Procès de Marie-Antoinette d’Autriche

La Reine répond au président, qui lui demande s’il ne lui reste rien à ajouter
pour sa défense :

Hier, je ne connaissais pas les témoins ; j’ignorais ce qu’ils allaient déposer
contre moi. Eh bien ! personne n’a articulé aucun fait positif. Je finis en
observant que je n’étais que la femme de Louis XVI, et qu’il fallait bien que je
me conformasse à ses volontés(23).

Les débats étaient clos.

Fouquier-Tinville prenait la parole, et répétait son acte d’accusation.
Cependant il n’osait répéter l’accusation d’Hébert.

Les défenseurs parlaient, et Chauveau-Lagarde osait dans son exorde juger le
procès de la Reine : « Je ne suis dans cette affaire embarrassé que d’une seule
chose, disait-il : ce n’est pas de trouver des objections(24). »

Les défenseurs rassis, le président Herman prononce ce que la justice
révolutionnaire appelait un résumé. Il évoque contre Marie-Antoinette les mânes
de tous les morts, il la charge de toutes les allégations sans preuve, et il
finit par déclarer que « c’est tout le peuple français qui accuse
Marie-Antoinette(25). »

Herman n’a pas osé tout dire. Un autre a mieux et plus crûment résumé l’affaire.
Et ce n’est point dans l’acte d’accusation, dans le réquisitoire, dans le résumé
du tribunal criminel extraordinaire, qu’il faut aller chercher le dernier mot de
ce procès et le dernier mot de la Révolution ; c’est dans ce numéro du Père
Duchêne, qu’Hébert écrit pendant le ballottage de la tête de la Reine :

« Je suppose… qu’elle ne fût pas coupable de tous ces crimes ; n’a-t-elle pas
été reine ? Ce crime-là suffit pour la faire raccourcir ; car… qu’est-ce qu’un
roi ou une reine ? N’est-ce pas ce qu’il y a dans le monde de plus impur, de
plus scélérat ? Régner, n’est-ce pas être le plus mortel ennemi de l’humanité ?
Les contre-révolutionnaires, que nous étouffons comme des chiens enragés, ne
sont nos ennemis que de bricole ; mais les rois et leur race sont nés pour nous
nuire : en naissant ils sont destinés au crime, comme telle plante à nous
empoisonner ; il est aussi naturel aux empereurs, aux rois, aux princes et à
tous les despotes, d’opprimer les hommes et de les dévorer, qu’aux tigres et aux
ours de déchirer la proie qui tombe sous leurs griffes ; ils regardent le peuple
comme un vil bétail dont le sang et les sueurs leur appartiennent ; ils ne font
pas plus de cas de ceux qu’ils appellent leurs sujets que des insectes sur
lesquels nous marchons et que nous écrasons sans nous en apercevoir. Ils jouent
aux hommes comme nous jouons aux quilles, et, quand un monstre couronné est las
de la chasse, il déclare une guerre sanglante à un autre brigand de son acabit,
sans sujet et souvent contre ses propres intérêts, mais pour avoir un nouveau
passe-temps pour se désennuyer : il entend de sang-froid la perte d’une bataille
; il regarde d’un œil sec les monceaux de cadavres qui viennent de périr pour
lui, et il est moins affecté que moi… quand je perds une partie de piquet, et
qu’un de mes compères m’a fait pic, et repic et capot. C’est un devoir à tout
homme libre de tuer un roi, ou ceux qui sont destinés à être rois, ou qui ont
partagé les crimes des rois. Une autorité qui est assez puissante pour détrôner
un roi commet un crime contre l’humanité si elle ne profite pas du moment pour
l’exterminer, lui et sa b… de famille. Que diroit-on d’un benêt qui, en
labourant son champ, viendroit à découvrir une nichée de serpents, s’il se
contentoit d’écraser la tête du père et qu’il fût assez poule mouillée pour
avoir compassion du reste ; s’il disoit en lui-même : C’est dommage de tuer une
pauvre mère au milieu de ses enfants ; tout ce qui est petit est si gentil !
Emportons ce joli nid à la maison pour divertir mes petits marmots. Ne
commettroit-il pas, par bêtise, un très-grand crime ?… Point de grâce ! Autant
qu’il nous tombera sous la main d’empereurs, de rois, de reines, d’impératrices,
délivrons-en la terre(26). »

* * * * *

Les questions soumises au jury sont celles-ci :

« 1° Est-il constant qu’il ait existé des manœuvres et intelligences avec les
Puissances étrangères et autres ennemis extérieurs de la République ; lesdites
manœuvres et intelligences tendant à leur fournir des secours en argent, à leur
donner l’entrée du territoire français et à y faciliter le progrès de leurs
armes ?

« 2° Marie-Antoinette d’Autriche, veuve de Louis Capet, est-elle convaincue
d’avoir coopéré aux manœuvres et d’avoir entretenu ces intelligences ?

« 3° Est-il constant qu’il a existé un complot et conspiration tendant à allumer
la guerre civile dans l’intérieur de la République ?

« 4° Marie-Antoinette d’Autriche, veuve de Louis Capet, est-elle convaincue
d’avoir participé à ce complot et conspiration(27) ? »

Les jurés restent une heure aux opinions. Ils rentrent à l’audience avec une
déclaration affirmative sur toutes les questions qui leur ont été soumises. La
déclaration est affirmative à l’unanimité(28).

Après un discours du président au peuple pour lui défendre tout signe
d’approbation, Marie-Antoinette est ramenée.

La déclaration du jury lui est lue.

Fouquier se lève et requiert la peine de mort contre l’accusée, conformément à
l’article 1er de la première section du titre Ier de la deuxième partie du Code
pénal, et encore à l’article 2 de la première section du titre Ier de la
deuxième partie du même Code.

Le président interpelle l’accusée de déclarer si elle a quelques réclamations à
faire sur l’application des lois invoquées par l’accusateur.

Marie-Antoinette dit non d’un signe de tête.

Le président recueille les opinions de ses collègues, « et, d’après la
déclaration unanime du jury, faisant droit sur le réquisitoire de l’accusateur
public, d’après les lois par lui citées, condamne ladite Marie-Antoinette, dite
Lorraine-d’Autriche, veuve de Louis Capet, à la peine de mort ; déclare,
conformément à la loi du 10 mars dernier, ses biens, si aucuns elle a dans
l’étendue du territoire français, acquis et confisqués au profit de la
République ; ordonne qu’à la requête de l’accusateur public le présent jugement
sera exécuté sur la place de la Révolution et affiché dans toute l’étendue de la
République. »

La Reine demeure impassible(29). Elle descend du banc le front haut, et ouvre
elle-même la balustrade(30).

Il est 4 heures du matin. On reconduit la condamnée à la Conciergerie.

Le verdict, prononcé par le jury du Tribunal révolutionnaire, le 16 Octobre 1793, est exécuté sans délai à midi et quart, Place de la Révolution.

4. Suite du Journal de Perlet, n° 339.
5. Révélations ou Mémoires inédits de Sénart. Paris, 1824.
6. Le dossier du Procès de la Reine, conservé aux Archives de l’Empire, contient la lettre suivante de Fouquier : « L’accusateur public du Tribunal révolutionnaire est passé pour prendre les pièces seulement qui ont été trouvées le 25 juin 1791 au château des Tuileries dans l’appartement de la ci-devant Reine. Comme son jugement est fixé à demain lundi neuf heures, le C. Baudin l’obligerait beaucoup de lui envoyer ces pièces demain à sept heures en son cabinet au Palais. »
7. Archives nationales.
8. Ibid.
9. Révolutions de Paris, par Prudhomme, n° 211.
10. Journal des Débats et Décrets, n° 393.
11. Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire (par Clément), 1793, 2e partie, n° 22.
12. Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire, n° 22 et 23.
13. Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire du n° 22 au n° 33.
14. Journal des Débats et des Décrets, n° 393.
15. Mémoires historiques et politiques, par Soulavie, vol. II.
16. Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire, n° 25.
17. Cette réponse textuelle se trouve au n° 25 du Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire établi au Palais à Paris par la loi du 10 mars 1793 pour juger sans appel les conspirateurs (2e partie, 1793).
18. Testament de Marie-Antoinette veuve Capet. De l’imprimerie du véritable créole patriote. — Les débats commencèrent à 8 heures du matin, ils continuèrent sans interruption jusqu’à 4 heures de l’après-midi, furent suspendus jusqu’à 5 et reprirent jusqu’au lendemain 4 heures du matin, de manière que sauf, un instant de relâche, ils durèrent environ vingt heures consécutives. (Note historique sur les procès de Marie-Antoinette et de Madame Élisabeth, par Chauveau-Lagarde, Paris, 1816).
19. Histoire de Marie-Antoinette, par Montjoye, vol. II.
20. Histoire de Marie-Antoinette, par Montjoye, vol. II.
21. Affaire des papiers de l’ex-conventionnel Courtois (par Courtois fils), Paris, Delaunay, 1834.
22. Histoire de Marie-Antoinette, par Montjoye, vol. II.
23. Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire, n° 31.
24. Histoire de Marie-Antoinette, par Montjoye, vol. II.
25. Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire, n° 31.
26. Le Père Duchêne, n° 298.
27. Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire, n° 32. — Gazette des tribunaux et Mémorial des corps administratifs et municipaux, vol. VIII,1793.
28. Procès-verbal, Archives nationales.
29. Chauveau-Lagarde, dans sa note historique sur le procès de Marie-Antoinette, dit que la Reine eut comme une surprise du verdict prononcé par le Tribunal révolutionnaire. Elle traversait la salle ne paraissant rien voir, rien entendre, jusqu’à ce qu’elle fût arrivée contre la barrière où était le peuple. « Là, elle relevait la tête avec majesté. » Et l’avocat de la Reine admire ce courage se relevant sous le coup de la plus terrible désillusion.
30. Le Magicien républicain s’exprime ainsi sous la plume du citoyen Rouy l’aîné, témoin oculaire «…La procédure fut terminée à 4 heures et demie du matin par le jugement du Tribunal qui la condamne à la peine de mort ; elle l’a écouté avec beaucoup de sang-froid, et elle est descendue à la chambre de justice d’un pas aussi léger qu’autrefois, lorsqu’elle se rendait dans les boudoirs de Saint-Cloud et de Trianon… Elle remit alors un anneau d’or et un paquet de ses cheveux à l’un de ses défenseurs pour les donner à une citoyenne nommée Hiary (sic), demeurant à Livry, chez la citoyenne Laborde, qu’elle a dit être son amie. » Il s’agit de la boucle de cheveux et des deux anneaux d’or servant à la Reine de boucles d’oreille et remises par elle à Tronçon-Ducoudray pour Mme de Jarjayes.

(Note: À propos des deux boucles d’oreilles, disons qu’il existe un grand nombre de reliques fausses dont la possession a été attribuée à Marie-Antoinette. Et ici j’élèverai des doutes sur le fameux soulier du Musée des Souverains, provenant de la succession de M. de Guernon-Ranville, et ramassé, dit-on, par un homme du peuple au pied de l’échafaud au moment où la Reine y montait. Nous avons un témoignage de la surveillance exercée par la police ce jour-là ; c’est le procès fait au gendarme Mingault qui passa au Tribunal révolutionnaire le 25 vendémiaire de l’an II de la République, pour avoir essuyé sous l’échafaud quelques gouttes du sang de la victime avec son mouchoir.)

Source:Procès de Marie-Antoinette d’Autriche