Procès de Marie-Antoinette d’Autriche

L’acte d’accusation est lu. Le président a recommandé à l’accusée d’écouter d’une oreille attentive. Les dépositions commencent, ou plutôt commence une histoire de la Révolution qui, par la bouche des Lecointre et des Hébert, des Silly et des Terrasson, des Gointre et des Garnerin, impute à la Reine les crimes, le sang, la banqueroute, les massacres, la guerre, la famine, les trahisons, les ruines, les veuves, les orphelins, les défaites, les perfidies, les complots, les hontes, les misères, les deuils, — la Révolution ! Ce jour et le lendemain, ils font ainsi remonter le temps à la Reine, la souffletant avec chacun de ses malheurs, avec chacune de leurs victoires, l’arrêtant longuement, comme en des stations de douleur, aux journées d’octobre, à Varennes, au veto, au 10 août, au Temple(13).

Mais dans ce flux de déclamations et de niaiseries, ne cherchez point un fait, ne cherchez point une preuve. Ces deux bons de 80,000 livres signés Marie-Antoinette, vus par Tisset chez Septeuil, signés, dit Tisset, du 10 août ; ces deux bons dont Olivier Garnerin fait un bon de 80,000 livres en faveur de la Polignac ; ces deux bons qui étaient, au rapport de Valazé, une quittance de 15,000 livres, où sont-ils ? On ne les présente pas ! Cette lettre de Marie-Antoinette, que Didier Jourdeuil affirme avoir vue chez d’Affry : Peut-on compter sur vos Suisses ? feront-ils bonne contenance lorsqu’il en sera temps ? où est-elle ? On ne la représente pas ! Et ainsi de tout.

Passez donc, témoins de vérité et de courage ! Passez, gentilshommes qui vous inclinez devant le martyre et devant votre drapeau ! Passez, nobles cœurs, fils de 89, auxquels 93 n’imposera pas une lâcheté ! Qu’importe, la Tour du Pin, que vous retrouviez pour la ci-devant Reine un salut de Versailles, et que vous la défendiez au péril de votre vie contre l’accusation des massacres de Nancy ? Que font, Bailly, votre ferme parole et votre déclaration sans peur, que « les faits contenus dans l’acte d’accusation sont absolument faux » ? Et vous, Manuel, dont la Reine a craint un moment la déposition(14), que sert votre silence ? Que sert, d’Estaing, que vous n’accusiez pas cette Reine, dont tous déclarez avoir à vous plaindre ?… Il ne s’agit pas de l’innocence de la Reine, et ce n’est pas vous que le Tribunal écoute. Les complaisances de ses oreilles sont pour les dépositions qui accusent la Reine d’accaparement de denrées, ou encore de complicité dans une fabrique de faux assignats ; pour la déposition de cette ancienne femme de service de la Reine, à qui M. de Coigny aurait dit à Versailles, à propos des fonds envoyés par la Reine à son frère pour faire la guerre aux Turcs ; « Il en coûte déjà plus de deux cents millions, et nous ne sommes pas au bout ! » Le murmure de faveur de l’auditoire encouragera cette déposition ; que la Reine, voulant assassiner le duc d’Orléans, a été fouillée, trouvée nantie de deux pistolets, et condamnée par son mari à quinze jours d’arrêts. Ce murmure encouragera encore Labenette, ce singe de Marat, affirmant sérieusement que la Reine a successivement envoyé trois hommes pour l’assassiner !

Et qu’étaient les questions posées à la Reine ? « Si elle n’avait pas voulu faire assassiner la moitié des représentants du peuple ? Si elle n’avait pas voulu, une autre fois, avec d’Artois, faire sauter l’Assemblée ? »

La Reine fut admirable de patience et de sang-froid : elle força sa dignité à l’humilité ; elle défendit l’indignation à sa fermeté ; elle répondit à la calomnie par une syllabe de dénégation, à l’absurde par le silence, au monstrueux par le sublime. La Reine ne consentit à se justifier que pour justifier les autres, et, dans ces longs débats, pas une parole ne lui échappa qui pût mettre un dévouement en péril ou la conscience de ses juges en repos.

Quand le président lui demande : Si elle a visité les trois corps armés qui se trouvaient à Versailles pour défendre les prérogatives royales ?

Je n’ai rien à répondre, dit Marie-Antoinette.

Quand le président l’accuse d’avoir fait payer à la France des sommes énormes pour le Petit-Trianon, pour ce Petit-Trianon dont Soulavie lui-même avoue que la dépense ne dépassait pas 72,000 livres par an en 1788(15), Marie-Antoinette répond, parlant, au delà de ce tribunal, à la France : Il est possible que le Petit-Trianon ait coûté des sommes immenses, peut-être plus que je n’aurais désiré ; on avait été entraîné dans les dépenses peu à peu ; du reste, je désire, plus que personne, que l’on soit instruit de ce qui s’y est passé.

Quand le président l’accuse de nier ses rapports avec la femme la Motte : Mon plan n’est pas la dénégation, répond Marie-Antoinette, c’est la vérité que j’ai dite et que je persisterai à dire(16).

Le président n’avait pas osé toucher à l’accusation sans nom qu’Hébert était allé chercher, le 7 octobre, dans la tour du Temple. Un juré la releva : « Citoyen président, je vous invite de vouloir bien observer à l’accusée qu’elle n’a pas répondu sur le fait dont a parlé le citoyen Hébert, à l’égard de ce qui s’est passé entre elle et son fils. »

Si je n’ai pas répondu, dit la Reine, c’est que la nature se refuse à répondre à une pareille question faite à une mère ; et se tournant vers les mères qui remplissent les tribunes : J’EN APPELLE À TOUTES CELLES QUI PEUVENT SE TROUVER ICI(17) !

Immortelle Postérité ! souviens-toi du misérable qui arracha du cœur de Marie-Antoinette ces mots devant lesquels s’agenouillera la mémoire des hommes ! Souviens-toi de cet homme, que blâma Robespierre, et dont rougit Septembre ! Souviens-toi que, violant l’innocence d’une jeune fille, et ses pleurs et ses hontes, Hébert a essayé de lui apprendre à déshonorer sa mère ! Souviens-toi que, menant avec sa main la main d’un enfant de huit ans, il lui a fait signer contre sa mère de quoi calomnier Messaline ! Qu’Hébert te soit voué ! ferme à son nom le refuge de tes gémonies, et que l’immortalité le punisse !

Les séances du Tribunal commencent à 9 heures du matin et ne finissent que bien avant dans la nuit. Quelle Passion surhumaine ! Malade, affaiblie par une perte continuelle, sans nourriture, sans repos, la Reine doit se vaincre, se dominer, ne pas s’abandonner un instant, roidir à tout moment ses forces défaillantes, contraindre jusqu’à son visage et surmonter la nature ! Le peuple demandant à tout moment qu’elle se levât du tabouret pour mieux la voir : Le peuple sera-t-il bientôt las de mes fatigues ? murmurait Marie-Antoinette épuisée(18). Un moment, agonisante, à bout de souffrance, elle laissa tomber de ses lèvres, comme une lamentation : J’ai soif ! Ceux qui étaient à côté d’elle se regardèrent ; nul n’osait porter à boire à la veuve Capet ! Un gendarme, à la fin, eut la pitié d’aller lui chercher un verre d’eau et le courage de le lui offrir. La Reine sortait du Tribunal brisée, anéantie. Rentrant dans la prison, elle dit dans la cour de la Conciergerie : Je n’y vois plus ; je n’en peux plus ; je ne saurais marcher ; et, sans le bras d’un gendarme, elle n’eût pu descendre sans tomber les trois marches de pierre qui conduisaient au corridor de sa chambre(19). A 5 heures, cependant, elle retrouvait à l’audience l’énergie morale, l’énergie physique, de nouvelles forces, de nouvelles grâces pour de nouvelles tortures.

La Reine est seule contre les accusateurs ; elle n’a qu’elle pour se conduire et se défendre. Les défenseurs d’office qui lui ont été nommés n’ont été prévenus que le dimanche 13 octobre, à minuit. Du lundi matin au mardi dans la nuit, ils n’ont avec elle que trois courtes entrevues d’un quart d’heure, entrevues dérisoires, écoutées, surveillées par trois ou quatre personnes(20), et qui n’ont point permis à la Reine de concerter la moindre défense, une réponse même ! La Reine, d’ailleurs, ne pouvait, de premier coup, donner toute sa confiance à des conseils choisis par le Tribunal. Elle se rendit pourtant à la convenance de leur intérêt, à la commisération de leurs paroles ; et tourmentée par eux, au nom de ses enfants, pour demander un sursis qui leur donnât le temps d’élaborer leur défense, elle finissait par leur céder, et écrivait au président de la Convention :

« Citoyen président, les citoyens Tronçon et Chauveau, que le tribunal m’a donnés pour défenseurs, m’observent qu’ils n’ont été instruits qu’aujourd’hui de leur mission ; je dois être jugée demain, et il leur est impossible de s’instruire dans un aussi court délai des pièces du procès et même d’en prendre lecture. Je dois à mes enfants de n’omettre aucun moyen nécessaire pour l’entière justification de leur mère. Mes défenseurs demandent trois jours de délai, j’espère que la Convention les leur accordera.

« MARIE-ANTOINETTE(21). »

Le délai ne fut pas accordé ; mais, le mardi 15 octobre, à minuit, le président du tribunal dit aux défenseurs : « Sous un quart d’heure les débats finiront ; préparez votre défense pour l’accusée. »

Un quart d’heure pour préparer leur défense ! Chauveau-Lagarde convint de défendre la Reine de l’accusation d’intelligences avec les ennemis de l’extérieur ; Tronçon-Ducoudray, d’intelligences avec les ennemis de l’intérieur(22).

L’interrogatoire est terminé.

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