles, et pour vous faire ouvrir les yeux. C’étaient des foudres monitoires et de conseil. N’est-il pas évident que, lorsqu’à chaque pas on est étonné du bon sens du manœuvre et du journalier, toute la prudence de l’aristocratie doit nécessairement échouer tôt ou tard, et l’insurrection est inévitable autant de fois que l’intérêt général sera sacrifié à l’égoïsme. Qu’espérez-vous, et quelle espérance peut faire supporter une condition aussi misérable que celle de M. d’Eprémesnil? Encore s’il pouvait échapper au souvenir de ces applaudissements, de ces fêtes qu’il recevait l’année dernière! Au milieu d’une nation aussi clairvoyante, il va devenir plus difficile de jour en jour de vous dérober aux regards vigilants de quarante-huit millions d’yeux.
Pour moi, Messieurs, rien ne pourra m’empêcher de vous suivre avec ma lanterne, et d’éclairer tous vos pas. Lorsque tant de gens s’évertuent à faire des motions dans l’Assemblée nationale et dans les Districts, Diogène ne restera pas seul oisif, et il roulera son tonneau dans la ville de Corinthe. Je dénoncerai tous les abus, je poursuivrai tous les mauvais citoyens, tous, jusqu’à ce qu’on m’ait arraché la vie et qu’on ait soufflé ma lanterne.