Procès de Georges Jacques Danton

Un courtisan disait que les patriotes étaient perdus. Que fait Danton ? Tout pour prouver son attachement à la Révolution.
On se demande quelle est l’utilité de l’arrivée de Danton à la Législature ?
Et je réponds qu’elle est importante au salut public, et que plusieurs de mes actions le prouvent. J’ai droit d’opposer mes services lorsqu’ils sont contestés, lorsque je me demande ce que j’ai fait pour la Révolution.
Pendant mon ministère, il s’agit d’envoyer un ambassadeur à Londres pour resserrer l’alliance des deux peuples. Noël, journaliste contre-révolutionnaire, est proposé par Lebrun, et je ne m’y oppose pas. À ce reproche je réponds que je n’étais pas ministre des affaires étrangères. On m’a présenté les expéditions : je n’étais pas le despote du conseil. Roland protégeait Noël ; l’ex-marquis Chauvelin disait que Noël était un trembleur et qu’ils se balanceraient l’un l’autre avec Merger, jeune homme de dix-huit ans, qui était mon parent.
J’ai présenté à la Convention nationale Fabre comme un homme adroit, j’ai annoncé Fabre comme l’auteur du Philinte et réunissant des talents. J’ai dit qu’un prince du sang, comme d’Orléans, placé au milieu des représentants du peuple, leur donnerait plus d’importance aux yeux de l’Europe.
Le fait est faux : il n’a d’importance que celle qu’on a voulu lui donner. Je vais rétablir ce fait dans son intégrité. Robespierre disait : Demandez à Danton pourquoi il a fait nommer d’Orléans : il serait plaisant de le voir figurer dans la Convention comme suppléant.
Un juré observe que d’Orléans était désigné comme devant être nommé le vingt-quatrième suppléant, et qu’il le fut effectivement dans cet ordre de rang.
Danton poursuit :
On m’a déposé cinquante millions, je l’avoue ; j’offre d’en rendre un fidèle compte : c’était pour donner de l’impulsion à la Révolution.
Le témoin Cambon déclare avoir connaissance qu’il a été donné 400, 000 liv. à Danton pour dépenses secrètes et autres, et qu’il a remis 130, 000 liv. en numéraire.

Réponse. — J’ai dépensé, à bureau ouvert, 200, 000 liv. Ces fonds ont été les leviers avec lesquels j’ai électrisé les départements. J’ai donné 6, 000 liv. à Billaud-Varennes, et m’en suis rapporté à lui.
J’ai laissé Fabre à la disponibilité de toutes les sommes dont un secrétaire peut avoir besoin pour déployer toute son âme ; et en cela je n’ai rien fait que de licite.
On m’accuse d’avoir donné des ordres pour sauver Duport à la faveur d’une émeute concertée à Melun, par mes émissaires, pour fouiller une voiture d’armes.
Je réponds que le fait est de toute fausseté, et que j’ai donné les ordres les plus précis pour arrêter Duport, et j’invoque à cet égard, Panis et Duplain.
Ce fait pourrait regarder Marat plutôt que moi, puisqu’il a produit une pièce ayant pour objet de sauver Duport, qui a voulu m’assassiner avec Lameth : le jugement criminel des relations existe ; mais je n’ai pas voulu suivre cette affaire, parce que je n’avais pas la preuve acquise de l’assassinat prémédité contre moi.
Marat avait une acrimonie de caractère qui, quelquefois, le rendait sourd à mes observations, il ne voulut pas m’écouter sur l’opinion que je lui donnais de ces deux individus : Duport et Lameth.
On m’accuse encore : d’être d’intelligence avec Guadet, Brissot, Barbaroux et toute la faction proscrite. Je réponds que le fait est bien contradictoire avec l’animosité que me témoignaient ces individus ; car Barbaroux demandait la tête de Danton, de Robespierre et de Marat.
Sur les faits relatifs à mes prétendues intelligences avec Dumouriez, je réponds ne l’avoir vu qu’une seule fois, au sujet d’un particulier avec lequel il était brouillé, et de 17,000,000 dont je lui demandais compte.
Il est vrai que Dumouriez essaya de me ranger de son parti, qu’il chercha à flatter mon ambition en me proposant le ministère, mais je me déclarais ne vouloir occuper de pareilles places, qu’au bruit du canon.
On me reproche encore d’avoir eu des entretiens particuliers avec Dumouriez, de lui avoir juré une amitié éternelle, et ce au moment de ses trahisons. À ces faits ma réponse est facile. Dumouriez avait la vanité de se faire passer pour général ; lors de sa victoire remportée à Sainte-Menehould, je n’étais pas d’avis qu’il repassât la Marne, et c’est à ce sujet que je lui envoyais Fabre en ambassade, avec recommandation expresse de caresser l’amour-propre de cet orgueilleux. Je dis donc à Fabre de persuader à Dumouriez qu’il serait généralissime, et à Kellermann qu’il serait nommé maréchal de France.
On me parle aussi de Westermann, mais je n’ai rien eu de commun avec lui ; je sais qu’à la journée du 10 août, Westermann sortit des Tuileries, tout couvert du sang des royalistes, et moi je disais qu’avec 17,000 hommes, disposés comme j’en aurais donné le plan, on aurait pu sauver la patrie.

Danton. — Les jurés doivent se souvenir de cette séance des Jacobins, où
Westermann fut embrassé si chaudement par les patriotes.

Un juré. — Pourriez-vous dire la raison pour laquelle Dumouriez ne poursuivit pas les Prussiens, lors de leur retraite.

Réponse. — Je ne me mêlais de la guerre que sous des rapports politiques ; les opérations militaires m’étaient totalement étrangères. Au surplus, j’avais chargé Billaud-Varennes de surveiller Dumouriez ; c’est lui qu’il faut interroger sur cette matière. Il doit un compte particulier des observations dont il était chargé.

Le juré. — Comment se fait-il que Billaud-Varennes n’ait pas pénétré les projets de Dumouriez, qu’il n’ait pas pressenti ses trahisons et ne les ait pas dévoilées ?

Réponse. — Lorsque l’événement a prononcé, il est bien facile de juger ; il n’en est pas de même tant que le voile de l’avenir existe ; mais d’ailleurs, Billaud-Varennes a fait à la Convention son rapport sur Dumouriez et ses agents.
Billaud m’a paru fort embarrassé sur le compte de ce Dumouriez. Il n’avait pas une opinion bien déterminée sur ce fourbe adroit qui avait l’assentiment de tous les représentants : « Dumouriez, me disait Billaud, nous sert-il fidèlement, ou est-ce un traître ? Je n’ose le décider. »
Quant à moi, dit Danton, cet homme m’était suspect à certains égards ; aussi me suis-je fait un devoir de le dénoncer.
Danton parlait depuis longtemps avec cette véhémence, cette énergie qu’il a tant de fois employée dans les assemblées. En parcourant la série des accusations qui lui étaient personnelles, il avait peine à se défendre de certains mouvements de fureur qui l’animaient ; sa voix altérée indiquait assez qu’il avait besoin de repos. Cette position pénible fut sentie de tous les juges, qui l’invitèrent à suspendre ses moyens de justification, pour les reprendre avec plus de calme et de tranquillité.
Danton se rendit à l’invitation et se tut.
Suit l’interrogatoire de quelques-uns des autres accusés ; ceux-ci se récriant, l’accusateur public leur dit :
Il est temps de faire cesser cette lutte tout à la fois scandaleuse et pour le tribunal et pour tous ceux qui vous entendent ; je vais écrire à la Convention pour connaître son vœu, il sera bien exactement suivi.
Dans la séance de la Convention du 15 germinal, Saint-Just, au nom du Comité de salut public et de sûreté générale, monte à la tribune et dit : L’accusateur public du tribunal révolutionnaire a mandé que la révolte des coupables avait fait suspendre les débats de la justice jusqu’à ce que la Convention ait pris des mesures. Vous avez échappé au danger le plus grand qui jamais ait menacé la liberté ; maintenant tous les complices sont découverts, et la révolte des criminels aux pieds de la justice même, intimidés par la loi, explique le secret de leur conscience ; leur désespoir, leur fureur annonce que la bonhomie qu’ils faisaient paraître, est le piège le plus hypocrite qui ait été tendu à la Révolution.
Quel innocent s’est jamais révolté devant la loi ? Il ne faut pas d’autres preuves de leurs attentats que leur audace. Quoi ! ceux que nous avons accusés d’être les complices de Dumouriez et d’Orléans, ceux qui n’ont fait une révolution qu’en faveur d’une dynastie nouvelle ; ceux-là qui ont conspiré pour le malheur et l’esclavage du peuple, mettent le comble à leur infamie.
S’il est ici des hommes véritablement amis de la liberté, si l’énergie qui convient à des hommes qui ont entrepris d’affranchir leur pays, est dans leur cœur, vous verrez qu’il n’y a plus de conspirateurs cachés à punir, mais des conspirateurs à front découvert, qui comptant sur l’aristocratie avec laquelle ils ont marché depuis plusieurs années, appellent sur le peuple la vengeance du crime.
Non, la liberté ne reculera pas devant ses ennemis : leur coalition est découverte. Dillon, qui ordonne à son armée de marcher sur Paris, a déclaré que la femme de Desmoulins avait touché de l’argent pour exciter un mouvement, pour assassiner les patriotes et le tribunal révolutionnaire. Nous vous remercions de nous avoir placés au poste de l’honneur ; comme vous, nous couvrirons la patrie de nos corps.
Mourir n’est rien pourvu que la Révolution triomphe ; voilà le jour de gloire, voilà le jour où le Sénat romain lutta contre Catilina, voilà le jour de consolider pour jamais la liberté publique. Vos comités vous répondent d’une surveillance héroïque. Qui peut vous refuser sa vénération dans ce moment terrible, où vous combattez pour la dernière fois contre la faction qui fut indulgente pour vos ennemis, et qui aujourd’hui retrouve sa fureur pour combattre la liberté ?
Vos comités estiment peu la vie, ils font cas de l’honneur. Peuple, tu triompheras, mais puisse cette expérience te faire aimer la Révolution par les périls auxquels elle expose tes amis.
Il était sans exemple que la justice eût été insultée ; et si elle le fut, ce n’a jamais été que par des émigrés insensés, prophétisant la tyrannie. Eh bien, les nouveaux conspirateurs ont récusé la conscience publique. Que faut-il de plus pour achever de nous convaincre de leurs attentats ? Les malheureux, ils avouent leurs crimes en résistant aux lois. Il n’y a que les criminels que l’équité terrible épouvante. Combien étaient-ils dangereux tous ceux qui sous des formes simples cachent leurs complots et leur audace. En ce moment on conspire dans les prisons en leur faveur ; en ce moment l’aristocratie se remue : la lettre qu’on va vous lire vous démontrera vos dangers.
Est-ce par privilège que les accusés se montrent insolents ? Qu’on rappelle donc le tyran, Custine et Brissot du tombeau, car ils n’ont pas joui du privilège épouvantable d’insulter leurs juges. Dans le péril de la patrie, dans le degré de majesté où vous a placés le peuple, marquez la distance qui vous sépare des coupables. C’est dans ces vues que le comité vous propose le décret suivant :
La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de ses comités de salut public et de sûreté générale, décrète que le tribunal révolutionnaire continuera l’instruction relative à la conjuration Lacroix, Danton et autres, que le président emploiera tous les moyens que la loi lui donne pour faire respecter son autorité et celle du tribunal révolutionnaire, et pour réprimer toute tentative de la part des accusés pour troubler la tranquillité publique, et entraver la marche de la justice :
Décrète que tout prévenu de conspiration, qui résistera ou qui insultera la justice nationale, sera mis hors des débats sur-le-champ.

L’accusateur public. — Danton, vous êtes accusé d’avoir blâmé Henriot dans la journée du 31 mai ; de l’avoir accusé de vouloir vous assassiner et d’avoir demandé la tête de ce patriote qui servait si bien la liberté ; et en cela vous étiez d’accord avec Hérault et Lacroix ; vous lui faisiez un crime du mouvement qu’il avait fait pour échapper à un acte d’oppression de votre part ; comme vous présagiez la perte de Paris.

Danton. — C’est une monstrueuse calomnie dirigée contre moi ; je ne fus point l’ennemi de la révolution du 31 mai, ni de pensées, ni d’actions, et je combattis fortement les opinions d’Isnard ; je m’élevai fortement contre les présages ; je dis : y a-t-il cinquante membres comme nous, cela suffirait pour exterminer les conspirateurs.
L’accusateur public. — N’ayant pu consommer votre projet, vous dissimulâtes votre fureur, vous regardâtes Henriot, et lui dites d’un ton hypocrite : n’aie pas peur, va toujours ton train.

Danton. — Bien longtemps avant l’insurrection, elle avait été prévue par moi, et nous ne nous sommes présentés devant la force armée que pour constater que la Convention n’était pas esclave. Je somme de nouveau les témoins qui pourraient m’accuser, comme j’invoque l’audition de ceux propres à m’absoudre… Je n’ai point demandé l’arrestation d’Henriot, et je fus un de ses plus fermes appuis.
À l’ouverture de la troisième séance, Danton et Lacroix ont renouvelé leurs indécences, et ont demandé, en termes peu respectueux, l’audition de leurs témoins : on voyait que leur but était de soulever l’auditoire, et d’exciter quelque mouvement propre à les sauver.
L’accusateur public, pour arrêter les suites de ces sorties scandaleuses, a invité le greffier à faire lecture du décret tout récemment rendu par l’Assemblée nationale, qui mettait hors des débats tout accusé qui ne saurait pas respecter le tribunal ; il a déclaré bien formellement aux accusés Lacroix et Danton, qu’il avait une foule de témoins à produire contre eux, et qui tous tendaient à les confondre ; mais qu’en se conformant aux ordres de la Convention, il s’abstiendrait de faire entendre tous ces témoins, et qu’eux accusés ne devaient point compter de faire entendre les leurs ; qu’ils ne seraient jugés que sur des preuves écrites, et n’avaient à se défendre que contre ce genre de preuves.
Il a également rendu compte des tentatives faites par Dillon, dans les prisons, pour soulever les détenus contre toutes les autorités constituées, et de sommes répandues dans le public pour sauver les accusés. Les débats ont ensuite été repris.
Après plusieurs interrogatoires adressés aux frères Frey, Danton et Lacroix demandaient à continuer leur défense, lorsque l’accusateur public, conformément au décret qui veut que le jury soit interrogé, s’il est suffisamment éclairé, quand une affaire a duré plus de trois jours, a invité les jurés à faire leur déclaration à cet égard.
Ils ont demandé à se retirer dans leurs chambres pour délibérer.
Alors les accusés et principalement Lacroix et Danton ont crié à l’injustice et à la tyrannie : nous allons être jugés sans être entendus, ont-ils dit. Point de délibération, ont-ils ajouté, nous avons assez vécu pour nous endormir dans le sein de la gloire ; que l’on nous conduise à l’échafaud.
Ces sorties indécentes ont déterminé le tribunal à faire retirer les accusés ; le jury de retour s’est déclaré suffisamment instruit, les questions ont été posées, et, d’après la question unanime du jury il est intervenu le jugement suivant :

« D’après la déclaration du jury portant : « Qu’il a existé une conspiration tendant à rétablir la monarchie, à détruire la représentation nationale et le gouvernement républicain ; « Que Danton est convaincu d’avoir trempé dans cette conspiration. « Le tribunal, faisant droit sur le réquisitoire de l’accusateur public, condamne le dit Danton à la peine de mort, conformément à la loi du 23 ventôse dernier ; déclare les biens dudit condamné acquis à la République, conformément à l’article 2 du titre 2 de la loi du 10 mars 1793. « Ordonne qu’à la diligence de l’accusateur public, le présent jugement sera mis à exécution dans les 24 heures, sur la place de la Révolution, à Paris ; imprimé et affiché dans toute la République. »