Procès de Marie-Anne Charlotte Corday

Marie-Anne-Charlotte Corday (1793)

Marie-Anne-Charlotte Corday (1793)

Département de la Police de Paris.

Affaire de l’assassinat du citoyen Marat
Contre
Marie-Anne Charlotte Corday

Apporté le 15 juillet 1793.

Procès-verbal de flagrant délit.

L’an deuxième de la République Française, le samedi treize juillet, sept heures trois quarts de relevée.

Nous Jacques-Philibert Guellard, Commissaire de Police de la Section du Théâtre-Français, dite de Marseille, instruit par la clameur publique qu’il y avait un grand rassemblement dans la rue des Cordeliers, et que ce qui donnait lieu à ce rassemblement était le Bruit de l’assassinat commis en la personne du Citoyen Marat, Député à la Convention nationale ; nous sommes sur-le-champ transporté à la maison du dit Citoyen Marat, susdite rue des Cordeliers, n° 30, où étant monté au premier étage et entré dans une pièce servant d’antichambre éclairée d’une croisée ayant vue sur la cour, nous y avons trouvé différents citoyens armés et une citoyenne dont on tenait les deux mains, et accusée d’avoir porté un coup de couteau au Citoyen Marat dans, l’instant qu’il était au bain, dont on nous a dit que le Citoyen Marat était expiré.
Et à l’instant nous étant transporté dans une petite pièce à gauche ayant vue sur la cour, nous avons aperçu dans une pièce adjacente et où était une baignoire, une grande quantité de sang sur le carreau, et que l’eau de la baignoire était toute teinte de sang, qu’avait perdu ledit Citoyen Marat.
Étant ensuite entré dans une autre pièce servant de chambre à coucher et ayant vue sur la rue par deux croisées à grands verres de Bohème, à gauche de la porte où est un lit, nous y avons trouvé étendu le cadavre du dit Citoyen Marat, assassiné par un coup de couteau, et auprès du dit cadavre avons aussi trouvé et par devant nous est comparu le citoyen Philippe Jean Pelletan, Chirurgien consultant des armées de la République et membre du Conseil de Santé, demeurant rue de Touraine, faubourg Saint-Germain.
Lequel nous a dit et fait remarquer que le coup de couteau porté au dit Marat a pénétré sous la clavicule du côté droit, entre la première et la seconde vraie côte et cela si profondément que l’index a facilement pu pénétrer de toute sa longueur à travers le poumon blessé, et que d’après la position des organes, il est probable que le tronc des carotides a été ouvert, ce qu’indique encore la perte du sang qui a causé la mort, et qui sortait à flots de la plaie au rapport des assistants, et a le dit citoyen Pelletan signé au présent, à l’effet de constater la véracité de son rapport.

Pelletan

Et de suite, nous Commissaire, après avoir donné acte au dit Pelletan de ses comparution, dire, rapport et déclaration, avons examiné le cadavre et avons reconnu autant qu’il était en nous, la vérité du dit rapport, qui nous avait été fait, et ayant jeté les yeux à côté du cadavre, nous avons trouvé un couteau à manche en bois d’Ébène dont la lame toute fraîche émoulue nous a paru être teinte de sang, et avoir été l’instrument avec lequel ledit Marat avait été assassiné dans son bain.
Étant de suite repassé dans la première pièce servant d’antichambre, où nous avions d’abord trouvé la femme prévenue d’avoir commis cet assassinat, l’ayant fait passer dans une pièce servant de salon, et percée de deux croisées ayant jour sur la dite rue des Cordeliers, nous l’avons interrogée de la manière et ainsi qu’il suit, en présence des citoyens Marino et Louvet, Administrateurs au Département de Police à la Mairie, survenus à l ‘instant au bruit de cet assassinat.
Avant de procéder à cet interrogatoire, de l’avis des dits Citoyens Administrateurs, avons pensé qu’il était à propos de faire part de cet horrible attentat aux Comités de Salut Public et de Sûreté Générale de la Convention, ainsi qu’au Conseil de la Commune, ce que nous avons fait à l ‘instant.

Premièrement à elle demandé ses noms, surnoms, âge, qualité, pays et demeure ?
A répondu se nommer Marie-Anne-Charlotte Corday, ci-devant D’Armant, native de la paroisse Saint-Saturnin-des-Lignerits, Diocèse de Sées, âgée de vingt-cinq ans moins quinze jours, vivant de ses revenus et demeurant ordinairement à Caen, lieu de sa résidence, et présentement logée à Paris, rue des Vieux-Augustins, Hôtel de la Providence.
A elle demandé depuis quel temps elle est à Paris, et quel a été l’objet de son voyage dans cette ville ?
A répondu y être arrivée jeudi dernier avec un passeport quelle avait obtenu à Caen, dont elle est partie le mardi d’avant et être venue dans cette ville sans aucun dessein.
A elle demandé s’il n’est pas vrai que, heure présente, elle s’est introduite chez le Citoyen Marat, qui était alors au bain, et s’il n’est pas également vrai qu’elle a assassiné Marat avec le couteau que nous lui représentons à l’instant ?
A répondu que oui, et qu‘elle reconnaît le couteau.
Interpellée de nous déclarer ce qui l’avait déterminée à commettre cet assassinat ?
A répondu qu’ayant vu la guerre civile sur le point de s’allumer dans toute la France et persuadée que Marat était le principal auteur de ce désastre, elle avait préféré à faire le sacrifice de sa vie pour sauver son pays.
A elle observé qu’il ne parait pas naturel qu ‘elle ait conçu ce dessein exécrable de son propre mouvement, et interpellée de nous déclarer les personnes qu ‘elle fréquente le plus ordinairement dans la ville de Caen ?
A répondu qu’elle n’a communiqué son projet à âme qui vive, qu’il y a quelque temps qu’elle avait le passeport qui avait servi pour venir à Paris, qu’en partant mardi dernier de Caen et en quittant une vieille parente chez laquelle elle demeure (la citoyenne Coutelier de Bretteville, veuve, âgée de soixante et quelques années), à elle Répondante a seulement dit qu’elle allait voir son père, que très peu de personnes fréquentaient la maison de cette parente, et qu’aucune n’a jamais rien su de son dessein. A elle observé que suivant la réponse antécédente il y a tout lieu de croire qu’elle n’a quitté la ville de Caen que pour venir commettre cet assassinat dans la personne du Citoyen Marat ?
A répondu qu’il est vrai qu’elle avait ce dessein, et qu’elle n’aurait pas quitté Caen si elle n’eût envie de l’effectuer.
Sommée de nous déclarer où elle s’est procurée le couteau dont elle s’est servie pour commettre ce meurtre, de nous dire qu’elles sont les personnes qu’elle a vues à Paris, et enfin de nous rendre compte de ce qu’elle a fait à Paris, depuis le jeudi qu’elle y est arrivée ?
A répondu : avoir acheté le couteau dont elle s’est servie pour assassiner Marat, le matin à huit heures au Palais-Royal, et l’avoir payé quarante sols ; qu’elle ne connaît personne à Paris, où elle n’est jamais venue, qu’arrivée jeudi vers le midi, elle s’est couchée, n’est sortie de son appartement que le vendredi matin, pour se promener vers la Place des Victoires et dans le Palais-Royal ; que l’après-midi elle n’est point sortie, qu’elle s’est mise à écrire différents papiers que nous trouverons sur elle ; qu’elle est sortie ce matin, a été au Palais-Royal vers les sept heures et demie huit heures, y a acheté le couteau dont nous avons parlé ci-dessus, a pris une voiture Place des Victoires, pour se faire conduire chez le Citoyen Marat, auquel elle n’a pu parvenir ; qu’alors retournée chez elle, elle a pris le parti de lui écrire par la petite poste, et sous un faux prétexte de lui demander une audience. — Qu’elle Répondante, sur les sept heures et demie du soir avait pris une voiture pour se présenter chez le Citoyen Marat y recevoir la réponse à sa lettre, que dans la crainte d’éprouver un refus, elle s’était précautionnée d’une autre lettre, qui est dans son portefeuille, et qu’elle se proposait de faire tenir au Citoyen Marat, mais qu’elle n’en a point fait usage, ayant été reçue à cette heure, et enfin que son projet n’était point un projet ordinaire.
A elle demandé comment elle est parvenue cette seconde fois auprès du Citoyen Marat, et dans quel temps elle a commis le crime envers sa personne ?
A répondu que des femmes lui avoient ouvert la porte, qu’on avait refusé de la faire pénétrer auprès de Marat, mais que ce dernier ayant entendu la Répondante insister, il avait lui-même demandé qu’on l’introduisit auprès de son bain, qu’il avait fait plusieurs questions à la Répondante sur les Députés de présent à Caen, sur leurs noms et ceux des Officiers Municipaux ; que la Répondante les lui avait nommés, et que Marat ayant dit qu’ils ne tarderaient pas à être guillotinés, c’est alors qu’elle Répondante a tiré le couteau qu’elle portait dans son sein, dont elle a aussitôt frappé le dit Marat dans son bain.
A elle observé, après avoir consommé le crime, si elle n’a pas cherché à s’évader par la fenêtre ?
A répondu, que non, qu’elle n’a eu aucun dessein de s’évader par la fenêtre, mais qu’elle se fût en allée par la porte si on ne s’y fut opposé.

Nous avons fait fouiller la répondante, et dans ses poches se sont trouvés les objets ci-après, savoir :
1° En vingt-cinq écus de six livres, cinquante écus ;
2° Un dé d’argent ;
3° Cent quarante livres en un assignat de cent livres, et quatre autres assignats de dix livres chacun ;
4° Une lettre à l’adresse de Marat, ainsi qu’elle nous l’avait déclarée plus haut ;
5° Un passeport au signalement de la Répondante, délivré par la municipalité de Caen, le 8 avril et visé le 23 dudit mois ;
6° Une montre d’or faite par Dubosq, de Caen ;
7° Une clef de malle et un peloton de fil blanc, tous objets non suspects, mais dans la gorge de la répondante s’est trouvée une gaine en façon de chagrin et servant au couteau avec lequel la répondante a assassiné Marat, et en sa présence nous avons présenté le couteau qui nous a paru y aller, de plus dans la gorge s’est aussi trouvés deux papiers attachés ensemble, avec une épingle, dont ayant fait lecture, nous avons reconnu que l’un était son Extrait Baptistaire, et l’autre une diatribe, en forme d’adresse aux Français, dont il a été fait lecture en présence des Citoyens Maure, Legendre, Chabot et Drouet, membres du Comité de Sûreté générale de la Convention, alors intervenus par un arrêté dudit Comité.

Demandé à la répondante qu’il y a lieu de croire qu’elle nous en impose en disant que personne n’était instruit de son dessein, vu la quantité de numéraire dont elle est munie, et qu’il est difficile de se procurer, surtout pour une fille de son âge ?
A répondu que ce numéraire est une partie de celui qu’elle possédait, et qu’elle a pris ces cinquante écus afin de suppléer au peu d’assignats qu’elle avait, ne voulant rien demander à ses parents.
Interrogée si la répondante est fille ?
A répondu que oui.
Interrogée si, ce matin, elle ne s’est point présentée à Sainte-Pélagie ou autre prison de cette ville ?
A répondu que non, qu’elle ignore même où sont les prisons.

Lecture faite à la répondante dudit interrogatoire, et de ses réponses a dit ses réponses contenir vérité, y persister, et a signé.

Corday

Maure aîné, Legendre, François Chabot, Drouet,
Marino, Louvet.

Ce fait, nous Commissaire sur la demande à nous faite par les Citoyens Administrateurs de Police dénommés ci-dessus, de la personne de la dite Marie-Anne-Charlotte Corday, avons ordonné qu’elle serait remise à leur garde pour être par eux ordonné ce qu’il appartiendra.
À l’égard des objets ci-dessus énoncés, nous nous en sommes chargés pour les faire remettre à qui il sera ordonné.

Guellard

Déclaration faite aux jacobins
A Paris, 15 juillet 1793 (l’an deuxième de la République une et indivisible)

Société des Amis de la liberté et de l’égalité, séance aux ci-devant Jacobins Saint-Honoré à Paris.

Comité de correspondance.

Le citoyen Laurent Bas, commissionnaire, demeurant au coin du pont Saint-Michel et de la rue Saint-Louis, chez le citoyen Berthoud, horloger, travaillait chez le citoyen Marat, représentant du peuple, à plier les numéros des journaux de l’Ami du Peuple.
A sept heures et demie du soir, le samedi treize juillet mil sept cent quatre-vingt-treize, l’an deuxième de la République une et indivisible, une personne du sexe descendant d’une voiture de place en déshabillé moucheté, chapeau à haute forme avec cocarde noire et trois cordons noirs et portant un éventail est venue demander à prier au citoyen Marat ; la portière lui a répondu qu’il n’était pas visible pour le moment, la personne a répliqué qu’elle venait pour la troisième fois de la journée, qu’il était désagréable et abominable de ne pouvoir être introduite. Elle a demandé si la lettre qu’elle lui avait écrite le matin par la petite poste lui avait été remise, la citoyenne Marat, sœur, a répondu que si la lettre avait été écrite, elle était vraisemblablement parvenue au citoyen son frère ; la sœur est allé demander à son frère s’il fallait laisser entrer la personne ; le citoyen Marat a répondu que oui.
Il était dans le bain travaillant et écrivant ; la personne introduite s’est assise sur une chaise près la baignoire placée dans une pièce très petite et n’ayant de place que pour deux personnes ; elle a fermé la porte. Il n’y avait personne dans la pièce attenante ni dans l’autre pièce voisine de l’antichambre ou le citoyen Bas travaillait avec trois citoyennes plieuses.
Sept à huit minutes après l’entrée de la personne dans la pièce du bain, le citoyen Bas et les trois citoyennes ont entendu le citoyen Marat crier à voix sourde et âcre : A moi, ma chère amie ! à moi ! (Il appelait sa sœur).
Le citoyen Bas et les trois citoyennes se sont levés ; les portes des deux chambres intermédiaires étaient ouvertes, la personne était dans la chambre attenante au cabinet du bain, le citoyen Bas a aperçu du sang jaillir de ce cabinet dans cette chambre. Les trois citoyennes sont sorties pour crier à la garde. La citoyenne Marat a couru à son frère, lui a appliqué une de ses mains sur la blessure, mais l’infortuné ne respirait plus ; un grand couteau neuf de table était sur la tablette de la baignoire, c’est l’arme avec laquelle l’assassin a privé la Nation d’un de ses Représentants.
Le citoyen Bas voyant venir l’assassin s’est emparé d’une chaise pour l’arrêter. Ce monstre faisant les plus grands efforts est parvenu dans l’antichambre. Le Bas lui a donné, de cette chaise, un coup qui a étendu le monstre par terre. L’assassin s’est relevé aussitôt ; il a jeté un coup d’œil prononcé sur la croisée de l’antichambre donnant sur la cour. Bas se défiant de ses propres forces, a saisi le Monstre par les mamelles, l’a terrassé et l’a frappé. — Bas tenant l’assassin par terre, a vu entrer dans l’antichambre un citoyen à lui inconnu et qu’il a appris depuis être le principal locataire de la maison ; ensuite le citoyen Cuisinier, limonadier, place du pont Saint-Michel, qui était de garde au poste de la Section du Théâtre-Français dite de Marseille, rue des Cordeliers. Le Bas a crié : A moi, citoyen Cuisinier ! au secours ! Le citoyen Cuisinier et les autres citoyens du même poste, arrivant successivement, se sont emparés de l’assassin.
Le citoyen Hébert, Substitut du Procureur de la Commune, est survenu, et successivement plusieurs autres citoyens, ayant diverses décorations civiques et que Bas croit être des Commissaires de la Section du Théâtre-Français et de la Municipalité, et encore d’autres citoyens qu’on a dit au citoyen Bas être des membres de la Convention Nationale.
Le procès-verbal de description de l’état des lieux, le procès-verbal de l’état du corps du Représentant du Peuple assassiné a été rédigé et l’assassin conduit vers minuit aux prisons de l’Abbaye.

« Signé : Laurent Bas »

Pour copie conforme à l’original :

« Signé Ferrière, Gaillard, secrétaires. »

Au bas est écrit :

Au citoyen Accusateur Public du Tribunal Révolutionnaire, séant au Palais de Justice de Paris.

INSTRUCTION DEVANT LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE,

Dirigée concurremment par :

1° E. Foucault, Juge ;
2° A. Roussillon, Juge ;
3° J.-B.-M. Montané, Président.

Audition de témoins devant Foucault.
Nous Etienne Foucault, juge au tribunal extraordinaire et révolutionnaire établi par la loi du 10 mars 1791 et en vertu des pouvoirs délégués au tribunal par la loi du 5 avril de la même année, vu la cédule délivrée par le Président qui ordonne assignation à la requête de l’accusateur public en date du …
Aux témoins indiqués par ledit accusateur public à l’effet de faire leur déclaration sur les faits contenus contre la nommée Corday, prévenue, et l’assignation donnée en conséquence le …
À comparaître à ce jour, lieu et heure
En présence de l’accusateur public et assisté de Anne Ducray, commis greffier dudit tribunal,
Avons reçu les déclarations desdits témoins ainsi qu’il suit :

Est comparue la citoyenne Évrard Simone, âgée de vingt-sept ans, demeurant rue des Cordeliers, numéro trente,
Laquelle déclare que le samedi treize du courant sur les midi, une jeune personne qu’elle a su depuis se nommer Marie-Anne-Charlotte Corday se présenta à l’antichambre de l’appartement du citoyen Marat, que cette jeune personne déclara avoir des choses très intéressantes et très pressées à communiquer au citoyen Marat, et qu’il fallait absolument qu’elle lui parlât, que la déclarante lui refusa l’entrée de la chambre où était le citoyen Marat, en lui disant qu’il était très malade et que sa position ne lui permettait de voir personne, que cette jeune demoiselle insista encore toujours sur le fondement des secrets importants qu’elle avait à révéler au citoyen Marat, que malgré ses instances la Déclarante refusa toujours l’entrée à cette personne qui s’en alla en lui demandant quand il faudrait qu’elle revînt, si c’était dans trois ou quatre jours, ou dans quinze jours.
A quoi la déposante lui répondit qu’elle ne pouvait lui dire l’époque ni le jour auquel elle pourrait revenir, que même elle lui ajouta qu’il était inutile qu’elle revînt parce qu’elle ne lui parlerait pas, attendu qu’on ne savait pas quand ledit Marat serait rétabli.
Que cette même personne, malgré la réponse de la déposante, revint une seconde fois le même jour, mais que la déposante ne la vit pas cette seconde fois ; qu’enfin, ladite Charlotte Corday écrivit une lettre au citoyen Marat, qui lui fut remise le même jour ; qu’une demie heure environ après que le citoyen Marat eut lu cette lettre, cette jeune personne se présenta pour la troisième fois environ sur les huit heures, qu’elle s’adressa d’abord à la citoyenne Pain, qui lui réitéra l’impossibilité où elle était d’être introduite chez le citoyen Marat, que ce dernier ordonna alors qu’on la fit entrer ; que la déclarante qui était alors dans la chambre du citoyen Marat fit entrer ladite Corday et se retira un peu à l’écart dans ladite chambre, de manière à ne pas entendre la conversation avec le citoyen Marat.
Que ladite Corday causa environ un grand quart d’heure avec le citoyen Marat qui dans le moment était dans son bain vêtu simplement d’un peignoir et occupé à écrire ce que lui disait Charlotte Corday, sur une tablette arrangée à cet effet sur la baignoire.
Que dans le moment la sœur d’elle déclarante était occupée à écraser des morceaux de terre anglaise pour l’usage du citoyen Marat ; que la déclarante lui a dit qu’elle en écrasait trop, et passa auprès du citoyen Marat pour lui montrer cette terre ; que le citoyen Marat lui dit qu’il n’y en avait pas trop, mais qu’au surplus elle pouvait en ôter un petit morceau, qu’ensuite elle emporta cette terre qu’elle remit à sa sœur, et aperçut en même temps deux plats sur lesquels il y avait des ris de veaux et de la cervelle qu’elle emporta, et pendant que ladite déclarante s’était absentée un instant et était passée dans le salon, emportant les deux plats, la fille Corday profita de cet instant pour enfoncer un couteau dans le sein du citoyen Marat, qu’alors la déclarante entendit des cris confus et s’écria : Ah ! mon Dieu, il est assassiné ! que de suite elle se transporta dans l’antichambre où elle trouva Charlotte Corday aux prises avec la citoyenne Pain, portière, et le commissionnaire qui porte ordinairement les feuilles chez le Ministre de la Guerre, qu’elle sauta sur elle, la prit par la tête, et tous trois ensemble la jetèrent par terre, qu’après l’avoir atterrée, elle déclarante courut auprès de son frère qu’elle trouva baigné dans son sang, porta la main sur la plaie pour arrêter le sang qui coulait à gros bouillons, que pendant ce temps il arriva des voisins à l’aide desquels on le retira du bain, on le plaça sur un lit où il était déjà expiré ; que la déclarante n’a point quitté son frère, mais qu’elle a toujours recommandé qu’on ne laissât pas échapper l’assassin.

Et est tout ce qu’elle a dit savoir.

Lecture faite à la déclarante de sa déclaration, a persisté et signé avec nous, et notre commis greffier.

Évrard, Foucault

Et aussi comparu la citoyenne Jeannette Maréchal, âgée de trente-deux ans, cuisinière chez la citoyenne Évrard, chez laquelle le citoyen Marat demeurait.
Laquelle déclare que le samedi matin treize du présent, entre neuf et dix heures du matin, une jeune personne, que la déclarante a su depuis s’appeler Marie-Anne-Charlotte Corday, s’est présenté à la portière chez laquelle elle déclarante était, demanda l’adresse du citoyen Marat, qu’on lui dit que c’était au premier sur le devant, que cette personne a monté l’escalier très lestement, que la déclarante resta chez la portière, ou elle a vu redescendre avec la même promptitude la fille Corday.
Que le même jour entre sept et huit heures du soir, la déclarante étant dans l’antichambre à côté de l’appartement du citoyen Marat, elle a vu revenir la fille Corday qui a demandé à parler au citoyen Marat, avec beaucoup de vivacité, que sur la réponse qu’on lui lit qu’elle ne pouvait lui parler, elle demanda si il avait reçu la lettre qu’elle lui avait écrite, que la portière qui était occupée dans l’antichambre à ployer des feuilles, lui répondit que le citoyen Marat recevait beaucoup de lettres et qu’on ne pouvait lui dire si la sienne lui était parvenue, qu’alors la citoyenne Évrard, qui sortait de l’appartement du citoyen Marat, a paru et a dit de faire entrer la fille Corday. Après l’ordre qu’en avait donné lui-même le citoyen Marat, qu’elle déclarante s’est occupée à donner une cuillère pour écraser des petits morceaux de terre carrés dans une carafe d’eau d’amande, qu’il s’est trouvé deux plats de cervelle et de ris de veau, que la citoyenne Évrard a emporté dans sa chambre dans la crainte qu’on ne jeta sur ces plats quelque chose qui put empoisonner Marat ; que dans ces entrefaites et pendant que la citoyenne Évrard passait dans le salon pour entrer dans la chambre du citoyen Marat, la Déclarante a entendu la portière et le commissionnaire crier à l’assassin et à la garde, et la citoyenne Évrard s’écria : Ah ! mon Dieu, on l’a assassiné ! Laquelle déclarante conjointement avec la citoyenne Évrard s’est jeté sur la fille Corday, l’ont terrassé et l’ont empêchée de se jeter par la fenêtre, qu’ensuite la citoyenne Évrard s’est porté auprès du citoyen Marat pour lui porter du secours et arrêter le sang qui coulait de sa plaie, que l’infortuné Marat était dans sa baignoire, les yeux fixés sur la citoyenne Évrard, qu’on l’a retiré du bain, qu’on l’a placé sur un lit, où il a fait deux ou trois soupirs et est expiré ; que ladite déclarante a ramassé le couteau dont s’était servi la fille Corday.

Et est tout ce qu’elle a dit savoir.

Lecture faite de sa déclaration a persisté et avons signé avec notre commis greffier,

La déposante nous ayant déclaré ne savoir signer.
Foucault. Ducray.

Est aussi comparu la citoyenne Marie-Barbe Aublain, femme du citoyen Pierre-Dominique Pain, âgé de trente-deux ans, portière et ouvrière chez le citoyen Marat, rue des Cordeliers, n° 30.
Laquelle déclare que le treize du courant une jeune femme, que la déposante a su se nommer Charlotte Corday, se présenta à deux fois différentes dans la matinée chez le citoyen Marat.
Que la première fois on lui a refusé la porte, que la seconde fois elle est montée et est descendue tout de suite, qu’elle s’est présenté une troisième fois le même jour entre sept et huit heures du soir, qu’alors la Déclarante était dans l’antichambre du citoyen Marat, avec le commissionnaire qui attendait les paquets, que la fille Corday demanda à parler au citoyen Marat, que la Déclarante lui répondit que cela était impossible, attendu que depuis sa maladie, il ne parlait à personne, que d’ailleurs il était dans son bain pour le moment ; qu’alors la citoyenne Évrard s’est présenté et a ordonné de faire entrer la fille Corday, qui a été introduite dans la chambre du citoyen Marat, qui était alors dans son bain ; que la citoyenne Évrard, avec sa sœur et sa cuisinière étaient sur le devant, que la citoyenne Évrard appela la déclarante pour lui faire voir un journal qu’on lisait en face, que la déclarante étant revenu dans la chambre, elle a entendu un cri perçant : A moi, à moi, ma chère amie ! qu’alors la déclarante est accourue et a aperçu la fille Corday ouvrir la porte du cabinet et a vu le citoyen Marat baignant dans son sang, qu’elle s’est écrié : Malheureuse ! qu’as-tu fait ! Qu’elle a couru sur elle avec une chaise pour l’empêcher de sortir, et a crié : A l’assassin ! à la garde ! qu’alors les deux sœurs et la cuisinière sont accourues, se sont emparé de la fille Corday, qu’ensuite la déclarante a couru chercher un chirurgien. Et est tout ce qu’elle a dit savoir.

Lecture faite de sa déclaration a persisté et a signée avec nous commis greffier.

Femme Pain. Foucault. Ducray.

INTERROGATOIRE DE CHARLOTTE CORDAY PAR MONTANÉ

Cejourd’hui, seize juillet de l’an mil sept cent quatre-vingt-treize, second de la République, onze heures du matin.

Nous Jacques Bernard-Marie Montané, président du tribunal criminel révolutionnaire, établi par la loi du dix mars mil sept cent quatre-vingt-treize, sans recours au tribunal de Cassation, et encore en vertu des pouvoirs délégués au tribunal par la loi du cinq avril de la même année, assisté de Robert Wolff, commis greffier du tribunal, en l’une des salles de l’auditoire au palais, et en présence de l’accusateur public, avons fait amener de la maison d’arrêt la nommée Corday auquel avons demandé ses noms, âge, profession, pays et demeure ?
A répondu se nommer Marie-Anne-Charlotte Corday, âgée de vingt-cinq ans, fille de Jacques-François Corday, ci-devant noble, demeurant à Caen, chez la veuve Le Coutellier de Bretteville, née aux Ligneries, district d’Argentan, département de l’Orne ; le citoyen son père demeurant à Argentan.
D. A elle demandé à quelle époque elle a quitté Caen ?
R. A répondu mardi dernier.
D. Où elle est allée en sortant de Caen ?
R. A Paris.
D. De quelle manière elle est arrivée à Paris ?
R. Dans une voiture qui part trois fois par semaine pour Paris.
D. Si elle était seule ?
R. Qu’elle était seule de sa connaissance, mais qu’il y avait sept à huit personnes dans la voiture.
D. Si elle connaissait quelques une de ces personnes ?
R. Que non.
D. Quel jour elle est arrivée à Paris ?
R. Jeudi dernier vers midi.
D. Où Elle est descendue en arrivant à Paris ?
R. Qu’elle a descendu où la voiture s’est arrêtée et que de là elle a été logé rue des Vieux Augustins, hôtel de la Providence.
D. Qui lui avait indiqué l’hôtel où elle a logé ?
R. Par un des hommes qui sont au Bureau, qu’elle ne connaît pas.
D. Quel est le sujet de son voyage à Paris ?
R. Qu’elle n’avait d’autre intention, et qu’elle n’est venue que pour tuer Marat.
D. Quels sont les motifs qui ont pu la déterminer à une action aussi horrible ?
R. Que c’est tous ses crimes.
D. Quels sont les crimes qu’elle lui reproche ?
R. La désolation de la France, la guerre civile qu’il a allumée dans tout le royaume.
D. Sur quoi elle se fonde pour avancer la réponse ci-dessus ?
R. Que ses crimes passés sont un indice de ses Crimes présents, que c’est lui qui a fait massacrer au mois de Septembre, que c’est lui qui entretient le feu de la guerre civile, pour se faire nommer dictateur, ou autre chose, et que c’est encore lui qui a attenté à la souveraineté du Peuple en faisant arrêter et enfermer des députés à la Convention le 31 mai dernier.
D. Quelle preuve elle a que Marat fut l’auteur des maux dont elle parle ?
R. Qu’elle ne peut pas en faire la preuve ; mais que c’est l’opinion de la France, que l’avenir l’apprendra, et que Marat avait un masque sur la figure.
D. Ce qu’elle a fait en arrivant à Paris ?
R. Qu’elle a été à l’instant de son arrivée chez le citoyen Duperret, député de la Convention.
D. Ce qu’elle y allait faire ?
R. Qu’elle était allée lui porter un paquet de la part de Barbaroux.
D. Si Elle a trouvé ce député ?
R. Que non, qu’il n’était pas chez lui.
D. Si elle a laissé le paquet ?
R. Qu’elle l’a laissé à ses filles.
D. Par qui elle a été conduite chez lui ?
R. Elle y est allée seule et à pied.
D. Si elle y est allée plusieurs fois dans le même jour ?
R. Qu’elle y est retournée quatre heures après, parce que là on lui avait dit d’y retourner à cette heure-là, qu’elle a trouvé alors le citoyen Duperret qui dinait.
D. Quel fut le sujet de leur entretien ?
R. Qu’elle y était allée relativement au paquet dont elle vient de parler, et pour l’engager à l’accompagner chez le Ministre de l’Intérieur pour y retirer des papiers qu’elle avait envoyé depuis six mois et qu’elle demandait depuis huit jours.
D. S’il y a eu entre elle et ledit Duperret quelqu’autre entretien ?
R. Que non.
D. Ce qu’elle a fait à Paris le deuxième jour de son arrivée ?
R. Qu’elle alla chez le Ministre avec Duperret le matin.
D. Pourquoi faire ?
R. Pour lui redemander ses papiers.
D. Quels étaient ces papiers ?
R. Qu’ils appartenaient à mademoiselle de Forbin, Chanoinesse de Troies, qui est en Suisse, et qu’elle était d’Avignon, parce que le district de Caen refusait de lui payer son traitement de Chanoinesse comme émigrée.
D. Ce qu‘elle a fait dans la même journée ?
R. Une adresse qu’on a trouvée sur elle, et qu’ensuite Elle s’est reposée.
D. Ce qu’elle a fait le troisième jour ?
R. Qu’elle s’est promenée au Palais-Royal dans la matinée et seule.
D. Ce qu’elle a fait au Palais-Royal et si elle y a acheté quelque chose ?
R. Que oui.
D. Ce qu’elle a acheté?
R. Un jugement rendu contre les assassins de Léonard Bourdon et un couteau de table à gaine, à manche noir, de grandeur ordinaire, pour quarante sols.
D. Quel est le motif qui l’a déterminée à acheter ce couteau ?
R. Pour tuer Marat.
D. Ce qu’elle a fait le restant de la journée ?
R. Qu’elle a été vers les onze heures ou onze heures et demie chez Marat avec un fiacre.
D. Ce qu’Elle a fait en y arrivant ?
R. Qu’elle a demandé à lui parler.
D. Si elle lui a parlé ?
R. Que l’ayant fait demander dans son antichambre, il s’est présenté deux ou trois femmes qui lui dirent qu’elle n’entrerait pas ; qu’elle insista, qu’une des femmes alla dire à Marat qu’une citoyenne voulait lui parler, qu’il lui fut répondu qu’elle n’entrerait pas, qu’alors elle s’en retourna chez elle, où elle rentra vers midi.
D. Ce qu’elle a fait le restant de la journée ?
R. Qu’elle écrivit à l’instant à Marat.
D. Ce qu’elle lui disait dans sa lettre ?
R. Elle cherchait à lui faire croire qu’elle avait des choses intéressantes à lui communiquer sur le Calvados.
D. Ce qu’elle a fait le reste de la journée et si elle n’est pas allée à la Convention Nationale ?
R Qu’elle n’est pas sortie, ni n’est allée à la Convention Nationale, qu’elle ignore même où elle est située ; puis se reprenant, dit qu’elle est sortie à sept heures du soir pour venir chez Marat.
D. Si elle l’y a trouvé ?
R. Que oui.
D. Qui est ce qui la introduite ?
R. Les mêmes femmes qui l’avaient refusé le matin.
D. Quelle a été sa conversation en entrant ?
R. Qu’il lui a demandé quels étaient les troubles de Caen ; qu’elle lui a répondu que dix-huit Députés de la Convention d’accord avec le Département y régnaient, que tout le monde s’enrôlait pour délivrer Paris des anarchistes, que quatre membres du département avaient conduit une partie des armées à Évreux, qu’il écrivit les noms des Députés qui sont à Caen, et quatre administrateurs du Département du Calvados.
D. Quels sont les noms des députés et des administrateurs dont elle parla à Marat ?
R. Ces députés sont : Gorsas, Larivière, Buzot, Barbaroux, Louvet, Bergoing, Petion, Cussi, Salle, Le Sage, Valady, Kervellegant, Guadet, et cinq autres dont elle ne se rappelle pas les noms ; que les administrateurs du Calvados sont : Lévêque, Président, Bougon, Procureur Général, Ménil et Le Normand, Administrateurs.
D. Que répondit Marat ?
R. Qu’il les ferait bientôt tous guillotiner à Paris.
D. Quelle fut la suite de la conversation ?
R. Que ce fut le dernier mot, qu’à l’instant elle le tua.
D. De quelle manière elle le tua ?
R. Avec le couteau qu’elle avait acheté au Palais-Royal qu’elle lui plongea dans le sein.
D. Si en lui portant le coup elle croyait le tuer ?
R. Qu’elle en avait bien l’intention.
D. Si elle savait qu’en dirigeant le coup où elle l’a porté elle le tuerait ?
R. Que c’était son intention.
D. A elle observé qu’une action aussi atroce n’a pu être commise par une femme de son âge, sans y avoir été excitée par quelqu’un ?
R. Qu’elle n’avait dit ses projets à personne, qu’elle n’a pas cru tuer un homme, mais une bête féroce qui dévorait tous les Français.
D. D’où elle induit que Marat était une bête féroce ?
R. Par tous les troubles qu’il a excité et par les massacres dont il est l’auteur ; que dernièrement à Caen, il faisait accaparer le numéraire à tout prix.
D. Comment elle sait que Marat accaparait le numéraire ?
R. A répondu qu’elle ne peut en donner la preuve, mais qu’un particulier a été arrêté muni d’argent qu’il apportait à Paris, et qu’on fait actuellement son procès.
D. Ce qu’elle devint lorsqu’elle eut consommé l’assassinat ?
R. Qu’elle fut arrêtée en sortant de la chambre où elle l’avait commis, qu’elle fut interrogée dans le salon à côté de la chambre, qu’elle en sortit vers les minuits pour être conduite à l’Abbaye.
D. A elle demandé si en allant chez le Ministre de l’Intérieur ce n’était pas pour l’assassiner ?
R. Que non, qu’elle ne le regardait pas assez dangereux pour cela.
D. Quel était l’état du mari de la citoyenne chez laquelle elle demeurait à Caen ?
R. Qu’il était Trésorier de France.
D. Si elle a des enfants ?
R. Aucun.
D. Si c’est elle qui a élevée, elle Déposante ?
R. Non, qu’il n’y a que deux ans qu’elle est chez elle.
D. A elle observé qu’une citoyenne bien née n’a pas l’habitude de voyager seule surtout à l’âge où elle est ; que fille d’un ci-devant, et en ayant tous les principes, elle devait tenir à cette étiquette, que sa parente n’a pas pu la laisser partir pour un voyage de Paris, sans savoir le motif ?
R. Qu’avec un projet comme le sien on ne tient point aux étiquettes, qu’elle avait fait croire à sa parente qu’elle allait passer quelques jours chez son père à Argentan avec une de ses amies, et que c’est de cette manière qu’elle est partie de Caen mardi dernier à deux heures après dîner.
D. Si Elle a indiqué le nom de son amie à sa parente ?
R. Que non, qu’elle ne lui a même pas donné le temps de la réflexion.
D. Si Elle a été seule prendre la voiture ?
R. Oui.
D. A elle observé que cela paraît étonnant et a dû paraître tel aux personnes chargées de ces voitures, notamment au directeur, que tout cela conduit à croire qu’elle a été introduite à la voiture par quelqu’un, qu’elle est sommée de s’expliquer sur cela ?
R. Qu’elle n’a été conduite à la voiture par personne et qu’elle s’est peu occupée de ce qu’on penserait d’elle.
D. Si elle avait retenu sa place avant d’aller la prendre ?
R. Qu’elle l’avait retenue la veille sous son vrai nom.
D. Qui lui a donné l’argent dont elle s’est trouvée nantie lors de son arrestation ?
R. Qu’elle l’avait, — que son père lui fournissait de l’argent quand elle en voulait, qu’elle avait cent écus en espèces sur lesquels elle avait pris les cinquante écus dont elle s’est trouvée nantie.
D. Quel moyen elle a employé pour se procurer le passeport par elle annoncé ?
R. Qu’elle l’avait pris dans le mois d’avril dernier, d’abord pour aller voir ses parents à Argentan ; qu’ensuite se trouvant à la municipalité avec une de ses amies qui en prenait un, que la municipalité se trouvant en train d’en donner, elle fit viser le sien pour Paris, étant toujours bien aise d’être en état de s’en servir dans un temps de révolution, observant qu’elle n’avait aucun projet à cette époque.
D. A quelle époque elle l’a fait viser ?
R. Qu’elle croit que c’est dans le même mois ou dans le commencement de mai.
D. Quel est le nom de l’amie qui se trouvait avec elle à la Municipalité ?
R. Qu’elle s’appelle Beaumont, qu’elle demeure à Caen, qu’elle croit qu’elle y était encore au moment de son départ.
D. A elle représenté qu’il n ‘est pas présumable qu’une demoiselle reste seule, qu’elle devait demeurer chez ses parents, et interpellé de nous dire dans quelle maison elle demeurait à Caen ?
R. Qu’elle demeurait à cette époque aux Bains-Nationaux de Caen.
D. A quelle époque elle a fait connaissance de Barbaroux et des autres collègues députés qu’elle a désigné plus haut.
R. Que voulant faire finir l’affaire de madame Forbin, elle est allée trouver Barbaroux qu’elle connaissait pour être ami de la famille de ladite dame Forbin et l’inviter à s’intéresser près du district de Caen, et qu’il lui a dit qu‘il fallait qu’elle fit revenir les papiers qu’elle avait envoyé au Ministre de l’Intérieur.
D. Comment et où elle a connu les autres députés dont elle a dit ci-devant le nombre ?
R. Qu’étant tous logés à l’Intendance, elle a été trois fois voir Barbaroux, et a vu les autres en même temps.
D. Si elle leur a parlé ou à quelques-uns d’entre eux ?
R. Qu’elle a parlé à beaucoup d’eux la dernière fois qu’elle a été à l’intendance ?
D. Sur quoi roulait la conversation ?
R. Que la conversation a roulé sur l’ardeur des habitants de Caen, à s’enrôler pour venir contre les anarchistes de Paris.
D. Ce qu’elle entend par le mot anarchistes ?
R. Ceux qui cherchent à détruire toutes les lois pour établir leur autorité.
D. Si ces Députés ne tiennent point de séance publique à l’Intendance et s’ils ne font point de proclamations, et courir des papiers dont Gorsas et Louvet sont les auteurs !
R. Qu’elle ignorait s’ils tenaient des séances publiques et qu’elle n’y a point assisté, que plusieurs d’entre eux font circuler des adresses, des proclamations et même des chansons, dont le but est de rappeler le peuple à l’unité de la République.
D. Si Elle a lu quelques-unes de ces adresses, proclamations et chansons ?
R. Que oui, mais qu’elle les a brûlées avant son départ pour Paris dans la crainte qu’on en trouvât sur elle dans son voyage.
D. A elle observé que puisqu’elle craignait qu’ou en trouvât sur elle, elle savait donc que ces papiers contenaient des mauvais principes et contraires à l’ordre public ?
R. A répondu qu’elle savait très bien que si elle était trouvée nantie de ces papiers, ils déplairaient aux anarchistes.
D. Si par ces papiers les auteurs n’encourageaient pas les bons citoyens (selon eux) à assassiner Marat, Robespierre, Danton et autres dépurés de la Montagne défenseurs des droits du Peuple, et que ces députés traîtres et rebelles qualifient d’anarchistes ?
R. Que ces papiers n’ont jamais répandu de pareils principes.
D. A elle observé que si ces papiers ne renferment point de pareils principes, ils ont dû lui être suggérés particulièrement soit par ces députés, soit par leurs créatures, car une personne de son sexe et de son âge ne peut pas être déterminée à faire un voyage de Paris pour y assassiner un homme qu’elle ne connaissait pas ?
R. Qu’il suffisait bien de quatre ans de crime pour le lui faire connaître, et qu’elle n’avait pas besoin de savoir ce que les autres en pensaient.
D. Quels sont les papiers-nouvelles qu’elle a lus depuis la révolution, et si, notamment, elle n’a pas lu Gorsas, le Patriote Français et différents autres ouvrages contraires à la révolution ?
R. Qu’elle était abonnée seulement au journal de Perlet ; mais qu’elle a lu quelques fois Gorsas, le Courrier Français, le Courrier Universel et plus de cinq cents autres brochures pour et contre la révolution, dans tous les genres.
D. Si elle connaît l’Évêque du département du Calvados ?
R. Qu’elle l’a vu passer de sa croisée, mais qu’il n’était jamais venu chez sa parente, qu’elle ne lui a jamais parlé, et qu’elle n’avait pas assez d’estime pour lui pour cela.
D. Si Elle a eu connaissance du contenu du paquet par elle remis de la part de Barbaroux à Duperret ?
R. A répondu que le paquet lui a été remis tout cacheté, qu’elle ignorait ce qu’il contenait, sinon qu’il y avait une lettre relative à l’affaire de madame Forbin.
D. Si le jeudi à la seconde fois qu’elle est retournée chez Duperret, combien elle y est restée de temps ?
R. Qu’elle n’y resta que deux ou trois minutes, le temps de lire la lettre, qu’ils ne s’assirent même pas.
D. Si Elle n’a point été à la Convention le même soir ?
R. Que non ; qu’elle n’en a même jamais eu la pensée.
D. A elle observé qu’il parait qu’elle ne nous dit point la vérité, car plusieurs indices portent (à croire) qu’elle à été ce même soir dans une tribune de la Convention dans laquelle sont venus la trouver successivement deux particuliers et une femme, et que leur conversation a roulé sur le compte de Marat, contre lequel, elle accusée, a déclamé beaucoup, que même en sortant des tribunes, il fut question d’aller chez le Ministre de l’Intérieur ?
R. Que le fait est faux, qu’on peut s’en informer à son hôtel, et qu’au surplus elle aurait été fort maladroite.
D. Si depuis son arrivée à Paris, elle n’a point écrit et fait écrire différentes lettres à Caen ?
R. Pas une.
D. A elle observé qu’il parait cependant que quelqu’un qui est venu la voir plusieurs fois, a écrit trois lettres pour elle, lesquelles même ont été vu sur le lit ?
R. Qu’elle n’a jamais fait écrire de lettres par personne, qu’on n’en a pas vu sur son lit ; qu’il n’y avait que l’adresse qui a été trouvée sur elle.

D. Quelles sont les personnes qui sont venues la voir, depuis qu’elle est logée à l’hôtel de la Providence ?
R. Personne que le citoyen Duperret qui était venu deux fois chez elle, l’une pour aller chez le Ministre de l’intérieur et une seconde pour la dissuader d’aller chez le Ministre, attendu qu’elle n’avait pas de procuration pour retirer ces papiers, ajoutant que Duperret la pria de remettre une lettre à Barbaroux, lorsqu’elle retournerait à Caen ; qu’elle lui répondit qu’elle ne savait pas si elle y retournerait, et quand elle y retournait ; que d’ailleurs, avant de partir elle irait elle-même lui dire, ou lui ferait dire, que le lendemain elle serait sortie toute la journée, qu’elle ne voulait pas qu’il vînt la voir, qu’au surplus elle l’avait engagé à aller lui-même à Caen parce qu’elle le croyait plus en danger à Paris.
D. A Elle observé qu’il paraît que Duperret est allé chez elle cinq fois, et une autre personne deux fois.
R. Que Duperret n’est venu que deux fois et que nulle autre personne n’y était venue.
D. A quelle boutique elle a acheté le couteau avec lequel elle a commis l’assassinat, et si c’est un homme ou une femme qui le lui ont vendu ?
R. Que c’est un homme qui lui a vendu ce couteau, mais qu’elle ignore dans quelle boutique ni de quel côté, ne l’ayant acheté qu’après avoir fait dix fois le tour du Palais-Royal.
D. Qui lui a donné l’adresse de Marat ?
R. Qu’elle a dit à un fiacre de l’y conduire, que ledit fiacre lui dit qu’il ignorait sa demeure ; qu’elle lui a dit de s’en informer, qu’il s’en informa et l’y conduisit.
D. A elle observé qu’il semble que dans ses précédentes réponses, elle a dit qu’elle y avait été à pied ?
R. Qu’elle n’avait point été à pied chez Marat, mais bien chez Duperret.
D. A Elle demandé qui a écrit une adresse au crayon, trouvée sur elle lors de son arrestation, qui est l’adresse de Marat ?
R. Que c’est elle qui l’avait écrite après l’avoir appris par le premier cocher de fiacre qui l’avait conduit chez Marat.
D. Comment elle s’est déterminée à aller la première fois chez Marat à onze heures et demie du matin, lorsque le connaissant député elle devait le supposer à son poste ?
R. Qu’elle s’est informée à son hôtel si Marat allait toujours à la Convention, et que sur la réponse qui lui fut faite, qu’on ne le croyait pas, elle est allée chez lui, déclarant que son intention était, si elle ne l’avait pas trouvé chez lui, d’aller le tuer à la Convention même.
D. Si ce n’est pas au contraire Duperret qui lui a appris que Marat était malade et ne pouvait aller à la Convention ?
R. Qu’elle ne le croit pas, qu’elle croit que ce sont les gens de l’Hôtel, et qu’elle ne croit pas avoir parlé de Marat avec Duperret.
D. A elle représenté de nouveau qu’elle ne persuadera à qui que ce soit, qu’une personne de son âge et de son sexe, ait conçu un pareil attentat pour l’exécuter même dans la Convention, si elle n’y avait pas été excitée et sollicitée par quelques personnes qu’elle ne veut pas nous indiquer, et notamment par Barbaroux, Duperret et autres connus publiquement pour les ennemis de Marat.
R. Que c’est bien mal connaître le cœur humain, qu’il est plus facile d’exécuter un tel projet d’après sa propre haine que d’après celle des autres.
D. Si elle n’à point été chanoinesse ou dans quelques couvents ?
R. Qu’elle n’a jamais été chanoinesse, ni religieuse, mais qu’elle a été plusieurs années pensionnaire à l’Abbaye de Sainte-Trinité de Caen.
D. Si elle ne connaît pas la citoyenne de Précorbin et si elle ne l’a pas été voir à Paris ?
R. Qu’elle connaît le nom de la famille de Précorbin, mais qu’elle ignorait qu’il y en eut à Paris.
D. Si elle a des frères et sœurs et où ils sont ?
R. Qu’elle a deux frères et une sœur, que sa sœur est à Argentan avec son père, qu’elle ignore où sont ses frères, qu’elle ne les pas vu depuis environ un an.
D. Quel était leur état ?
R. L’un était officier au régiment ci-devant Normandie, et l’autre un enfant qui n’a pas encore d’état.
D. Si elle n ‘a pas été mariée ?
R. Jamais.
D. S’il n’est pas vrai qu’elle nous a dit qu’on voulait à Caen, l’unité et l’indivisibilité de la République ?
R. Que le Peuple et les administrateurs ont juré la République une et indivisible, et que c’est écrit sur toutes les bannières, qu’ils n’en veulent qu’aux anarchistes, et veulent délivrer les Parisiens.
D. Si elle n’a point écrit une lettre aujourd’hui ?
R. Qu’elle en a commencé une qui n’est point encore achevée, qu’elle a dans sa poche, laquelle elle a à l’instant tirée en demandant la permission de l’achever et de l’envoyer ou du moins de l’envoyer nous-mêmes après l’avoir lue.
D. A qui s’adresse cette lettre ?
R. Que c’est à Barbaroux.
D. Si elle avait eu quelques conversations avec Barbaroux ?
R. Qu’elle n’en avait eue aucune autre que relatif à l’affaire de la dame Forbin.
D. Si Barbaroux lui a demandé le détail de son voyage, et s’il en connaissait le motif.
R. Qu’effectivement Barbaroux lui a demandé le détail de son voyage, par une lettre qu’il lui écrivit, mais qu’il n’en connaissait pas le motif, qu’elle est fâchée d’avoir brûlé la lettre de Barbaroux, parce que nous y verrions que tout le monde ignorait son voyage.
D. A elle représenté que si Barbaroux n’eut pas été informé du motif de son voyage pour Paris, il ne lui aurait pas promis le secret, et que d’ailleurs elle ne serait point étendue d’une manière si complaisante dans la lettre en question, par elle commencée aujourd’hui sur l’assassinat par elle commis en la personne de Marat ?
R. Que comme cette lettre est pour plusieurs personnes, elle est entrée dans plus de détails.
D. Si on ne l’avait pas persuadée qu’aussitôt qu’elle aurait assassiné Marat, elle serait elle-même massacrée ?
R. Que personne n’avait cherché à l’en persuader, mais qu’elle le croyait elle-même, que c’est par la raison qu’elle en avait écrit le motif dans l’adresse qu’on a retrouvée sur elle et qu’elle voulait qu’on connut après sa mort.
D. A elle demandée si elle a un Conseil ?
R. Déclare qu’elle nomme pour son Conseil ou défenseur officieux, le citoyen Doulcet, député de Caen à la Convention, et que dans le cas, où il ne pourrait pas, attendu la déclaration de l’accusée qu’elle n ‘en connaît point d’autre ; nous lui avons nommé d’office le citoyen Guyot, homme de loi.

Avons à l’instant avec ladite Corday, ledit Accusateur Public, et notre commis greffier, coté et paraphé ladite lettre, dont est question commencée par ladite Corday, contenant six pages et trois lignes d’une septième, et à ladite Corday signé avec nous, ledit Accusateur Public et le commis greffier :

Après avoir fait lecture du présent interrogatoire à ladite Corday, et qu’elle a déclarée y persisté et n’avoir rien à changer, augmenter ou diminuer.
« Signé Corday, Montané, Fouquier-Tinville, Wolf, commis-greffier. »

ACTE D’ACCUSATION ET ORDONNANCE DE PRISE DE CORPS

Antoine-Quentin, Fouquier-Tinville, Accusateur Public du Tribunal Criminel extraordinaire et révolutionnaire établi à Paris par Décret de la Convention Nationale du 10 mars 1793, l’an deuxième de la République, sans aucun recours au Tribunal de Cassation, en vertu du pouvoir à lui donné par l’article deux d’un autre Décret de la Convention, du cinq avril suivant, portant que l’Accusateur Public dudit Tribunal est autorisé à faire arrêter, poursuivre et juger sur la dénonciation des autorités constituées ou des Citoyens ;
Expose, que le treize juillet, présent mois sept heures trois quarts du soir, le Commissaire de Police de la Section du Théâtre français, instruit par la clameur publique qu’il existait dans la rue des Cordeliers, un grand rassemblement de citoyens, causé par le Bruit de l’assassinat qui venait d’être Commis en la personne du citoyen Marat, l’un des représentants du peuple à la Convention s’est transporté au domicile dudit Marat, où il y a trouvé une femme prévenue d’avoir commis ledit assassinat, et après avoir fait constater par un Chirurgien les causes de la mort de ce député ledit Commissaire de Police, a fait subir Interrogatoire à ladite femme, laquelle a déclaré se nommer, Anne-Marie-Charlotte Corday, ci-devant D’Armans, native de la paroisse Saint Saturnin des Lignerits, âgée de vingt-cinq ans, moins quinze jours, vivant de ses revenus et demeurant Ordinairement à Caen, et présentement à Paris, logée rue des Vieux-Augustins, hôtel de la Providence ; —
Que cet interrogatoire terminé, le commissaire de Police , a remis ladite Corday aux administrateurs du département de police avec expédition, de son procès-verbal, sur le Vu duquel lesdits Administrateurs ont ordonné que ladite Corday serait conduite à la Prison de L’abbaye, et gardée à vue par un gendarme, et que le procès-verbal, et toutes les pièces seraient envoyées au Tribunal ; —
Qu’en exécution de cette ordonnance, et du décret de la Convention en date du quatorze Juillet, présent mois portant que le tribunal révolutionnaire instruira tout de suite contre l’assassinat de Marat, et ses complices, toutes lesdites pièces ont été remises à l’accusateur public le jourd’hier neuf heures du soir;
Qu’en conséquence, ladite Marie-Anne-Charlotte Corday, à ce jourdhui subi interrogatoire par-devant le Président du tribunal. — Qu’il a aussi été reçu par différents juges plusieurs déclarations de témoins ;
L’Examen fait par l’Accusateur Public de toutes lesdites pièces, il en résulte que le mardi neuf juillet, présent mois, — Marie-Anne-Charlotte Corday est partie de Caen pour se rendre à Paris, où elle est arrivée le jeudi suivant, environ à midi, et s’est logée rue des Vieux-Augustins, maison dite hôtel de la Providence ; qu’elle dit s’être couchée et n’être sortie de son appartement, que le vendredi matin pour se promener, que l’après-midi, elle n’est point sortie, qu’elle s’est mise à écrire, que le lendemain samedi, le matin vers les sept heures et demie huit heures, elle est sortie, a été au palais de l’Égalité, où elle a acheté le couteau dont il sera ci-après parlé, a pris une voiture place des Victoires, pour se faire conduire chez le citoyen Marat, chez lequel elle n’a pu se faire introduire ; qu’alors retournée chez elle, elle a pris le parti de lui écrire par la petite poste, et sous un faux nom pour lui demander une audience, que vers les sept heures et demie du soir du même jour, elle a pris une voiture et s’est faite conduire au domicile de Marat, pour y recevoir, à ce qu’elle dit la réponse à sa lettre que dans la crainte d’essuyer encore un refus, elle s’était précautionnée d’une autre lettre, qu’elle se proposait de faire tenir au citoyen Marat, mais qu’elle n’en a pas fait usage, que des femmes lui ont ouvert la porte, mais ont refusé de la laisser pénétrer auprès du citoyen Marat ; que ce dernier ayant entendu ladite Corday, insister, il a lui-même demandé qu’elle fut introduite auprès de son bain, où il était alors ; qu’il fit plusieurs questions à cette femme sur les députés présent à Caen, sur leurs noms, et ceux des officiers municipaux, que ladite Corday, les lui a nommés, sur quoi Marat lui dit qu’ils ne tarderaient pas à être punis de leur rébellion : c’est alors que ladite Corday a tiré de son sein le couteau qu’elle avait achetée, le matin, au Palais royal, et aussitôt en a porté un coup à Marat, lequel a pénétré sous la clavicule du col droit entre les première et secondes vraies côtes et cela si profondément que l’index a facilement pu pénétrer de toute sa longueur à travers le poumon blessé, duquel coup ce représentant du peuple est mort presqu’à l’instant, que dans les interrogatoires subis par ladite Corday, elle est convenue de tous les faits, ajoutant même que son intention, était de tuer Marat, partout où elle le trouverait, même au sein de la Convention ; que lorsqu’elle a été fouillée, il a été trouvé dans son sein une gaine de couteau laquelle elle a reconnu pour celle qui servait au couteau avec lequel elle avait commis l’assassinat.
D’après l’Exposé ci-dessus l’Accusateur Public a dressé la présente accusation contre Marie-Anne-Charlotte Corday, pour avoir méchamment et de dessein prémédité étant à Caen, formé le projet d’attenter à la représentation nationale, en assassinant Marat député à la Convention, et pour l’exécution de cet infâme projet de s’être transportée à Paris, et le surlendemain de son arrivée en cette ville de s’être fait conduire à deux fois différentes au domicile dudit citoyen Marat pour chercher à s’introduire auprès de lui ; qu’ayant réussi à la seconde fois de l’avoir frappé d’un couteau qu’elle avait acheté à Paris, à cet effet duquel coup, ce représentant du peuple est mort presque à l’instant, ce qui est contraire à l’article quatre section trois du Titre premier et à l’article onze, section première du titre second du Code pénal.
En conséquence l’Accusateur Public requiert qu’il lui soit donné acte de la présente accusation, qu’il soit ordonné qu’à sa diligence et par un huissier du tribunal, porteur de l’ordonnance à intervenir ladite Marie-Anne-Charlotte Corday, actuellement détenue en la maison d’arrêt dite L’abbaye, sera prise au corps arrêtée et transférée sous bonne et sûre garde de ladite maison en celle de justice de la conciergerie du Palais à Paris, où elle sera écrouée sur les registres d’icelle, comme aussi que ladite ordonnance à intervenir sera notifiée à la municipalité de Paris.

Fait au cabinet de l’accusateur public ce seize juillet mil sept cent quatre-vingt-treize, l’an second de la république.

Signé : FOUQUIER-TINVILLE.

Le Tribunal faisant droit sur le réquisitoire de l’accusateur public, lui donne acte de l’accusation par lui portée contre Marie-Anne-Charlotte Corday ;

En conséquence ordonne qu’à la diligence du requérant, et par un huissier du tribunal porteur de la présente ordonnance, ladite Corday sera prise au corps , arrêtée et transférée sous bonne et sûre garde de la maison d ‘arrêt dite L’abbaye où elle est actuellement détenue en celle de Justice de la Conciergerie du Palais à Paris, où elle sera écrouée sur les registres d’icelle, comme aussi que la présente ordonnance sera notifiée à la municipalité de Paris.

Fait et jugé au Tribunal le seize juillet Mil sept cent quatre-vingt-treize, l’An second de la République, par les citoyens Jacques-Bernard-Marie Montané, Président ; Étienne Foucault et Antoine Roussillon, Juges du Tribunal, qui ont signé :

Montané, Foucault, Roussillon

 

PROCÈS-VERBAL DE LA SÉANCE DU TRIBUNAL CRIMINEL RÉVOLUTIONNAIRE

Établi à Paris par la loi du 10 Mars 1793 et en vertu des pouvoirs à lui délégués par la loi du 5 Avril de la même année.

Du 17 juillet 1793, l’an II de la république française, l’auditoire ouvert au public,

Le tribunal composé des citoyens :
Jacques-Bernard-Marie Montané, président ;
Etienne Foucault, Antoine Roussillon et Jean Ardouin, juges ;
et de Antoine-Quentin Fouquier-Tinville, accusateur public ;
et de Robert Volff, commis greffier.

Marie-Anne-Charlotte Corday, âgée de vingt-cinq ans, née de..…, demeurant ordinairement à Caen, et à Paris lors de son arrestation à Paris, rue des Vieux-Augustins, hôtel de la Providence, accusée, introduite à la barre, libre et sans fers, et placée de manière qu’elle était visiblement aperçue de tous.
Les témoins produits par l’accusateur public étant entrés ainsi que les citoyens :
Chauveau et Grenier, défenseurs, etc., conseils de l’accusée.
Sont entrés les citoyens Jourdeuil, Fallot, Ganney, Le Roy, Brochet, Chrétien, Godin, Thoumin, Brichet, Sion, Fualdès et Duplain, jurés de Jugement.

Le Président, en présence de tout l’auditoire, composé comme dessus a fait prêter aux dits jurés, à chacun individuellement, le serment suivant :

« Citoyen, vous jurez et promettez d’examiner avec l’attention la plus scrupuleuse les charges portées contre Marie-Anne-Charlotte Corday, accusée ; de ne communiquer avec personne jusqu’après votre délibération ; de n’écouter ni la haine, ni la méchanceté, ni la crainte ou l’affection ; de vous décider d’après les charges et moyens de défenses et suivant votre conscience et votre intime conviction, avec l’impartialité et la fermeté qui conviennent à un homme libre. »

Les dits Jurés se sont placés sur leurs sièges dans l’intérieur de l’auditoire, en face de l’accusée.

Le Président, ayant dit à l’accusée qu’elle pouvait s’asseoir, lui a demandé ses noms, âge, profession et demeure.
A quoi elle a répondu se nommer comme ci-dessus.
Le Président a averti l’accusé d’être attentif à ce qu’il allait entendre, et il a ordonné au greffier de lire l’acte d’accusation. Le greffier a fait ladite lecture à haute et intelligible voix ; le président a dit à l’accusé : Voilà de quoi vous êtes accusé, vous allez entendre les charges qui vont être produites contre vous.
Les témoins présentés par l’Accusateur Public, et assignés à sa requête par acte de huissier du tribunal, en date du jour d’hier, s’étant retirés, le président les a fait appeler l’un après l’autre pour faire leur déposition, et dans l’ordre suivant, et avant de faire leur déposition, il leur a fait prêter le serment suivant, à chacun individuellement :
« Vous jurez et promettez de parler sans haine et sans crainte, et de dire la vérité, toute la vérité, et rien que la vérité. »
Ensuite, il a demandé aux témoins qui ont été présentés, leurs noms, demeures, professions, s’ils sont parents, amis, alliés, serviteurs ou domestiques d’aucune des parties ; si c’est de l’accusé présent devant lui, qu’il leur a fait examiner, qu’ils entendent parler, et s’ils le connaissaient avant le fait qui a donné lieu à l’accusation.
A quoi les dits témoins ont répondu comme dit est ci-dessous.

1 — Est comparu comme premier témoin de l’Accusateur Public la citoyenne Simone Evrard, âgée de vingt-sept ans, demeurant à Paris, rue des Cordeliers, numéro trente.
Laquelle a déclaré ne connaître l’accusée que du jour de l’assassinat de Marat, n’être sa parente, son alliée, servante, ni domestique, non plus que de l’Accusateur Public, après quoi elle a fait sa déclaration.
2 — Michel Aubert, courrier de Marseille, âgé de quarante ans, demeurant à Paris, rue de la Sonnerie, maison du citoyen Bail ;
Lequel a déclaré ne connaître l’accusée que du jour de l’assassinat de Marat, n’être son parent, son allié, serviteur, ni domestique, non plus que de l’Accusateur Public, après quoi il a fait sa déclaration.
3 — Laurent Bas, âgé de vingt-neuf ans, commissionnaire, demeurant à Paris, rue de la Sonnerie ;
Lequel a déclaré ne connaître l’accusée que depuis le jour de l’assassinat de Marat, et déclare n’être son parent, son allié, serviteur, ni domestique, non plus que de l’Accusateur Public, après quoi il a fait sa déclaration.
4 — Jeannette Marechal, âgée de trente-deux ans, cuisinière chez la citoyenne Évrard, chez laquelle elle demeure, rue des Cordeliers, numéro trente ;
Laquelle a déclaré ne connaître l’accusée que du jour de l’assassinat de Marat, n’être sa parente, son alliée, servante ou domestique, non plus que de l’Accusateur Public, après quoi elle a fait sa déclaration.
5 — Marie-Barbe Oblin, femme de Dominique Pain, âgée de trente-deux ans, portière, demeurant à Paris, rue des Cordeliers, numéro trente ;
Laquelle a déclaré ne connaître l’accusée que du jour de l’assassinat de Marat, n’être sa parente, alliée, servante ou domestique, amie, non plus que de l’Accusateur Public, après quoi elle a fait sa déclaration.
6 — Catherine Évrard, âgée de vingt et un ans, demeurant à Paris, rue des Cordeliers, numéro trente, chez sa sœur ;
Laquelle a déclarée ne connaître l’accusée que du jour de l’assassinat de Marat, n’être sa parente, alliée, amie, servante, ni domestique, pas plus que de l’Accusateur Public, après quoi elle a fait sa déclaration.
7 — Joseph Hénoque, âgé de vingt-sept ans, cocher de l’Administration de Police, et garçon de bureau, demeurant à Paris, rue aux Fers, numéro deux ;
Lequel a déclaré ne connaître l’accusée que depuis vendredi dernier, n’être son parent, allié, ami, serviteur, ni domestique, pas plus que de l’Accusateur Public, après quoi il a fait sa déclaration.
8 — Marie-Louise Groslier, âgée de vingt-six ans, tenant l’Hôtel de la Providence, rue des Vieux-Augustins, où elle demeure ;
Laquelle déclare qu’elle connaît l’accusée depuis il y a eu mardi dernier huit jours, qu’elle est arrivée chez elle, qu’elle n’est point sa parente, alliée, amie, servante ni domestique, non plus que de l’Accusateur Public, après quoi elle a fait sa déclaration.
9 — Louis Brunot, âgé de trente ans, tailleur et portier dudit Hôtel de la Providence, rue des Vieux-Augustins ;
Lequel déclare ne connaître l’accusée que du même jour, il y a mardi huit jours, où elle est arrivée audit hôtel ; qu’il n’est pas parent, allié, ami, serviteur ni domestique, non plus que de l’Accusateur Public, après quoi il a fait sa déclaration.
10 — Pierre-François Feuillard, âgé de trente-cinq ans, garçon d’hôtel, rue des Vieux-Augustins, hôtel de la Providence ;
Lequel a déclaré aussi ne connaître l’accusée que depuis il y a eu mardi dernier huit jours, où elle est arrivée à l’hôtel, n’être son parent, allié, ami, serviteur ni domestique, non plus que de l’Accusateur Public, après quoi il a fait sa déclaration.
11 — Jeanne-Marie Ravier, femme Daubenton, marchande de vins, âgé de cinquante-sept ans, demeurant à Paris, rue des Mathurins, n° 54 ;
Laquelle déclare ne connaître l’accusée, n’être sa parente, alliée, amie, servante ni domestique, non plus que de l ‘Accusateur public, après quoi elle a fait sa déclaration.
12 — Martin Cuisinier, âgé de quarante-neuf ans, limonadier, demeurant à Paris, place du pont Saint-Michel, au coin de la rue Saint-André-des-Arts ;
Lequel a déclaré ne connaître l’accusée, n’être son parent, allié, ami, serviteur ni domestique, non plus que de l’Accusateur Public, après quoi a fait sa déclaration.
13 — Antoine-Clere-Michon Lafondée, âgé de vingt-neuf ans, chirurgien, demeurant à Paris, rue des Cordeliers, numéro trente ;
Lequel a déclaré ne connaître l’accusée que du jour de l’assassinat de Marat, et qu’il n’est son parent, allié, ami, serviteur ni domestique, non plus que de l’accusateur public, après quoi il a fait sa déclaration.
14 — Adrienne-Catherine Le Bourgeois, âgée de cinquante ans, demeurant à Paris, rue Basse-des-Ursins ;
Laquelle a déclaré ne connaître l’accusée que depuis jeudi dernier, qu’elle n’est parente, alliée, amie, servante ni domestique, non plus que de l’Accusateur Public, après quoi elle a fait sa déclaration.
15 — Marie-Louise Dumas, femme Fricot, âgée de vingt-cinq ans et demi, ouvrière en linge, demeurant à Paris, rue des Boucheries-Saint-Honoré ;
Laquelle a déclarée ne connaître l’accusée, n’être sa parente, alliée, amie, servante ni domestique, non plus que de l’Accusateur Public, après quoi elle a fait sa déclaration.
16 —- Joseph Berger, âgé de quarante-neuf ans, limonadier, demeurant à Paris, rue Saint-André-des-Arts, numéro cent deux ;
Lequel a déclaré ne connaître l’accusée que du jour de l’assassinat de Marat, n’être son parent, allié, ami, serviteur ni domestique, non plus que de l’Accusateur Public, après quoi il a fait sa déclaration.
17 — Nicolas-Étienne Merger, âgé de vingt-sept ans, sculpteur, demeurant à Paris, rue Saint-André-des-Arts, n° 12 ;
Lequel a déclaré ne connaître l’accusée que du jour de l’assassinat de Marat, n’être son parent, allié, ami, serviteur ni domestique, non plus que de l’Accusateur Public, après quoi il a fait sa déclaration.
18 —- Claude Fauchet, âgé de quarante-huit ans, Évêque du Calvados, demeurant à Paris, rue de Chabannais, et à présent détenu à l’Abbaye Saint-Germain-des-Prez;
Lequel a déclaré ne pas connaître l’accusée, n’être son parent, allié, ami, serviteur ni domestique, non plus que de l’Accusateur Public, après quoi il a fait sa déclaration.
19 — Claude-Romain Loze De Perret, âgé de quarante-six ans, cultivateur et Député à la Convention, demeurant à Paris, rue Saint-Thomas-du-Louvre, numéro quarante et un ;
Lequel a déclaré ne connaître l’accusée que depuis jeudi dernier, n’être son parent, allié, ami, serviteur, ni domestique, non plus que de l’Accusateur Public, après quoi il a fait sa déclaration.

Le Président, à la fin de chaque déposition des témoins susdits, a demandé à l’accusé s’il avait à y répondre.
L’Accusateur Public, les Juges et Jurés, l’accusée et son conseil, ont fait telles observations et interpellations qu’ils ont jugées convenables.
Tous lesdits témoins, tant à charge qu’à décharge, présentés par l’Accusateur Public et par l’accusé, ayant été entendu et fini leurs dépositions
A été représenté un couteau de table avec sa gaine, dont la lame a environ cinq pouces, le manche de bois brun avec virole d’argent, à la dite Corday, qu’elle a reconnu pour être celui dont elle s’est servi pour commettre l’assassinat dudit Marat ; plus lui a été représenté un commencement de lettre, contenant six pages, et le commencement d’une septième, par elle écrite et paraphée au désir de son interrogatoire d’hier, qu’elle a reconnue pour être la même que celle qu’elle avait remise audit Accusateur Public aussi le jour d’hier . Ensuite la dite Corday a remis à l’Accusateur Public la suite de ladite lettre d’elle signée, contenant trois pages paraphées du greffier et d’elle signée à chaque page pour paraphe, adressée « au citoyen Barbaroux, député à la Convention nationale, réfugié à Rouen, rue des Carmes, Hôtel de l’Intendance » ; plus une lettre d’une page adressée à son père, datée du 16 du présent mois, les quels commencement de lettres, et la suite, sont restées à l’accusateur public pour servir au procès des complices de la dite Corday, et le couteau est resté au greffe.
L’accusateur public a été entendu, et après lui ledit Chauveau, conseil de l’accusée.
Le président ayant fait un résumé de l’affaire, et l’ayant réduite à ses points les plus simples, et fait remarquer aux jurés tous les faits en preuves propres à fixer son attention, tant pour que contre l’accusé.
Il a rédigé, sur l’avis du Tribunal, la série des questions de fait, sur lesquelles les jurés ont eu à prononcer, et les a remises aux Jurés, arrangées dans l’ordre qu’ils doivent en délibérer, ainsi que l’acte d’accusation et autres pièces et procès-verbaux, excepté les déclarations écrites des témoins. Ce fait, les dits Jurés se sont retirés dans leur chambre, et le président a fait retirer l’accusée.
Le tribunal, composé comme dessus, est resté à l’audience pendant la délibération du Jury.

Les Jurés ayant fait avertir le Président qu’ils étaient prêts à donner leur déclaration, ils sont entrés, et chacun ayant repris sa place, le Président a appelé chacun des Jurés ci-dessus nommés l’un après l’autre par son nom, et sur les questions qui leur avait été faite et remises dans l’ordre qui est énoncé au jugement.
La déclaration du dit Juré étant faite, l’accusée a été introduite, et le Président lui a donné connaissance de la déclaration du Jury, après quoi il lui a dit :
Vous allez entendre les conclusions de l’Accusateur Public.

Ce fait, ledit Accusateur Public ayant été entendu dans ses conclusions, le Président a demandé à l’accusée si elle n’avait rien à dire sur l’application de la Loi.

Après qu’elle a répondu que non,

Le Tribunal a opiné à haute voix, à commencer par le plus jeune des Juges jusqu’au Président, et le Président, ayant recueilli les opinions, a prononcé à ladite accusée, à haute et intelligible voix, son jugement de condamnation ; le greffier a écrit le jugement et y a inséré le texte de la Loi, lu par le Président.

Et a le Président signé le présent procès-verbal avec le greffier.

Signé : MONTANE, WOLFF, commis greffier.

JUGEMENT DU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE

Vu par le tribunal criminel révolutionnaire établi par la loi du 10 mai 1793, sans recours au tribunal de Cassation, et encore en vertu des pouvoirs délégués au tribunal par la loi du cinq avril de la même année séant au Palais de justice à Paris :
L’acte d’accusation dressé par l’accusateur public dudit tribunal, contre Marie-Anne-Charlotte Corday, ci-devant Dormant, dont la teneur suit…..
Vu l’ordonnance de prise de corps rendue par le tribunal contre ladite Corday, le procès-verbal, de la remise de sa personne en la maison de justice de la conciergerie, la déclaration du juré de jugement portant qu’il est constant que, 1° le treize juillet du présent mois entre sept et huit heures du soir, Jean-Paul Marat, député à la Convention nationale, a été assassiné chez lui, dans son bain d’un coup de couteau dans le sein, duquel coup il est décédé à l’instant ; 2° que Marie-Anne-Charlotte Corday, ci-devant Darmant, âgée de vingt-cinq ans, fille de Jacques-François Corday, ci-devant Darmant, ex-noble, elle habitante de Caen, département du Calvados, est l’auteur de cet assassinat ; 3° quelle l’a fait avec des intentions criminelles et préméditées.

Le Tribunal, après avoir entendu l’Accusateur Public sur l’application de la Loi, condamne Marie-Anne-Charlotte Corday, ci-devant Darmant, à la peine de mort ;

Conformément aux articles quatre de la troisième section du titre premier de la deuxième partie du code pénal, et onze de la première section du titre deux de la même partie dudit code, dont il a été fait lecture, lesquels sont ainsi conçus :
L’article quatre de la troisième section du titre premier. « Toute conspiration ou attentat, pour empêcher la réunion, ou opérer la dissolution du corps législatif, ou pour empêcher par force et violence la liberté de ses délibérations, tout attentat contre la liberté individuelle d’un de ses membres, seront punis de mort. Tous ceux qui auront participé auxdites conspirations ou attentats par les ordres qu’ils auront donné ou exécuté, subiront la peine portée au présent article. »
L’article deux de la première section, titre deuxième : « L’homicide commis avec préméditation sera qualifié d’assassinat et puni de mort. »
Ordonne que ladite Marie-Anne-Charlotte Corday sera conduite au lieu de l’exécution, revêtue d’une chemise rouge, conformément à l’article quatre du titre premier de la première partie du code pénal, dont il a été aussi fait lecture, lequel est ainsi conçu : « Quiconque aura été condamné à mort pour crime d’assassinat, d’incendie ou de poison, sera conduit au lieu de l’exécution, revêtu d’une chemise rouge. »
Et ordonne en outre que les biens de ladite Corday sont acquis à la République conformément à l’article deux du titre deux de la Loi du dix mars dernier, dont il a également été fait lecture, laquelle est ainsi conçu : « Les biens de ceux qui seront condamnés à la peine de mort seront acquis au profit de la République, et il sera pourvu à la subsistance des veuves et des enfants, s’ils n’ont pas de biens d’ailleurs ».
Ordonne en outre que le présent jugement sera, à la diligence de l’Accusateur Public, exécuté sur la place de la Révolution de cette ville, imprimé et affiché partout où besoin sera dans toute l’étendue de la république.

Fait et jugé à Paris, en l’audience du Tribunal, par Jacques-Bernard-Marie Montané, président ; Étienne Foucault, Antoine Roussillon et Jean Audouin, juges, qui ont signé la présente minute avec le greffier.

Le samedi dix-sept juillet mil sept cent quatre-vingt-treize, deuxième de la république française.

MONTANÉ, FOUCAULT, ROUSSILLON, ARDOUIN, WOLFF, commis greffier

PROCES-VERBAL D’EXÉCUTION DE MORT

L’An mil sept cent quatre-vingt-treize deuxième de la République Française,

Le dix-sept juillet six heures et demie du soir,
A la requête du citoyen Accusateur Public près le Tribunal criminel extraordinaire et révolutionnaire, établi à Paris par la Loi du 10 mars 1793, sans aucun recours au Tribunal de Cassation, lequel fait élection de domicile au Greffe du dit Tribunal séant au Palais,
Nous, huissiers audienciers au dit Tribunal, demeurant à Paris, soussignés,
Nous sommes transportés en la Maison de Justice du dit Tribunal, pour l’exécution du jugement rendu par le Tribunal.
Ce jourd’huy contre la nommée Marie-Anne-Charlotte Corday ci-devant Dormant,
Qui la condamne à la peine de mort pour les causes énoncées au dit jugement et de suite l’avons remis à l’Exécuteur des Jugements criminels et à la gendarmerie, qui l’ont conduite sur la place de la Révolution de cette ville, où sur un Échafaud dressé sur la dite place, la dite Marie-Anne-Charlotte Corday

A en notre présence, subi la peine de mort, et de tout ce que dessus avons fait et rédigé le présent Procès-Verbal, pour servir et valoir ce que de raison, dont acte.

Monet.  Tirraz.
Enregistré gratis à Paris, le 20 juillet 1793 — Breuve.

Source: Charlotte de Corday, par Louis Du Bois, 1838