Procès de Jean-Pierre Brissot et des Girondins.

Séance Du 6 Brumaire.

L’accusé Brissot : Je me suis arrêté hier aux massacres du mois de septembre.
Je passe à l’accusation portée contre la commission des Vingt-et-Un, d’être royaliste. La même accusation fut portée à la commune de Paris; nous y fûmes dénoncés comme des agents de Brunswick et du duc d’York. Cette dénonciation parvint même à l’Assemblée, et des commissaires furent envoyés dans les sections pour tranquilliser les esprits. Ruhl, qui en était un, dit : « On accuse Brissot de vouloir placer Brunswick sur le trône, mais c’est une infâme calomnie. »
L’accusé récapitule ainsi successivement tous les autres faits de la déposition de Chabot ; et, sans les réfuter, il se borne à des dénégations pures et simples, et à l’éloge de son patriotisme.- Récriminant ensuite contre le témoin, il lui reproche de n’avoir pas parlé plus tôt du complot de Béthune-Charost. Chabot : Que l’on compulse les journaux des Jacobins, et l’on verra que je dénonçai cette conspiration. Il est vrai que je ne nommai pas Béthune, parceque je le croyais encore utile aux frontières.
L’accusé Brissot : On m’accuse, comme membre de la commission des Vingt-et-Un, d’avoir gardé le silence sur la révolte qui se préparait dans la Vendée. C’est le ministre qui doit être coupable de ne pas en avoir averti l’Assemblée, dans le cas où il en aurait eu connaissance. Chabot a parlé d’une réunion aristocratique formée par la faction dans la rue d’Argenteuil. Je n’y allai que deux ou trois fois.
Le président : Où alliez-vous quand vous avez été arrêté dans le département de l’Allier?
L’accusé Brissot : Quand je fus décrété d’arrestation, j’étais persuadé que la Convention n’était pas libre. Je crus ne devoir pas y obéir, et j’allai à Chartres, ma patrie, pour y trouver un asile. Je fus trompé. Ne pouvant passer outre, parcequ’il y avait des commissaires de la Convention, je rebroussai chemin, et j’allai du côté d’Orléans. Croyant pouvoir arriver en sûreté à Bordeaux, je voulais y rester jusqu’à ce que la liberté fût rendue à la Convention nationale.
Le président : N’est-il pas plutôt vrai que vous n’alliez à Bordeaux que parceque vous saviez que le fédéralisme y triomphait ?
L’accusé Brissot : Je ne lisais point les papiers publics, et j’ignorais absolument ce qui se passait à Bordeaux.
Le président : Vous avez dit que la nouvelle de la Vendée n’avait été publique que le 18 mars. Comment vous, qui étiez lié avec Roland, n’en aviez-vous pas eu plus tôt connaissance ? Roland ne vous avait-il pas confié les mouvements qui se préparaient dans la Vendée, et n’est-ce pas par un projet criminel, et pour en laisser toute la responsabilité à son successeur, qu’il a, à cette époque, abandonné le ministère ?
L’accusé Brissot : Je n’ai jamais eu connaissance de ce qui se tramait dans la Vendée, et lorsque cette guerre a éclaté, je demandai à Clavière comment le ministère n’en avait pas eu connaissance.
Le président : Il est difficile de croire à la véracité de votre réponse. Vous étiez membre du comité de défense générale ; et, comme tel, vous deviez être instruit de tout ce qui se passait dans la république.
L’accusé Brissot : C’était au comité de sûreté générale à suivre les conspirations.
Chabot : Brissot a fait une longue dissertation pour prouver qu’il n’a pas été le chef d’une conspiration contre la sûreté de la république. Je lui avais reproché ses liaisons avec Narbonne et Lafayette, et il n’a pas répondu à ce reproche. Pourquoi Brissot, qui connaissait Narbonne pour un contre-révolutionnaire, comme il en était convenu chez Danton, pourquoi, dis-je, l’a-t-il défendu dans son journal et dans l’Assemblée législative ? Et pourquoi lui et Gensonné voulurent-ils lui faire voter des remerciements quand il fut chassé du ministère ? Il a dit que je lui avais reproché son discours contre Delessart : c’est une erreur. Je l’ai même appuyé, et j’ai insisté pour que le décret d’accusation contre lui fût adopté. Je pensais qu’ayant fait culbuter Narbonne par un intrigant, il fallait abattre Delessart par d’autres intrigants, tels que Brissot et Gensonné.
L’homme que nous avions auprès du prince nous avait instruits de tous les projets de la faction. Nous devions avoir d’autant plus de confiance en ce qu’il nous écrivait que déjà plusieurs de ses avis s’étaient réalisés. J’ai parlé de cette lettre aux Jacobins. Fauchet en a eu connaissance, puisqu’il a été au secrétariat des Cordeliers, où cette lettre a été déposée, pour en prendre communication.
Brissot m’a reproché d’avoir, dans la lecture que je fis de cette lettre à l’Assemblée législative, passé la phrase qui l’inculpait lui et Fauchet il est vrai que je commençai la lecture de cette lettre ; mais lorsque j’arrivai à la partie qui dénonçait Lafayette, la faction m’interrompit ; à plus forte raison, si j’avais dénoncé Brissot, qui était alors tout puissant. Au reste, il prétend qu’on ne doit pas ajouter foi à cette lettre, parcequ’elle vient d’un émigré, parcequ’il avait provoqué contre eux un décret, par conséquent ils devaient être ses ennemis. Eh ! bien, c’est là justement son crime ; car Charrier, en mourant, a dit que les émigrés avaient dépensé plus de 200 millions pour faire décréter la guerre. Nous n’avons cessé de dénoncer Lafayette, et Brissot n’a cessé de le défendre. Forcé de convenir aux Jacobins que Lafayette était un contre-révolutionnaire et un scélérat, Brissot raya ce passage dans le discours dont la Société avait arrêté l’impression.
Je reviens encore sur les massacres du 2 septembre. Brissot a dit qu’il avait parlé contre. Pourquoi, puisqu’il prétend avoir justifié le peuple de Paris de ces journées malheureuses, n’a-t-il pas parlé de la scène touchante de Jouneau, confondu avec les scélérats, et ramené en triomphe par le peuple au milieu de l’Assemblée législative ? Grangeneuve, qui était alors de la faction, et qui pouvait, en se désistant de sa poursuite, rendre la liberté à Jouneau, eut la cruauté de résister aux larmes de sa femme, et de le renvoyer en prison quand les massacres continuaient encore. Lorsqu’on n’a pas eu le courage de s’opposer aux massacres, il fallait au moins jeter sur ces journées malheureuses un voile charitable. Lors du procès du tyran, Brissot, pour le sauver, nous fit voir l’Angleterre prête à tomber sur nous. Cependant, huit jours après sa condamnation, l’Angleterre ne se déclarait pas encore, et Brissot nous força de lui déclarer la guerre. Qu’il explique cette contradiction dans sa conduite, et l’on verra s’il n’est pas le chef d’une conspiration.
Brissot a calomnié Paris dans ses lettres à ses commettants ; qu’on les lise, et l’on verra qu’il veut détruire la liberté. Dans ces lettres il divise méchamment le peuple en deux classes. La première classe il l’appelle le peuple de Robespierre, et la seconde il la compose du parti des honnêtes gens.
Il dit n’avoir pas participé aux événements de Lyon. Certes, celui qui préparait un décret d’accusation contre Legendre, Rovère et Bazire, qui s’opposaient aux mouvements que préparaient les factions de Lyon, n’est-il pas évidemment l’auteur de la guerre que fait cette ville à la république ? Brissot a calomnié le tribunal révolutionnaire, qu’il a osé appeler un tribunal de sang, et qui ouvrait un chemin au royalisme.
Je ne fais point un crime aux accusés de leurs opinions, mais je leur en fais un de s’être coalisés pour faire passer tel ou tel décret. Quant à l’affaire de la Vendée, Lebrun en était instruit, et par son organe Brissot, chef du comité diplomatique, puisque cette affaire se traitait diplomatiquement. L’accusateur public : Je vais lire deux lettres trouvées parmi les papiers de Lacaze, qui pourront répandre quelque jour sur les projets des accusés.

Libourne, 16 novembre 1792.

« Votre lettre, mon cher cousin, annonce votre satisfaction du désir qu’ont nos concitoyens de voler au secours des députés patriotes. Vous désirez qu’ils ne partent pas encore. Ils voient ce retard avec peine ; mais dites un mot, et deux cent cinquante de nos jeunes gens partent pour Paris ; les autres villes de la république en font autant. Que la Convention nationale montre cette fermeté qui impose toujours aux scélérats populaciers, qu’elle se repose sur l’amour du peuple; au premier signal, il volera au secours des députés patriotes.
« Que dira maintenant Marat de Dumouriez? L’écrit de Pétion sur Robespierre est un trait de lumière répandue sur les projets de ce scélérat; il a fait beaucoup d’effet sur nos citoyens. Pétion, par cet écrit, a bien mérité de la patrie. »

Autre lettre au même.

Libourne, le 11 novembre, l’an 1er.

« Le départ de nos volontaires pour Paris est suspendu jusqu’à ce que nous ayons reçu votre réquisition. La Société populaire de cette ville écrit aux Jacobins de Paris pour les engager à chasser les agitateurs qui sont parmi eux. Cette mesure, je le sais, ne fera pas beaucoup d’effet ; mais nous devions, avant de rompre entièrement avec cette Société, ce ménagement aux Jacobins de 90 et 91. Nous avons reçu le compte moral de Roland : que la France est heureuse de posséder ce ministre vertueux ! »

L’accusateur public fait lecture de la fin de la lettre de Brissot à ses commettants ; elle est ainsi conçue :

« Voilà le peuple à qui nous ne devons pas taire la vérité, à qui nous la devons entière ! Eh bien ! c’est à ce peuple que je dis : la Convention n’est pas libre à Paris ; la Convention actuelle ne peut pas vous sauver. Il faut en nommer une autre, il faut la placer ailleurs, ou vous n’aurez ni constitution, ni gouvernement.
« Quel bonheur pour moi, si je me trompais en portant ce jugement ! Mais puis-je en imposer à ma conscience ; je connais trop bien les anarchistes, et le passé m’a trop éclairé, pour me laisser abuser par quelques moments d’un calme perfide, par quelques séances où la raison l’emporte. Départements, écoutez-moi, voici mon thermomètre, il doit être le vôtre : Quand on vous dit que la Convention est libre, obéie, demandez si la municipalité est cassée, si les provocateurs à l’assassinat, à la dissolution de cette Convention, ont porté leur tête sur l’échafaud. Sont-ils impunis, renouvellent-ils avec la même audace leurs excès chaque jour, dites que la Convention n’est pas libre, et par conséquent ne peut vous sauver. Qui affirme le contraire est égaré ou vous trompe. Force ici, ou loin d’ici, voilà mon dernier mot.
« Anarchistes, brigands, vous pouvez frapper maintenant, j’ai fait mon devoir ; j’ai dit des vérités qui me survivront ; des vérités qui effaceront au moins l’opprobre dont vous vouliez couvrir à jamais nos noms ; des vérités qui prouveront à toute la France que les gens de bien ont constamment déployé tous leurs efforts pour lui dessiller les yeux et sauver la liberté. »
L’accusateur public fait ensuite lecture de la lettre suivante, datée de Libourne, le 31 octobre 1792.
« Je viens d’apprendre, mon cher cousin, la prise de Mayence par les alliés ; tout va bien ; mais les crimes de Marat resteront-ils donc toujours impunis. » (Et Marat, citoyens jurés, a été assassiné !) L’accusé Lacaze : J’ai été opposé à Marat dans la Convention nationale ; mais je déclare que quand il a été assassiné, j’aurais autant aimé recevoir le coup dans mon sein.
L’accusé Brissot : Je ferai une seule observation sur le passage de ma lettre qui vient d’être lue. C’est que dans l’état où était l’assemblée, je croyais qu’il était impossible qu’elle fît une bonne constitution. C’est là le motif qui m’a engagé à demander la convocation des assemblées primaires.
Le président : La preuve que les accusés s’opposaient à ce que la France eût une constitution, c’est que ce n’est que depuis leur arrestation qu’elle a pu être faite par la Convention nationale, et qu’elle a été acceptée par tous les Français.
L’accusé Brissot : Le procès-verbal de la Convention nationale prouvera que depuis le 15 avril nous avons fait tous nos efforts pour que trois fois par semaine l’on discutât la constitution. A l’égard de ce qu’on a fait depuis le 31 mai, je l’avais conseillé avant mon arrestation. J’avais dit qu’il fallait que les députés des différents partis se rassemblassent pour discuter entre eux la constitution, et la présenter ensuite à la Convention en s’embrassant.
Le président : S’il y a quelque chose de vrai dans ce qu’a dit l’accusé, c’est qu’il a demandé qu’on discutât la constitution feuillantine de Condorcet.
L’accusé Brissot : Cette constitution était la plus démocratique qui ait jamais existé, et je pourrais citer celle des Etats-Unis, qui l’est bien moins qu’elle.
Le président : La plus grande preuve que l’on puisse donner du projet qu’avaient les accusés de fédéraliser la république, c’est la citation que Brissot vient de faire de la constitution des Etats-Unis, citation que les accusés faisaient sans cesse.
L’accusé Vergniaud : Chabot a dit que lorsqu’un mandat d’amener fut lancé contre lui par Larivière, la faction se rendit chez Bernard (de Saintes) pour savoir quelle conduite elle tiendrait dans cette circonstance, et si elle saisirait cette occasion de se débarrasser du trio cordelier ; mais que quand elle sut qu’elle-même était comprise dans la proscription, elle résolut de les défendre. Je ne crois pas que Chabot ait entendu parler de moi ; car je n’ai jamais été chez Bernard (de Saintes). Ce fut d’un mouvement spontané que je me rendis à l’assemblée, et que j’y luttai pendant deux heures contre le côté droit qui voulait passer à l’ordre du jour.
Chabot : Je déclare que Vergniaud n’a pas assisté à ces assemblées, et je réponds à Brissot que ce ne fut pas moi, comme il l’a dit, qui le convoquai chez Bernard, mais bien Pétion.
Vergniaud et Lasource nous défendirent, à la vérité ; mais ce dernier le fit d’une manière injurieuse, ce qui prouve qu’il aurait volontiers abandonné nos têtes s’il n’avait pas été compris dans la proscription.
L’accusé Vergniaud : Chabot a annoncé que Narbonne avait été culbuté par le trio cordelier, que c’était par l’entremise de Delessart ; j’ignorais absolument ce fait, et Chabot a dit que la faction avait voulu voter des remerciements à Narbonne, Je dirai, à la décharge de ceux qui parurent regretter Narbonne, que ce ne fut pas parcequ’il était patriote, mais bien parcequ’il paraissait être l’ennemi de la maison d’Autriche.
Chabot : Je réponds à l’interpellation qui m’a été faite par Vergniaud, que ce fut Gensonné qui, avec un discours préparé, proposa de voter des remerciements à Narbonne. La faction demanda l’impression de ce discours, et ce fut le côté droit et la crête de la Montagne qui s’y opposèrent. La Montagne ne regardait pas Narbonne comme l’ennemi de la maison d’Autriche, mais comme l’ennemi de la France, et c’est pour cela qu’elle le dénonça aux Jacobins. La faction au contraire voyait en lui un partisan de la guerre offensive, et c’est pour cela que Gensonné et Brissot devinrent ses protecteurs.
L’accusé Vergniaud : On m’a accusé d’avoir eu des liaisons avec Dumouriez. Voici comme je le connus. Il avait été nommé commissaire civil avec Gensonné dans les départements des Deux-Sèvres et de la Vendée. De retour à Paris, il fut voir Gensonné, qui me le présenta. Delessart, ministre des affaires étrangères, chancelait alors, et tout assurait qu’il ne resterait pas longtemps au ministère. Dumouriez me dit qu’il avait quelque espérance de le remplacer. Je lui dis : Tant mieux, si vous vous conduisez aussi bien que vous avez fait dans la Vendée. Dumouriez, parvenu au ministère, vint me trouver chez un négociant de Bordeaux où je dinais. Il me dit : Le roi vient de renvoyer son ministre de la justice, et j’ai fait nommer à sa place le procureur de la commune de Bordeaux. Ducos et moi prévîmes alors ce qui est arrivé, et nous lui dîmes : Vous nous perdez, on nous accusera de faire nommer les ministres ; car jamais nous n’en avons nommé.
L’accusé Ducos : Ce fait est de la plus grande vérité .
L’accusé Vergniaud : Crublier d’Opterre a dit à Chabot que la commission des Vingt-et-Un avait le projet de s’emparer du gouvernement et de suspendre le roi. Que résulte-t-il de ce fait? Crublier d’Opterre a calomnié la commission.
Chabot : Je demande qu’on entende sur ce fait Bazire et Guyton-Morveau ; ils étaient présents lorsque Crublier d’Opterre me tint ce discours.
L’accusé Vergniaud : On m’accuse d’avoir intrigué pour faire nommer Condorcet et Sieyès ; ces deux hommes jouissaient alors d’une grande réputation. C’est pourquoi j’écrivis à Fonfrède que je
Croyais utile que Condorcet et Sieyès fussent membres d’une assemblée qui devait donner une constitution à la France.
L’accusé termine par protester que jamais il n’a écrit une seule ligne pour diviser et calomnier les patriotes ; il attribue à la prudence l’opposition constante qu’il mit au projet de nationaliser l’armée. L’accusé Gensonné : Chabot a parlé de ma conduite dans l’Assemblée législative; il m’a reproché mes fréquentes visites à Vergniaud. Citoyens, quelques patriotes étaient convenus de se réunir trois fois par semaine chez Vergniaud, d’y attendre l’heure où l’Assemblée ouvrait ses séances. J’ai assisté à ces réunions ; il n’y était question que des objets qui allaient se traiter à l’Assemblée, et Chabot s’est trompé lorsqu’il a dit que c’était pour faire passer tel ou tel décret que nous nous rassemblions. Chabot a prétendu que j’avais proposé à l’Assemblée d’approuver l’administration de Narbonne. Le discours que Chabot a cité n’était point directement relatif à l’administration de ce ministre ; c’était une adresse que je proposais d’envoyer au roi, dans laquelle, en faisant la censure du choix qu’il faisait de ses ministres, je disais qu’il était extraordinaire que le seul qui jusqu’à présent eût montré quelque activité, fût éloigné par lui. Nous crûmes que Narbonne était contraire à la reine ; au reste, je n’ai vu Narbonne que deux fois.
Chabot a parlé de mes relations avec Dumouriez. Lorsque je fus envoyé avec Dumouriez pendant la session de l’Assemblée constituante, en qualité de commissaire civil, dans la Vendée, je ne l’avais jamais vu. Arrivé à l’Assemblée législative, Dumouriez m’adressa plusieurs mémoires sur la partie militaire. Lui ayant reconnu beaucoup de talents, je ne balançai pas à communiquer ces mémoires au comité militaire. Ils y furent beaucoup applaudis. Tout ce que j’entendais chaque jour me persuadait que Dumouriez pouvait servir utilement la chose publique ; mais il ne fut pas nommé au ministère par mon influence.
Chabot : Je déclare que Dumouriez m’a dit que Gensonné avait fait tout son possible pour le faire nommer ministre, mais que cependant ce n’avait pas été par son canal qu’il avait été nommé. Gensonné ne fait aucune réponse à cette déclaration. Il parle du zèle qu’il mit à poursuivre le comité autrichien ; il fait ensuite une longue digression pour justifier sa conduite à Bordeaux avant sa nomination à l’Assemblée législative ; enfin il s’excuse sur l’inculpation relative à Desparbès, en disant que ce n’était pas lui, mais le ministre Bertrand qui l’a nommé au gouvernement de Saint-Domingue. Chabot répond que c’est le ministre Lacoste qui a nommé Desparbès ; mais il l’a fait sur l’instigation de Gensonné ; et je m’étonne, ajoute-t-il, que lorsque ce ministre a été traduit au tribunal révolutionnaire, il n’ait pas fait cet aveu pour sa justification.
L’accusateur public : Desparbès a été acquitté par le tribunal, parcequ’il avait été décrété d’accusation par l’effet d’une intrigue.
Chabot : Brissot, Vergniaud et Gensonné ont prétendu se justifier de leur conduite équivoque, vacillante et coupable dans la dénonciation contre le comité autrichien, en alléguant que je ne leur avais pas communiqué les pièces qui devaient appuyer cette dénonciation. C’est une fausseté, je les ai portées chez Vergniaud, et Ducos doit s’en rappeler.
L’accusé Ducos : Je me rappelle confusément que Chabot a apporté chez Vergniaud les pièces dont il a parlé.
L’accusé Brissot : On ne me reprochera pas non plus d’avoir fait nommer Desparbès ; je n’ai dit aucun mal de cet homme, ni de Lacoste, avec lequel j’étais brouillé, mais je blâmai sa nomination au comité des Vingt-et-Un ; c’est Guadet qui la soutint. J’ai voté pour le décret d’accusation contre Desparbès. L’accusateur public : Je ne veux pas prendre la défense de Desparbès, dont je connais l’incivisme ; mais il est de fait qu’il a été décrété d’accusation, parcequ’il n’a pas voulu répondre aux vues des commissaires civils envoyés dans les colonies, et qui étaient les agents de Brissot.
Chabot : Pourquoi Brissot qui, en 1792, a déclamé contre Blanchelande, s’est-il opposé cette année à ce qu’on le décrétât d’accusation ? Comment ce conspirateur a-t-il trouvé grâce à ses yeux ?
L’une et l’autre interpellation restant sans réponse, l’accusé Gensonné obtient la parole.
Il nie avoir jamais concouru au système de diffamation contre Paris, ni aux massacres du 2 septembre. Il prétend que la commission des Vingt-et-Un, dont il était membre, voulut d’abord les arrêter ; mais que le ministre de la justice lui ayant dit qu’ils étaient les suites d’une insurrection générale, elle ne sut à quelle mesure s’arrêter.
Chabot : Gensonné prétend qu’il voudrait qu’on pût effacer de notre histoire les journées de septembre. Cependant il n’est pas une seule époque où Gensonné n’ait saisi l’occasion d’en parler. La commission des Vingt-et-Un devait empêcher ce massacre. Ne l’ayant pas fait, le crime le plus grand qu’aient commis les membres de cette commission est d’en avoir parlé.
J’ajoute un fait : Le 3 septembre, des gens dont les mains dégouttaient encore d’un sang impur, vinrent trouver Pétion, chez lequel Brissot était : Tout est fini aux prisons, dirent-ils ; où voulez-vous maintenant que nous allions? Pétion, pour toute réponse, les fit boire. Remarquez, citoyens jurés, que c’est le même homme qui, dans la crainte de se dépopulariser, a refusé de se porter aux prisons, pour mettre fin aux scènes qui se passaient. Et c’est celui qui a reçu chez lui les massacreurs, auxquels il a fait distribuer du vin, qui n’a cessé de déclamer contre les massacres du 2 septembre ! L’accusé Brissot : Je nie formellement qu’aucun homme se soit présenté chez Pétion les mains dégoutantes de sang, et que j’aie bu avec lui.
Chabot : Pétion a été forcé d’avouer lui-même dans un écrit qu’ils étaient venus lui demander leur salaire.
L’accusé Gensonné : Chabot a dit dans sa déposition que la commission des Vingt-et-Un était revêtue de tous les pouvoirs ; elle n’en avait d’autres que celui de présenter les décrets que l’Assemblée adoptait ou rejetait ensuite ; il est faux qu’elle ait voulu s’emparer de la nomination.
Chabot : J’ai accusé les membres de la commission des Vingt-et-Un, non pas de vouloir suspendre le roi, mais de vouloir remplir les fonctions du pouvoir exécutif, en laissant toujours le roi sur le trône, mais sans pouvoir.
L’accusé Gensonné : Je reprends la suite des faits relatifs à mes relations avec Dumouriez, après sa sortie du ministère. Lorsqu’il eut pris le commandement du camp de Maulde, il m’adressa plusieurs mémoires sur ce qui se passait dans l’armée de Lafayette jusqu’au 3 novembre, et m’envoya une double copie des dépêches qu’il faisait parvenir au ministre de la guerre.
A l’époque de son premier voyage à Paris, je le vis une seule fois chez lui, et une autre chez moi. Lorsqu’il y revint après son expédition de la Belgique, je le vis encore ; voilà toutes mes relations. Chabot : Il est donc à présent avoué par vous-même que vous avez et avec Dumouriez les relations dont on vous accuse.
Le président : Tout le monde sait que les commissaires envoyés par la Convention nationale dans les départements ont été nommés par les accusés Vergniaud, Brissot et Gensonné. Je leur demande quel est le motif qui les a empêchés d’aller eux-mêmes dans les départements.
L’accusé Vergniaud : Comme on m’accusait alors d’ambition, ç’aurait été donner des armes contre moi.
Brissot et Gensonné font la même déclaration.