Procès de Jeanne Vaubernier, dite du Barry

Interrogatoire secret subi par Jeanne Vaubernier, du Barry (22 novembre 1793).

« Ce jourd’hui, deuxième jour de frimaire, l’an II de la République, une heure de relevée, nous René-François Dumas, vice-président du tribunal révolutionnaire établi à Paris par la loi du 10 mars 1793, sans recours au tribunal de cassation, et encore en vertu des pouvoirs délégués au tribunal par la loi du 5 avril de la même année, assisté de Jacques Goujon, commis-greffier du tribunal, en l’une des salles de l’auditoire au Palais et en présence de l’accusateur public, avons fait amener de la maison d’arrêt dite Pélagie la nommée du Barry, à laquelle nous avons demandé ses noms, âge et profession, lieu de naissance et demeure.
A répondu se nommer Jeanne Vaubernier, femme du Barry, âgée de quarante- deux ans, vivant de ses revenus, native de Vaucouleurs, ci-devant Lorraine, demeurant ordinairement à Louveciennes, département de Seine-et-Oise.
D. — A quelle époque avez-vous commencé à être présentée à la cour?
R. — En 1769; j’y suis demeurée jusqu’en 1774.
D. — Comment et sur quels ordres les sommes que vous avez dépensées dans cet intervalle vous étaient-elles payées ?
R. — Sur des ordres particuliers que Louis XV donnait pour chaque paiement. Beaujon, banquier de la
cour, est le seul qui m’ait fait des paiements. Il en avait reçu l’ordre de Bertin, ministre, qui l’avait chargé d’acquitter toutes les dépenses de ma maison sur des bons signés de moi.
D. — N’avez-vous pas usé de votre position pour solliciter et faire accorder à vos protégés les emplois les plus importants de l’Etat ?
R. — J’ai influencé et déterminé quelquefois le roi dans les choix qu’il a faits.
D. — N’avez-vous pas sollicité et obtenu pour certains de vos protégés des pensions et des gratifications ?
R. — Quelquefois; mais je ne m’en rappelle pas assez pour pouvoir en donner les détails.
D. — Depuis 1774, avez-vous eu des rapports avec la cour de Louis XVI ?
R. — Je n’ai eu d’autre rapport immédiat sinon qu’à cette époque, devant une somme de deux millions sept cent mille livres, je fis au roi la demande de payer la dette ; mais ma demande étant restée sans réponse, je me déterminai, en 1782, à solliciter pour que des contrats de rente à 4 p. 100, à moi appartenant, me fussent, à concurrence d’un million, échangés contre des espèces, ce qui, m’ayant été accordé, avec ce million et le produit d’une partie de bijoux, vaisselle et tableaux que je vendis au roi, j’acquittai une partie de ma dette, dont il me reste encore à ce moment deux cent cinquante mille livres à payer.
D. — Comment, n’ayant pu acquitter vos dettes en épuisant vos ressources, avez-vous pu suffire à faire face aux dépenses que vous avez faites depuis ?
R. — Mes dépenses n’ont point été considérables ; il m’est resté quatre-vingt-dix mille livres de rentes viagères, placées sur l’Hôtel de Ville de Paris, dont les capitaux me proviennent des largesses de Louis XV.
D. — Quelle était, en 1774, la valeur de votre mobilier, en bijoux, diamants, tableaux et meubles ?
R. — Je n’en sais rien. J’ai évalué à 1.500.000 livres les diamants qui m’ont été volés en 1791, lesquels diamants n’étaient qu’une partie de ceux que j’avais possédés.
D. — Depuis la Révolution, n’avez-vous pas conservé des rapports et des liaisons avec des personnes qui étaient attachées à la ci-devant cour ?
R. — J’ai vu chez moi des personnes qui étaient attachées à cette cour, notamment MM. de Brissac,
Beauvau et autres.
D. — N’avez-vous pas reçu chez vous des émigrés rentrés?
R. — Non.
D. — Je vous observe que vous avez donné asile à Laroche-Fontenille, prêtre émigré et agent des ennemis de la République.
R. — Il a occupé une chambre dans ma maison, depuis le mois de juin 1792 jusqu’au mois de septembre suivant ; j’ignorais absolument qu’il eût émigré ni qu’il eût aucune intelligence avec les ennemis de la République.
D. — N’avez-vous pas eu des correspondances avec Calonne et sa femme?
R. — Non. Je crois seulement avoir reçu de Mme de Calonne une lettre à laquelle je n’ai point répondu.
D. — N’avez-vous pas fait plusieurs voyages en Angleterre ?
R. — J’y ai fait quatre voyages.
D. — Quelles étaient les causes desdits voyages ?
R. — De suivre un procès relatif au vol de mes diamants qui m’avait été fait.
D. — Quelles sont les époques de votre retour en France ?
R. — Le premier voyage, je partis le 17 février 1791 et suis rentrée le 2 mars suivant. Le second, je suis partie le 4 avril et rentrée le 12 suivant. Le troisième, le 14 du même mois et suis revenue le 14 août suivant. Enfin, le quatrième et dernier, je suis partie le 14 octobre et suis rentrée le 4 mars dernier. J’ai fait les trois premiers voyages avec des passeports de la mairie de Paris et du ministre Montmorin ; pour le quatrième, j’avais un passeport de la municipalité de Louveciennes, visé par l’administration de Seine-et-Oise.
D. — Vous deviez avoir connaissance des lois contre les émigrés ; pourquoi ne vous y êtes-vous pas con- formée ?
R. — J’en avais connaissance par les papiers publics et par une lettre de mon banquier ;
mais j’ai pensé qu’elles ne pouvaient m’être applicables puisque j’étais partie pour affaire, munie de passeports en règle.
D. — Avez-vous pris la peine d’examiner la loi sur les émigrés lorsqu’elle vous a été connue?
R. — Je m’en suis référée à mes gens, qui m’ont dit qu’à raison de mes passeports, la loi ne pouvait m’atteindre.
D. — Avez-vous fréquenté, à Londres, les émigrés Français ? Quels sont ceux que vous y avez vus particulièrement ?
R. — J’y ai vu quelquefois M. de Crussol et sa femme, le prince de Poix, M. et Mme de Calonne et Frondeville, ci-devant président au Parlement de Rouen.
D. — N’avez-vous pas fourni à ces émigrés français différentes sommes ?
R. — J’ai remis à Frondeville vingt-deux guinées et il me les a rendues dans les vingt-quatre heures.
D. — Quelle disposition avez-vous faite de cent trente-quatre guinées que vous avez dû toucher à Londres ?
R. — J’ai chargé ce ci-devant évêque de Bombes, Chauvigny, et la dame de Crussol d’en toucher chacun quarante-cinq et un Anglais d’en toucher le restant ; ledit évêque et la dame Crussol devaient faire passer à mon banquier lesdites sommes ; j’ignore si elles lui sont parvenues, n’en ayant point entendu parler depuis.
D. — Je vous observe que votre réponse ne se concilie pas avec le dessein de vous faire rendre ces sommes par simple commission. Il paraît, au contraire, que c’était un don ou prêt.
R. — Lorsque j’ai fait cette disposition, c’était pour obtenir plus facilement le paiement, attendu que j’avais déclaré à ma débitrice que je devais à la dame Crussol et à M. l’évêque Chauvigny les sommes qu’ils devaient toucher.
D. — Avez-vous retiré des reçus desdites sommes ?
R. — J’en ai un de la dame Crussol, mais je ne crois pas en avoir reçu de M. de Chauvigny.
D. — Qui sont ceux qui vous ont fourni de l’argent pour vos différents voyages à Londres ?
R. — M. Vandenyver, mon banquier.
D. — Quelles sont les sommes qu’il vous a remises?
R. — Une lettre de crédit de six mille livres sterling lors de mon premier voyage. Pour le second, une lettre de cinquante mille livres sterling que Vandenyver avait en mains de sûreté, équivalentes aux avances qu’il faisait, étant dépositaire d’actions de la Caisse d’Escompte, que j’avais acquises avec le produit du remboursement des contrats à concurrence d’un million dont j’ai parlé dans mes réponses précédentes.
D. — Je vous observe que vous avez déclaré que ce million avait été employé par vous à acquitter vos dettes ; conséquemment aucune partie de cette somme ne pouvait rester à votre disposition.
R. — Tout n’a pas été employé à l’acquit de mes dettes ; Vandenyver a en dépôt, à moi, des actions de la Caisse d’Escompte dans la concurrence de quatre à cinq cent mille livres. Je ne sais ce qui lui en reste, n’ayant point réglé mon compte avec lui.
D. — N’avez-vous pas eu dessein, étant à Londres, de placer une somme deux cent mille livres ?
R. — Etant à Londres, j’ai placé deux cent mille livres à la disposition de M. de Rohan-Chabot, moyennant des hypothèques.
D. — Je vous observe que ce même prêt a dû être fait au ci-devant évêque de Rouen.
R. — J’ignore comment Vandenyver a pu me parler d’un homme que je ne connaissais pas ; au surplus, les dispositions au placement desdites deux cent mille livres ont dû être trouvées chez moi.
D. —Comment se fait-il qu’étant à Londres, vous ayez fait retirer des mains de Vandenyver une somme de deux cent mille livres et que vous ayez employé, dans ce prétendu placement, des personnes autres que celles qui faisaient ordinairement vos affaires ?
R. — Je me suis servie de M. d’Escourt, ci-devant militaire, parce que ce fut lui qui m’écrivit à Londres pour me proposer ce placement.
D. — Pourquoi avez-vous entretenu des correspondances avec les ennemis de la Révolution ?
R. — Je n’en ai point entretenu avec de telles personnes.
D. — Je vous observe qu’il existe de vous une correspondance avec des émigrés, qui sont les ennemis du peuple français, et avec les conspirateurs de l’intérieur.
R. — J’ai reçu quelques lettres, mais je n’en ai écrit aucune aux émigrés.
D. — N’avez-vous pas été chargée de faire parvenir à des personnes que vous connaissiez des lettres sans adresses ?
R. — J’ai été chargée par M. d’Angivilliers, lors de mon second voyage à Londres, de remettre à Mme de Calonne une lettre qu’elle a déployée et qui est restée dans ses papiers.
D. — Comment vous êtes-vous procuré deux lettres signées « Custine », chargé d’affaires à Berlin ?
R — Je n’en sais rien : je crois les avoir emportées de l’hôtel de Brissac, où elles étaient sur le bureau ; j’ignore qui les avait déposées.
D. — Je vous observe que le prétendu procès que vous dites avoir déterminé vos voyages en Angleterre n’en était que le prétexte : il paraît, au contraire, que vous y avez été chargée d’entretenir des intelligences avec les ennemis de la République.
R. — Je n’ai eu aucune intelligence de cette nature.
D. —Je vous interpelle de déclarer avec vérité si vos voyages à Londres n’avaient pas pour objet une mission secrète et des intelligences avec nos ennemis ou avec la cour de Londres, et si notamment, dans votre dernier voyage, vous n’avez point su que votre séjour à Londres avait le caractère de l’émigration ? Enfin, n’avez-vous pas entretenu des correspondances avec les ennemis de la liberté et ne leur avez-vous pas prêté des secours d’argent ou d’autres ?
R. — Non.
D. — Avez-vous un défenseur ?
R. — J’ai fait choix des citoyens Delainville et Lafleuterie.

Lecture faite du présent interrogatoire, a dit que ses réponses contenaient la vérité, qu’elle y persistait, et a signé avec nous et avec l’accusateur public et le commis greffier.
Signé, Dumas,
« Jeanne Vaubernier du Barry, A.-Q. Fouquier, Goujon. »

Procès de Jeanne Vaubernier, dite du Barry (6 et 7 décembre 1793).

Le 13 frimaire, l’acte fut lu et adopté à la Chambre du conseil. Le 16, les accusés étaient amenés à l’audience et interrogés par le vice-président, ainsi qu’il suit :
D. — Vous, accusée, qui êtes assise au fauteuil, quels sont vos nom, âge, profession, lieu de naissance et demeure ?
R. — Jeanne Vaubernier, âgée de quarante-deux ans, née à Vaucouleurs, vivant de mes revenus, demeurant ordinairement à Louveciennes.
D. — N’êtes-vous pas la femme du ci-devant comte du Barry ?
R. -— Nous sommes séparés de droit.
D. —- Second accusé, votre nom?
R. —Jean-Baptiste Vandenyver, âgé de soixante- six ans, banquier hollandais, né à Amsterdam, demeurant à Paris, 24, rue Vivienne. Le troisième accusé a dit se nommer Edme Vandenyver, âgé de trente-deux ans, et le quatrième Antoine Vandenyver, vingt-neuf ans, demeurant à Paris, chez son père.
Le vice-président : « — Accusée, soyez attentifs, on va donner lecture de l’acte d’accusation dressé contre vous. »
Et le greffier fit lecture de l’acte.
L’on procéda à l’audition des témoins.
Georges Greive, âgé de quarante-cinq ans, homme de lettres, dépose a qu’il est à sa connaissance que l’accusée du Barry a empêché le recrutement à Louveciennes, qu’il a trouvé dans la nuit du 22 septembre dernier, jour de son arrestation, une quantité considérable d’argenterie, dans un endroit servant à recevoir les outils du jardinier et vers un grand chemin le fameux service d’or ; et, dans un autre endroit, enfouis des louis, des écus de six livres ; plus des bronzes, le buste de Louis XV, etc. ; que décadi dernier, il a trouvé dans un tas de fumier une quantité de pierreries, de l’or et de l’argent, et, depuis peu de jours, les portraits du régent et d’Anne d’Autriche, etc…
Observe le déposant que Fournier, juge de paix du canton, a dressé procès-verbal des objets qui ont été trouvés. Dans les jardins, il a découvert un gland servant à un cordon de montre ; il ajoute que Forth, espion anglais, est venu à Paris en 1777 pour suivre les opérations de Franklin. II faisait des voyages de Paris à Londres et de Londres à Paris. Il a été récompensé des mouvements qu’il s’était donnés dans la guerre d’Amérique par une pension considérable. Nous avons trouvé dans les papiers de l’accusé une lettre qui indique la signature rayée de Forth. Je l’ai vu fréquenter l’accusée qui, ayant plusieurs domiciles à Paris, y recevait des émigrés ou des partisans de ceux-ci.
A l’égard des diamants de 1791, l’opinion générale, dans Louveciennes, est que le vol était prétendu. Le vice-président à l’accusée. — Avez-vous reçu chez vous Forth ?
R. — Oui.
D. — Vous avez déclaré dans votre premier interrogatoire que, lors de votre retour en mars 1793, votre procès était fini ; or, je vous demande pourquoi le certificat portait qu’il y avait nécessité que vous retournassiez en Angleterre ?
R. — C’était pour recevoir mes diamants et payer les frais.
Le témoin ajoute que l’accusée en a imposé à la Convention, afin d’obtenir une permission d’aller en Angleterre en prétendant que ses bijoux, soi-disant volés, étaient le seul gage de ses créanciers, tandis qu’elle possédait des trésors immenses : 150.000 livres de rentes sur l’Hôtel de Ville de Paris ; cent quatre-vingt-dix actions de la Caisse d’Escompte, de la valeur de sept à huit cent mille livres, des diamants, des pierres précieuses, etc… »
On entend un autre témoin.
Xavier Audouin, adjoint au ministre de la guerre, dépose que quelques jours après le 10 août 1793, parcourant avec la force armée la foret de Saint-Germain-en Laye, il fut averti que le château de Louveciennes était rempli de ci-devant seigneurs de la cour. S’y étant transporté, l’accusée leur fit donner des rafraîchissements et leur dit n’avoir personne chez elle ; que lui ayant demandé ce que contenait une chambre dont la porte était fermée, elle répondit que c’était du linge sale, qu’elle ne savait ou était la clef.
Ses tergiversations ayant paru suspectes, on fit ouvrir la porte de ladite chambre, dans laquelle on trouva couché un jeune homme nommé Maussabré ; que l’accusée prit un grand intérêt à ce jeune homme ; voyant que l’on était décidé à le conduire à Paris, elle offrit sa voiture pour l’y transporter ; elle parut même attendrie lorsque ce Maussabré se mit à dire : « Que si on l’envoyait à Paris, il serait massacré. »
Depuis, il s’est présenté plusieurs fois chez lui un certain chevalier d’Escourt pour obtenir la liberté dudit Maussabré, ce à quoi il ne voulut pas consentir, attendu que ce particulier, lorsqu’il fut arrêté chez l’accusée, ne s’était muni d’aucune pièce qui indiquât qu’il fût patriote.
On continue l’audition.
Jean-Baptiste Blache, commissaire du Comité de sûreté générale, dépose avoir vu l’accusée lors de son premier voyage à Londres, le lendemain de son arrivée, montée avec le nommé Forth, espion anglais, qui, lors de la guerre d’Amérique, vint à Paris avec milady Barymore pour la prostituer au comte d’Artois et à d’Orléans, à la seule fin de faire, par ce canal, former une division entre la France et l’Amérique ; que, de leur compagnie, était un homme d’un certain âge, qu’on lui a dit se nommer de Pons, ex-Constituant ; que, dans ce premier voyage, l’accusée prit un logement chez un Français nommé Grenier.
Le second voyage de l’accusée se fit encore à Londres, peu de temps après son retour en France. Elle fut logée dans a Marguerite Street Oxford ». Là, elle recevait tous les émigrés de la haute classe, notamment la femme Calonne. Lors de son troisième voyage, l’accusée fut rendre visite au citoyen Saint-Far, frère putatif de d’Orléans, qui venait de louer un hôtel garni à « Boulton Street
Barks Square » pour Bouillé. Comme ce dernier n’arrivait point, cet hôtel fut cédé par Saint-Far à l’accusée. Au mois de janvier 1793, l’accusée, après la mort de Capet, prit le deuil avec le plus grand faste anglais ; elle fut à tous les services célébrés dans les chapelles des puissances ennemies de la République.
Observe le déclarant que, forcé de quitter l’Angleterre par ordre arbitraire du roi, il repassa en France ; qu’ayant été chargé par le Comité de sûreté générale de plusieurs opérations importantes, lesquelles lui suscitèrent différents voyages à Louveciennes, invité de la part de l’accusée à prendre un gîte chez elle, il accepta. Causant avec elle, il lui parla des voyages qu’elle avait faits à Londres et des personnes qu’elle avait fréquentées, ajoutant qu’il savait qu’elle avait entretenu des correspondances criminelles avec elles, à quoi l’accusée lui avait répondu : « Oui, c’est vrai… Mais je n’entretins avec eux que des liaisons et rien de plus. »
Que le déposant lui mit sous les yeux la loi du mois de mars, qui punit de mort tout particulier qui a des correspondances directes ou indirectes avec les ennemis de la République ; que, le lendemain, l’accusée fit servir un déjeuner aux officiers municipaux de Louveciennes où il fut invité à se rendre ; que l’accusée ayant fortement poussé ces officiers de déclarer pourquoi ils avaient arrêté le nommé Labondie, ceux-ci ayant déclaré qu’ils ne le connaissaient pas, l’accusée et son valet de chambre les invitèrent à consigner cette déclaration dans une lettre qui fut écrite par lui, déposant, et signée par lesdits officiers municipaux. Le soir même, Labondie sortit de prison. Que Salanave, chef d’office de l’accusée, ayant raconté à lui déposant, ce qu’était Labondie et lui ayant dit qu’il était un ci-devant qui avait été commissaire de la marine à Rochefort, dont les parents étaient émigrés, qu’il était venu de ce dernier endroit vraisemblablement avec un faux passeport, lequel était visé à Paris par la municipalité, un mois avant la date de Rochefort, il y avait tout lieu de croire qu’il était mal intentionné.
Ajoute le déposant que s’étant de nouveau rendu à Louveciennes, l’accusée l’envoya chercher ; s’y étant transporté, il y trouva la Rohan-Rochefort qui lui dit qu’elle était bien aise de le voir, « Mon fils Charles, ajouta-t-elle, vous aime beaucoup. »
— J’en suis fâché, Madame, lui répondis-je, votre fils est un faux patriote! Souvenez-nous qu’il souffre qu’on l’appelle prince et qu’il vous qualifie de princesse.
— Oui, répondit-elle… mais c’est une plaisanterie que nous faisons ensemble.
— « Des gens comme vous. Madame, objectai-je, ne plaisantent pas avec des titres que vous avez portés, et, quand il n’y a plus de rois, il n’y a plus de princes. »
Le vice-président demande à l’accusée :
— Qu’avez-vous à répondre à la déclaration du témoin ?
L’accusée. — J’ai à répondre que j’ai effectivement vu à Londres Mme Calonne et Mortemart, mais toutes nos relations se bornaient au ton de l’amitié.
D. — Avez-vous porté à Londres le deuil de Capet ?
R. — J’ai porté une robe noire parce que je n’en avais emporté aucune d’autre couleur.
D. — Avez-vous sollicité l’élargissement de Labondie ?
R. — Je l’ai sollicité parce qu’il avait été arrêté chez moi comme suspect.
On entend un autre témoin.
Louis-Marguerite-Bernard Escourt, ancien capitaine de cavalerie, actuellement détenu à la Force, déclare connaître Mme du Barry, ainsi que Vandenyver père et l’aîné des fils. Il y a environ deux ans qu’il a fait connaissance de l’accusée, mais il a été rarement chez elle. Elle lui écrivit de Londres de lui servir de procureur fondé et d’aller chercher 200 000 livres chez Vandenyver, qui les a prêtées à Rohan-Chabot, alors logé rue de Seine.
Dumas à l’accusé Vandenyver : — Etiez-vous convenu avec votre coaccusée du Barry que vous lui avanceriez 200 000 livres ?
L’accusé. — Oui.
D. — Depuis quelle époque ?
R. — Le mois de novembre 1792.
D. — Le témoin vous a-t-il dit que cette somme était destinée à Rohan-Chabot ?
R. — Je crois qu’il me l’a dit.
D. — Mais vous ne deviez pas ignorer les lois qui défendent de disposer d’aucun fonds appartenant aux émigrés ; or, la du Barry était alors à Londres.
R. — C’est juste, mais elle avait un passeport pour y aller.
L’audition se poursuit François Salanave, ci-devant officier chez l’accusée, actuellement employé au Comité de surveillance de Versailles, dépose avoir vu venir chez la du Barry : Lavaupalière, Brissac,
Labondie, d’Escourt, le ci-devant marquis Donnissan, l’ex-vicomte de Pons, la ci-devant marquise de Brunoy, la ci-devant duchesse de Brancas, avec laquelle elle a fait le voyage de Londres et qui, depuis, y est restée.
Ajoute qu’en sa qualité de patriote, il était mal vu par les autres domestiques de la maison,
qui étaient aristocrates et qui l’ont même desservi dans l’esprit de l’accusée qui l’a renvoyé de chez elle.
L’accusée. — « J’ai à dire sur cette déposition que la dame de Brancas n’a point émigré ; au contraire, elle a même été de retour en France plus tôt que moi. Quant au témoin, je ne l’ai pas mis à la porte pour ses opinions, mais à cause d’une inimité de porcelaines qui disparaissaient journellement de chez moi. »
Un autre témoin est entendu :
C’est Louis-Benoit Zamor, âgé de trente et un ans, né au Bengale, dans l’Inde, employé au Comité de salut de Versailles. Déclare avoir été élevé chez la du Barry depuis l’âge de dix ans, qu’il fut amené en France par un capitaine de navire ; que voyant les journaux patriotes parler souvent d’elle d’une manière un peu leste, il lui avait conseillé de faire le sacrifice d’une partie de sa fortune envers la nation pour conserver l’autre ; que l’accusée, bien loin de prendre en considération ses sages avis, continua de recevoir chez elle des aristocrates, ce qu’il jugea en les voyant applaudir les échecs des armées de la République ; qu’il fit de nouveau, à ce sujet, des observations à l’accusée qui ne daigna pas même avoir l’air d’y faire attention. Au contraire, ajoute Zamor, ayant appris que je fréquentais un ancien ami de Franklin et de Marat, et que j’étais très lié avec les patriotes Blache, Salanave, Frémont et un très grand nombre d’autres, elle se permit de dire avec un ton impérieux qu’elle ne me donnait que trois jours pour sortir de sa maison.
L’accusée. — « Il est faux que je recevais chez moi des aristocrates ; quant aux avis que le témoin dit m’avoir donnés, je n’en avais point à recevoir de lui. A l’égard de son expulsion, elle a eu lieu rapport aux fréquentations des personnes qu’il vient de nommer. »
Jean Thénot, instituteur à Luciennes, dépose avoir servi pendant cinq ans l’accusée en qualité de domestique et lui avoir entendu dire, en 1789, à l’époque de la mort de Foulon et de Berthier, que le peuple était « un tas de misérables et de scélérats. »
L’accusée. — « Le fait est faux. C’est une affreuse perfidie. »
Plusieurs témoins sont successivement entendus.
Henriette Briard, femme Couture, dépose être depuis vingt-trois ans au service de l’accusée et l’avoir accompagnée dans ses voyages à Londres.
Marie-Anne Labitte, tapissière à Louveciennes, déclare qu’il est à sa connaissance que lors de l’arrestation de Brissac, l’accusée passa la nuit à brûler des papiers.
L’accusée. — « Je n’ai brûlé aucun papier. »
Après un nouvel interrogatoire de Vandenyver, le vice-président Dumas prononce son résumé :
« Citoyens jurés, dit-il, vous avez prononcé sur les complots de l’épouse du dernier tyran des Français, vous avez à prononcer en ce moment sur les conspirations de la courtisane de son prédécesseur. Vous voyez devant vous cette Laïs célèbre par la dissolution de ses mœurs, la publicité et l’éclat de ses débauches, à qui le libertinage seul avait fait partager les destinées du despote qui a sacrifié les trésors et le sang des peuples à ses honteux plaisirs.
Le scandale et l’opprobre de son élévation, la turpitude et la honte de son infâme prostitution, ne sont pas ce qui doit fixer votre attention. Vous avez à décider si cette Messaline, née parmi le peuple, enrichie des dépouilles du peuples qui payait l’opprobre de ses mœurs, descendue par la mort du tyran du rang où le crime l’avait placée, a conspiré contre la liberté et la souveraineté du peuple. Après avoir été la complice et l’instrument du libertinage des rois, elle est devenue l’agent des conspirateurs, des tyrans, des nobles, des prêtres contre la République. Les débats, citoyens jurés, ont déjà jeté sur cette conspiration le plus grand jour.
Vous avez dû saisir le trait de lumière que les dépositions des témoins et ses pièces ont fourni sur le vaste complot, sur cette conjuration exécrable dont les annales des peuples ne fournissent point d’exemple. Et jamais affaire plus importante ne s’est présentée à votre décision puisqu’elle vous offre, en quelque sorte, le nœud principal des trames de Pitt et de tous ses complices contre la France.
Il convient donc de remettre sous vos yeux les détails de cette conspiration et la part qu’y ont prise la courtisane du despote et ses complices. Tel est, citoyens jurés, le résultat des débats qui ont eu lieu : c’est à vous de les peser dans votre sagesse. Vous voyez que royalistes, fédéralistes, toutes factions divisées en apparence, ont le même centre, le même objet, le même but. La guerre extérieure, celle de Vendée, les troubles du Midi, l’insurrection départementale du Calvados, tout a le même principe, le même chef, d’Artois… Pétion…
L’infâme conspiratrice qui est devant vous pouvait, au sein de l’opulence acquise par ses honteuses débauches, vivre heureuse dans une patrie qui paraissait avoir enseveli avec le tyran le souvenir de sa prostitution. Mais la liberté du peuple a été un crime à ses yeux : il fallait qu’il fût esclave, qu’il rampât sous les maîtres et que le plus pur de la substance du peuple fût consacré à payer ses plaisirs. »
Le vice-président Dumas pose ensuite les questions. Les jurés et les accusés se retirent.

Après avoir été environ cinq quarts d’heure aux opinions, les jurés rentrent à l’audience et font leurs déclarations après lesquelles les accusés ayant été ramenés, le jugement suivant est intervenu après que l’accusateur public a été entendu :

JUGEMENT

« Le tribunal, d’après la déclaration du juré de jugement faite à haute voix, portant qu’il a été pratiqué des machinations et entretenu des intelligences avec les ennemis de l’Etat et leurs agents pour les engager à commettre des hostilités, leur indiquer et favoriser les moyens de les entreprendre, et diriger contre la France, notamment en faisant à l’étranger, sous des prétextes préparés, divers voyages pour concerter ces plans hostiles avec ces ennemis, en leur fournissant, à eux ou à leurs agents, des secours en argent ; Que Jeanne Vaubernier, femme du Barry, demeurant à Louveciennes, ci-devant courtisane, est convaincue d’être l’un des auteurs ou complices de ces machinations ou intelligences ; Ouï l’accusateur public en ses conclusions sur l’application de la loi ; Condamne ladite Vaubernier, femme du Barry, lesdits Jean-Baptiste Vandenyver, Edme-Jean-Baptiste Vandenyver et Antoine-Augustin Vandenyver à la peine de mort, conformément à l’article Ier de la première section du Titre premier de la deuxième partie du Code pénal, dont il a été fait lecture etlaquelle est ainsi conçue : « Quiconque sera convaincu d’avoir pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec les puissances étrangères ou avec leurs agents, pour les engager à commettre des hostilités ou pour leur indiquer les moyens d’entreprendre la guerre contre la France, sera puni de mort, soit que ces machinations ou intelligences aient été ou non suivies d’hostilités. » Déclare les biens desdits femme du Barry, Jean-Baptiste, Edme-Jean-Baptiste et Antoine-Augustin Vandenyver acquis au profit de la République, conformément à l’article 2 du Titre II de la loi du 10 mars 1793, dont il a été fait lecture, lequel est ainsi conçu : « Les biens de ceux qui seront condamnés à la peine de mort seront acquis à la République, et il sera pourvu à la subsistance des veuves et des enfants s’ils n’ont pas de biens ailleurs. »

Ordonne qu’à la diligence de l’accusateur public, le présent jugement sera exécuté dans les vingt-quatre heures sur la place de la Révolution de cette ville, imprimé et affiché dans toute la République.
« Fait et jugé en audience publique, le 17 frimaire an deuxième de la République (7 décembre 1793). »