Procès de Marie-Antoinette d’Autriche

14, 15 et 16 octobre 1793

Herman président ; Coffinhal, Verteuil et Deliége, juges ; Antoine Quentin,
accusateur public ; Fabricius, greffier, conseils et défenseurs les citoyens
Chauveau-Lagarde et Tronçon-Ducoudray.

Entrent les citoyens Antonelle, Renaudin, Souberbielle, Fievé, Bernard, Thoumin,
Chrétien, Gamey, Sambaz et Devèze, jurés de jugement, lesquels se placent dans
l’intérieur de l’auditoire, aux places indiquées et désignées. Vadier, Amar,
Vouland, Moyse Bayle sont derrière Fouquier(5), qui feuillette et interroge
encore à l’audience les pièces tardives de ce procès au pas de course, à peine
entrées dans son cabinet depuis une heure(6) !

Alors est introduite la Reine Marie-Antoinette, « libre et sans fers, » pour
parler la langue du procès-verbal de la séance du vingt-troisième jour du
premier mois de l’an II de la République(7). La Reine est placée sur le fauteuil
ordinaire des accusés, de façon à ce que tous la voient. Puis entrent les deux
défenseurs officieux de l’accusée.

Tout l’auditoire présent, le président fait prêter individuellement à chaque
juré le serment suivant : « Citoyen, vous jurez et promettez d’examiner avec
l’attention la plus scrupuleuse les charges portées contre Marie-Antoinette,
veuve de Louis Capet, de ne communiquez avec personne jusqu’après votre
déclaration ; de n’écouter ni la haine, ni la méchanceté, ni la crainte ou
l’affection ; de vous décider d’après les charges et moyens de défense, et
suivant votre conscience et votre intime conviction, avec l’impartialité et la
fermeté qui convient à un homme libre(8). » Le serment prêté, le président dit à
l’accusée qu’elle peut s’asseoir.

La Reine est en robe de deuil ; elle est assise, attentive et calme. Parfois,
comme échappant au présent et berçant sa pensée, elle laisse courir ses doigts
sur les bras de son fauteuil, ainsi que sur un forte-piano(9). Son regard, —
c’est tout ce qu’elle a gardé de la couronne, — fait dire aux femmes du peuple :
« Vois-tu, comme elle est fière(10) ! »

La Reine a déclaré se nommer « Marie-Antoinette de Lorraine d’Autriche, âgée
d’environ 38 ans, veuve du Roi de France, née à Vienne, se trouvant, lors de son
arrestation, dans le lieu des séances de l’Assemblée nationale(11). »

Le greffier donne lecture de l’acte d’accusation(12) :

« Antoine-Quentin Fouquier, accusateur public près le Tribunal criminel
révolutionnaire établi à Paris par décret de la Convention nationale du 10 mars
1793, l’an deuxième de la République, sans aucun recours au tribunal de
cassation, en vertu du pouvoir à lui donné par l’article 2 d’un autre décret de
la Convention de 5 avril suivant, portant que l’accusateur public dudit tribunal
est autorisé à faire arrêter, poursuivre et juger, sur la dénonciation des
autorités constituées ou des citoyens ;

« Expose que, suivant un décret de la Convention du 1er août dernier,
Marie-Antoinette, veuve de Louis Capet, a été traduite au Tribunal
révolutionnaire comme prévenue d’avoir conspiré contre la France ; que, par
autre décret de la Convention du 3 octobre, il a été décrété que le tribunal
révolutionnaire s’occuperoit sans délai et sans interruption du jugement ; que
l’accusateur public a reçu les pièces concernant la veuve Capet, les 19 et 20 du
premier mois de la seconde année, vulgairement dits 11 et 12 octobre courant
mois ; qu’il a été aussitôt procédé, par l’un des juges du Tribunal, à
l’interrogatoire de la veuve Capet ; qu’examen fait de toutes les pièces
transmises par l’accusateur public, il en résulte qu’à l’instar des Messalines
Brunehaut, Frédégonde et Médicis, que l’on qualifioit autrefois de reines de
France, et dont les noms, à jamais odieux, ne s’effaceront pas des fastes de
l’histoire, Marie-Antoinette, veuve de Louis Capet, a été, depuis son séjour en
France, le fléau et la sangsue des François ; qu’avant même l’heureuse
Révolution qui a rendu au peuple françois sa souveraineté, elle avoit des
rapports politiques avec l’homme qualifié de roi de Bohême et de Hongrie ; que
ces rapports étoient contraires aux intérêts de la France ; que, non contente,
de concert avec les frères de Louis Capet et l’infâme et exécrable Calonne, lors
ministre des finances, d’avoir dilapidé d’une manière effroyable les finances de
la France (fruit des sueurs du peuple) pour satisfaire à des plaisirs
désordonnés et payer les agents de ces intrigues criminelles, il est notoire
qu’elle a fait passer, à différentes époques, à l’empereur, des millions qui lui
ont servi et lui servent encore à soutenir la guerre contre la République, et
que c’est par ces dilapidations excessives qu’elle est parvenue à épuiser le
Trésor national :

« Que, depuis la Révolution, la veuve Capet n’a cessé un seul instant
d’entretenir des intelligences et des correspondances criminelles et nuisibles à
la France, avec les puissances étrangères et dans l’intérieur de la République,
par des agens à elle affidés, qu’elle soudoyoit et faisoit soudoyer par le
ci-devant trésorier de la liste ci-devant civile ; qu’à différentes époques elle
a usé de toutes les manœuvres qu’elle croyoit propres à ses vues perfides, pour
opérer une contre-révolution : d’abord ayant sous prétexte d’une réunion
nécessaire entre les ci-devant gardes du corps et les officiers et soldats du
régiment de Flandres, ménagé un repas entre ces deux corps, le 1er octobre 1789,
lequel est dégénéré en une véritable orgie, ainsi qu’elle le désiroit, et
pendant le cours de laquelle les agents de la veuve Capet, secondant
parfaitement ses projets contre-révolutionnaires, ont amené la plupart des
convives à chanter, dans l’épanchement de l’ivresse, des chansons exprimant le
plus entier dévouement pour le trône et l’aversion la plus caractérisée pour le
peuple, et de les avoir insensiblement amenés à arborer la cocarde blanche et à
fouler aux pieds la cocarde nationale, et d’avoir, par sa présence, autorisé
tous ces excès contre-révolutionnaires, surtout en encourageant les femmes qui
l’accompagnoient à distribuer les cocardes blanches aux convives ; d’avoir, le 4
du mois d’octobre, témoigné la joie la plus immodérée de ce qui s’étoit passé à
cette orgie ;

« En second lieu, d’avoir, conjointement avec Louis Capet, fait imprimer et
distribuer avec profusion, dans toute l’étendue de la République, des ouvrages
contre-révolutionnaires, de ceux mêmes adressés aux conspirateurs d’outre-Rhin,
ou publiés en leur nom, tels que les Pétitions aux émigrans, la Réponse des
émigrans, Les émigrans au peuple, Les plus courtes folies sont les meilleures,
Le journal à deux liards, L’ordre, la marche et l’entrée des émigrans ; d’avoir
même poussé la perfidie et la dissimulation au point d’avoir fait imprimer et
distribuer avec la même profusion des ouvrages dans lesquels elle étoit dépeinte
sous des couleurs peu avantageuses qu’elle ne méritoit déjà que trop en ce
temps, et ce, pour donner le change et persuader aux puissances étrangères
qu’elle étoit maltraitée des François, et les animer de plus en plus contre la
France ; que, pour réussir plus promptement dans ses projets
contre-révolutionnaires, elle avoit, par ses agens, occasionné dans Paris et les
environs, les premiers jours d’octobre 1789, une disette qui a donné lieu à une
nouvelle insurrection à la suite de laquelle une foule innombrable de citoyens
et de citoyennes s’est portée à Versailles le 5 du même mois ; que ce fait est
prouvé d’une manière sans réplique par l’abondance qui a régné le lendemain même
de l’arrivée de la veuve Capet à Paris et de sa famille ;

« Qu’à peine arrivée à Paris, la veuve Capet, féconde en intrigues de tout
genre, a formé des conciliabules dans son habitation ; que ces conciliabules,
composés de tous les contre-révolutionnaires et intrigans des Assemblées
constituante et législative, se tenoient dans les ténèbres de la nuit ; que l’on
y avisoit aux moyens d’anéantir les droits de l’homme et les décrets déjà
rendus, qui dévoient faire la base de la Constitution ; que c’est dans ces
conciliabules qu’il a été délibéré sur les mesures à prendre pour faire décréter
la révision des décrets qui étoient favorables au peuple ; qu’on a arrêté la
fuite de Louis Capet, de la veuve Capet et de toute la famille, sous des noms
supposés, au mois de juin 1791, tentée tant de fois et sans succès, à
différentes époques ; que la veuve Capet convient dans son interrogatoire que
c’est elle qui a tout ménagé et tout préparé pour effectuer cette évasion, et
que c’est elle qui a ouvert et fermé les portes de l’appartement par où les
fugitifs sont passés ; qu’indépendamment de l’aveu de la veuve Capet à cet
égard, il est constant, d’après les déclarations de Louis-Charles Capet et de la
fille Capet, que la Fayette, favori, sous tous les rapports, de la veuve Capet,
et Bailly, lors maire de Paris, étoient présens au moment de cette évasion, et
qu’ils l’ont favorisée de tout leur pouvoir ; que la veuve Capet, après son
retour de Varennes, a recommencé ses conciliabules ; qu’elle les présidoit
elle-même, et que, d’intelligence avec son favori la Fayette, l’on a fermé les
Thuileries et privé par ce moyen les citoyens d’aller et venir librement dans
les cours du ci-devant château des Thuileries ; qu’il n’y avoit que les
personnes munies de cartes qui eussent leur entrée ; que cette clôture,
présentée avec emphase par le traître la Fayette comme ayant pour objet de punir
les fugitifs de Varennes, étoit une ruse imaginée et concertée dans ces
conciliabules ténébreux pour priver les citoyens des moyens de découvrir ce qui
se tramoit contre la liberté dans ce lieu infâme ; que c’est dans ces mêmes
conciliabules qu’a été déterminé l’horrible massacre, qui a eu lieu le 17
juillet 1791, des plus zélés patriotes qui se sont trouvés au Champ-de-Mars ;
que le massacre qui avoit eu lieu précédemment à Nancy, et ceux qui ont eu lieu
depuis dans les divers autres points de la République, ont été arrêtés et
déterminés dans ces mêmes conciliabules ; que ces mouvemens, qui ont fait couler
le sang d’une foule immense de patriotes, ont été imaginés pour arriver plus tôt
et plus sûrement à la révision des décrets rendus et fondés sur les droits de
l’homme, et qui par là étoient nuisibles aux vues ambitieuses et
contre-révolutionnaires de Louis Capet et de Marie-Antoinette ; que, la
Constitution de 1791 une fois acceptée, la veuve Capet s’est occupée de la
détruire insensiblement par toutes les manœuvres qu’elle et ses agens ont
employées dans les divers points de la République ; que toutes ses démarches ont
toujours eu pour but d’anéantir la liberté, et de faire rentrer les François
sous le joug tyrannique sous lequel ils n’ont langui que trop de siècles ; qu’à
cet effet, la veuve Capet a imaginé de faire discuter dans ces conciliabules
ténébreux, et qualifiés depuis longtemps avec raison de cabinet autrichien,
toutes les loix qui étoient portées par l’Assemblée législative ; que c’est
elle, et par suite de la détermination prise dans ces conciliabules, qui a
décidé Louis Capet à apposer son veto au fameux et salutaire décret rendu par
l’Assemblée législative contre les ci-devant princes, frères de Louis Capet, et
les émigrés, et contre cette horde de prêtres réfractaires et fanatiques
répandus dans toute la France : veto qui a été l’une des principales causes des
maux qu’a depuis éprouvés la France ;

« Que c’est la veuve Capet qui faisoit nommer les ministres pervers, et aux
places dans les armées et dans les bureaux, des hommes connus de la nation
entière pour des conspirateurs contre la liberté ; que c’est par ses manœuvres
et celles de ses agens, aussi adroits que perfides, qu’elle est parvenue à
composer la nouvelle garde de Louis Capet d’anciens officiers qui avoient quitté
leurs corps lors du serment exigé, de prêtres réfractaires et d’étrangers, enfin
de tous hommes réprouvés pour la plupart de la nation, et dignes de servir dans
l’armée de Coblents, où un très-grand nombre est en effet passé depuis le
licenciement ;

« Que c’est la veuve Capet, d’intelligence avec la faction liberticide, qui
dominoit alors l’Assemblée législative, et pendant un temps la Convention, qui a
fait déclarer la guerre au roi de Bohême et de Hongrie, son frère ; que c’est
par ses manœuvres et ses intrigues, toujours funestes à la France, que s’est
opérée la première retraite des François du territoire de la Belgique ;

« Que c’est la veuve Capet qui a fait parvenir aux puissances étrangères les
plans de campagne et d’attaque qui étoient convenus dans le conseil, de manière
que, par cette double trahison, les ennemis étoient toujours instruits à
l’avance des mouvemens que dévoient faire les armées de la République ; d’où
suit la conséquence que la veuve Capet est l’auteur des revers qu’ont éprouvés,
en différens temps, les armées françoises ;

« Que la veuve Capet a médité et combiné avec ses perfides agens l’horrible
conspiration qui a éclaté dans la journée du 10 août, laquelle n’a échoué que
par les efforts courageux et incroyables des patriotes, qu’à cette fin elle a
réuni dans son habitation, aux Thuileries, jusque dans des souterrains, les
Suisses qui, aux termes des décrets, ne doivent plus composer la garde de Louis
Capet, qu’elle les a entretenus dans un état d’ivresse, depuis le 9 jusqu’au 10
matin, jour convenu pour l’exécution de cette horrible conspiration ; qu’elle a
réuni également, et dans le même dessein, dès le 9, une foule de ces êtres
qualifiés de chevaliers du poignard, qui avoient figuré déjà dans ce même lieu,
le 23 février 1791, et depuis, à l’époque du 20 juin 1792 ;

« Que la veuve Capet, craignant sans doute que cette conspiration n’eût pas tout
l’effet qu’elle s’en étoit promis, a été, dans la soirée du 9 août, vers les
neuf heures et demie du soir, dans la salle où les Suisses et autres à elle
dévoués travailloient à des cartouches ; qu’en même temps qu’elle les
encourageoit à hâter la confection de ces cartouches, pour les exciter de plus
en plus, elle a pris des cartouches et a mordu des balles (les expressions
manquent pour rendre un trait aussi atroce) ; que le lendemain 10, il est
notoire qu’elle a pressé et sollicité Louis Capet à aller dans les Thuileries
vers les cinq heures et demie du matin, passer la revue des véritables Suisses
et autres scélérats qui en avoient pris l’habit, et qu’à son retour elle lui
présenta un pistolet, en disant : « Voilà le moment de vous montrer ! » et qu’à
son refus elle l’a traité de lâche ; que, quoique dans son interrogatoire la
veuve Capet ait persévéré à dénier qu’il ait été donné aucun ordre de tirer sur
le peuple, la conduite qu’elle a tenue, le dimanche 9, dans la salle des
Suisses, les conciliabules qui ont eu lieu toute la nuit et auxquels elle a
assisté, l’article du pistolet et son propos à Louis Capet, leur retraite subite
des Thuileries et les coups de fusil tirés au moment même de leur entrée dans la
salle de l’Assemblée législative, toutes ces circonstances réunies ne permettent
pas de douter qu’il n’ait été convenu, dans le conciliabule qui a eu lieu
pendant toute la nuit, qu’il falloit tirer sur le peuple, et que Louis Capet et
Marie-Antoinette, qui étoit la grande directrice de cette conspiration, n’ait
elle-même donné l’ordre de tirer ;

« Que c’est aux intrigues et manœuvres perfides de la veuve Capet,
d’intelligence avec cette faction liberticide dont il a déjà été parlé, et tous
les ennemis de la République, que la France est redevable de cette guerre
intestine qui la dévore depuis si longtems, et dont heureusement la fin n’est
pas plus éloignée que celle des auteurs ;

« Que, dans tous les tems, c’est la veuve Capet qui, par cette influence qu’elle
avoit acquise sur l’esprit de Louis Capet, lui avoit insinué cet art profond et
dangereux de dissimuler et d’agir, et promettre par des actes publics le
contraire de ce qu’il pensoit et tramoit, conjointement avec elle, dans les
ténèbres, pour détruire cette liberté si chère aux François et qu’ils sauront
conserver, et recouvrer ce qu’ils appeloient « la plénitude des prérogatives
royales » ;

« Qu’enfin la veuve Capet, immorale sous tous les rapports, et nouvelle
Agrippine, est si perverse et si familière avec tous les crimes, qu’oubliant sa
qualité de mère et la démarcation prescrite par les loix de la nature, elle n’a
pas craint… »