Procès de Jean-Pierre Brissot et des Girondins.

Séance du 4 brumaire.

Destournelles, ministre des contributions publiques, est entendu et prête serment.
Le président : Vos noms ?
Le témoin : Est-il indispensable que je dise le prénom qui me fut donné à ma naissance ?
Le président : Oui.
Le témoin : Je le profère à regret, ce prénom : c’est Louis. Mes noms et surnoms sont Deschamps Destournelles. Ce dernier est celui que j’ai constamment porté, à dater presque de mon enfance. Il a été une sorte de signalement par lequel on m’a distingué dans une très nombreuse famille. Je n’en ai pas changé après le décret du 19 juin 1790, pour ne pas être masqué et réellement pseudonyme avec mon nom propre.
Au reste, je déclare que ce nom n’était point féodal, car mes parents ne m’ont laissé et n’ont possédé que des biens qu’on nommait roturiers, comme eux-mêmes.
Le président : Quel est votre état ?
Destournelles : Je suis ministre des contributions publiques, et auparavant directeur de la régie nationale de l’enregistrement, membre de la commune du 10 août depuis sa formation, officier municipal, depuis plusieurs mois vice-président du conseil-général ; je l’étais encore au 31 mai et jours suivants.
Le président : Connaissez-vous les accusés, ou quelques-uns d’entre eux ?
Destournelles : Brissot et Carra sont les seuls auxquels j’ai parlé autrefois, mais uniquement à des séances de notre commune section, où ils étaient lors assidus, et à des époques déjà très reculées, fort antérieures à la Convention, et même à la Législative. Ceux dont je sais les noms, et de qui la figure ne m’est pas inconnue, sont : Vergniaud, Gensonné, Lasource, Dufriche-Valazé, Fonfrède, Ducos, Fauchet, Sillery et Vigée.
J’ai eu avec Vigée un seul entretien dont je rendrai compte.
Le président : Avez-vous lu l’acte d’accusation ?
Destournelles : Oui.
Le président : Dites ce que vous savez des faits énoncés.
Destournelles : Je n’ai sur Carra qu’un seul fait à articuler : c’est qu’à une séance des Jacobins, dont la date précise ne m’est pas bien présente, il proposa, étant à la tribune, d’appeler au trône de France le duc d’York, fils du roi d’Angleterre. Indigné, comme tous les membres de la Société, je joignis ma voix aux mille voix qui n’en firent qu’une seule pour foudroyer une proposition aussi révoltante. L’accusé Carra : Le principe unique de ma conduite a été le désir de voir toutes les nations libres, et principalement ma patrie. Lorsque l’Assemblée constituante décréta que la France aurait une constitution mixte, c’est-à-dire moitié monarchique et moitié républicaine, j’ai juré de la maintenir. Mais lorsque je vis les trahisons de la maison de Bourbon, j’ai cru, pour l’intérêt de la France, qu’il fallait tâcher de désunir les ennemis ; c’est donc d’après ce principe que j’ai publié: que si Louis XVI continuait à nous trahir, il fallait faire un autre choix. Par le traité de Pavie la cour de Vienne engageait le roi de Prusse à s’unir avec elle contre la France, et par celui de Pilnitz elle avait déterminé le roi d’Angleterre, comme duc de Hanovre, à entrer dans la coalition ; je craignais donc que l’influence de Georges n’engageât l’Angleterre à suivre cet exemple. C’est pourquoi je voulus, en parlant du duc d’York, donner à cette maison des espérances.
Le président : Ces espérances ne pouvaient être fondées que sur les intrigues que vous employiez pour faire réussir ce perfide système qui ne tendait qu’à consolider la tyrannie en France. D’ailleurs, avez-vous pu croire qu’un changement de dynastie pût s’opérer en France sans un grand mouvement de toute l’Europe, qui n’aurait pas manqué d’être funeste à la république ?
L’accusé Carra : Sans doute il y aurait eu un mouvement ; mais il aurait tourné à notre avantage. La maison d’Autriche a bien senti le but de ma proposition, puisqu’elle s’y est constamment opposée.
Le président : Pouviez-vous espérer que l’Espagne , qui croit avoir des droits à la couronne de France, en aurait laissé prendre paisiblement la possession au duc d’York ?
L’accusé Carra : Si maintenant l’Espagne ne peut faire dix lieues sur notre territoire, je vous demande ce qu’elle aurait pu faire si nous eussions pu nous réunir aux Anglais ?
Le président : Comment avez-vous pu vous persuader qu’un tyran, quel qu’il soit, pût faire le bonheur des Français ?
L’accusé Carra : J’étais bien loin d’avoir cette opinion ; mais, en flattant tantôt le duc d’York, tantôt le duc de Brunswick, je suis parvenu à brouiller ce dernier avec la maison d’Autriche, puisque de général qu’il était l’année dernière, il ne commande plus qu’une seule division.
Le président : Vous qui prétendez dans vos écrits avoir témoigné la plus grande horreur pour les rois, comment avez-vous pu vous livrer à une adulation si basse envers Brunswick, jusqu’à dire que s’il venait à Paris, on le verrait en bonnet rouge aux Jacobins ?
L’accusé Carra : C’était pour humilier la maison d’Autriche, et pour lui rendre suspect Brunswick, que je faisais l’éloge de ce dernier.
Destournelles : Quant à Vigée, je citerai aussi un fait qui nécessite des développements.
Vigée ne s’est offert qu’une seule fois à ma vue ; ç’a été au comité des Douze, peu de jours avant le 31 mai. Vigée, au moment où j’entrai à ce comité, tenait des propos insultants au maire de Paris. L’amitié, l’estime et le respect que j’ai pour Pache ne me permirent pas de souffrir cette arrogance de Vigée. Je l’apostrophai durement ; il me répondit sur le même ton, mais bientôt ma fermeté le réduisit au silence. Si je ne suis pas exact sur ce fait, que Vigée me contredise.
L’accusé Vigée : Voici le fait : Le maire me faisait un récit, tandis qu’on venait nous dire : Le peuple se porte à la Convention nationale. Je lui dis : Il ne s’agit pas de cela ; si vous êtes un homme vertueux, sauvez la chose publique. Il me répondit : Vous allez voir si je suis un homme vertueux, et il sortit. Destournelles : Si Vigée, en parlant au maire, a reconnu sa vertu, ce n’a pas été en ma présence. Je ne suis pas si ignorant du sens et de la valeur des termes, que j’aie pris un éloge pour un outrage, et il est certain que Vigée insultait Pache au moment où je parus au comité des Douze.
Le président : Pourriez-vous rapporter les propres paroles de Vigée au maire ?
Destournelles : Cinq mois se sont écoulés depuis la scène que je retrace ; il n’est pas possible que je me rappelle les paroles mêmes, et je craindrais de les altérer; mais j’affirme de nouveau qu’elles étaient insultantes : elles l’étaient au point que je ne pus les entendre sans éprouver un mouvement très prononcé de colère.
Le président : La réponse même que fit le maire fait voir qu’il avait été provoqué.
Destournelles : Citoyens, voici le lieu et l’instant où je dois placer le récit de l’acte de tyrannie exercé par la commission des Douze contre un magistrat du peuple, contre Hebert, substitut du procureur de la commune. Et d’abord je dois rectifier une erreur existant à ce sujet dans l’acte d’accusation : il y est dit que la commission fit arracher de nuit, de sa maison, un magistrat du peuple.
Ce fut à la maison commune, au parquet, en pleine séance et dans ses fonctions, que l’on osa signifier à Hébert son arrestation, et qu’elle fut effectuée ; je le certifie, comme ayant présidé cette séance.
Jamais rien ne me parut comparable à l’audace de cet attentat, si ce n’est la dignité et la grandeur du magistrat qui en fut l’objet. Il pouvait d’un mot exciter un mouvement populaire ; il aima mieux s’y opposer et même le prévenir ; tout ce qu’on lui connaît d’éloquence et de talents, il l’employa pour cet effet. Organe de la loi, il donna l’exemple du premier des devoirs, de l’obéissance à la loi. Il se rendit en prison, accompagné et suivi des marques d’estime et de l’expression des regrets de tous ses collègues, de tous ses concitoyens, et sans doute respecté aussi de ceux mêmes qui, en le conduisant, n’exécutait qu’avec répugnance un ordre aussi tyrannique…. Cependant l’effervescence était au comble dans le conseil-général et parmi les citoyens présents à la séance. Je partageais cette disposition patriotique, et, sans le respect que je sentis devoir à l’assemblée, à mes fonctions de président et à moi-même en cette qualité, je ne sais jusqu’où m’eût porté l’indignation révolutionnaire dont j’étais saisi ; il me fallut, pour la contenir, un effort non médiocre.
Maintenant, citoyens, il me reste à parler de ce que je sais des griefs énoncés en l’acte d’accusation, et des accusés collectivement. L’examen le plus approfondi de cet acte m’y a fait trouver les idées et l’opinion que j’ai depuis longtemps sur la plupart des accusés.
Cette opinion, je me la suis formée sur leur compte, presque dès l’ouverture de la Convention, mais surtout à dater du procès de Louis Capet. Cette opinion est résultée encore de leur conduite dans la Convention, de leurs discours, de leurs écrits, et du ton des journaux qui leur étaient dévoués. L’appel au peuple et le sursis n’ont été à mes yeux que des moyens déguisés de soustraire le tyran au supplice que méritaient ses crimes.
J’ai cru voir que plusieurs des accusés voulaient maîtriser l’assemblée, diriger à leur gré la révolution, ne point lui donner toute la latitude qu’elle doit avoir ; qu’ils n’adoptaient point l’égalité tout entière. J’ai cru voir un système formé de leur part de calomnier, d’avilir Paris et de le perdre, en soulevant contre lui tous les départements.
Voilà ce qui a motivé mon adhésion formelle et la signature que j’ai mise des premiers à la dénonciation de la commune de Paris contre le plus grand nombre de ces mêmes accusés.
Et, ce que j’ai vu avec plus d’évidence, c’est la haine manifestée par ce parti et ses adhérents contre la commune de Paris, qui n’était animée que de l’amour le plus ardent du bien public.
L’accusé Brissot : Je profite de la présence du citoyen témoin pour donner aux jurés une explication que je crois utile à ma défense. Je trouve dans l’acte d’accusation ces mots : « Carra et Brissot ont proposé Brunswick et le duc d’York pour roi des Français ; » c’est une calomnie qu’il me sera facile de détruire. En 1792, je fus dénoncé comme un agent de Brunswick ; la commune de Paris lança contre moi un mandat d’amener, qui fut converti en une simple recherche dans mes papiers. Trois magistrats vinrent chez moi ; j’aurais pu, comme représentant du peuple, leur interdire toute recherche ; cependant je leur fis voir mes papiers : il y avait quelques lettres anglaises qu’ils ne purent lire, je leur en fis lecture. Le citoyen Guermeur, l’un des magistrats commis à cette recherche , attesta donc qu’il n’avait rien trouvé de suspect dans mes papiers ; et lorsqu’on me proposa de dénoncer cette visite à l’Assemblée, je refusai de le faire, ne voulant pas réveiller les haines.
Le président : A quelle époque fit-on cette visite de vos papiers ?
L’accusé Brissot : Le 3 septembre 1792.
Le président : L’accusé vient de dire qu’il refusa de dénoncer cette visite, ne voulant pas faire revivre les haines. Eh bien ! citoyens jurés, c’est justement à cette époque que la faction poursuivait avec le plus d’acharnement la commune de Paris.
L’accusé Brissot : Si je pouvais faire remise d’un attentat commis envers un représentant du peuple, je ne pouvais faire remise d’un crime commis envers l’Assemblée législative, et à cet égard j’ai dit que, parmi les membres de la commune du 10 août, il y avait des hommes qui voulaient dissoudre l’Assemblée; au reste, j’ai pu avoir cette opinion sur les individus, mais je déclare que jamais je n’ai calomnié Paris.
Le président : Vous qui étiez membre du comité de défense générale, avez-vous du moins cherché à démentir les diffamations répandues contre Paris ?
L’accusé Brissot : J’étais uniquement occupé, dans ce comité, de la partie diplomatique, et je ne me mêlais pas des affaires intérieures.
Claude-Emmanuel Dobsent, officier municipal, est entendu ; il donne des détails sur son arrestation faite la nuit par ordre de la commission des Douze, malgré le décret qui venait de défendre les arrestations nocturnes ; il accuse Gardien d’avoir mis de la dureté dans l’interrogatoire qu’il lui a fait subir ; il met au jour la conduite tyrannique de cette commission.
Quoiqu’il ne fût accusé d’aucun fait, ce magistrat du peuple fut gardé en chartre privée pendant vingt-quatre heures, sans qu’on lui offrît de se faire apporter ce dont il pouvait avoir besoin ; le témoin, pendant cet intervalle, fit faire à ce comité plusieurs représentations tendant à obtenir de lui son élargissement, ce qui lui fut refusé ; il fut conduit à ‘Abbaye sur les dix heures du soir ; enfin il obtint sa liberté par un décret de la Convention.
Le président, au témoin : De qui était signé le mandat d’arrêt qui vous a été signifié ?
Dobsent : Je ne m’en rappelle pas, mais je l’ai conservé, et l’on peut facilement s’en instruire. L’accusé Gardien : Le citoyen témoin doit se rappeler qu’au moment où il entra dans le comité, nous étions à nous disputer avec ceux qui avaient lancé le mandat ; le citoyen me trouva de l’humeur, et c’était une suite de la discussion qui venait d’avoir lieu. Je l’interrogeai, et, me convaincant facilement que nous avions été trompés, je demandai qu’il fût mis en liberté ; la proposition n’ayant pas été adoptée, je déclarai que je ne suivrais pas l’interrogatoire ; je sortis du comité, et m’y suis pas rentré depuis.
Le témoin : Je ne m’aperçus pas dans mon interrogatoire que les membres du comité se repentissent d’avoir lancé contre moi un mandat d’arrêt ; Rabaut entra alors, et je lui dis : Vous avez commis une erreur, je crois qu’il serait prudent de me renvoyer chez moi, avec promesse de me représenter toutes, les fois que j’en serais requis. Rabaut me répondit insolemment : Mais vous croyez donc nous intimider ?
Pache, qui était présent, offrit de négocier pour moi, et l’on finit par me proposer de me renvoyer chez moi sous la garde de deux gendarmes. Je rejetai cette proposition, n’ayant pas de place pour les loger.
L’accusé Vigée : Je ne suis pas inculpé dans cette affaire, et je ne prendrais pas la parole, si Gardien n’avait pas cherché à se défendre en inculpant ses collègues. Gardien fut celui qui interrogea le citoyen Dobsent. Je me plaignis de la manière dure dont ils s’acquittèrent de ce ministère ; ils lui demandèrent quelle avait été son opinion dans sa section sur plusieurs arrêtés qu’elle avait pris. Le témoin lui répondit en homme libre, et qui ne doit compte à personne de sa manière de voir ; alors je m’approchai de Gardien, et je lui dis : Tu interroges là d’une manière indécente ! J’entrai ensuite au comité, où je demandai la liberté du citoyen Dobsent. Mon opinion ne prévalut pas, il fut seulement arrêté que le témoin pourrait se retirer chez lui sous la garde de deux gendarmes ; c’est moi qui lui fis part de cette délibération ; il me répondit : Je suis logé en vrai sans-culotte, je n’ai que deux chambres, l’une pour ma femme et pour moi, l’autre pour ma fille ; vous ne voulez pas sans doute que je loge ces gendarmes avec ma fille ?
Le témoin : Le fait est vrai.
L’accusé Gardien : J’interrogeai le citoyen Dobsent sur une série de questions qui m’avait été remise par le président de la commission des Douze.
C’est lui qui est principalement coupable de la violation de la loi dans cette affaire.
On procède à l’audition d’un autre témoin.
Jacques-René Hébert, substitut du procureur de la commune de Paris : Pour l’intelligence de ce que j’ai à dire, il faut que je remonte à l’époque de l’Assemblée législative. Il est impossible de se dissimuler qu’il a existé, dès le commencement de l’Assemblée législative, une faction protectrice du tyran : le chef de cette faction était Brissot ; cet homme qui a longtemps demeuré en Angleterre, est accusé par la voie publique pour cette puissance, le métier d’espion. Au moment où le peuple français fit des efforts pour briser ses fers, il se trouva jeté au milieu de la révolution qui s’opérait, afin de l’entraver par des mesures prématurées. Brissot, parvenu à la municipalité, fut membre du comité des recherches de la commune ; il partagea la scélératesse de ses collègues. Bailly, Lafayette et plusieurs autres grands criminels furent dénoncés à ce comité ; il garda le silence : cependant, à cette époque, il aurait pu, par des mesures vigoureuses, sauver la chose publique.
A l’époque de la journée du Champ-de-Mars, Brissot, qui l’avait provoquée, lut aux Jacobins un projet de république fédérative. Ce fut lui qui rédigea cette fameuse pétition qui servit de prétexte à la municipalité pour égorger des sans-culottes .A cette époque les patriotes furent jetés dans les cachots, et cependant Brissot ne fut point inquiété, et se promenait tranquillement dans les rues de Paris. S’il n’eût point servi les projets des scélérats, n’aurait-il pas été compris dans la proscription générale ?
Brissot, membre du corps électoral, fut une pomme de discorde jetée parmi les électeurs. On se rappelle avec quel acharnement les intrigants s’opposèrent à sa nomination, parcequ’ils le croyaient alors patriote ; mais tout à coup il se fit une réconciliation entre les patriotes et les partisans de la cour ; et ces derniers, à qui Brissot avait sans doute promis de servir les royalistes, consentirent à ce qu’il fût porté au corps législatif. La conduite qu’il tint dans cette assemblée prouve assez ce que j’avance.
Arrivé à l’Assemblée législative, Brissot se rallia avec la faction désignée par Marat sous le nom d’hommes d’Etat. Cette faction marchanda la liberté du tyran. Ils proposaient de fortes mesures contre le ci-devant roi, et ils les faisaient rapporter le lendemain afin de se vendre plus cher à la cour. Enfin le peuple se fatigua des trahisons de la cour : La même faction eut l’air de le servir, nais ce ne fut que pour entraver sa marche. Les mêmes hommes, qui affectaient de parler république quand le moment n’était pas encore venu, se montrèrent royalistes lorsque le peuple se déclara en faveur de la république.
Lorsque le peuple demanda la déchéance du tyran, Vergniaud s’éleva avec fanatisme contre cette proposition ; il prétendit, et c’était avant le 10 août, que si jamais cette mesure était adoptée, la France était perdue. Dès ce moment les patriotes de bonne foi connurent à quels hommes ils avaient affaire. La journée du 10 août, si désirée par les ennemis du peuple, arriva. Vergniaud, Guadet et Gensonné se succédèrent au fauteuil ; ils répondirent insolemment au peuple qui demandait à grands cris la déchéance du tyran, et Vergniaud promit protection à ce traître au moment même où les cadavres de nos frères baignaient dans leur sang.
Cette faction, voyant l’opinion fortement prononcée contre le ci-devant roi, désespérant de pouvoir rétablir le tyran en sa première dignité, réunit les débris du trône pour y placer une nouvelle idole.
Tout le monde se rappelle que, pendant le séjour du tyran à l’Assemblée, on fit une proclamation dans laquelle, ne pouvant dissimuler les crimes de Louis Capet, on présentait au peuple, avec adresse, l’enfant intéressant. Aussi, quand on demanda l’expulsion de la race des Bourbons, les conjurés voulaient qu’on en exceptât l’enfant du tyran.
Les grands conjurés avaient des agents secondaires qui les servirent parfaitement. Manuel et Pétion, qui jouissaient d’une popularité usurpée, paralysèrent le bras du peuple, qui, dans cette journée mémorable, eût exterminé tous les tyrans. Quand Louis Capet fut transféré au Temple, Pétion ne voulut pas que ce fût une prison ; il fut d’abord placé dans les appartements qu’occupait ci-devant son frère. Pétion prétendait qu’il était de la dignité de la nation de conserver cette famille, de l’entretenir avec profusion, de lui témoigner du respect et des égards. Des dépenses énormes ont été faites pour alimenter ces monstres. Vainement, nous autres patriotes, réclamions-nous l’égalité : Manuel et Pétion nous disaient que nous attirerions sur nous le blâme de la France.
Cette commune de Paris, qui avait renversé le trône, portait ombrage à la faction ; elle était trop clairvoyante ; il fallait donc l’abattre. Un homme fourbe autant qu’hypocrite, porté au ministère par les intrigues de la faction, et ouvertement protégé par elle, minait sourdement l’opinion publique, et secondait parfaitement les efforts des conjurés. Ne pouvant détruire la liberté d’un seul coup, ils résolurent de perdre successivement ses défenseurs. Des commissaires furent envoyés dans les départements pour lever des armées. Ces commissaires coururent les plus grands dangers. Roland, à la disposition de qui Vergniaud avait fait mettre à cet effet des fonds considérables, soudoya contre eux des assassins qui contestèrent d’abord leurs pouvoirs, et qui les représentaient au peuple comme des maratistes dont il fallait se défaire. Quand ces commissaires revinrent de leur commission, ils renforcèrent la commune de Paris de leurs talents et de leur patriotisme ; ils dénoncèrent les perfidies de Roland. C’est alors que les conjurés, craignant d’être démasqués, redoublèrent d’efforts pour perdre cette commune patriote. Roland calomniait Paris, et s’opposait à ce que la commune justifiât le peuple de cette ville. Il arrêtait à la poste tous les paquets qui portait le cachet de la municipalité. Brissot, Vergniaud, Guadet soutenaient et approuvaient ces mesures à la tribune de la Convention. Tout le monde se rappelle les intrigues qu’on employa pour perdre Robespierre. Les premiers jours de la Convention furent employés à le dénoncer, sous prétexte qu’il voulait être dictateur. Ce moyen était employé pour distraire l’attention du peuple sur la conduite des véritables conjurés.
Parmi les efforts que l’on faisait pour corrompre l’opinion publique, je dois citer un fait qui m’est personnel. J’avais été lié avec Gorsas, que j’avais cru bon patriote. Il m’envoya un jour un de ses affidés, Gonchon, que j’aimais aussi beaucoup, pour me dire, de la part de madame Roland, que son mari goûtait ma feuille, et qu’il voulait s’abonner pour six mille exemplaires. Gonchon ne m’en dit pas davantage ce jour-là ; mais il revint et me dévoila toute l’intrigue. Il me dit qu’on voulait bien souscrire pour six mille exemplaires, mais qu’il fallait que M. Roland et le bureau d’esprit public qui se tenait chez lui dirigeassent mon journal. Vous sentez quelle dut être ma réponse. Il insista et me dit qu’on n’attendait pour déjeuner. Je dis à Gonchon : On vous trompe, vous serez infailliblement la victime de ces scélérats. Gonchon me répondit : Soyez tranquille. Roland est un bon patriote, il a beaucoup de bonté pour moi ; et il me montra deux rouleaux d’or. J’engageai Gonchon, qui avait été réellement utile à la révolution par l’influence qu’il avait sur les habitants du faubourg Saint-Antoine, à ne pas se laisser entraîner et corrompre par des moyens aussi bas.
L’accueil défavorable que j’avais fait à l’envoyé de Roland me valut de grandes persécutions. Gorsas publia dans son journal les plus absurdes calomnies sur mon compte. Ce que je disais à la commune était par lui défiguré dans sa feuille. J’écrivis à Gorsas pour ne plaindre de cette conduite ; je lui rappelai son patriotisme passé. Il ne me fit pas de réponse. Dès ce moment tout commerce cessa entre nous.
La faction acquérait de jour en jour de nouvelles forces. Elle tentait tous les moyens pour sauver le tyran, ou du moins pour diminuer la rigueur de son jugement. Les persécutions redoublèrent contre les patriotes. Roland, malgré les décrets, convoquait à Paris la force départementale, tandis que Buzot, Barbaroux, Rebecqui, etc., prêchaient l’anarchie dans la Société des Marseillais, qui se tenait dans l’église des Cordeliers. Je parlai à plusieurs Marseillais blessés à la journée du 10 août. Ils me dévoilèrent les intrigues de Barbaroux, qui faisait circuler dans les départements les poisons de ses écrits. Ils m’engagèrent à dévoiler ces intrigues dans ma feuille ; je le fis, et j’opérai ainsi la réunion qui eut lieu au Carrousel, autour de l’arbre de la liberté. Ce fut dans cette réunion que les fédérés, excités par Barbaroux à massacrer les Parisiens, reconnurent leurs erreurs et jurèrent de ne pas partir de Paris que la tête du tyran ne fût tombée.
Je ne rappellerai pas les circonstances qui précédèrent le jugement de Louis Capet, les écrits multipliés que répandit Roland pour apitoyer en sa faveur, et qu’imprimaient dans leurs feuilles Gorsas et Brissot. Les pièces de ce grand procès existent, et l’on peut les consulter.
La faction, n’ayant pu sauver le tyran, voulut fédéraliser la république. La révolte des Marseillais, des Lyonnais, et la trahison des Toulonnais prouvent cette intention.
Ce qu’il y a de remarquable, c’est que les conjurés employèrent, pour perdre les patriotes, les mêmes moyens dont s’était servi Capet. Ainsi les persécutions exercées contre moi par le comité autrichien furent renouvelées par les conjurés. J’avais été averti, dès les premiers jours de la création de la commission des Douze, que je devais être sa première victime. On fit tout pour m’effrayer, afin de modérantiser mon journal ; je n’en devins que plus ardent à poursuivre la faction. Aussi mon zèle fut-il récompensé. Je reçus, en remplissant mes fonctions, un mandat d’arrêt lancé contre moi par la commission des Douze. Je me rendis à l’ordre de ce comité ; mais, avant de partir, je dus avertir mes concitoyens des dangers que courait la liberté. Arrivé à ce comité, je ne fus pas peu surpris d’entendre mon nom retentir dans tous les alentours. On eût dit que c’était un jour de fête. Les signes de joie que montrèrent, en me voyant paraître, les hommes qui devaient être mes juges, augmentèrent la terreur que je dus éprouver en voyant siéger dans cette commission Pétion et Barbaroux, qui n’en étaient pas membres.
Mon crime était d’avoir dénoncé la faction que vous jugez. Mollevault, qui m’interrogeait, voyant que je répondais avec réserve, me dit : « Ce n’est pas votre procès que nous vous faisons ; pourquoi répondre avec tant de régularité ? Vous devez avoir connaissance du complot formé pour anéantir la Convention nationale. Ce sont des renseignements qu’on vous demande sur cette conspiration. » Je lui répondis : Si vous vouliez avoir de moi des renseignements, il était inutile de me faire arrêter. Citoyens, je remercie mes persécuteurs. Leur conduite à mon égard a éclairé le peuple sur ses véritables ennemis ; elle lui a fait connaître les hommes qui voulaient tuer la liberté, et ceux qui constamment l’ont défendue. Après mon arrestation, le peuple prit une attitude fière ; les sections cherchèrent le moyen de sauver la chose publique. Enfin, la journée du 31 mai arriva ; mais cette journée pouvait tourner à l’avantage des conjurés par la tournure qu’ils lui faisaient prendre. Ce fut alors que nous prîmes des mesures à la commune pour la diriger ; car si malheureusement une seule tête fût tombée, les départements, qui, d’après les calomnies de la faction, auraient cru voir dans celte insurrection légitime le rétablissement de la royauté, auraient tourné leurs forces contre Paris. Et il faut vous dire, citoyens jurés, que parmi les accusés il y a des hommes qui ont soudoyé des scélérats pour venir demander à la commune les têtes des conjurés.
Voilà les faits qui sont à ma connaissance.
Le président, au témoin : Citoyen, dites aux jurés les membres qui étaient au comité des Douze au moment de votre arrestation.
Le témoin : Je ne remarquai que celui qui m’interrogeait, et Kervelegan qui est en fuite. La manière indécente dont il me traita m’y fit faire attention.
J’oubliais une circonstance : c’est que tous ces individus se mirent à la fenêtre pour me voir passer, et témoignèrent le plus grand contentement de voir une de leurs victimes qu’ils croyaient qu’on allait sacrifier.
L’accusé Brissot : Hébert a publié dans ses feuilles que, depuis la révolution, j’ai amassé des millions, et que c’est pour les placer que ma femme est allée en Angleterre ; c’est par de pareilles calomnies que l’on est parvenu à attirer sur moi la haine du peuple ; je déclare n’avoir pas un sou de propriété. J’ai demeuré en Angleterre pour mon instruction. En 1784 je fus mis à la Bastille, parceque Vergenne se vengeait de ceux qui, en Angleterre, avaient écrit en faveur de la liberté.
Je passe à l’époque de ma vie depuis la révolution. En 1789 je fus nommé membre de la municipalité. A cette époque, pour découvrir les complots qui se formaient contre la liberté, la commune crut devoir établir un comité de recherches ; six membres furent choisis pour le composer, je fus de ce nombre ; et pour preuve que la municipalité était satisfaite de la manière dont nous avions rempli notre mission, c’est qu’elle nous délivra un certificat honorable. L’accusé fait ici une longue et verbeuse apologie de sa conduite à cette époque de la révolution. Il cite les écrits qu’il publia en Angleterre, pour prouver son goût précoce pour la liberté, sa détention à la Bastille par ordre de Vergenne, etc… Pour justifier ses relations avec Lafayette, il dit avoir été trompé sur le compte de ce Catilina moderne par le lien qu’en avait dit Washington ; cette autorité lui paraissait irréfragable, même après les crimes du Champ-de-Mars ; car, dit-il, Lafayette me parlait toujours de république ; seulement il ne croyait pas que la nation fût mûre pour la recevoir. Il ajoute que depuis il a été désabusé. Revenant ensuite sur sa réponse au reproche d’avoir, comme membre du comité des recherches, enfoui des dénonciations graves portées à ce comité contre Bailly et Lafayette, il prétend ne pouvoir être inculpé sur ce fait, d’après un certificat honorable qu’il offre d’exhiber ; c’est en vertu de ce certificat que le comité des recherches a été acquitté de tout reproche par cette municipalité dont Bailly était le chef, et Lafayette le régulateur.
Passant à l’affaire du Champ-de-Mars, il avoue avoir rédigé la fameuse pétition dont Lafayette, avec lequel il était alors en relation intime, se servit pour égorger les patriotes et faire triompher la cour ; mais il prétend que Laclos, qui travailla avec lui, y ajouta la phrase dans laquelle on insinuait que Capet, étant censé avoir abdiqué par sa fuite, il fallait lui choisir un successeur ; dans cette phrase, dit-il, les amis de la liberté crurent voir une intrigue de Laclos, homme d’affaires de Philippe d’Orléans ; les Cordeliers en exigèrent la radiation, et la pétition que j’avais rédigée fut purement et simplement adoptée ; au reste il n’explique pas comment lui, auteur de la pétition, resta tranquille et paisible au milieu de la proscription générale de tous les amis de la liberté, qui furent pendant plusieurs mois incarcérés ou fugitifs pour le seul crime d’avoir adopté cette même pétition. Il dit avoir été cité au tribunal du sixième arrondissement ; mais cette citation à un tribunal civil n’eut aucune suite.
Il ajoute qu’il n’a dîné que deux fois avec Lafayette ; que depuis il a écrit contre lui quand il le vit d’accord avec les Lameth, et qu’il est désolé d’avoir été la dupe de ce fourbe.
De là il passe à sa conduite dans l’Assemblée législative ; il expose tout ce qu’il a fait pour détruire Montmorin, Delessart. Il continue ainsi : Si je me suis opposé à la déchéance du tyran, c’est parceque l’opinion n’était pas mûrie.
Aussi j’avoue, continue-t-il, que la commission des Vingt-et-Un attacha trop d’importance au logement du ci-devant roi après le 10 août.
Relativement à Roland, je le regarde encore comme un homme pur, mais qui peut avoir erré dans son opinion. Je ne me suis jamais mêlé de son administration. On lui reproche d’avoir voulu pervertir l’esprit public en achetant ou en influençant des journaux ; je déclare que Roland s’est abonné pour un certain nombre d’exemplaires du Patriote, qu’il n’a pas même payé.
Hébert : Au commencement de la réponse que l’accusé a faite à ma déposition, il a vanté ses talents et ses ouvrages patriotiques. Je ne lui conteste pas ses talents, je sais même qu’un conspirateur en a besoin pour capter la bienveillance du peuple. Je lui ai reproché de n’avoir pas agi comme il parlait pour la république. Celui qui parlait en faveur du républicanisme, quand les républicains n’étaient pas en force, doit être au moins suspect quand sa conduite, après l’établissement de la république, n’a pas justifié ses écrits.
Je reproche à Brissot d’avoir armé toute l’Europe contre nous au moment même où les patriotes n’étaient pas en force et manquaient d’armes. Le peuple entier a accusé Brissot de cette guerre, et il ne peut se disculper. Qu’il ne se se targue pas de nos succès en Champagne : nous les devons plutôt au hasard qu’à la force de nos armes.
Je reproche à Brissot d’avoir fait nommer à toutes les places du ministère ; Roland et Clavière sont ses créatures. Je lui reproche également la nomination de Lamarche, de cet homme qui a été chassé pour avoir fait disparaître plusieurs séries d’assignats, et certes il ne serait pas étonnant que Brissot, qui dit n’avoir jamais reçu d’argent de l’étranger, n’en ait jamais manqué avec des hommes tels que Clavière et Lamarche.
Brissot a nommé tous les agents de la diplomatie.
A l’appui de ce fait je citerai une lettre du citoyen Robert, député à la Convention nationale, dans laquelle il lui fait des reproches de ne l’avoir pas nommé à l’ambassade de Constantinople. L’homme qui a fait nommer et les ministres et les agents de la diplomatie doit être responsable de tous les crimes qu’ils ont commis. Je termine par un fait : Roland avait pris du bois d’un émigré pour son chauffage ; on regarda cet abus d’autorité comme un vol. Une députation fut nommée pour aller lui demander des explications sur sa conduite, je faisais partie de cette députation. Arrivé chez Roland, nous le trouvâmes à dîner ; nous fûmes obligés de traverser la salle à manger pour aller lui parler dans son cabinet. Nous remarquâmes, en passant, toute la députation de la Gironde autour d’une table délicatement servie, où ces messieurs machinaient sans doute ensemble quelques complots. Qu’on ne dise pas que Roland ne faisait pas de grandes dépenses pour engager les journalistes à calomnier les patriotes. Je pourrais citer une lettre de Dulaure, qui m’écrivait que Roland avait acheté son journal.
Le président : Comment l’accusé Brissot a-t-il pu faire déclarer la guerre à plusieurs puissances, quand il était instruit par Narbonne que nous n’avions aucun moyen de défense ?
L’accusé Brissot : Je vais d’abord répondre à l’interpellation du président. Je déclare n’avoir jamais été lié avec Narbonne, et plusieurs articles du Patriote prouveront que je n’étais pas même son partisan. Quand, pour la première fois, Narbonne parut à l’Assemblée, il débuta par insulter les patriotes. Ce fut moi qui pris leur défense. Voici la réponse que je fais aux reproches que l’on
m’adresse d’avoir fait déclarer la guerre à plusieurs puissances de l’Europe. Un traité fut passé le 6 juillet, à Pilnitz, avec le roi de Prusse, pour s’unir contre la France. La cour de Vienne écrivit, dans le même mois, une lettre aux puissances, pour les engager à faire cause commune avec elle contre la France. Le 7 juillet, un nouveau traité fut passé avec le roi de Prusse, pour déterminer les forces que ces deux puissances devaient fournir. L’Allemagne s’engageait à lever quatre-vingt mille hommes, la Prusse cinquante mille. Cependant l’Assemblée agit avec prudence ; elle fit d’abord sommer l’électeur de Trèves de faire retirer les émigrés de son électorat. Ce fut une pure comédie quand les électeurs écrivirent qu’on ne préparait point d’armée contre la France : car l’empereur, au mépris des traités, réunissait des troupes en grand nombre sur les frontières, et donnait en même temps ordre au général Bender de protéger les électeurs dans le cas d’une attaque. A cette même époque, l’empereur écrivit à la France des lettres insolentes. L’Assemblée, se voyant ainsi menacée, et avec elle la nation entière, crut devoir s’occuper de déclarer la guerre à l’Empire. Quant à ce que dit Hébert, que nous n’avions ni armes, ni argent, le comité des finances nous rassura sur le second de ces objets. Cambon répondit à Becquet, qui objectait les finances : Nous en avons plus qu’il nous en faut. Vous le voyez, citoyens, la guerre contre l’Allemagne a été décrétée par l’Assemblée législative, et non par moi.
Quant à la guerre contre l’Angleterre, Brissot fait la même réponse ; et sans parler des intrigues qu’on lui reproche d’avoir eues à cet égard avec Lebrun, et des discours et des écrits qu’il a publiés pour amener cette guerre, il se justifie en disant : Vous voyez que ce n’est pas moi, mais l’Assemblée législative qui l’a décrétée. Il ajoute qu’il fit ce qu’il put pour faire rapporter le décret qui accordait amitié et protection aux peuples qui voudraient reconquérir leur liberté, et cela, afin de ménager le gouvernement anglais. Cependant il ne dissimule pas que le décret qu’il lit rendre pour l’ouverture de l’Escaut, et les écrits qu’il publia pour inquiéter le commerce anglais, n’aient pu déterminer cette guerre.
Je me rappelle, dit-il ensuite, de la lettre que m’écrivit Robert. Robert s’était imaginé que je nommais aux ambassades, et il me priait de le faire nommer à celle de Constantinople. Citoyens, à cette époque Dumouriez était ministre des affaires étrangères ; je vous le demande : comment aurais-je pu avoir la moindre influence sur les nominations qu’il faisait, moi qui venais de me brouiller avec ce ministre ?
Citoyens jurés, connaissant la fermeté de Genêt
et la manière dont il s’était conduit en Russie, je dois dire que je l’ai recommandé au ministre Lebrun pour l’envoyer aux Etats-Unis ; c’est le seul homme pour lequel je me sois intéressé auprès des ministres.
L’accusé Vergniaud : Le premier fait que le témoin m’impute est d’avoir formé dans l’Assemblée législative une faction pour opprimer la liberté. Etait-ce former une faction oppressive de la liberté que de faire prêter un serment à la garde constitutionnelle du roi, et de la faire casser ensuite comme contre-révolutionnaire ? Je l’ai fait. Etait-ce former une faction oppressive de la liberté que de dévoiler les perfidies du ministre, et particulièrement celle de Delessart ? Je l’ai fait. Etait-ce former une faction oppressive de la liberté, lorsque le roi se servait des tribunaux pour faire punir les patriotes, que de dénoncer le premier ces juges prévaricateurs ? Je l’ai fait. Etait-ce former une faction oppressive de la liberté que de venir au premier coup de tocsin, dans la nuit du 9 au 10 août, présider l’Assemblée législative ? Je l’ai fait. Etait-ce former une faction oppressive de la liberté que d’attaquer Lafayette ? Je l’ai fait. Etait-ce former une faction oppressive de la liberté que d’attaquer Narbonne, comme j’avais fait de Lafayette ? Je l’ai fait. Etait-ce former une faction oppressive de la liberté que de m’élever contre les pétitionnaires désignés sous le nom des huit et des vingt mille, et de m’opposer à ce qu’on leur accordât les honneurs de la séance ? Je l’ai fait, etc…
Vergniaud continue cette énumération de faits qui prouvent la division qui existait en 1791 et le commencement de 1792, entre son parti et celui de Montmorin, Delessart, Narbonne, Lafayette : il allègue que cette conduite doit le dispenser de répondre aux reproches qui lui sont faits pour sa conduite postérieure au 10 août ; il pense qu’il ne doit pas être soupçonné d’avoir, comme on l’en accuse, varié dans les principes, pour former une coalition nouvelle sur les débris de celle que l’insurrection du peuple avait renversée. En effet, dit-il, j’ai eu le droit d’estimer Roland : les opinions sont libres, et j’ai partagé ce délit avec une partie de la France. J’atteste qu’on ne m’a vu dîner que cinq à six fois chez lui, et ceci ne prouve aucune coalition. Il se défend de même d’avoir eu des intimités avec Brissot et Gensonné. Il répond ainsi au reproche de s’être opposé obstinément à la déchéance quand on pouvait la décréter.
Le 25 juillet, un membre, ajoute-t-il, emporté par son patriotisme, demanda que le rapport sur la déchéance fût fait le lendemain. L’opinion n’était pas encore formée ; alors que fis-je? Je cherchai à temporiser, non pour écarter cette mesure que je désirais aussi, mais pour avoir le temps d’y préparer les esprits.
Le témoin a encore parlé de la réponse que j’ai faite au tyran le 10 août, et de la protection que je lui ai accordée. J’ai déjà répondu à cette inculpation, et certes il est étonnant qu’on veuille faire de cette réponse un motif d’accusation contre moi, quand l’Assemblée elle-même ne l’improuva pas. Le témoin nous a accusés d’avoir voulu dissoudre et diffamer la municipalité de Paris. Qu’on ouvre les journaux, et l’on verra si jamais j’ai fait une seule diffamation. Voilà ce que j’avais à répondre à la déposition du citoyen Hébert.
Le citoyen Hébert : Il est essentiel de rappeler à la mémoire des jurés quelques faits sur la guerre universelle déclarée par Brissot. Lorsqu’il fut question, aux Jacobins, de déclarer la guerre, Brissot voulait qu’elle fut offensive, afin de perdre plus sûrement la France. Robespierre s’y opposa fortement. Robespierre a une manière de voir qui ne le trompe jamais. Il prédit à cette époque tout ce qui nous est arrivé. Il dit que, si la guerre offensive était adoptée, toutes les puissances, et même les peuples, se ligueraient contre nous. Les Cordeliers étaient de l’avis de Robespierre. On fit tout pour empêcher que le système de Brissot prévalût ; mais la faction, qui était alors toute-puissante, l’emporta sur les patriotes.
Quant à l’accusé Vergniaud, il prétendit n’avoir communiqué avec personne, pas même avec les députés de son pays ; qu’ainsi il n’y a point eu de coalition. Je vous le demande, citoyens jurés, ceux- là sont-ils des conjurés, qui ont provoqué la déchéance quand ils savaient bien ne pouvoir pas l’obtenir, et qui s’y sont fortement opposés quand elle a eu lieu ? Ceux-là sont-ils des conspirateurs, qui disent que Roland n’a pas été un corrupteur, qui défendent ses malversations même dans ce tribunal, quoique Roland ait dépensé des sommes immenses pour répandre des libelles dans toute la république, afin de pervertir l’esprit public et de perdre les patriotes ? Ceux-là sont-ils des conspirateurs, qui, dans la Convention nationale se sont coalisés, n’ont eu qu’une seule âme pour demander l’appel au peuple, quand le peuple demandait la tête du tyran ? Ceux-là sont-ils des conspirateurs, qui ont écrit dans les départements pour discréditer les défenseurs du peuple ? Ceux-là sont-ils des conspirateurs, qui ont semé la discorde à Marseille et à Bordeaux, et ont eu l’art d’y former deux partis ? Le but de toute la conduite des accusés a toujours été la perte de la république. L’accusé Vergniaud : Le témoin n’a cité aucun fait.
L’accusé Gensonné : L’opinion qu’a de moi le témoin m’est indifférente. Elle doit être libre sur un, fonctionnaire public. J’ai pris ma part de cette liberté, je permets d’en user ainsi à mon égard.
Le témoin m’a compris au nombre des hommes qu’il accuse d’avoir formé une conspiration contré la république. Il a donné pour preuve de ma coalition l’identité de mon opinion avec celle des hommes qu’il m’associe dans la conspiration. Le fait est faux.
La seule occasion dans laquelle j’ai été d’identité d’opinion avec mes collègues, c’est sur l’appel au peuple, dans le jugement du ci-devant roi ; et cependant, parmi nous, il y en a qui ont voté pour la mort, d’autres pour la réclusion du tyran.
Lors du départ du roi pour Varennes, les Jacobins demandèrent aussi qu’on consultât le peuple pour savoir si, par cette fuite, il n’était pas censé avoir abdiqué la couronne. Ainsi, s’il se trouve de l’identité entre quelqu’un, c’est entre eux et moi.
On a parlé de la séance où Lamourette proposa son serment ; eh bien ! le seul homme qui refusa de prêter ce serment, qui regarda cette proposition comme une pasquinade, ce fut moi.
Mon opinion contre le tyran était la mort, et je la prononçai avant l’appel au peuple.
Le président : Je demande à l’accusé Gensonné si, par l’insurrection du 10 août, le tyran n’était pas condamné, et si, à l’époque où la Convention nationale lui fit son procès, il n’était pas déjà jugé ? Demander l’appel au peuple, dans cette circonstance, n’était-ce pas vouloir allumer le feu de la guerre civile dans toutes les parties de la république ? Et l’accusé ne pourra pas dissimuler que ce ne fut l’espoir de la coalition.
L’accusé Gensonné : Que l’on m’accuse de faits positifs, et je répondrai.
L’accusé Vergniaud : Je ne crois pas être traduit en jugement pour avoir demandé l’appel au peuple, ni pour aucune de mes opinions : 1° Parcequ’il faudrait déchirer la constitution que nous avons tous jurée ; 2° parcequ’il faudrait aussi faire le procès aux autres députés qui ont partagé cette opinion. On a dit qu’en demandant l’appel au peuple c’était vouloir faire naître la guerre civile. Je réponds que je n’aurais dû craindre que cette opinion allumât une guerre civile qu’autant que les royalistes formeraient la majorité des assemblées primaires. Je n’ai pas dû croire, sans outrager le peuple, que les royalistes fussent en assez grand nombre pour influencer ses délibérations. Certes, s’il est une époque qui dût intéresser le peuple français, c’est celle où il devait prononcer sur le dernier des rois. Le président : Il est vrai que l’accusé Vergniaud n’est pas traduit en jugement pour ses opinions politiques, mais il sera nécessaire de rappeler souvent aux accusés les opinions qu’ils ont émises à la Convention nationale, afin de prouver la coalition qui a existé entre eux pour perdre la république.
Je prie le citoyen Chaumette, de donner aux jurés des éclaircissements sur les commissaires envoyés dans les départements.
Chaumette : Au mois de septembre 1792, nommé par le conseil exécutif pour aller dans les départements presser la levée des bataillons pour s’opposer aux succès de nos ennemis, qui s’étaient déjà rendus maîtres de Verdun, j’allai à Caen avec Momoro ; il y avait dans notre même voiture un nommé Pommier, qui paraissait avoir une mission pour aller dans les départements faire l’éloge de Brissot, Vergniaud, enfin de toute la faction. Il s’acquitta parfaitement de sa commission, et pendant toute la route il représenta ces hommes comme des dieux. S’étant aperçu que Momoro et moi ne partagions pas son opinion, il se répandit contre nous en invectives. Nous fûmes obligés, pour l’empêcher de venir aux voies de fait, de le tenir en échec avec un pistolet. Arrivés à Caen, nous le perdîmes de vue ; mais nous rencontrâmes dans l’auberge où nous descendîmes un autre personnage qui devait être aussi fort intéressant pour les accusés. Il distribuait quantité de papiers de M. Roland, et des exemplaires du journal de Brissot ; il nous dit que Brissot était le seul homme capable de gouverner. Vous savez, citoyens jurés, que ces mêmes hommes, qui sans cesse accusaient les meilleurs patriotes d’aspirer à la dictature, étaient eux-mêmes possédés du désir de régner. Momoro attestera ce fait, et vous assurera que, dans tous les lieux où nous avons passé, nous avons trouvé des émissaires de Roland qui sans cesse ont entravé nos opérations.
Après la journée du 31 mai, lorsque Bordeaux et Caen se mirent en insurrection contre la Convention nationale, ce même Pommier fut envoyé par la faction auprès des députés réfugiés à Caen, et ceux-ci l’expédièrent pour Bordeaux, où il eut l’audace de lire le manifeste du traître Wimpfen. J’ai dénoncé le club de Marseille dont les membres ont crié : vive le roi ! vive Roland ! et dans lequel siégeaient les conjurés. Je m’y étais introduit sans me faire connaître, et j’ai connu tous leurs projets. Si le tribunal désire avoir des éclaircissements plus détaillés sur les opérations de ce club, il peut appeler le commissaire de police de la section de Marat ; il doit avoir connaissance d’un commencement de procédure qui fera connaître les intentions de ceux qui en ont été les fondateurs.
L’accusé Boilleau : Le citoyen Hébert a articulé beaucoup de faits contre la commission des Douze. Je le prie de m’envisager ; je suis absolument étranger aux faits qu’il a dénoncés.
Hébert : Les accusés prétendent n’avoir pris aucune part à la persécution qu’on a fait éprouver à la commune patriote du 10 août. Cependant, à peine avait-elle commencé ses travaux, qu’on rallia tous les hommes de l’ancienne municipalité qui partagèrent les crimes de Lafayette, pour former une commune provisoire. Par conséquent on avait dessein d’anéantir la municipalité trop clairvoyante du 10 août.
L’accusé Brissot : Je déclare n’avoir participé en rien à la nomination des commissaires envoyés dans les départements par l’Assemblée nationale et par le pouvoir exécutif.
Le témoin a parlé d’un nommé Pommier ; cet individu a publié pendant l’existence de la monarchie un ouvrage intitulé : les Crimes des Rois ; cet ouvrage m’a donné la plus grande idée de son républicanisme, nais ce n’est pas moi qui l’ai fait nommer ; je le répète, je ne le connaissais pas. Citoyen, il fut plusieurs fois question d’une réunion entre les patriotes. J’eus à cet effet deux rendez-vous avec Danton ; Robespierre avait été invité à s’y rendre, il n’y vint pas. Nous entrâmes dans une explication de nos principes. Danton me dit : Nous n’avons qu’une crainte sur vous, c’est que vous ne vouliez le fédéralisme. Je n’eus point de peine à lui démontrer combien cette crainte était peu fondée, et nous nous retirâmes satisfaits l’un de l’autre.
Le citoyen Hébert : Je fus chez Pétion le lendemain du 10 août, avec une députation de la commune de Paris ; Brissot, qui s’y trouvait, s’avança au-devant de la députation et lui dit : « Quelle est donc la fureur du peuple ? Est-ce que les massacres ne finiront pas? » J’ai cru devoir faire connaître ce fait aux citoyens jurés.
L’accusé Brissot : J’ai vu aujourd’hui, pour la première fois, le citoyen Hébert ; je nie le fait qu’il vient d’annoncer ; je n’ai jamais blâmé la journée du 10 août ; au contraire, tout ce qui est sorti de ma plume, et ce qui est relatif à cette glorieuse époque de notre révolution, a fait l’éloge de cette journée et du courage des citoyens qui y ont combattu. Si le témoin avait parlé des massacres du 2 septembre, il aurait eu raison.
Le témoin persiste dans sa déclaration, et cite les circonstances du fait.
– L’accusé garde le silence. – L’audience est remise au lendemain.