Procès de Jean-Pierre Brissot et des Girondins.

Séance du 9 brumaire.

L’accusateur public requiert la lecture de la loi sur l’accélération des jugements criminels.
Cette lecture est faite.
Le tribunal ordonne la transcription de la loi sur ses registres .
Le président : Citoyens jurés, en vertu de la loi dont vous venez d’entendre lecture, je demande si votre conscience est suffisamment éclairée. – Les jurés se retirent pour délibérer.
Les jurés de retour, Antonelle déclare en leur nom que leur religion n’est pas suffisamment éclairée. L’accusateur public fait lecture d’une lettre des représentants du peuple dans le département des Bouches-du-Rhône. Cette lettre accuse Duprat et Mainvielle de la révolte qui a éclaté à Marseille.
On fait lecture d’une autre lettre de Duprat à Sabin-Tournal. Dans cette lettre Duprat apprend à Tournal que la Convention a décrété l’organisation du département du Vaucluse ; que Rovère et Bazire étaient nommés pour aller dans ce département établir le pouvoir des Jacobins. « Je m’étonne, dit-il, de ce que Rovère a accepté cette mission. Il pourra bien pénétrer dans Avignon, mais je doute qu’il en sorte. » Cette lettre est ainsi terminée : « Je pars demain pour Versailles; on pille ici, et l’on pillera jusqu’à ce que les départements y mettent ordre. La révolution du 31 mai a relevé l’audace des factieux, mais d’ici à la fin de juillet la France sera sortie de cette crise actuelle. » L’accusé Duprat : Cette lettre est de moi ; elle prouve que je n’étais pas le partisan de l’insurrection du 31 mai. Citoyens, c’est moi qui ai fait la révolution de mon pays, et qui l’ai donné à la France ; et certes si j’étais tombé entre les mains des Marseillais qui sont entrés à Avignon ils m’auraient fait un mauvais parti.
Le président : Qu’avez-vous entendu dire par cette phrase de votre lettre ? D’ici à la fin de juillet nous serons sortis de la crise actuelle.
L’accusé Duprat : J’ai entendu dire qu’à cette époque la France se serait expliquée sur cette révolution. Elle l’a fait, et j’approuve maintenant la journée du 31 mai.
Le président : Avez-vous été chez Valazé?
L’accusé Duprat : J’y ai été quatre ou cinq fois.
Le président : Quel a été le motif qui vous a déterminé à signer la protestation du 21 juin?
L’accusé Duprat : C’est que je n’approuvais pas la journée du 31 mai.
L’accusateur public fait lecture de cette protestation .
Le président : Qui est-ce qui vous a dit qu’on avait apporté des grils devant la Convention nationale pour faire chauffer les boulets ?
L’accusé Duprat : Plusieurs des signataires.
Le président : Qui est-ce qui vous a dit que les pillages continueraient à Paris jusqu’à l’arrivée de la garde départementale ?
L’accusé Duprat : Je l’ai cru.
L’accusateur public : Les accusés avaient une affectation de patriotisme qui ne suffit pas pour les justifier. lls voulaient le fédéralisme, et c’est pour cela qu’ils sont traduits devant ce tribunal. Plusieurs départements, où ils exerçaient la plus grande influence, ont en effet tenté de se fédéraliser, et une ville du Midi vient de proclamer Louis XVll pour roi.
L’accusé Duprat : Je ne puis résister à ce reproche de royalisme. Souvenez-vous, citoyens, qu’en 1790 ce fut moi qui chassai le tyran de non pays.
Le président : Il est impossible de croire au patriotisme de Duprat, quand son frère, que tout le monde connaît pour un bon patriote, s’est prêté à le dénoncer comme mauvais citoyen ?
L’accusé Duprat : Mon frère ne m’a pas dénoncé comme mauvais citoyen, il m’a reproché d’avoir reçu de l’or des intrigants ; or, ce fait était une indigne calomnie.
Le président : Il est constant que Mainvielle a été chez Duprat aîné pour l’assassiner par ordre de son frère.
L’accusé Mainvielle : En arrivant à Paris j’ai lu une affiche de Duprat aîné, dans laquelle il accusait son frère d’avoir reçu de l’argent des aristocrates, et de l’avoir partagé avec moi. Je fus chez lui, nous eûmes une altercation ensemble, et depuis nous nous sommes raccommodés.
L’accusateur public : Je vais faire lecture d’une lettre datée du 28 juillet, adressée à Barbaroux, à Caen, qui établit la correspondance des accusés avec le fugitif.
La voici :
« On a guillotiné aujourd’hui Sévestre ; demain il y aura une messe des morts pour les victimes de l’année dernière. On t’attend à Marseille. »
L’accusateur reprend : il n’y a pas de doute que ceux qui étaient liés avec Rébecqui ne fussent instruits de ce qui se passait à Marseille. Mainvielle, avez-vous connu Rébecqui ?
L’accusé Mainvielle : Je n’ai connu Rébecqui qu’au moment où il vint me délivrer des cachots d’Avignon.
Le président : Lacaze, avez-vous signé la protestation du 21 juin ?
Lacaze : Ce fut chez Lanjuinais que je signai la déclaration dont il est question.
Un juré : N’étant pas persuadé qu’on en voulait à la Convention nationale, pourquoi Lacaze a-t-il entretenu une correspondance contre-révolutionnaire avec son cousin Gaston Lacaze ?
L’accusé Lacaze : J’envoyais à mon cousin l’historique de la Convention nationale ; mais ma correspondance n’a jamais été contre-révolutionnaire.
L’accusateur public : Lacaze avait prononcé un discours dans le jugement du tyran. Ce discours était en entier contre la mort du ci-devant roi ; il l’envoya à son cousin Gaston.
Voici la réponse que celui-ci lui fit : « J’ai lu votre opinion sur le jugement du ci-devant roi avec intérêt; j’avoue qu’avant la lecture j’étais persuadé que la mort de cet homme devait assurer la liberté de la France, mais je suis maintenant de votre avis. » Vous voyez, citoyens jurés, par sa correspondance, comme Lacaze pervertissait l’opinion de son département.
Laccusé Lacaze : Je n’ai point voté la mort du tyran, parceque je croyais qu’elle ferait verser beaucoup de sang.
Le président : Je demande à Lesterp-Beauvais s’il n’a pas signé une protestation qu’il a envoyée à ses commettants du département de la Haute-Vienne.
Lesterp-Beauvais : Je l’ai signée.
L’accusateur public : Les auteurs de cette adresse peignent des horreurs qui n’ont jamais existé, afin d’égarer les départements et les forcer à marcher sur Paris pour détruire l’unité de la république. Dans cette adresse les autorités constituées de Paris sont outragées. On y appelle honnêtes gens, honnêtes citoyens, la partie gangrenée de la section des Champs-Elysées qui avait jeté le cri de la guerre civile dans la Convention nationale.
Lesterp-Beauvais : Je ne suis ni l’auteur, ni l’écrivain de cette lettre ; je la signai de confiance ; et l’Assemblée, dans le temps, se borna, à notre égard, à une mesure de sûreté générale.
Le président : L’accusé a dit qu’il avait toujours correspondu avec les patriotes de son département ; vous allez en juger par la lettre dont je vais vous faire lecture, qui lui était adressée par un particulier de Magnac. La voici :
« J’ai proposé à la Société populaire de cette ville l’adresse contre Marat ; elle a refusé de la souscrire, je la représenterai de nouveau. » Vous voyez, citoyens jurés, qu’on mendiait de toutes parts des pétitions pour perdre cet ami du peuple.
L’accusé Beauvais : lettre ?
Le président : J’observe qu’en général ces sortes de lettres ne sont pas signées, celle-ci est souscrite d’un A et d’un F.
L’accusé Beauvais : Cela veut dire Amable Frichon. Je ne sais pas ce qu’il a voulu dire ; car je n’ai jamais proposé l’adresse dont il est question dans la lettre.
Le greffier fait lecture d’une autre lettre adressée à Lesterp-Beauvais. Marat est peint dans cette lettre comme un buveur de sang dont il fallait se défaire.
L’accusé Beauvais : Je ne connais pas la lettre dont on vient de faire lecture.
Le président : Avez-vous eu une correspondance dans la ville de Niort ?
L’accusé Beauvais : J’en avais une avec Amable Frichon.
Le président : Ce correspondant ne vous avait-il pas donné le conseil de suivre l’exemple de Kersaint ?
L’accusé Beauvais : Je ne m’en rappelle pas. On fait lecture d’une lettre de Niort, écrite à Beauvais par Amable Frichon. Dans cette lettre, Frichon engage Beauvais à suivre l’exemple de Manuel et de Kersaint, afin de se soustraire au poignard des assassins.
L’accusateur public : Comment a-t-on pu représenter le peuple de Paris comme un peuple de brigands et d’assassins, après l’avoir vu, le 2 juin, dans toute sa majesté ?
L’accusé Beauvais : Je n’ai jamais dit que le peuple de Paris fût un peuple d’assassins. Quant à la lettre qu’on vient de lire, le jeune homme qui en est l’auteur l’a écrite d’après les papiers publics. Suis-je responsable de l’infidélité de ces papiers ?
L’accusateur public : Quelles étaient vos relations avec Lessac ?
L’accusé Beauvais : Je n’en ai eu aucune.
On lit une lettre, souscrite de Lessac, adressée à Lesterp-Beauvais. L’auteur de cette lettre annonce à Beauvais qu’il a passé à Magnac un apôtre de la liberté, qu’il soupçonne d’être maratiste ; il n’a pas fait connaître son opinion ; il a agi avec prudence, car il aurait pu ne pas sortir de cette ville. L’accusateur public : Vous voyez, citoyens jurés, que les apôtres de la liberté étaient appelés maratistes par les partisans de la faction, afin d’empêcher le bien qu’ils pouvaient faire.
L’accusé Beauvais : L’auteur de cette lettre est un jeune homme de dix-neuf ans.
Le président : Avez-vous assisté aux conciliabules de Valazé ?
L’accusé Beauvais : Non.
Le président : Quelle a été votre opinion dans le procès du ci-devant roi.
L’accusé Beauvais : La mort et non l’appel.
Le président : Antiboul, avez-vous été chez Valazé ?
L’accusé Antiboul : Non.
Le président : Avez-vous voté la mort du tyran?
L’accusé Antiboul : J’ai voté contre l’appel au peuple, et pour la détention.
Le président : N’avez-vous pas été condamné pour avoir entretenu une correspondance dans le département du Gard ou dans les contrées voisines ?
L’accusé Antiboul : Je n’ai écrit qu’à mes parents.
Le président : N’étiez-vous pas lié avec Rébecqui et Barbaroux.
L’accusé Antiboul : Très peu.
Le président : N’est-ce pas par suite de cette intimité que vous avez habité la partie de la Convention connue sous le nom de Marais.
L’accusé Antiboul : En arrivant à la Convention je me suis placé à la Montagne ; mais n’entendant pas assez distinctement l’orateur, je me suis rapproché de la tribune.
Le président : Quelle a été votre opinion dans le décret d’accusation contre Marat ?
L’accusé Antiboul : J’ai voté contre.
Le président : N’avez-vous pas été signer la protestation du 21 juin ?
L’accusé Antiboul : Non.
Le président : Lehardy, quelle a été votre opinion dans le décret d’accusation contre Marat ?
L’accusé Lehardy : J’ai voté pour le décret.
Le président : N’avez-vous pas, dans ces séances tumultueuses et scandaleuses pour la république, qui étaient l’ouvrage de la faction, montré le poing à la Montagne ?
L’accusé Lehardy : Je ne m’en rappelle pas.
Le président : Depuis l’instant de votre arrivée à la Convention nationale, n’avez-vous pas annoncé une conduite contre-révolutionnaire, soit en mouvement, soit en gestes, soit en intrigues?
L’accusé Lehardy : Non.
Le président : Quel a été votre vote dans le jugement de Capet ?
L’accusé Lehardy : J’ai voté pour la détention ; mais je ne crois pas être traduit ici pour mes opinions. Le président : Vous n’êtes pas traduit ici pour vos opinions ; mais comme elles sont le résultat des conciliabules qui se tenaient chez Valazé, et auxquels vous assistiez, il est bon de les faire connaître. N’avez-vous pas eu des liaisons particulières avec Barbaroux, Pétion et Brissot ?
L’accusé Lehardy : Je ne connais mes collègues qui sont ici avec moi que par leurs talents, et je déclare qu’ils ont toute mon estime, parceque je crois qu’ils la méritent.
Le président : Ne vous placiez-vous pas dans la Convention nationale du même côté de Barbaroux, de Buzot, etc. ?
L’accusé Lehardy : Dans l’ancienne salle j’étais du côté gauche ; dans la nouvelle, j’étais en face du président.
L’accusateur public : L’observation qu’a faite l’accusé, qu’il ne croyait pas être traduit ici pour ses opinions, me force de dire aux jurés que s’il était question d’un délit précis, je n’appuierais pas sur cet objet ; mais comme il s’agit d’une conspiration contre l’Etat, on doit la faire connaître par la coalition des accusés ; et cette coalition ne peut être établie que par l’identité de leurs opinions ; résultat naturel du plan qu’ils avaient arrêté dans les conciliabules tenus chez Valazé.
L’accusé Lehardy : Les pièces que mon défenseur a dans les nains prouveront que depuis 1788 j’ai combattu les aristocrates qui me donnaient du pain. Si j’ai voté pour l’appel au peuple, c’est que je croyais son jugement plus infaillible que le mien.
Le président : Je demande à l’accusé si, relativement à la pièce de l’Ami des lois, il n’a pas voulu investir l’Assemblée de la police de Paris ?
L’accusé Lehardy : Non.
Le président : Fauchet, avez-vous écrit une lettre pastorale en qualité d’évêque du Calvados ?
L’accusé Fauchet : Oui.
Le président : A quelle époque ?
L’accusé Fauchet : Je ne m’en rappelle pas.
Le président : Comment avez-vous pu écrire cette lettre au moment où le fanatisme agitait une partie de la république ? Vous vous élevez, dans cette lettre, contre le mariage des prêtres. N’était-ce pas dans l’intention de faire éclater des troubles dans le Calvados ?
L’accusé Fauchet : Je disais dans cette lettre qu’un prêtre pouvait se marier comme citoyen ; mais que moi, simple évêque, je ne pouvais pas anéantir la discipline universelle qui ne permettait pas qu’un prêtre marié pût remplir les fonctions ecclésiastiques.
Le président : Pourquoi avez-vous pris le temps où l’on jugeait le tyran, pour publier cette lettre ? L’accusé Fauchet : Cette lettre était antérieure au jugement du ci-devant roi. Je l’ai envoyée dans le Calvados, et c’est dans ce département qu’on l’a fait imprimer.
Le président : N’est-ce pas la faction qui vous a engagé à publier cette lettre ?
L’accusé Fauchet : Non.
Le président : Dans le jugement du ci-devant roi, votre opinion sur la détention n’a-t-elle pas été motivée sur la douceur de votre caractère ?
L’accusé Fauchet : Non. L’Assemblée m’a décrété d’accusation sur le soupçon que j’avais conduit Charlotte Corday à la Convention.
Le président : Je demande à l’accusé Sillery si, comme membre de l’Assemblée constituante, il n’a été chargé de faire le rapport sur l’affaire de Nancy ?
L’accusé Sillery : Oui.
Le président : Dites aux citoyens jurés les renseignements que vous avez eus sur cette affaire. L’accusé Sillery : Les citoyens jurés doivent se rappeler qu’à cette époque les rapports que l’on faisait devaient être appuyés par des faits, et les faits par des pièces. Les pièces qu’avait le comité de surveillance n’étant pas suffisantes, l’Assemblée constituante envoya des commissaires sur les lieux pour avoir de plus grands renseignements ; et ce fut sur les pièces qu’ils rapportèrent que je fis ce rapport. Les conclusions que je donnai furent adoptées. Mais j’ai su depuis que j’avais été trompé par la municipalité gangrenée de Nancy, qui ne m’avait pas dit la vérité.
Le président : Je demande si l’accusé s’est bien assuré de l’exactitude des renseignements qu’on lui avait donnés, ou plutôt s’il n’a pas assisté à des conciliabules où se trouvaient Lafayette et d’autres partisans de Bouillé, dans lesquels il a été arrêté qu’on voterait des remerciements aux assassins de Nancy ?
L’accusé Sillery : Je ne me suis jamais trouvé dans aucun conciliabule, ni même avec Lafayette. Quand le rapport sur l’affaire de Nancy fut fait, je le lus à quatre commissaires que le comité avait nommés à cet effet ; ils y firent quelques changements, et je les adoptai.
Le président : Citoyens jurés, je n’approfondirai pas davantage cette page honteuse de notre révolution. Vous vous rappelez tous que des patriotes ont été assassinés à Nancy, et que l’Assemblée constituante, trompée par le rapport de Sillery, vota des remerciements à leurs féroces assassins. Vainement l’accusé a-t-il dit que la municipalité de Nancy l’avait trompé sur les faits ; il était alors reconnu par tous les hommes de bonne foi que ces massacres étaient l’ouvrage de la cour et de Lafayette.
L’accusé Sillery : Le décret que l’Assemblée constituante a rendu en faveur de Bouillé est antérieur à mon rapport.
Le président : A cette époque étiez-vous lié avec Pétion ?
L’accusé Sillery : Sur la fin de l’Assemblée constituante il existait très peu de citoyens purs, et je distinguai Pétion dans ce petit nombre. Je cherchai à faire sa connaissance, mais à cette époque je n’étais pas intimement lié avec lui.
Le président : Vos liaisons avec lui n’ont-elles pas été plus intimes dans la Convention nationale ? L’accusé Sillery : Au mois de décembre dernier je priai Pétion d’écrire une lettre aux officiers municipaux de Calais, afin de leur certifier que ma femme, qui se trouvait en cette ville, était une bonne patriote et qu’elle n’avait été en Angleterre que pour suivre l’éducation de sa fille. Depuis cette époque je ne l’ai pas vu.
Le président : Cependant, citoyens jurés, il est constant que la famille de l’accusé était liée avec Pétion, Dumouriez et d’Orléans. Il fallait aussi que l’accusé le fût avec Pétion au mois de décembre, puisqu’il lui demandait de certifier le patriotisme de sa femme, afin de la faire échapper, ainsi que la fille d’Orléans, à la loi des émigrés. Vous voyez, citoyens jurés, que deux législateurs s’entendent ensemble pour violer une loi à laquelle ils ont concouru. Je demande à l’accusé Sillery quel a été le motif de sa conduite dans cette occasion.
L’accusé Sillery : Ma femme fut en Angleterre à l’époque où il était encore permis de voyager. Lorsque je sus qu’on allait porter une loi contre les émigrés ; craignant qu’elle ne fût comprise dans cette loi, je lui écrivis de revenir. Nommé par la Convention nationale pour aller en Champagne, je partis pour remplir ma mission. Pendant mon absence la loi contre les émigrés fut rendue ; je fis une pétition à la Convention nationale, dans laquelle je lui apprenais le motif du voyage de ma femme. L’Assemblée passa à l’ordre du jour, motivé sur ce que l’exception était en sa faveur, et ce fut Buzot qui fit rapporter ce décret, et qui causa ainsi la perte de ma famille.
L’accusateur public fait lecture d’une lettre qu’écrit Pétion à Sillery, dans laquelle il lui témoigne le plaisir que lui fait le retour de Mme Sillery, qu’il a accompagnée en Angleterre.
L’accusé Sillery : Il est vrai que le citoyen Pétion a accompagné mon épouse en Angleterre ; mais à son arrivée à Londres, ils se sont séparés.
Le président : En 1792 n’avez-vous pas été commissaire dans les départements envahis par les ennemis de la république?
L’accusé Sillery : Oui.
Le président : Quelques jours avant la retraite des Prussiens, Dumouriez écrivit une lettre à l’Assemblée, dans laquelle il disait qu’il leur était impossible d’échapper ; cependant leur retraite s’est faite paisiblement et sous les yeux des représentants du peuple. Comment l’accusé n’a-t-il pas dénoncé les généraux qui n’ont pas fait leur devoir ? car s’ils l’eussent fait à cette époque, la France serait délivrée de ses ennemis.
L’accusé Sillery : Ce fut le 29 septembre que nous arrivâmes à l’armée, et le 30 les ennemis décampèrent. Nous n’eûmes donc pas le temps de connaître les mesures qu’avait prises Dumouriez, de concert avec les généraux, pour couper leur retraite. D’ailleurs, nos pouvoirs étaient ad hoc, et nous ne pouvions connaître des opérations des généraux que ce qu’ils voulaient bien nous communiquer.
Le président : Votre devoir était de surveiller les généraux à qui l’on prodiguait à cette époque les noms pompeux d’Ajax, d’Agamemnon et d’Achille, et qui trahissaient la république.
L’accusé Sillery : Nous n’avons pas suivi les opérations des généraux passé le 30 septembre, car nous sommes restés à Sainte-Menehould pour organiser la partie administrative.
Le président : Je demande à l’accusé si ce n’est pas à cette époque que ses liaisons avec Dumouriez sont devenues plus étroites.
L’accusé Sillery : Tout le monde sait quelle était mon opinion sur Dumouriez avant mon départ pour la Champagne, mais il se conduisit au camp de Maulde d’une manière à mériter quelque estime. Comme je ne garde de haine contre personne, je lui écrivis : « Lorsque je vous ai cru intrigant, je vous ai dénoncé ; mais la manière dont vous défendez la république a changé mon opinion à votre égard. Vous défendez si bien mes vignes que je vous envoie cinquante bouteilles de mon vin. »
Le président : Avez-vous assisté au souper qu’a donné Talma à Dumouriez ?
L’accusé Sillery : A cette époque j’étais en Champagne, auprès de Kellermann ; et la manière dont Dumouriez fut reçu à Paris me fit croire que l’Assemblée était contente de ses services.
Le président : On se rappelle le motif de ce voyage. Dumouriez n’est venu à Paris que pour culbuter Pache et le faire remplacer par Beurnonville. Aussi n’est-ce qu’à l’époque de l’entrée de Beurnonville au ministère, qu’il a trahi la république.
L’accusé Sillery : Je n’ai point vu Dumouriez à cette époque.
Le président : Cela se peut ; mais la famille Sillery a suivi Dumouriez dans la Belgique ; et d’Orléans, dont la famille entourait aussi ce traître, est resté aussi à Paris, où il jouait le rôle de patriote. Sillery ne niera pas qu’il n’ait été lié avec d’Orléans.
L’accusé Sillery : Quand ma famille fut obligée de sortir de France, elle alla se réfugier à Tournay ; mais lorsque les ennemis eurent passé le Roër, je craignis qu’elle ne tombât entre leurs mains ; j’écrivis à Dumouriez de la prendre sous sa sauvegarde ; je lui écrivis une seconde lettre pour le prier de prendre pour aide-de-camp un jeune homme que je lui envoyais. Je n’eus pas d’autre correspondance avec lui.
Le président : Quelle a été votre opinion dans le jugement du tyran ?
L’accusé Sillery : Je n’ai point voté pour la mort.
L’accusateur public : Je ferai une observation aux jurés. C’est que, tandis que Sillery votait pour la détention du tyran, d’Orléans, qui a constamment suivi ses conseils, votait pour la mort, afin de faire croire qu’il n’aspirait point à la royauté.
L’accusé Sillery : L’époque de ma liaison avec d’Orléans remonte à l’époque de son mariage. Ma femme était dame de compagnie de la sienne ; il fut nommé gouverneur du Poitou ; il me fit son capitaine des gardes. Lorsque je logeais au ci-devant Palais-Royal, je voyais souvent d’Orléans ; j’ai eu pour lui de l’amitié, parceque je n’ai jamais entendu sortir de sa bouche aucun propos qui pût marquer de l’ambition. En 1786 je me retirai dans ma campagne, et à l’époque des Etats-Généraux j’y fus nommé, et je revis d’Orléans. Mais j’ai pu le connaître, sans être son conseiller.
Il est deux heures. Le président suspend l’audience jusqu’à cinq. Les juges et les jurés s’étant réunis à six heures, le président du tribunal rouvre l’audience.
Antonelle, organe du jury : Je déclare que la conscience des jurés est suffisamment éclairée.
Le président : Je vous invite, au nom de la loi, citoyens jurés, à vous retirer dans la chambre du conseil pour y délibérer.
Les jurés sortent de l’audience. – ll est sept heures.
Le président ordonne aux gendarmes de faire sortir les accusés. – Ils les emmènent.
Après trois heures de délibération, les jurés rentrent dans l’audience.- Le plus grand silence règne parmi les assistants.
Le président interpelle les jurés sur les questions suivantes : « Est-il constant qu’il a existé une conspiration contre l’unité et l’indivisibilité de la république, contre la liberté et la sûreté du peuple français ?
Jean-Pierre Brissot, etc., sont-ils convaincus d’en être les auteurs ou les complices. »
La réponse unanime des jurés est affirmative. En conséquence, le tribunal condamne à la peine de mort Jean Brissot et les autres dénommés en tête de ce procès.
Les accusés sont ramenés à l’audience. Le président leur fait lecture de la déclaration des jurés et du jugement du tribunal.
Un grand mouvement se fait parmi les condamnés. – Les citoyens présents à l’audience conservent un calme majestueux. Gensonné demande la parole sur l’application de la loi.– Le tumulte redouble parmi les condamnés. Plusieurs crient : Vive la république ! D’autres invectivent leurs juges. – Le président ordonne aux gendarmes de faire leur devoir, et de faire sortir les condamnés. – Ceux-ci sortent, jettent des assignats au peuple en criant : A nous, nos amis ! Une indignation universelle se manifeste dans l’auditoire. Le peuple foule aux pieds les assignats, les met en pièces, au milieu des cris de Vive la république ! et prouve, par cette conduite vraiment admirable, qu’il est inaccessible à la corruption. – Le calme renaît.
L’accusateur public : Sur le fait qui vient de m’être dénoncé par l’officier de la gendarmerie, qu’un des condamnés, au moment où on lui a prononcé son jugement, s’est poignardé, je requiers : 1° que deux huissiers aillent s’informer de son nom, et conduisent près de lui des officiers de santé ; 2° que, dans le cas où le condamné se serait, par la mort, soustrait à son jugement, son cadavre soit porté sur une charrette et exposé au lieu du supplice. Un huissier annonce au tribunal que le condamné qui s’est poignardé est Valazé, et qu’il vient de mourir. Le tribunal, délibérant sur le réquisitoire de l’accusateur public, ordonne que le cadavre de Valazé soit porté dans une charrette pour être enterré dans le même cimetière que les autres condamnés. Le président lève la séance à onze heures un quart. Les citoyens font retentir la salle des cris de Vive la république ! périssent les traitres.