Procès de Jean-Pierre Brissot et des Girondins.

Séance du 5 brumaire.

L’accusateur public fait lecture d’une lettre présumée de Fonfrède, dans laquelle l’auteur se permet d’improuver la salutaire révolution du 31 mai, et d’appeler au secours de la Convention nationale avilie une force départementale.

L’accusé Fonfrède : Cette lettre n’est pas de moi.
Le président : Cette lettre, malgré la dénégation de l’accusé, ne peut pas être regardée comme non avenue ; car elle renferme des principes qu’il a avoués lui-même à la Convention nationale. Elle a été adressée au club des Récollets de Bordeaux, et l’un des membres de cette Société l’a envoyée au citoyen Guffroy, membre de l’Assemblée nationale, en attestant qu’elle était de Fonfrède.
Je demande maintenant aux accusés qui composaient la députation de la Gironde, si les lettres qu’ils recevaient de Bordeaux leur étaient adressées collectivement ou individuellement.
Les accusés répondent qu’ils les recevaient collectivement, afin d’éviter les frais de poste.
Hébert : L’accusé Fonfrède a nié la lettre qui vient d’être lue par l’accusateur public. Cependant je me rappelle que les mêmes calomnies qu’elle renferme contre la municipalité et les habitants de Paris ont été proférées par lui à la tribune de la Convention nationale. Ce sont ces calomnies répandues avec art par des agents de la coalition qui ont servi à faire fructifier le fédéralisme dans les départements.
Un autre fait : lorsque je fus à la Convention nationale avec les habitants et la municipalité de Paris, dénoncer Brissot et ses complices, le député de la Gironde, Fonfrède, monta à la tribune et dit qu’il regrettait de n’être pas compris dans l’honorable liste des proscrits ; car à cette époque, citoyen, c’était un honneur dans leur sens d’être dénoncé par la commune de Paris, qu’ils n’ont cessé de calomnier. Je ne conçois donc pas pourquoi Fonfrède nie une lettre si conforme à son opinion, dans laquelle on nous traite d’égorgeurs ; mais les événements ont prouvé que les égorgeurs n’étaient pas parmi nous, puisque Lepelletier et Marat sont tombés sous le fer d’assassins soudoyés par la faction que vous jugez.
Je finirai par cette réflexion ; c’est que cette municipalité, que l’on a tant calomniée, s’est plusieurs fois opposée au pillage que des malveillants, et peut-être même la faction, avaient excité, et que la Convention nationale a décrété qu’elle avait bien mérité de la république.
L’accusé Fonfrède : Le témoin m’a reproché d’avoir montré des regrets de n’être pas compris parmi les députés dénoncés par la commune ; ce fait est vrai : mais je crois que, comme représentant du peuple, j’avais droit de juger une pétition que, quelques jours après, la Convention a déclarée calomnieuse. D’ailleurs moi-même j’ai plusieurs fois plaidé en faveur de la municipalité de Paris.
Hébert : Fonfrède a dit qu’il avait plusieurs fois défendu la commune de Paris ; mais il n’y a pas un grand mérite à dire la vérité : c’est un devoir que tout bon citoyen doit remplir. Il n’en est pas moins vrai que quand la commune de Paris est venue dénoncer plusieurs députés conspirateurs, elle fut outragée par Fonfrède ; il nous contraignit de signer individuellement la pétition, sans doute pour dresser une liste de proscription, car nous n’étions que les organes du peuple ; lorsque le peuple fait des réclamations, il est du devoir des magistrats de vous les apporter, et d’être l’organe passif de son vœu. Cette observation fut faite par le maire, lorsque, contre tous les principes, on l’obligea de signer cette pétition.
L’accusateur public : Citoyens jurés, nous ne rappelons ici les opinions des accusés que pour rapprocher et faire ressortir les faits qui prouvent qu’il a existé entre eux une coalition pour perdre la république; car, comme je vous l’ai observé hier, il n’est pas question de les juger sur leurs opinions.(S’adressant à l’accusé Vergniaud) Vergniaud, avez-vous écrit au club des Récollets de Bordeaux ?
L’accusé Vergniaud : Oui, et l’on m’a représenté dans mon interrogatoire secret des copies que j’ai avouées.
L’accusateur public fait lecture d’une lettre écrite par Vergniaud au club des Récollets. Dans cette lettre il reproche à ses concitoyens de l’avoir abandonné. Cependant, dit-il, il est encore temps de vous montrer, hommes de la Gironde. C’est demain que nos ennemis doivent demander la dissolution de la Convention, en voulant enlever de son sein vingt-deux représentants du peuple ; nous comptons beaucoup sur le courage de Fonfrède, qui est président ; maintenez-vous prêts. Si l’on nous y force, nous vous appellerons du haut de la tribune.
L’accusateur public continue : Citoyens jurés, une seconde lettre dont je vais vous faire lecture vous prouvera jusqu’à l’évidence l’existence de la conspiration.
Aux citoyens députés de la Gironde, grand hôtel Vauban, rue de Richelieu, chez le citoyen Lacaze.
« Votre dernière lettre, mon cher cousin, m’avait fait naître quelque espoir de salut, mais celle que je reçois aujourd’hui me l’ôte. Il ne reste donc plus à l’honnête homme qu’à s’envelopper dans son manteau et à attendre ainsi la mort ! Après tant de sacrifices pour conquérir la liberté, ne nous reste-t-il plus qu’à attendre des fers ? Quelle horrible idée ! Quoi! quelques monstres enchaîneraient vingt-cinq millions d’hommes ? Il faut une insurrection générale contre cette ville abominable (Paris) ; il faut l’écraser. Cette insurrection se prépare. Soyez-en sûr, mon cher Lacaze, et vous la verrez bientôt éclater. On doit faire fuir de la Convention nationale les M., les R., les D., et tant d’autres scélérats qui la déshonorent. Mais, non cher cousin, la Convention peut-elle continuer de gouverner, après avoir été ainsi avilie ? Non, il en faut une nouvelle.
Les inquiétudes que j’éprouve sur votre sort m’empêchent de m’intéresser à la patrie. Voilà la seule cause de mes fièvres. Adieu, conservez-vous, mon cher cousin, pour vos amis. G. L. Z. »
L’accusateur public : Vous voyez, citoyens jurés, que par sa correspondance Lacaze a provoqué cette lettre dans laquelle il est nommé. Je lui demande quel en est l’auteur ?
L’accusé Lacaze : Je l’ignore, car je ne l’ai pas vue ; elle a sans doute été interceptée.
Le président : Au moins reconnaîtrez-vous l’écriture ?
On représente la lettre à l’accusé Lacaze.
L’accusé Lacaze : Cette lettre a été écrite par mon cousin Gaston Lacaze.
Le président : Vous voyez, citoyens jurés, que Lacaze agissait dans le même sens que les autres accusés, qu’il provoquait les départements contre Paris. Voilà bien, je crois, la conspiration dévoilée. L’accusé Lacaze : Les lettres que j’ai écrites à mon cousin Gaston n’ont point été communiquées à mes collègues, je lui ai écrit ce que je sentais ; si c’est un crime, il m’est personnel et n’est point le résultat d’une coalition ; d’ailleurs, j’affirme que la lettre qu’on vient de lire est d’un ardent ami de la liberté.
Un juré : Si, comme vient de le dire Lacaze, son cousin est réellement patriote, il faut que Lacaze l’ait trompé par sa correspondance.
L’accusé Lacaze : Je lui ai écrit dans l’effusion de mon âme ; j’ai cru, d’après ce qui se passait à Paris, que la liberté courait réellement des périls.
Un juré : Pour prouver que la conspiration existait dès l’Assemblée législative, je prie le président de demander aux députés de la Gironde s’ils n’ont pas écrit dans leur département pour faire nommer
à la Convention nationale les infâmes Sieyès et Condorcet ?
L’accusé Vergniaud : J’avoue avoir écrit, non à l’assemblée électorale, mais à un ami, pour l’engager à faire nommer Condorcet ; mais je ne croyais pas alors qu’il méritât le nom que vient de lui donner le citoyen juré ; et ce qui prouve qu’à cette époque Condorcet était estimé de toute la république, c’est qu’il a été nommé par cinq départements.
L’accusé Ducos : Je ne me rappelle point positivement d’avoir écrit dans mon département en faveur de Sieyès et de Condorcet ; mais si je l’ai fait, je ne désavoue point ma démarche.
L’accusé Fonfrède : Je n’étais pas à l’Assemblée législative.
L’accusé Gensonné : Je déclare n’avoir écrit aucune lettre pour faire nommer qui que ce soit. L’accusateur public : voici une lettre que Vergniaud a déclaré avoir écrite à Bordeaux.
Il en fait lecture ; elle est relative à l’insurrection du 31 mai.
« Nous avions compté, dit Vergniaud dans cette lettre, sur la commission des Douze et sur la force départementale que vous prépariez; mais la commission vient d’être dissoute, et nos concitoyens ont mis trop de lenteur à se décider. L’anarchie vient de remporter une victoire complète ; cette victoire va relever l’audace des factieux.»
Le président : Je demande à Brissot s’il n’a pas écrit dans le mois de mai dernier une lettre dans le même sens.
Brissot : J’ai écrit le 26 mai une lettre à mes commettants.
Le greffier fait lecture d’une lettre, datée de Bordeaux, le 4 juin, écrite à Rabaut-Saint-Etienne. L’auteur de cette lettre fait part à Rabaut de projets de la ville de Bordeaux. Il lui annonce que des commissaires sont partis pour toutes les grandes villes de France, afin de les engager à s’unir avec les Bordelais contre la Convention nationale ; qu’on se concertera spécialement avec Lyon ; que l’on abhorre ici la commune de Paris, la Montagne et le ministre Garat ; que la convocation des assemblées primaires aura lieu incessamment ; enfin, que l’écrit de Brissot a fait le plus grand bien à Bordeaux.
Cette lettre est ainsi terminée : « Faites des démarches pour réconforter promptement le Midi, et la patrie est sauvée. »
L’accusateur public : Cette lettre cadre fort bien avec les motions faites dans le même temps par les accusés à la Convention nationale, pour la convocation des assemblées primaires.
L’accusé Brissot : Il est question dans la lettre d’un écrit de Brissot, qui a, dit-on, fait le plus grand bien. Cet écrit est sans doute ma lettre à mes commettants, que j’avais mise en vente à la porte de la Convention nationale, et que l’on aura fait parvenir à Bordeaux ; mais je déclare que ce n’est pas moi qui l’y ai envoyée.
L’accusé Vergniaud : Citoyens jurés, vous avez entendu la lecture de deux copies de lettres que le désespoir et la douleur n’ont fait écrire à Bordeaux. Ces deux lettres, j’aurais pu les désavouer, parcequ’on ne reproduit pas les originaux ; mais je les avoue, parcequ’elles sont de moi. Depuis que je suis à Paris, je n’avais écrit que deux lettres dans mon département jusqu’à l’époque du mois de mai. Citoyens, si j’avais été un conspirateur, ne serais-je borné à écrire à Bordeaux, et n’aurais-je point tenté de soulever d’autres départements ? Et si je vous rappelais les motifs qui m’ont engagé d’écrire à Bordeaux dans cette circonstance, peut-être vous paraîtrais-je plus à plaindre qu’à blâmer.
J’ai dû croire, d’après tous les complots du 10 mars, que notre assassinat tenait au projet de dissoudre la Convention nationale, et Marat lui-même l’a écrit le 11 mars ; j’ai dû être confirmé dans mon opinion quand j’ai vu l’acharnement qu’on mettait à faire signer les pétitions qu’on avait présentées contre nous. C’est dans cette circonstance que mon âme s’est brisée de douleur, et que j’ai écrit à mes concitoyens que j’étais sous le couteau ; j’ai réclamé contre la tyrannie de Marat, c’est le seul que j’aie nommé ; je respecte l’opinion du peuple, mais enfin il était mon tyran.
Certes, si j’avais eu une intention de réaliser ce que j’écrivais, le moment était venu ; mais, au contraire, je fis rendre, dans la séance du 31 mai, un décret pour instruire les armées de ce qui s’était passé à Paris. Pénétré d’admiration de la conduite qu’avaient tenue dans cette journée les habitants de cette ville, je fis décréter qu’ils avaient bien mérité de la patrie. Est-ce là la conduite d’un conspirateur ? Non, citoyens jurés, vous ne le croirez pas.
Un juré : Comment Vergniaud peut-il nous faire croire qu’il s’est déterminé à écrire les lettres qu’on vient de lire, d’après l’opinion de Marat, lui qui n’a cessé de vociférer contre cet ami du peuple ? L’accusé Vergniaud : Quelle qu’ait été mon opinion sur Marat, je devais croire qu’il disait la vérité lorsqu’il écrivait que demander la tête des députés, c’était vouloir dissoudre la Convention nationale. On me reproche d’avoir vociféré contre Marat. Je n’ai parlé qu’une seule fois contre lui. Lors du pillage des épiciers on demanda le décret d’accusation contre Marat, je m’y opposai.
Hébert : L’accusé prétend que, dans le mois de mars, il a existé un complot pour massacrer une partie de la Convention nationale ; cependant il a avoué que la commune de Paris s’y était opposée. Par quelle insigne mauvaise loi ne parle-t-on pas de cette opposition dans les lettres qu’en vient de lire ? La vérité est que les massacres dont on a parlé, et auxquels se sont opposés les Jacobins et la section des Quatre-Nations étaient l’ouvrage de la faction, afin d’avoir occasion de calomnier Paris dans les départements ; et cela est si vrai, que le petit nombre de scélérats qui en avaient fait la proposition sont maintenant en état d’arrestation.
Un juré : Vergniaud a dit qu’il avait été persécuté par Marat ; j’observe que Marat a été assassiné, et que Vergniaud est encore ici. (Les spectateurs applaudissent.)
L’accusé Vergniaud : J’ai été persécuté par Marat, et il suffit pour s’en convaincre de lire ses journaux. Vous dites, citoyen juré, que j’existe, et qu’il a été assassiné.
Quand Marat a été assassiné j’étais en arrestation sous la garde d’un gendarme ; comment croire que j’aie eu quelque rapport avec ceux qui ont médité ce projet ?
Le président : Ducos a été à la commune réclamer un homme qui avait été arrêté excitant le peuple au pillage ; il est prouvé que ces pillages ont été ordonnés par les aristocrates. Comment Ducos a-t-il pu s’intéresser pour un pareil homme ?
L’accusé Ducos : J’ignore quels sont les auteurs du pillage. Le président vient de mettre en fait ce qui n’est encore qu’en question. J’ai été à la commune de Paris pour demander un domestique que la citoyenne Rousseau m’avait prié de réclamer. Mais je dis à Réal, qui m’observa que cet homme avait été arrêté au milieu des pillages : S’il est coupable, je ne m’en mêle plus.
Chaumette : Le fait rappelé par Ducos s’est passé devant moi. J’étais présent lorsqu’il vint réclamer
ce domestique. Je lui dis : Vous voyez que ces pillages sont l’ouvrage des malveillants, et quelles peines la commune s’est données pour les arrêter. Ducos parla dans mon sens ; et cependant le lendemain il parut dans la Chronique, dont Ducos était le rédacteur, un article dans lequel on accusait Pache d’être l’auteur des pillages ; et tout le monde sait que Pache et moi manquâmes d’être assassinés dans la rue des Lombards, pour nous y être fortement opposés.
Les factieux étaient en correspondance avec Dumouriez ; et ce qui prouve que ces mouvements ne leur étaient pas étrangers, c’est que, le lendemain même des pillages, on reçut une lettre de Dumouriez, qui était à plus de cent lieues de Paris, dans laquelle on remarqua cette phrase : « Tandis que Pache fait égorger et piller rue des Lombards, etc… » Je vous le demande, citoyens, qui avait instruit Dumouriez que des pillages devaient avoir lieu ce jour-là à Paris ?
Vergniaud se vante d’avoir fait décréter, le 31 mai, que les sections de Paris avaient bien mérité de la patrie. Il faut vous dire, citoyens, que cette révolution était faite pour eux et en leur faveur et que ce ne fut que le 1er juin que la commune s’empara de ce mouvement populaire. Je reproche à Vergniaud d’avoir, dans le décret qu’il a proposé, séparé les sections de Paris de la commune, afin de faire assassiner les membres de cette dernière.
Le président : Je demande à l’accusé Gensonné, qui était en correspondance avec Dumouriez, ce qu’il lui écrivit à l’époque du pillage ?
L’accusé Gensonné : Je ne lui ai point écrit à cette époque.
L’accusé Vergniaud : Le citoyen Chaumette a voulu faire entendre que c’était nous qui avions provoqué la journée du 10 mars et le pillage ; j’avoue que je suis étonné de m’entendre reprocher d’avoir provoqué une journée dans laquelle j’ai peut-être couru quelques dangers. S’il est des occasions où il faille des preuves pour appuyer une accusation, c’est sans doute celle-ci. Pour faire croire que j’ai provoqué la journée du 10 mars, il faut que l’on prouve nos relations avec les sections, et c’est, je crois, ce qui sera difficile.
Hébert : Vergniaud demande de prouver comme la conspiration du 10 mars était l’ouvrage des accusés, en voici une : c’est que Beurnonville, agent de la faction, entouré de coupe-jarrets, courait la ville, dans la nuit du 10 au 11 mars, pour défendre les conjurés, et que ceux-ci s’étaient absentés de chez eux.
Les accusés nient la conspiration qui cependant a existé, et que tout le monde connaît. Citoyens, quand le sénat de Rome eut à prononcer sur la conspiration de Catilina, certes, s’il eût interrogé chaque conjuré, et qu’il se fût contenté d’une dénégation, ils auraient tous échappé au supplice qui les attendait : mais les armes trouvées dans la maison de Lecca, mais le rassemblement des conjurés chez Catilina étaient des preuves matérielles : elles suffirent pour déterminer le jugement du sénat. L’accusé Brissot : Hébert a argumenté de la conspiration de Catilina ; eh bien! je demande à être jugé par parallèle avec ce traître. Cicéron lui dit : On a trouvé des armes chez toi, les ambassadeurs des Allobroges t’accusent, et les signatures de Lentulus, de Cethegus et de Statilius, tes complices, prouvent tes infâmes projets. Ici le sénat m’accuse, il est vrai ; mais a-t-on trouvé chez moi des armes ? m’oppose-t-on des signatures ?
L’accusé Valazé : On m’accuse d’être l’un des auteurs de la journée du 10 mars. Je vous le demande, citoyens, est-il probable qu’un homme soudoie contre lui des assassins ?
Hébert : Valazé vient de dire qu’on voulait l’assassiner ; c’est une calomnie, le peuple n’a jamais eu cette idée.
Je reproche à Valazé, qui est de la ville où j’ai pris naissance, d’y avoir répandu les écrits de Roland et ceux de la députation de la Gironde; d’avoir voulu fédéraliser le département de l’Orne ; d’avoir écrit à nos Sociétés populaires d’Alençon des faits mensongers et calomnieux sur le compte de la ville de Paris ; je l’accuse d’avoir tenu des conciliabules chez lui, ou les girondins et les brissotins se rendaient pour préparer le fédéralisme. Citoyens, il y a quelque temps que j’eus l’occasion de voir le neveu de Valazé, jeune homme de grande espérance ; il me demanda quelle était mon opinion sur son oncle. Pour toute réponse je lui fis lire les journaux. Il me dit : Je regrette bien ses liaisons avec Roland, car j’avais cru mon oncle un homme probe.
L’accusé Valazé : ll est vrai que plusieurs députés se sont rendus chez moi pour y conférer sur les intérêts de la république, mais jamais il n’y a été question de fédéralisme. On a dit que j’avais écrit dans mon département des faits mensongers, je n’ai jamais fait connaître à mes concitoyens que le résultat de mon opinion.
Hebert : L’accusé Brissot a fait l’apologie de Roland ; il a soutenu qu’il lui était impossible de corrompre des écrivains mercenaires, puisqu’il n’a jamais eu de fond à sa disposition. Cependant il est constant que Roland payait des libelles et les opinions des membres du côté droit, et je vais à cet égard citer une anecdote qui m’est personnelle. Un député de la Convention nationale vint un jour chez moi pour faire imprimer une opinion qu’il avait prononcée ; quand cette opinion fut imprimée et qu’il fut question de payer, il me dit qu’il attendait, pour le faire, que Louvet, que tout le monde sait être l’agent de Roland, lui remît des fonds. Ce député est Durand de Maillanne.
Chaumette : Je demande à dire un fait relatif à Valazé. Il parut une affiche rouge à Paris, dans un moment où cette ville éprouvait quelques difficultés dans son approvisionnement. On invitait dans cette affiche à massacrer les Jacobins et les Cordeliers, pour avoir du pain. L’auteur de ce placard, adressé aux honnêtes gens, fut longtemps inconnu. Enfin, un officier de paix crut reconnaître qu’il était de Valazé ou de Valady, son complice. Je ne puis pas affirmer lequel des deux.
Vous devez vous rappeler, citoyens, de la fête de la Fraternité qui eut lieu à la place de la Réunion. Eh bien ! au milieu de cette fête, Valazé, sous prétexte de prétendus dangers que courait la Convention, sortit comme un furieux avec des pistolets à la main, en criant : Aux armes ! Valazé fut arrêté, mais il fut bientôt relâché par l’influence de la faction. Ce fait me persuada dès-lors que Valazé était un conspirateur.
L’accusé Valazé : Je répondis dans le temps au premier fait par un placard, dans lequel je déclarai que je n’étais point l’auteur de l’affiche qu’on m’imputait. Il a été reconnu depuis que Valady en était l’auteur.
Le président : Quelles sont les personnes qui se rendaient ordinairement chez vous ?
L’accuse Valazé : Buzot. Barbaroux, Salles, Bergoing, Guadet, Chambon, Lidon, Gensonné, Duprat, l.acaze, Lehardy, Brissot, Duperret, et plusieurs dont je ne me rappelle pas les noms.
Un autre témoin est entendu.
François Chabot, député à la Convention nationale : Citoyens jurés, l’acte d’accusation contre Brissot et ses complices portent sur le fait d’un complot tramé contre l’unité, l’indivisibilité, la sûreté intérieure et extérieure de la république. J’espère que ma déposition en démontrera l’existence. J’en ferai connaître l’origine et les principaux auteurs ; mais je serai obligé de remonter aux premiers jours de l’Assemblée législative, et de parler de moi quelquefois.
Avant la fin de l’Assemblée constituante, je fis insérer dans les journaux qui avaient alors quelque réputation de patriotisme une invitation à tous les députés amis du peuple de se réunir aux Jacobins, pour déjouer les perfidies de la cour et de ses agents. J’eus occasion d’y voir Jean-Pierre Brissot, à qui j’étais déjà recommandé par mon évêque Grégoire. Je parlai dans cette réunion avec énergie contre la révision et contre le machiavélisme de la cour. Brissot prit dès-lors quelque affection pour moi, et m’invita à aller le voir. A cette époque il m’accordait quelques talents. Je ne le vis cependant qu’aux Jacobins et à l’Assemblée législative. Quelques semaines après sa présidence aux Jacobins, Jean-Pierre Brissot me dit : « Nous nous réunissons en particulier avec Vergniaud, Guadet, Gensonné, Condorcet et autres députés bien intentionnés ; vous devriez vous réunir avec nous ; nous dînerons ensemble une fois la semaine, et là nous concerterons une marche à tenir dans l’Assemblée. » Je lui répondis : « Je ne veux reconnaître d’autre réunion qu’aux Jacobins. Il n’en est pas de cette assemblée comme de I ‘Assemblée constituante, dont les éléments nécessitaient des meneurs et des menés. Ici nous sommes tous députés du peuple pour lutter contre l’influence que cette maudite constitution a donnée à la cour et au ministère. Nous avons le peuple pour nous, il faut agir ouvertement ; tant que nous voudrons le bien du peuple, nous n’avons pas besoin de nous cacher de lui pour le faire. Il faut au contraire, à la tribune des Jacobins, l’intéresser aux décrets que nous voulons faire passer, en lui démontrant qu’ils nous ont été dictés par le désir de son bonheur. Si vous faites des réunions partielles, vous inspirerez des méfiances, parceque l’homme qui fait le bien n’a pas besoin de se cacher ; quant à moi, je vous le répète, je n’irai jamais dans aucun conciliabule ; je ne verrai mes amis qu’à l’Assemblée et aux Jacobins. Si dans votre réunion il se fait quelque bon projet de décret, je l’appuierai de toutes mes forces, mais sans autre tactique que celle du courage et de l’énergie. » Je le quittai. La réunion eut lieu, mais je persistai dans le relus d’y aller. Grangeneuve me témoignait alors l’affection d’un père. Je lui fis part de l’invitation de Brissot et de mon refus. «Tu as bienfait, me répondit Grangeneuve, ce sont des intrigants : je ne connais pas Condorcet, j’ai de la vénération pour ses talents ; mais Brissot a une mauvaise figure et une mauvaise réputation ; et quant à mes trois collègues de la députation de la Gironde, je les connais pour des ambitieux et des intrigants. Gensonné est le plus hypocrite de tous. C’était un aristocrate, qui n’a fait le patriote que pour avoir des places. Il ne fut pas plutôt procureur de la commune à Bordeaux, que, pour faire la cour au ci-devant duc de Duras, il fit tout son possible pour dissoudre le club national. Vergniaud est encore l’ami et le protecteur des aristocrates, comme il l’était en 1789. Guadet aspirait à une place de commissaire du roi : son titre était un grand dévouement à la cour. Il vint la solliciter à Paris. Le ministre la lui refusa, et depuis cette époque il est devenu ennemi de la cour ; jugez quelle confiance méritent ces hommes parmi les patriotes. »
Déjà l’Assemblée législative m’avait nommé au comité de sûreté générale, avec Bazire, Merlin et autres. Béthune-Charost nous y fut dénoncé comme entretenant à la frontière du Nord un certain nombre de Brabançons réfugiés. Nous invitâmes Béthune-Charost à se rendre au comité de sûreté générale, afin de lui arracher son secret par des caresses ; mais le mandat d’amener était lancé en cas qu’il refusât de se rendre à notre invitation. Béthune-Charost s’y rendit ; là, après plusieurs explications, il nous dit : Je comprends qu’il entre dans votre plan de renverser la cour. Eh bien ! je puis vous être utile ; mais il faut que vous ne me traversiez pas dans mes desseins. Les choses sont fort avancées. Vous allez voir au ministère de la guerre un homme qui se popularisera : il appellera au général Lafayette ; pendant son ministère il ira visiter les armées ; il aura des artisans très chauds dans les deux côtés de l’Assemblée ; à lui seul il renversera le ministère. La méfiance qu’inspire la cour vous donnera lieu de proposer de faire nommer un conseiller du roi par chaque administration de département, parmi les hommes les plus remarquables par leur fortune, leurs talents et leurs vertus. La proposition en sera faite à l’Assemblée par un homme qui jouira de la confiance des deux côtés ; et si l’Assemblée la rejette, il est sûr de la faire adopter par le roi, en lui montrant dans cette mesure le seul moyen de se concilier la confiance du peuple, et de se décharger de tout ce que le veto peut avoir d’odieux.
Le même ministre proposera la guerre contre l’Autriche ; elle entre dans vos plans. Je vous ferai en Brabant une heureuse diversion ; les nobles et les prêtres de ce pays-là me fourniront assez d’argent pour soutenir mon armée, qui se recrute tous les jours. Si les ministres refusent de déclarer la guerre, les quatre-vingt-trois conseillers qui arriveront des départements la feront déclarer, car on a soin de prêcher sa nécessité dans tous les papiers patriotiques. Le ministère sera alors remplacé par ces conseillers. Alors le ministre de la guerre seul restera comme ministre principal. On appellera à l’administration générale des finances, peut-être Necker, peut-être Clavière, suivant que le parti des banquiers ou de Brissot dominera ; car, pour les caresser tous les deux, on promettra les finances à l’un et à l’autre. Alors on tâchera de faire partir le roi ; et si on ne peut pas l’y déterminer, on s’en défera de toute autre manière. Le ministre principal, d’accord avec Lafayette et le ministre des finances, se partageront le gouvernement, et il faut passer par cet état pour arriver à la république ; mais surtout la guerre avec l’Autriche. Merlin, Bazire et moi fûmes dépositaires de ce secret. Nous mîmes des hommes sûrs à la piste de cet intrigant, en concluant de l’ouverture qu’il nous avait faite que la guerre devait être désastreuse. Jean-Pierre Brissot, Rœderer et ses autres adhérents nous proposèrent cette guerre aux Jacobins, sous prétexte de municipaliser toute l’Europe.
Robespierre, qui a toujours pressenti la fausseté des mesures proposées par les intrigants, Robespierre combattit le système de la guerre offensive, avec cette éloquence et cette énergie qui le caractérisent. Plusieurs fois nous fûmes tentés de lui communiquer les ouvertures que nous avait faites Béthune-Charost; mais, voyant que son amour pour la patrie le dirigeait si bien, nous ne communiquâmes ce secret a personne.
Cependant Narbonne était déjà au ministère, et vérifiait une partie des déclarations de Béthune ; il visitait les armées, se faisait des partisans dans les deux côtés de l’Assemblée, se popularisait autant qu’un intrigant peut le faire. Nous chargeâmes plusieurs citoyens de suivre ses démarches et ses relations avec nos collègues. Les rapports qui nous en furent faits démontrèrent jusqu’à la conviction qu’il secondait tous les projets des accusés pour la guerre offensive, et que ceux-ci à leur tour exaltaient Narbonne dans leurs journaux, en accusant même ceux de leurs collègues les plus estimables qui dénonçaient les vices de son administration, ses liaisons avec les traîtres qui commandaient nos armées, et la haine qu’il avait jurée à nos braves défenseurs de la patrie.
Brissot et Condorcet, en particulier, se signalèrent dans cette prostitution de leurs journaux. Une dénonciation de Narbonne, faite aux Jacobins, nous valut bien des épigrammes dans le Patriote et dans la Chronique ; dés-lors j’eus le courage, sur la fin de janvier, de dénoncer la faction de Brissot et de la Gironde. Elle était parvenue, non pas à me dépopulariser dans l’Assemblée, mais à me ridiculiser sous les titres de capucin, de frère quêteur, d’ignorant, de mauvaise tête ; de manière que je n’ai jamais pu ouvrir la bouche sans être couvert des murmures de tous ceux que la faction avait faits ses dupes dans le côté gauche, et de tout le côté droit, ministériel par principe, comme la faction l’était par intérêt. N’oubliez pas, citoyens jurés, que Charrier, chef des rebelles de la Lozère, l’un des principaux agents des émigrés, condamné à mort par le tribunal de Rhodez, après avoir longtemps refusé de faire la déclaration des secrets dont il était dépositaire, fit enfin, en présence de Châteauneuf-Randon et des commissaires de l’Aveyron, entre autres déclarations, la plus importante sur la guerre déclarée à l’Autriche.
Il avoua que les émigrés s’étaient en vain agités pour engager les puissances étrangères à une guerre désastreuse pour l’humanité ; que, pour les y contraindre, les princes avaient dépensé en France 200 millions pour obtenir le décret de la guerre. Lorsque nous aperçûmes que la déclaration de Béthune se vérifiait tous les jours, sans le nommer, pour ne pas neutraliser ses moyens de servir la France, nous fîmes part à quelques bons montagnards des projets de Narbonne. Montaut était du nombre. Nous interpellâmes Fauchet, pour savoir ce qu’il pensait de son idée de protectorat, de triumvirat. Fauchet nous répondit qu’il en était instruit, puisque c’était lui-même qui l’avait fait tâter sur cet article, dans le cas du départ du roi, et qu’il avait répondu à la femme avec laquelle lui Fauchet vivait, qu’il se mettrait à la tête des affaires lorsque le roi serait parti.
Trois fois le départ a été tenté ; trois fois nous l’avons fait échouer ; quelquefois une heure avant son exécution, car Bazire, Merlin et moi formions un comité de sûreté générale au milieu de celui que l’Assemblée avait créé. Les quatre-vingt-trois conseillers du roi avaient été proposés à l’Assemblée législative, par un homme qui avait été surpris par nos agents chez le ministre Narbonne, déguisé en robe de chambre. Montaut me dit alors : Le plan s’exécute, si nous ne nous hâtons de le faire échouer. Guadet, qui entendit ce propos, interrompit l’orateur ; mais Narbonne et ses adhérents firent adopter le système au ci-devant roi. Ce fut alors que j’eus le courage de dire aux Jacobins que, dans le côté gauche, il y avait autant d’intrigants que dans le côté droit, et qu’à peine le peuple pouvait compter dans l’Assemblée trente amis désintéressés et dévoués à sa cause. J’y dénonçai la faction de Brissot et de la Gironde ; depuis cette époque, Brissot ne m’a plus pardonné, et il est peu de numéros de son journal où on ne trouve une injustice et une calomnie contre moi, Merlin ou Bazire. La guerre avait été discutée au conseil du ci-devant roi. Narbonne avait été seul de cet avis ; mais il allait culbuter les autres ministres par le plan des conseillers départementaires. Nous fîmes prévenir secrètement Delessart de tout le plan de Narbonne. Delessart en fit part à la reine, et, d’accord avec elle, il montra au roi le précipice dans lequel Narbonne l’entraînait. Il ne lui manquait que le crime du poison ou de l’assassinat pour arriver à ses vues ambitieuses.
Le roi chasse Narbonne ; alors ses partisans et ceux de la guerre entrent dans des fureurs. Fauchet fut engager Cambon à lui faire voter des regrets par l’Assemblée ; et Cambon en aurait fait la motion si je ne l’avais instruit d’une partie des manœuvres de Narbonne et de ses partisans. Brissot, qui travaillait depuis quelque temps, d’accord avec Narbonne, à dresser l’acte d’accusation de Delessart, passe la nuit à terminer son ouvrage. Gensonné, de son côté, prépare un discours au roi dans lequel il témoigne es regrets de l’Assemblée sur la disgrâce de Narbonne. Nous n’étions qu’un très petit nombre dans le mystère de cette disgrâce ; mais presque tous les vrais montagnards connaissaient la scélératesse de Narbonne. Lecointre avait la preuve de ses friponneries ; Duhem, celle de sa négligence à défendre nos frontières ; Albitte, celle des persécutions qu’il avait fait éprouver aux patriotes, et tous les sentiments de son ‘incivisme et de son immoralité. L’adresse de Gensonné fut mise aux voix par le président qui était de la faction ; il prononça le décret d’impression ; mais la Montagne fit une telle résistance que Gensonné, pour la ménager, retira lui-même son adresse. Brissot demande alors à lire son discours contre Delessart, et nous, qui avions culbuté le ministre de la guerre par celui des affaires étrangères, fûmes enchantés de voir culbuter ce dernier par les amis du premier. La désorganisation était à l’ordre du jour. Du moment qu’il fut monté à la tribune, nous fîmes garder le ministre par nos agents, et ce fut par nos soins qu’on parvint à saisir Delessart.
Ce fut alors que la faction intrigua pour faire placer des ministres à sa dévotion. Dumouriez dut sa nomination, non pas directement à Brissot, mais à Gensonné et à un nommé Sainte-Foi, qui voulait sauver la cour par les Jacobins, ou perdre, comme Brissot, les Jacobins en les mettant aux pieds de la cour et des ministres. Quand la cour fera de ces actes, disait alors Brissot en parlant de la guerre, les Jacobins seront ministériels et royalistes. La nomination de Dumouriez, intrigant, vendu à la faction, en releva les espérances; et ce fut par le moyen de Dumouriez que Brissot parvint à placer ses créatures, Roland, Clavière et Servan. C’est de Dumouriez lui-même que je tiens ces promotions. Bernard de Saintes peut rendre le même témoignage. Une note trouvée chez Roland, échappée à toutes leurs précautions révolutionnaires, prouve que si Brissot ne recommandait personne en particulier, c’est qu’il avait un vaste plan de placement de toutes Ses créatures. Il se mettait ordinairement derrière la toile. Ses agents, Girey-Dupré, Boisguyon, Millin et autres, étaient chargés de prôner les chefs dont on voulait se servir. Ainsi ces messieurs venaient dans des repas de députés montagnards pour exalter Lafayette, Narbonne et les ministres de la faction. Ils s’étaient emparés de tous les bureaux des Jacobins ; ils avaient formé un parti formidable de brissotins. Plusieurs fois ce parti y a tenté de populariser la guerre ; mais la mâle éloquence de Robespierre et la force de la vérité triomphaient de toutes les intrigues de Brissot, Sillery et de toute la faction. Les déclamations de Guadet, de Lasource et autres n’y firent pas fortune. Tout ce que l’intrigue put y obtenir, ce fut d’y neutraliser les principes de la constitution, qui s’opposait à la nomination de Lafayette. Boisguyon et Girey-Dupré ont souvent dit que j’avais tort de le persécuter ; que c’était un ennemi de la cour, qu’il avait l’ambition d’être dictateur, et qu’il fallait passer par-là pour arriver à la république. Et pourquoi, en effet, si Brissot n’était pas l’ami de Lafayette, forcé dans un discours de faire sa profession de foi sur le compte de cet intrigant, lorsque les Jacobins en eurent ordonné l’impression, en a-t-il supprimé tout le mal qu’il avait dit de Lafayette ? Pourquoi, s’il n’était pas l’ami de Narbonne, lorsque notre vertueux collègue, Lecointre, accusait cet ex-ministre de friponneries et de dilapidations criminelles, Brissot et Condorcet, et toute la faction, préférèrent-ils de calomnier leurs collègues plutôt que de vérifier les faits qu’ils alléguaient ? Pourquoi se sont-ils empressés de l’envoyer aux frontières avant la reddition de ses comptes ? Pourquoi cette exception à la loi, qui consigne les ministres à Paris jusqu’à l’apurement de leurs comptes, en faveur du premier accusé de dilapidations ?
Il est essentiel que le tribunal apprenne un fait que j’ai dénoncé dans le temps aux Jacobins. Un intrigant, nommé Rotondo, vint me trouver quelque temps après l’expulsion de Narbonne du ministère, et me dit : Vous savez que je poursuis Lafayette, et je n’ai plus d’argent pour le mener à l’échafaud ; je n’en ai pas même pour avoir du pain pour moi, ma femme et mes enfants, qui meurent de faim ! Eh bien, il ne tient qu’à vous de me procurer 6,000 francs qui me sont nécessaires pour poursuivre Lafayette, à peu près autant pour l’entretien de ma famille, et il restera encore 13,000 francs que vous distribuerez comme vous l’entendrez. Je ne veux rien prendre ni distribuer, lui dis-je ; mais s’il faut vous donner du pain, parlez. Je sais que vous n’aimez pas Narbonne, reprit-il ; mais enfin, quand il vous aurait volé, vous pourriez lui faire rendre : partout où il sera. Nous ne manquerons pas de députés pour faire la motion de l’envoyer aux frontières, mais il ne veut devoir cette jouissance qu’à un patriote des plus ardents. Je vous conjure de faire cette motion, vous aurez culbuté Lafayette avec l’argent de Narbonne, et ensuite nous culbuterons Narbonne de quelqu’autre manière. Je ne dirai pas comment je repoussai cette proposition astucieuse, qui mettait ma sensibilité et mon amour pour la patrie aux prises avec la probité et les devoirs de ma conscience.
La même proposition fut faite à Grangeneuve, chez lequel j’étais en pension. Grangeneuve refusa, mais dit à Rotondo : Guadet fera votre affaire. A dîner, Grangeneuve nous fait part du renvoi officieux qu’il a fait à Guadet. Je lui dis : Si Guadet refuse, tu auras toujours à te reprocher d’avoir fait l’infâme métier de tentateur envers un ennemi. S’il fait la motion, et qu’elle soit rejetée, tu te reprocheras de l’avoir fait tomber dans un piège ; si la motion est adoptée, tout le crime de ce décret tombe sur ta tête. Cependant le même soir Guadet propose à l’Assemblée de dispenser Narbonne de sa résidence à Paris, et de l’envoyer aux frontières. Nous demandons à combattre cette motion, on nous refuse la parole, et le décret passe malgré les réclamations de la Montagne. Que les accusés disent après cela qu’ils n’ont pas eu de relations, qu’ils n’ont pas été les amis les plus intimes de tous les conspirateurs ! S’ils se sont momentanément brouillés avec Dumouriez, celui-ci m’en a dit la raison, ainsi qu’à Bernard (de Saintes). Ces messieurs lui avaient fait accorder 6 millions pour des dépenses secrètes. Dumouriez voulut les dépenser à sa tête, et non à la leur. Dès ce moment il fut à leurs yeux ce qu’il avait toujours été aux yeux de tous les vrais républicains, un intrigant, un homme immoral, un scélérat. Dumouriez se vengea de leurs persécutions sur leurs créatures, il fit disgracier Roland, Clavière et Servan.
Ce fut alors qu’ils jetèrent les hauts cris contre les ministres qui restèrent en place ; ils ne cessèrent cependant pas de diriger ceux qui avaient en eux encore quelque confiance, et le ministre Lacoste, qui a été traduit au tribunal pour avoir nommé Desparbès commandant dans les îles, aurait pu y traduire ses accusateurs, qui lui ont forcé la main dans cette nomination.- Vous vous souvenez, citoyens jurés, de la dénonciation du fameux comité autrichien. Carra, Gorsas, Brissot, l’auteur de la Chronique, et plusieurs autres journalistes, avaient dénoncé ce comité. La cour les fait poursuivre comme calomniateurs. Bazire, Merlin et moi apprenons l’arrestation de Carra ; sans délibérer, nous allons le couvrir de notre manteau, en l’engageant, lui et tous les autres patriotes, à déclarer que c’est nous qui les avons chargés de parler d’un comité autrichien. Nous ne dissimulâmes pas que ce mensonge officieux devait nous conduire au tribunal contre-révolutionnaire d’Orléans. Mais nous voulions sauver la liberté de la presse et celle de notre patrie aux dépens de nos propres têtes et même de l’honneur de nos familles. Ce que nous avions prévu commençait à s’exécuter ; Larivière nous lit amener devant lui, et le mandat d’arrêt allait être lancé ; la faction nous défendit alors ; le croiriez-vous, citoyens ! elle se défendait elle-même, car Pétion nous fit appeler à deux heures au comité de sûreté générale, où Bazire, Bernard et moi luttions alors contre ces feuillants. Nous nous retirâmes chez Bernard, et là Pétion avertit Brissot, Guadet, Gensonné, Lasource et quelques autres que la cour ne voulait pas s’arrêter à l’arrestation du trio cordelier ; qu’il avait trente mandats d’arrêts prêts à être exécutés a même nuit contre Vergniaud, Lasource, Brissot, Guadet, Gensonné, Pétion, etc., etc., etc… ; qu’il fallait prévenir ces manœuvres en faisant décréter d’accusation le juge Larivière. Là, les rôles furent distribués ; on chargea notre vertueux collègue Romme de demander que nous fussions entendus, tout le reste les regardait ; qu’on lise le discours que fit Lasource à cette époque, et l’on verra que dans sa prétendue défense du trio-cordelier, que la cour veinait d’honorer de ses premiers coups, il s’appliqua à faire répandre sur nous le mépris et à intéresser l’Assemblée sur le sort de la faction girondine.
Cependant il fallut bien se préparer à prouver les crimes du comité autrichien ; car Gensonné et Brissot en avaient pris l’engagement, le lendemain du décret contre Etienne Larivière ; d’un autre côté, nous nous occupions de recueillir les pièces. J’avais remis à Bazire toutes celles qui regardaient la garde constitutionnelle du tyran. Les accusés m’en firent demander communication. Le rendez-vous fut chez Gensonné. J’y fus exact, et j’y trouvai Sers, Brissot et quelques autres. Guadet arriva tout effaré en disant : tout est perdu, le ministre Lacoste ne veut plus envoyer Desparbès aux colonies ; il faut absolument lui forcer la main. Brissot, qui savait qu’aucune de leurs démarches ne m’échappait, et que je suivais le fil de leurs intrigues, fit une diversion : et voyant que Guadet continuait à être indiscret devant moi, il le prit en particulier et lui dit que ce n’était pas le lieu de parler de cette affaire. Alors, plus occupé de la nomination de Desparbès que des pièces que j’allais leur communiquer, il me prie d’en faire un extrait et de le porter le lendemain matin chez Vergniaud. Je passai la nuit à extraire ces pièces. Je fus exact au rendez-vous, mais ils n’en voulurent faire aucun usage. Il fut convenu dès-lors que Brissot ferait l’exorde de cette dénonciation, que Gensonné en ferait la division, Bazire la première partie, et moi la dernière et la plus longue. Parmi les pièces que j’avais à produire, il y avait une correspondance d’un agent que nous avions à Coblentz, auprès du prince Condé. Cet agent correspondait avec le club des Cordeliers. Il nous avait prévenus un mois en avant du pillage du sucre qui eut lieu sur la fin de janvier, et ces lettres nous avaient mis en mesure pour empêcher des malheurs à cette époque, et dans bien d’autres occasions. Sous ce rapport, il méritait la confiance du trio-cordelier. Dans ses lettres il nous dénonçait les manœuvres des généraux, et en particulier de Lafayette ; et la faction y était elle-même dénoncée comme d’intelligence avec ce dernier et comme favorisant les complots des émigrés. Brissot était expressément désigné comme auteur d’un discours qui avait rempli de joie les Français d’outre Rhin, et une conversation secrète dont Lafayette lui avait lait passer l’extrait. Fauchet, y disait-on, secondera nos projets, il ne tient pas son évêché. Ces lettres, malgré notre discrétion, avaient eu quelque publicité, et Fauchet en avait demandé un extrait au club des Cordeliers.
Dans mon rapport sur le comité autrichien, l’auteur de la première dénonciation de ce comité, Brissot, s’en trouvait membre ; on m’avait fait dire de ne faire usage que des pièces choisies qui pussent écraser les feuillants. Gensonné lui-même n’avait prié de supprimer la correspondance de Coblentz. Je fus écouté avec intérêt jusqu’a ce que j’arrivasse mais lorsqu’on entendit prononcer le nom de Lafayette, qu’on savait être accolé avec celui de Brissot et de la faction, les murmures de ces messieurs couvrirent ma voix ; car, citoyens jurés, le côté droit était consterné et attérré par la force des preuves que je venais de produire. Ce furent les partisans de la Gironde qui firent la notion de me décréter d’abord d’accusation, ensuite de folie, d’envoi à l’abbaye, etc… Enfin, Guadet, qui voyait que le côté droit et l’extrémité de la Montagne voulaient entendre toute la vérité, fit la motion de passer à l’ordre du jour, en vouant au mépris la correspondance de Coblentz, qui compromettait la faction et son ami Lafayette. Toutes les pièces furent renvoyées au comité diplomatique, où Brissot dirigeait le parti des patriotes. Je ne les ai pas retrouvées ; mais enfin elles ont été assez publiques, et les membres du club des Cordeliers pourraient être assignés à cet effet.
Brissot et ses adhérents ne retirèrent cependant aucun fruit de leurs déclamations contre la cour. Ils auraient voulu régner par le ministère de leurs créatures, Roland, Clavière et Servan. Ils projetèrent de faire intervenir le peuple des faubourgs. Le peuple était disposé à un mouvement ; mais c’était le dernier qu’il voulait faire.
Il voulait renverser le trône, et il en était temps. Si les brissotins alors, au lieu de vouloir des ministres à leur gré, avaient sincèrement voulu la république, le peuple de Paris était prêt à la fonder, et les départements s’ébranlaient pour seconder nos efforts ; mais les brissotins voulaient éterniser nos chaînes constitutionnelles par des ministres de leur choix. Je fis part de ces craintes à Robespierre. Jusque-là il les avait combattus par son attachement naturel aux principes, en supportant même trop patiemment leurs injures et leurs diatribes. Du 8 au 20 juin, il se convainquit comme moi que c’étaient des intrigants ; il me chargea d’aller au faubourg Saint-Antoine, pour empêcher un mouvement qui n’avait d’autre but que celui de faire rentrer en place les instruments de l’intrigue. Les amis de Brissot, Girey-Dupré, Boisguyon et quelques autres, ne négligèrent rien pour nous mettre dans leurs systèmes et il fallut nous dérober à eux pour aller, avec quelques amis de Robespierre, conjurer le peuple de ne faire de mouvement que pour le renversement du trône, d’attendre à cet effet l’arrivée des Marseillais, et de se contenter d’une simple pétition pour faire sanctionner les décrets utiles au peuple. J’avais réussi à faire prendre l’arrêté à la section des Quinze-Vingts, qu’on irait aux Tuileries et à l’Assemblée, sans armes, par une députation conforme à la loi. Je quittai la section à une heure après minuit, et à quatre heures les émissaires de la faction firent armer ce même peuple ; elle eut soin cependant d’aller entourer le trône constitutionnel, et d’empêcher que le peuple ne se fît justice de ses ennemis. Elle ne voulait que des ministres de son choix.
Le 21, au matin, je trouvai Brissot dans l’allée des Feuillants. Je lui dis : Vous avez fait reculer la liberté de trois siècles par ce mouvement irrégulier. Vous vous trompez, me dit-il, il a produit tout l’effet que nous en attendions. Roland, Clavière et Servan vont rentrer au ministère. La cour ne leur tint pas parole. Alors ils sentirent qu’ils allaient être poursuivis pour cette insurrection. J’ai de violents soupçons, et quelques commencements de preuves que ce sont les amis de Brissot qui fabriquèrent la lettre pseudonyme qui me dénonçait comme ayant soulevé les faubourgs le 20 juin. Il fallait bien donner le change sur les véritables auteurs de ce mouvement.
A cette époque, Brissot et ses complices comprirent qu’ils devenaient tous les jours plus suspects aux vrais patriotes. Ils ne pouvaient plus mener la cour, ils voulaient mener le côté gauche de l’Assemblée. Ils firent proposer une réunion ailleurs qu’aux Jacobins. Là, ils demandèrent qu’on s’expliquât sur leur compte. Bernard (de Saintes) le fit avec franchise. Ils répondirent avec art, et intéressèrent les hommes vertueux à l’oubli de leurs torts. Ils se réconcilièrent surtout avec nous lorsqu’ils promirent de faire prononcer la déchéance ; mais c’était encore un moyen d’intrigues pour eux ; ils voulaient effrayer la cour pour la mieux gouverner. J’en fus moi-même convaincu lorsqu’après les discours de Vergniaud je l’entendis conclure par un message au roi, dans lequel perçait le désir de remettre en place les trois ministres brissotins. Le trio-cordelier persistait dans ses méfiances. Pétion nous invita avec les brissotins pour nous expliquer. J’interpellai Brissot sur plusieurs points. Je lui demandai en particulier s’il n’était pas convaincu que Narbonne était un contre-révolutionnaire : il me répondit qu’il l’avait toujours jugé comme tel. Je lui demandai pourquoi donc lui, et Condorcet, et toute sa clique l’avaient défendu ? Il me répondit qu’il allait oublier ce tort ainsi que tous les autres et se réunir pour demander la déchéance. Il fit en effet un discours le jour que Pétion fut suspendu. Mais le baiser de Lamourette avait été préparé la veille par les intrigants, pour abjurer la république, et Brissot ne voulut pas troubler cette fête qu’on donnait à la cour par le discours qu’il m’avait promis. Il disait même à cette époque que les républicains et les régicides devaient porter la tête sur l’échafaud. Jusque-là on pouvait ne voir en lui que de la faiblesse ; mais sa perfidie se montra lorsqu’après avoir parlé le premier de la déchéance il fit, quelques jours après, un discours justement applaudi par les feuillants, dans lequel il blâmait la conduite des fédérés et des jacobins, qui demandaient que cette mesure salutaire ne fût pas plus longtemps retardée.
A cette époque Bazire et moi fûmes interpellés par Crublier-d’Optère, pour savoir s’il ne conviendrait pas mieux de ne pas traiter la déchéance ni la suspension, mais de suspendre le roi en effet, et transporter, sans en parler à l’Assemblée , son pouvoir à la commission des Vingt-et-Un ; que tous les membres, à l’exception de Guyton-Morveau, étaient de cet avis, ainsi que le roi et les ministres. Je lui répondis que ce n’était pas la déchéance même dont nous nous contentions, mais que nous voulions la république et que nous l’aurions. Les chefs de la faction ne la voulaient pas ; car le 26 juillet ce fut Pétion qui, par sa funeste influence, calma le peuple et les fédérés réunis sur la place de la Bastille pour se préparer au siège des Tuileries ; et l’insurrection, ce jour-là, n’aurait pas coûté une larme au patriotisme. A cette époque Lasource exhortait les jacobins à renvoyer les fédérés ; il accusait même les jacobins de ne garder ces fédérés que pour commettre un grand crime, un régicide. Cependant la question de la déchéance se traitait solennellement aux Jacobins, au club des fédérés et au commité secret d’insurrection ; mais Brissot, Pétion et les agents de la faction traitaient avec la cour, et je ne doute pas que Brissot n’ait été l’instigateur de la lettre trouvée chez le roi, signée Vergniaud , Guadet et Gensonné ; mais, à son ordinaire , il en aura formé le projet, et l’aura fait exécuter par ses amis, pour rester toujours derrière la toile.
Vaujoie, président du comité secret d’insurrection, logé chez moi, ancien compagnon de portefeuille de Brissot et de Pétion, m’a dit, à cette époque, que Brissot et Pétion paraissaient liés à la cour. Le peuple ne s’y trompa pas même le 26 juillet, lorsqu’ils empêchèrent l’insurrection.
J’étais obligé, pour ranimer le courage du comité secret, dont le président était circonvenu par ses anciens condisciples, d’offrir ma tête pour garant de l’insurrection. Plus les Jacobins en parlaient, plus la faction s’agitait pour donner à la cour le temps de préparer ses massacres : et Brissot, appelé à la réunion pour s’expliquer sur la contradiction de ses deux opinions sur la déchéance, après s’être mal défendu, se retira et remonta tout effaré en disant que les Jacobins prêchaient l’insurrection pour obtenir la déchéance ; qu’il fallait que les députés prissent tous les moyens pour arrêter ces factieux. Alors Lasource renouvela sa motion du renvoi des fédérés. lsnard promit de demander le décret d’accusation contre les chefs des Jacobins, Robespierre et Antoine, et ils furent appuyés par toute la faction. Le jury peut entendre là-dessus Montaut, Ruamps et quelques autres. La faction, pressée par l’opinion publique, voulut la calmer par le décret contre Lafayette, qui ne servait pas entièrement leurs projets ; mais les voix étaient comptées, et on savait que le décret ne passerait pas. Gensonné même engagea Sers à voter contre le décret d’accusation. C’est à Grangeneuve que Sers a fait cette déclaration. Dès ce moment, je sentis que l’assemblée ne voulait pas sauver le peuple, que le peuple devait se sauver lui-même.
Je sonnai donc le même soir le tocsin aux Jacobins, et je promis d’aller le sonner le lendemain au soir au faubourg Saint-Antoine. Pétion, le lendemain 9, ne fit appeler au comité de sûreté générale. Il y avait Bazire, Merlin et Montaut, autant que je m’en souviens. Vous aurez donc toujours, nous dit Pétion, une mauvaise tête ? Comment avez-vous pu sonner le tocsin aux Jacobins ? Les députés de la
Gironde et Brissot m’ont promis de faire prononcer la déchéance ; je ne veux point de mouvements ; il faut attendre que l’assemblée prononce. Je lui répondis, parceque je croyais à sa bonne foi : Vous êtes dupe de ces intrigants ; ils vous avaient bien promis le décret contre Lafayette, et cependant votre ami Gensonné a engagé Sers à voter contre ce décret. L’Assemblée ne peut pas sauver le peuple, et je crois que vos amis ne le veulent pas ; ainsi, le tocsin sonnera ce soir au faubourg. Je sais, me répliqua Pétion, que vous avez une influence au faubourg ; mais j’en ai autant que vous dans la ville, et je vous arrêterai ; j’userai de toute mon influence et de toute l’autorité que m’a donnée la loi pour empêcher ce mouvement. Vous serez arrêté vous-même, lui dis-je ; et je me retirai pour prévenir le comité secret des dispositions de Pétion. Le tocsin sonna, et vous savez la conduite que tinrent ces messieurs. Environ minuit, nous nous trouvâmes une quarantaine de députés sans président. Vergniaud logeait alors près de l’Assemblée ; nous l’envoyâmes prendre et il y vint. Je fus visiter le faubourg Saint-Laurent.
Déjà le peuple menaçait le château. Les satellites du tyran se préparaient à massacrer le peuple. Pétion avait visité les postes ; le carnage aurait pu être cruel, si les esclaves du château avaient été animés : la présence d’un tyran constitutionnel. Il fallait l’engager à quitter les Tuileries ; mais la faction avait son plan de son côté. N’ayant pu empêcher l’insurrection, elle voulait en profiter. Elle était décidée à sacrifier la tête du tyran ; alors elle aurait proclamé roi le prince royal, auquel elle voulait donner Pétion pour gouverneur. Philippe d’Orléans était justement conspué, et ils avaient eu soin de faire proclamer à l’avance la régence de leur ami Roland, dont ils vantaient tant les prétendues vertus. Les chaînes constitutionnelles auraient alors été doublement rivées par l’intérêt de la faction et celui des royalistes. Merlin le sentit : il pénétra dans le château, deux pistolets à la main, et s’adressa à Rœderer, qui dirigeait alors les forces du château et leur proclamait la loi martiale. Merlin lui dit que le peuple voulait la tête du roi. Rœderer trahit alors, sans le vouloir, le secret de la faction. C’est égal, répondit-il, il restera le prince royal. Non, répliqua Merlin, toutes les têtes royales tomberont, et même la vôtre, si vous ne vous retirez promptement. Déjà l’on pensait à envoyer la famille royale à l’Assemblée, et le roi devait rester dans le château ; mais la frayeur que Merlin inspira à Rœderer fit changer leurs desseins. Le roi se rend avec sa famille à l’Assemblée ; alors j’y rentrai, et l’on me dit que le président Vergniaud venait de lui faire une réponse digne du plus vil esclave. Nous fîmes la motion de chasser cette famille proscrite du sein de l’assemblée, et de l’envoyer dans un comité. Nous observâmes que le président mit toutes les lenteurs possibles dans la délibération, et la faction fut assez forte pour ne reléguer la famille que dans une tribune de journalistes, ne pouvant pas résister au texte de la loi. C’est de là que la reine dicta quelquefois des décrets ; car, lorsque Gensonné occupait le fauteuil, il fit appeler Bazire pour l’engager à faire mettre en état d’arrestation toutes les personnes attachées à la cour, afin de les soustraire à la juste fureur du peuple ; et c’est la reine qui lui avait demandé ce décret ; le seul que nous fîmes rendre fut le serment de l’égalité. Ils nous conjurèrent alors de les sauver de l’indignation populaire qui les poursuivait depuis quelque temps. Lasource en particulier venait nous conjurer à la Montagne de ne pas les abandonner aux préventions que le peuple avait conçues contre eux.
On nous envoya en commission pour y haranguer les sections et sauver, les Suisses, et nous l’avons remplie avec quelque succès. Mais, tandis que les vrais amis du peuple lui portaient des paroles de paix, la faction profitait de notre absence pour trahir la cause populaire et faire rendre des décrets royalistes. Ils firent décréter un gouverneur pour le prince royal, lorsque le peuple avait triomphé de son tyran ; ils se contentaient de transporter sa cour du château des Tuileries à celui du Luxembourg ou à l’hôtel de la Justice. S’ils rapportèrent tous ces décrets, il fallut les menacer de toute la colère du peuple ; leur tactique fut cependant de ne nous laisser faire aucun décret populaire. Tous ceux que nous proposâmes, ils les firent toujours renvoyer à leur fameuse commission des Vingt-et-Un, dont ils avaient eu soin de nous exclure et où tous nos projets furent au moins modifiés suivant les intérêts de la faction. Si la cour ne fut pas satisfaite des décrets rendus à cette époque, elle n’a rien à reprocher aux brissotins. Aussi. s’il faut en croire Camboulas, que je prie le tribunal de faire assigner, parcequ’il a varié à cet égard dans la Convention, s’il faut, dis-je, en croire Camboulas, la cour avait fait consigner 6,000,000 qui devaient être distribués dans l’Assemblée, dans la garde nationale et la municipalité, pour empêcher l’insurrection du 10, ou pour la faire tourner à son profit. Son but ne fut pas rempli, et cependant ils eurent l’impudeur de demander les 6,000,000 à Thierry. Celui-ci parut indigné de leur demande ; mais il promit d’en parler au roi. Le roi répondit que ces messieurs avaient gagné leur argent en faisant leur possible pour remplir ses vues ; et, le 2 août, il ordonna de compter les 6,000,000 déposés. C’est du payeur même que Camboulas tient l’anecdote, et s’il la niait, je citerais les témoins devant lesquels il me l’a dite. Sans doute, pour finir de gagner leur argent, ces messieurs ont essayé de perdre Paris, qui avait fait la révolution du 10, et de sauver le tyran et ses complices. Trois ou quatre jours après cette fameuse journée, Brissot déclamait contre le conseil révolutionnaire de la commune. Je sentis que ces déclamations ne tendaient à rien moins qu’à faire le procès à la révolution. Je fus donc à la commission des Vingt-et-Un, que Brissot dirigeait alors ; je lui dis qu’il avait été arrêté au comité secret d’insurrection, que ce conseil provisoire ne garderait les pouvoirs révolutionnaires que trois jours, qu’il n’y avait donc qu’à le faire renouveler par les sections ; mais les sections du 14 étaient encore moins royalistes que celles du 10. Brissot n’aurait pas eu lieu d’être content de leurs élections ; il me répondit que la constitution s’opposait à mes mesures. Je fus alors avec Merlin chez Pétion ; il y avait Manuel. Nous les engageâmes à retourner à la commune ; ils refusèrent, sous prétexte qu’ils n’approuvaient pas ces arrêtés, et que s’ils s’y opposaient, ils perdraient leur popularité.
Cependant Brissot continuait à déclamer contre ce conseil de la commune qui avait sauvé la patrie. Il l’accusait de vouloir régner par le meurtre et le pillage ; je renouvelai ma motion au comité des Vingt-et-Un. Je dis même à Pétion : Je vois le but que se proposent Brissot et ses complices ; ils veulent décrier Paris, qui a conquis la liberté, afin d’empêcher la Convention d’y arriver, ruiner cette ville pour prix de ses sacrifices, et perdre la liberté dans quelque ville où l’opinion sera moins prononcée.
Pétion me dit : Ce n’est pas à Paris que doit se faire la constitution.
Observez, citoyens jurés, que c’était en lui parlant des massacres que l’on nous faisait craindre. Enfin, le, 2 septembre au matin, Brissot. dans l’allée des Feuillants, m’assura que des massacres auraient lieu le même soir. Je ne lui parlai plus de Paris, qu’il voulait déshonorer, mais de la révolution, qu’il n’avait pas le courage de maudire. Je lui dis qu’il fallait que l’Assemblée se portât en masse aux prisons ; que le peuple respecterait ses représentants comme au 10 août, et que je m’engageais à lui faire entendre le langage de l’humanité et de ses propres intérêts. Je n’en eus pas d’autre réponse que la première fois. Cependant, sur les deux heures, le conseil-général de la commune, qu’on a accusé de ces massacres, vint conjurer l’Assemblée de prendre des mesures pour les empêcher, en confessant sa propre impuissance. La faction dominait alors dans l’Assemblée, et l’on passa à l’ordre du jour.
Enfin, le conseil vient annoncer que trois cents prêtres viennent d’être immolés dans une église. C’était le cas d’aller encore en masse apaiser cette fureur ; on se contenta de nommer des commissaires, et quels commissaires ! l’évêque Fauchet, l’un des accusés, qui refusa cette commission. Cet homme, qui nous a reproché le sang impur qui coula dans ces fameuses journées, refusa la mission honorable qui le chargeait de l’arrêter. On venait de massacrer des prêtres, et l’on nomma pour commissaire un prêtre pris de vin, des hommes inconnus au peuple. Bazire fut le seul qui eut la confiance du peuple, et qui put lui parler avec quelque succès, quoiqu’à cette époque les brissotins eussent tout fait pour le circonvenir. Ils savaient que j’avais sauvé les Suisses au 10 août, plus de deux cents gardes nationales ; que je les avais sauvés eux-mêmes de la juste colère du peuple. Je ne sais s’ils craignaient que je sauvasse ce jour-là les prisonniers : mais je ne fus pas nommé commissaire ; je n’y fus qu’à la prière de Bazire et de quelques autres commissaires. Dusaulx, leur ami, l’ami surtout de Brissot, voulut absolument haranguer le peuple ; et je ne sais s’il avait le mot d’ordre de la faction ; mais au moment où je voulais faire entendre ma voix, il nous ordonna de nous retirer, et je fus mis hors des rangs.
C’est donc sur Brissot, ce déclamateur éternel contre les journées de septembre, que doit retomber le sang impur qui a coulé ce jour-là ; il en est tout couvert à mes yeux. Et il faut que la France, l’Europe et l’univers entier apprennent aujourd’hui que ces hommes, qui se disaient ennemis du sang, n’en ont pas empêché l’effusion lorsqu’ils le pouvaient, lorsqu’ils le devaient. Oui, ces journées entraient dans leurs combinaisons machiavéliques. Il fallait porter la terreur dans les départements, les effrayer sur la situation de Paris, afin d’empêcher, selon le vœu de Pétion, les députés d’y arriver, et transférer ailleurs le siège du gouvernement, comme l’avaient tenté Roland, Clavière, Lebrun et Servan, ministres de la faction brissotine. C’était à la révolution du 10 qu’elle voulait faire le procès : c’était Paris qu’ils voulaient punir de l’avoir faite, parcequ’elle n’avait pas été conçue par leur génie, ni dirigée par leurs agents. Et pourquoi, en effet, ces messieurs, qui savaient que les principaux auteurs de ces scènes tragiques étaient les fédérés du 10 août (car Gorsas en est convenu lui-même), pourquoi, dans leurs diatribes virulentes, ont-ils affecté de taire cette vérité ? Pourquoi monsieur Brissot a-t-il osé mentir à l’Europe entière en écrivant que ce n’était le crime que d’une cinquantaine de brigands parisiens ? Pourquoi n’a-t-il pas prévenu le peuple contre ces malheurs, lorsqu’on les méditait ! Pourquoi n’en a-t-il pas parlé les premiers jours de son exécution ? Danton lui a arraché la réponse à cette dernière question. C’est que le peuple n’avait point massacré Morande, ennemi de Brissot. C’est lui-même qui l’a dit à Danton.
Je vais tâcher de résoudre les autres questions. D’abord Gorsas en avait fait l’éloge. Interpellé par moi, au comité de sûreté générale, pourquoi il avait applaudi à ces journées, il m’a répondu que c’était par ordre de Pétion et de Manuel, qui, le 4 septembre, lui avaient envoyé la note approbative qui se trouve dans son journal. Il fallait donc que, les premiers jours de ces massacres, les journalistes de la faction gardassent le silence comme Brissot, et que les autres en fissent l’éloge comme Gorsas, pour ne pas ouvrir les yeux du peuple sur son égarement, et le laisser couvrir de sang. Aussi, le 3 ou le 4 septembre, ceux que la faction a appelés massacreurs lurent chez Pétion dans le temps qu’il dinait. Brissot était du nombre des convives. Ceux qu’on appelle les massacreurs annoncèrent qu’ils avaient fini leur ouvrage dans une certaine prison (je ne me souviens pas de laquelle) ; ils demandèrent à Pétion ce qu’il restait à faire. Pétion, au lieu de leur répondre, leur fit apporter du vin, et ces hommes débonnaires, ces hommes vertueux, ces ennemis du sang, burent à la santé de ce qu’ils ont appelé depuis hommes atroces, altérés de sang. Que l’on assigne Panis et Sergent, ils certifieront la vérité de ce fait, sur lequel a postérité jugera les déclamations virulentes avec lesquelles on poursuivit depuis ces malheureuses journées La postérité apprendra que ces déclamations étaient aussi nécessaires à leurs projets liberticides, que le sang qu’ils avaient laissé couler, quand ils pouvaient et devaient en arrêter l’effusion.
L’opinion publique poursuit depuis longtemps Brissot comme un agent de Pitt. Ce ministre voyait avec désespoir les principes révolutionnaires de la France, faire de nombreux prosélytes en Angleterre. Il fallait donc dégoûter l’Angleterre, il fallait donc dégoûter les Anglais de ces mêmes principes, en leur traçant le hideux tableau des, premiers jours de septembre, en exagérant même les malheurs de ces fatales journées. A cette époque le peuple anglais voulait être notre allié, et le cabinet de Saint-James voulait l’armer contre nous. Il fallait donc que les amis de Pitt nous présentassent comme des brigands à ce peuple qui a des prétentions à la philosophie. Jean-Pierre Brissot a parfaitement rempli les vues de ce ministère machiavélique. Il s’est appliqué, depuis les 5 et 6 septembre, à représenter les Parisiens, qui avaient détrôné Louis XVI, et conquis la liberté par les généreux sacrifices, comme un ramas de brigands et d’assassins. Et pourquoi en effet calomnier la commune de Paris, qui avait fait la révolution, si l’on ne voulait armer contre la révolution tous les peuples de l’Europe, et populariser ainsi la guerre de la tyrannie contre la liberté ? Il n’y avait plus moyen d’éloigner la Convention de Paris ; nous avions déjoué cette intrigue, en engageant François (de Neufchâteau), que les journalistes de la faction poursuivaient depuis longtemps, à faire la motion de ne quitter Paris que lorsque la Convention y aurait pris ses séances. On n’avait donc plus de ressources qu’en armant contre Paris les puissances étrangères, et même les départements, et en intéressant les peuples eux-mêmes à la cause des tyrans.
Un grand plan diplomatique fut présenté dès-lors par un de mes amis au ministre Lebrun, qui ne se dirigeait que par les conseils de Brissot et de la faction. Dans ce plan on proposait un moyen facile de faire une heureuse diversion dans le nord et à l’orient de l’Europe. L’Autriche pouvait donc être forcée à nous demander la paix ; le ciel combattait pour nous les Prussiens ; il ne tenait qu’à Dumouriez de les exterminer dans les plaines de la Champagne, et d’amener leur chef à Paris ; mais, aux yeux de la faction, nous n’avions, pas encore assez d’ennemis, il fallait ménager une retraite aux Prussiens, dont l’existence était nécessaire à leurs complots du printemps. Le plan diplomatique, que l’on est obligé de suivre aujourd’hui, fut alors méprisé, parceque la diplomatie était entre les mains de Brissot et ses complices, et l’on envoya, pour sauver les Prussiens, Sillery, l’un des plus chauds partisans de la guerre brissotine, et Carra, que Roland avait mis dans son parti par une place de bibliothécaire, et qui nous avait exalté Brunswick et le duc d’York, qu’il proposait de mettre sur le trône des Français.
Enfin, ce qui acheva d’exaspérer Brissot et ses complices contre la ville de Paris, qui avait fait la révolution, c’est que le corps électoral était mal disposé contre les chefs de la faction. J’étais électeur à cette époque : les agents de Brissot, et Ducos en particulier, me demandèrent ce qu’on pouvait attendre à Paris pour la nomination des chefs de cette faction. Sur ma réponse, ils envoyèrent des émissaires dans les départements, intriguèrent par lettres à Bordeaux pour les faire nommer. C’est de Grangeneuve lui-même que j’ai appris cette intrigue. Grangeneuve, qui est devenu leur complice dans leurs déclamations sur les journées de septembre, doit être accusé d’en être un des auteurs.
Le peuple, dans ces jours de vengeance et de justice, avait sauvé les conspirateurs mêmes dont il croyait n’avoir plus rien à craindre. Il trouva Jouneau dans les prisons, Jouneau dont le nom seul était un crime, depuis qu’il avait donné des coups de pied au cul à Grangeneuve, lorsque celui-ci défendait encore les intérêts du peuple. Jouneau se déclare député : le peuple, à ce mot, retient son bras vengeur, vient demander à l’Assemblée si elle reconnaît Jouneau pour un de ses membres, lui porte le décret, le lui attache sur la poitrine, et le reconduit avec respect dans le sein de ses collègues, dont les yeux se baignères de larmes d’admiration et d’attendrissement. Les yeux de Grangeneuve et ceux de ses complices furent secs à ce touchant spectacle. Grangeneuve fut même insensible lorsqu’il nous vit à ses pieds, nous, ses amis encore, implorant le pardon de Jouneau. ll vit à ses pieds Tallien, son défenseur officieux, la femme et les enfants de Jouneau, qui réclamaient un père nécessaire à leur existence, et Grangeneuve fut insensible à leurs larmes. Il n’a pas tenu à lui que Jouneau ne fût massacré dans les prisons, et il lui a fait perdre un état qui donnait du pain à sa famille. Je prédis alors que Grangeneuve abandonnerait la cause du peuple, et je ne me suis pas trompé. Il s’est lié avec les hommes qu’il m’avait appris à mépriser, pour calomnier Paris et sauver le tyran.
C’est sur la tête de ces scélérats que j’appelle toutes les vengeances pour le sang qui a coulé au mois de septembre à Paris et sur nos frontières. Pourquoi n’en ont-ils fait que le crime de cinquante brigands ? N’est-ce pas dire que tous les citoyens et citoyennes de Paris en étaient les complices, puisque, pouvant arrêter cette poignée de scélérats dès le premier jour, ils les ont laissés continuer les jours suivants ? Pourquoi Jean-Pierre Brissot a-t-il raconté les actes de discernement du peuple qui ne condamna aucun innocent, et le respect qu’il porta à un de ses représentants, avec une froideur qu’il n’a pas eue lorsqu’il a parlé des massacres qu’une erreur nécessaire faisait commettre à ce même peuple ? Pourquoi la commission des Vingt-et-Un, qui était alors le centre du gouvernement, qui réunissait tous les pouvoirs, lorsqu’elle vit le respect que le peuple portait à un représentant coupable, ne s’est-elle pas portée aux prisons pour faire aux prisonniers un rempart de sa propre inviolabilité, et arrêter le mouvement qu’elle regardait comme criminel ? Pourquoi s’est-elle opposée à ce que l’Assemblée y fût en masse ? Un législateur honnête homme doit prévenir toutes les mesures que l’exacte justice peut réprouver, et que les ennemis de la révolution peuvent calomnier. Il doit éclairer le peuple lorsqu’il voit qu’on l’égare. Il doit perdre la vie plutôt que de lui laisser commettre un crime dans son égarement. Mais, lorsque après avoir tout tenté, le mal a été fait, il doit jeter sur ce mal le voile officieux de la nécessité ou de l’erreur ; il doit s’accuser lui-même plutôt que le peuple qu’il est appelé à sauver.
Est-ce là ce qu’ont fait Brissot et compagnie ? Eh bien ! ils sont coupables du crime qu’ils reprochent aux Parisiens, et des calomnies par lesquelles ils ont armé l’Europe entière contre Paris. Oui, l’Europe ! sans en excepter même la France ; car c’est de là que sont nées ces motions séditieuses de gardes départementales, et ces arrêtés liberticides par lesquels on établissait le fédéralisme dans les administrations corrompues par la faction.
Je fus consulté sur cette garde départementale par les agents même de la faction ; je prévoyais que les administrations, presque toutes vendues à Roland, feraient ce premier acte de fédéralisme, de lever cette garde sans un décret.
Je répondis : Mes principes s’opposent à l’adoption de ce projet de décret ; mais je désire qu’il passe, soit pour éviter le fédéralisme, soit pour vous confondre aux yeux de la France entière, et lui prouver par ses propres yeux que vous êtes des calomniateurs et des conspirateurs. Vous voulez rétablir la royauté, ou du moins sauver le tyran par cette mesure. Eh bien ! c’est cette mesure même qui doit tuer votre faction. Elle craignait que le peuple n’oubliât le faste royal pour prendre les vertus républicaines ; ils concurrent donc le projet, au commencement de la Convention, de loger le président aux Tuileries, et de l’entourer du faste de la ci-devant cour. La motion en fut arrêtée dans un petit conciliabule des principaux membres de la faction, et ce fut Pétion, premier président, qui proposa la motion. Manuel se chargea de la présenter à la Convention ; et, sans le courage des montagnards, je n’aurais pas même été écouté lorsque je la combattis. On peut entendre à ce sujet Tallien et Guiraut, auteurs du logotachigraphe.
Cependant c’était nous qui à leurs yeux étions des royalistes, lorsque nous défendions les principes conservateurs de la représentation nationale. Ils étaient des Brutus, de vrais républicains. Et lorsque Robespierre, Duhem, Saint-Just, Merlin, moi-même, après l’établissement de la république, demandions que le tyran fût jugé révolutionnairement ; lorsque Saint-Just disait que c’était un crime de régner ; lorsque nous disions tous que ses mains étaient dégoûtantes, du sang des Français, ces messieurs nous traitaient de scélérats et d’assassins. Ils voulaient juger le tyran avec des formes, parcequ’ils savaient bien qu’il n’y avait pas de tribunal compétent pour le juger suivant les formes. Ils prétendaient que nous ne voulions pas discuter la constitution, et ils amusaient la Convention en dénonçant Robespierre comme dictateur, et la députation de Paris comme un ramas de brigands et d’assassins. Pourquoi, lorsque nos armes étaient victorieuses, lorsque le ciel applaudissait à l’établissement de la république, et faisait pleuvoir ses fléaux sur nos ennemis, ne se sont-ils pas réunis à nous pour envoyer le tyran à la guillotine et fonder ensuite une constitution digne du peuple qui nous avait chargés de cette double mission ? C’est qu’il était entré dans leur plan de ruiner la république par la conquête du Brabant ; d’y faire égorger l’élite de nos défenseurs, d’immoler les meilleurs républicains, et de revenir ensuite, avec les satellites du traître Dumouriez, royaliser la France en détruisant la Montagne et ses partisans.
C’est pour sauver le tyran et arrêter le grand plan de la conspiration, qu’ils appelèrent Dumouriez à Paris ; Drouet en a fait la déclaration à la Convention. Il a été tenté, ainsi que moi, par les agents de Dumouriez. Ce traître lui dit à lui-même qu’il était sûr de tout le côté droit pour sauver le tyran. Achille Viard avait porté la même nouvelle de Londres ; et le jugement de Louis le dernier n’a que trop vérifié sa dénonciation, quelque ridicule qu’on ait voulu la faire passer. Cependant ils avaient été forcés, au commencement de la Convention, de prononcer sur les crimes de Louis Capet ; ils avaient, été forcés de convenir qu’il méritait la mort ; ils ne pouvaient pas prononcer d’autres peines sans se déshonorer. Il fallut donc avoir recours aux subterfuges, à la diplomatie, et Brissot l’employa avec l’art que tout le monde lui connaît. Ils avaient ici un bataillon de Marseillais à qui ils faisaient crier : Vive Roland, vive le roi ! Ils le chargèrent de venir s’emparer des postes de l’Assemblée pendant le jugement du roi et de demander la tête de Robespierre, de Marat et des plus intrépides montagnards, qu’ils avaient eu soin de calomnier dans les départements. Ils avaient soin d’apitoyer sur le sort de la ci-devant famille royale ; et, tandis qu’ils préparaient une couronne à l’un des complices de Dumouriez, ils nous accusaient de vouloir élever d’Orléans sur le trône. Ces calomnies étaient répandues avec profusion par Roland, qui refusait d’envoyer ou qui tronquait la justification des amis du peuple. Ainsi, en appelant aux sections de la république tous les royalistes, les modérés et les aristocrates, que le peuple avait justement éloignés depuis le 10 août, et en traitant la Montagne de royaliste, lorsqu’elle demandait la tête du tyran, ils intéressaient les républicains eux-mêmes à conserver cette tête proscrite, et ils étaient sûrs de la sauver par le peuple lui-même, qui avait demandé, depuis le 10 août, qu’elle tombât sur l’échafaud. Dès-lors leur hypocrisie trouva un moyen de salut au roi dans la souveraineté même du peuple, et Gensonné fit la motion de faire ratifier ce jugement par le peuple lui-même. Il savait bien que cet appel au peuple était le tocsin de la guerre civile et le plus sûr moyen de fédéralisme ; mais, dans un comité de députés bretons, un membre complice des accusés avait annoncé qu’il fallait arriver à ce fédéralisme par tous les moyens possibles, même par la guerre civile.
L’appel au peuple fut rejeté. Alors ils votèrent pour la mort avec la restriction du sursis. Ils croyaient encore sauver le tyran, ou nous enlever la majorité par ces restrictions. Ils furent chercher leur complice malade, pour assurer cette majorité à leur parti. Ils contestèrent cette majorité, même en faussant des décrets qui n’étaient pas applicables au jugement du tyran. Le sursis fut rejeté. Croiriez-vous, citoyens jurés, qu’on essaya encore de sauver Louis Capet du châtiment qu’il avait mérité ? Ocaritz, ministre d’Espagne, qui m’avait jusque-là inutilement fait demander plusieurs entrevues, et que j’évitai soigneusement, me fit demander, la veille de l’exécution, dans le bureau des commis du comité de sûreté générale. Je luttais alors dans ce comité contre Gorsas, Chambon, Duperret et autres chefs de la faction. Je crus que c’était un bon citoyen qui venait me dénoncer quelque trame de cette même faction. C’était le chargé d’affaires d’Espagne. Je crus qu’il venait prendre congé. Quel fut mon étonnement, quand il me dit qu’il y avait encore un moyen de sauver le roi, et, par ce moyen, l’Europe d’une guerre générale!
« Vous pouvez, me dit-il, opérer ce grand œuvre sans vous compromettre. J’ai dépensé vingt millions inutilement pour sauver le roi ; j’ai encore quatre millions à vous offrir, avec des lettres de crédit chez toutes les puissances de l’Europe. Il ne s’agit ce soir, sans dire votre opinion aux Jacobins, que de mettre en question si le peuple a droit de faire grâce. Vous aurez une chaise de poste à la porte des Jacobins, si vous craignez leur censure ; et, si vous allez en Espagne, vous êtes sûr d’être accueilli par ma cour, et d’y occuper les premières places. Après tous les sacrifices qu’a faits ma cour pour sauver son parent, il vous sera glorieux d’y avoir réussi à vous seul sans vous compromettre. »
Je rejetai avec horreur ces propositions, et j’aurais fait arrêter Ocaritz, si le comité de sûreté générale eût été mieux composé ; mais on peut assigner la maîtresse de ce ministre, qui indiquera d’autres témoins qui prouveront la corruption qui a été employée pour sauver le tyran, et l’énergie avec laquelle j’y ai résisté. Je partis deux ou trois jours après pour les départements.
Les calomnies de Brissot et de ses complices m’y avaient précédé. Il avait eu soin, avec Clavière et Roland, de s’emparer de quelques membres de chaque députation, de les circonvenir, et de leur inspirer des préventions contre la Montagne. Je puis citer un de mes collègues, le vertueux Forestier, qui en désignera d’autres. Lasource était leur agent pour le Tarn ; Valady, mis hors de la loi, pour l’Aveyron. Leur correspondance nous avait noircis. Ils nous ont traversés pendant notre mission ; ils ont engagé les administrations fédéralistes à annuler les arrêtés que nous avions fait prendre contre le fanatisme, le royalisme et l’aristocratie. Sous la présidence de Lasource, j’envoyai une adresse à la Convention. J’avais vu dans les débats qu’on s’était servi de mon nom pour décréter Marat d’accusation. A cette époque, j’avais détruit dans les départements du Tarn et de l’Aveyron l’effet des calomnies que les correspondances et les journaux de la faction avaient répandues sur ce vertueux ami du peuple. Quand j’avais demandé le décret d’accusation contre lui, c’était parceque je prévoyais que la faction en rejetterait la motion venant de ma part, et parcequ’elle était décidée à la faire elle-même. Cette adresse pouvait me faire du tort ; mais je savais sacrifier ma réputation au bien public. J’écrivis donc à la Convention pour lui notifier que mon vœu sur Marat était absolument conforme à celui des montagnards : et, pour reprocher à la faction la plupart de ses crimes, je sonnai dès lors le tocsin de l’insurrection contre elle ; mais ma lettre fut supprimée sous la présidence de Lasource, et il n’en resterait aucune trace, si je n’avais eu le soin d’en envoyer une copie aux Jacobins. Enfin, à peine sommes-nous partis des départements, que, par les manœuvres de la faction, les administrations se sont fédéralisées. C’est elle qui a fait couler le sang de deux cent mille citoyens aux frontières ! C’est elle qui a soulevé le Calvados et la ci devant Bretagne, Lyon, Bordeaux et tout le Midi ! C’est elle qui a fait couler le sang des patriotes de Marseille, fomenté et peut-être suscité les troubles de la Vendée ! C’est elle qui a livré Toulon aux Anglais, et Lyon à la dévastation ; en un mot, elle est la cause des malheurs de la république, qu’elle a voulu fédéraliser. N’est-ce pas la fédéraliser que de prêcher, comme Carra l’a fait à Blois et à Saumur, d’envoyer des troupes contre Paris, lorsqu’il n’avait d’autre mission que d’armer les citoyens contre les brigands de la Vendée.
Lorsque nous avons voulu mander à la barre les administrations usurpatrices qui levaient des impôts et une force armée contre Paris, ne les ont-ils as défendues dans cette exécution du fédéralisme ? N’est-ce pas prêcher le fédéralisme que de chercher à armer les départements contre la ville qui a fait la révolution, que d’y appeler des forces ennemies, que de calomnier cette ville, ses magistrats, des sections ; que de présenter ces dernières comme n’étant composées que d’une poignée de brigands où Lanjuinais, par la plus cruelle des ironies, faisait régner l’aristocratie de la misère ? N’est-ce pas fédéraliser la république que de la diviser, comme Brissot, en deux parties ? Le peuple de Robespierre, des tribunes, des Jacobins, le peuple des assassins, de Marat, la Montagne, et le peuple des honnêtes gens ? Citoyens jurés, je crois vous avoir prouvé que la faction a existé pendant la Législative, qu’elle a attiré sur la France les fléaux de la guerre civile et de la guerre étrangère ; qu’elle a été liée avec tous les conspirateurs et avec le tyran ; qu’elle a voulu scinder la république. Dans la suite des débats, j’aurai occasion de reprocher aux accusés des faits qui peuvent m’avoir échappé.
Les accusés obtiennent la parole.
L’accusé Duperret : Quatre ou cinq jours après mon arrestation, le citoyen Chabot est venu à l’Abbaye me donner communication de l’interrogatoire que j’avais subi à la Convention nationale. Je lui dis, en signant : « Chabot, je vous demande si, en votre âme et conscience, vous me croyez coupable de l’action noire dont on n’accuse ? » Chabot me répondit : « Je crois que tu as été la dupe de Barbaroux. » Je le prie de déclarer si ce fait n’est pas exact ?
Chabot : Ce fait est vrai, et je crois que Duperret s’est rendu coupable par égarement plutôt que par un caractère naturel de malveillance.
L’accusé Brissot : Je ne répondrai qu’aux faits nouveaux avancés par le citoyen Chabot. Il a parlé d’une réunion qui avait lieu chez les députés de la Gironde, et du refus qu’il avait fait de s’y rendre. Voici le fait : lors de la convocation de l’Assemblée législative, les députés de la Gironde, qui arrivaient à Paris, recherchèrent mon amitié, à cause de mes opinions sur les colonies. Nous convînmes de nous voir trois fois la semaine avant l’heure où l’Assemblée nationale ouvrait sa séance. Mais je dois dire que Gensonné, vu son éloignement, y était fort inexact. Nous nous entretenions, dans ces déjeuners, des objets qui allaient se traiter à l’Assemblée. Chabot me parla un jour de ces rendez-vous ; je lui dis : Il n’y est question que des objets d’intérêt public, venez-y. Il s’y refusa par les mêmes motifs qu’il vient d’alléguer.
Quant à Béthune-Charost, que je n’ai jamais vu, mais que je connaissais pour l’ami de la maison d’Autriche, et comme l’appui du roi de France, il a dû dire du mal de moi. Béthune-Charost a été l’ennemi de la liberté des Belges : il voulait bien qu’une révolution s’opérât dans la Belgique, mais c’était afin de s’en faire déclarer duc. C’est pour cet objet qu’il a levé une armée, et qu’il a intrigué auprès des comités de l’Assemblée nationale pour avoir des fonts.
Chabot a cité une lettre d’un émigré, où il est question de moi et de Fauchet ; je déclare que jamais je n’ai eu de correspondance avec aucun émigré.
Chabot a jeté des doutes sur ma dénonciation du comité autrichien. Il est vrai que je m’avançai trop, n’ayant pas de pièces pour prouver ma dénonciation, et Chabot nous ayant refusé, à Gensonné et à moi, celles qu’il avait entre les mains. Heureusement que j’en trouvai quelques-unes au comité diplomatique, qui ne laissèrent aucun doute sur l’existence de ce comité. Cependant je dois rendre l’hommage à la vérité: c’est que Chabot, qui avait travaillé de son côté à démontrer l’existence du comité autrichien, fit ce qu’il put pour nous soutenir ; mais le mauvais triage qu’il avait fait des pièces qu’il avait entre les mains fit perdre tout le prix de sa dénonciation. Il doit se rappeler que ce fut le côté gauche qui murmura et le fit descendre de la tribune, tandis qu’au contraire le côté droit l’appuyait.
Chabot a dit que j’avais eu des liaisons avec Lafayette. Lafayette m’a trompé, mais il a trompé un honnête homme.
Chabot m’a reproché d’avoir fait nommer Roland et Clavière ministres. Voici le fait : Dumourriez parut au ministère, me demanda quels étaient les hommes qui pourraient le mieux remplir les places de ministres des finances et de l’intérieur. Je nommai Clavière, dont les connaissances en finances étaient connues, et Roland, dont la probité était attestée de tous ceux-qui le connaissaient. Dumouriez les fit nommer ; mais il ne tarda pas à s’apercevoir qu’il avait avec lui des collègues qui ne convenaient pas à son immoralité. Quelque temps après leur nomination, je dis à Roland : J’ai la preuve que Bonne-Carrère a promis de faire passer un marché qui doit être fort avantageux à un fournisseur, moyennant un don de 100,000 livres ; il faut en avertir Dumouriez, afin qu’il le chasse de ses bureaux. Dumouriez répondit que Bonne-Carrère lui était utile, qu’il le conserverait. Le lendemain de cette réponse, je dénonçai Dumouriez. Ce fut après cette dénonciation qu’une affiche fut placardée dans Paris, dans laquelle on disait que je m’étais brouillé avec Dumouriez, parcequ’il avait refusé de partager avec moi les 6,000,000 qui lui avaient été accordés par l’Assemblée pour dépenses secrètes, lorsqu’il passa au ministère des affaires étrangères. C’était Bonne-Carrère qui était l’auteur de ce placard, pour se venger de moi ; car il savait bien que les 6,000,000 n’étaient pas dépensés. J’arrive à l’affaire du 26 juillet. Chabot a prétendu que j’avais entravé l’insurrection que le peuple avait préparée pour renverser la cour sans répandre une goutte de sang. Ici, je répondrai au témoin que Vaujoie, qui était membre de ce comité, attesta que ce mouvement n’était pas assez bien organisé, et qu’il aurait pu compromettre la sûreté des patriotes.
L’accusé, passant à l’accusation d’avoir travaillé à amener les massacres du mois de septembre, répond par une verbeuse apologie de son humanité, de a douceur de son caractère, de son horreur pour l’effusion du sang, même légale, etc…
L’audience est suspendue.