Procès de Georges Jacques Danton

Bulletin du tribunal révolutionnaire Audience du 13 germinal, an II de la République française (2 avril 1794)

 

AFFAIRE CHABOT ET COMPLICES

Interrogé sur son nom, surnom, âge, qualité et demeure, Danton a répondu se nommer Georges-Jacques Danton, âgé de 34 ans, natif d’Arcis sur-Aube, avocat, député à la Convention, domicilié à Paris, rue des Cordeliers. À la demande de son domicile, Danton a d’abord répondu : bientôt le néant, et mon nom au Panthéon.

Le Président. — Accusés, soyez attentif à ce que vous allez entendre.
Le greffier lit le rapport d’Amar, rapport qui n’est que la répétition de celui qu’avait lu le 31 mars, devant la Convention, Saint-Just, au nom du comité du Salut public.

Demande. — Danton, la Convention nationale vous accuse d’avoir favorisé
Dumouriez, de ne l’avoir pas fait connaître tel qu’il était, d’avoir partagé ses projets liberticides, tels que de faire marcher une armée sur Paris, pour détruire le gouvernement républicain et rétablir la royauté.

Réponse. — Ma voix qui, tant de fois, s’est fait entendre pour la cause du peuple, pour appuyer et défendre ses intérêts, n’aura pas de peine à repousser la calomnie.
Les lâches qui me calomnient oseraient-ils m’attaquer en face, qu’ils se montrent, et je les couvrirais eux-mêmes de l’ignominie, de l’opprobre qui les caractérise ? Je l’ai dit et je le répète : mon domicile est bientôt, dans le néant, et mon nom au Panthéon !… Ma tête est là, elle répond de tout ! La vie m’est à charge, il me tarde d’en être délivré !…

Le Président à l’accusé. — Danton, l’audace est le propre du crime, et la modération est celui de l’innocence. Sans doute, la défense est de droit légitime, mais c’est une défense qui sait se renfermer dans les bornes de la décence et de la modération, qui sait tout respecter, même jusqu’à ses accusateurs. Vous êtes traduit ici par la première des autorités ; vous devez toute obéissance à ses décrets, et ne vous occuper que de vous justifier des différents chefs d’accusation dirigés contre vous ; je vous invite à vous en acquitter avec précision, et surtout à vous circonscrire dans les faits.

Réponse. — L’audace individuelle est sans doute réprimable, et jamais elle ne put m’être reprochée ; mais l’audace nationale dont j’ai tant de fois donné l’exemple, dont j’ai servi la chose publique ; ce genre d’audace est permis, et il est même nécessaire en révolution, et c’est de cette audace que je m’honore. Lorsque je me vois si grièvement, si injustement inculpé, suis-je le maître de commander au sentiment d’indignation qui me soulève contre mes détracteurs. Est-ce d’un révolutionnaire comme moi, aussi fortement prononcé, qu’il faut attendre une réponse froide ? Les hommes de ma trempe sont impayables, c’est sur leurs fronts qu’est imprimé en caractères ineffaçables le sceau de la liberté, le génie républicain ; et c’est moi que l’on accuse d’avoir rampé aux pieds de vils despotes, d’avoir toujours été contraire au parti de la liberté, d’avoir conspiré avec Mirabeau et Dumouriez ! Et c’est moi que l’on somme de répondre à la justice inévitable, inflexible !… Et toi, Saint-Just, tu répondras à la postérité de la diffamation lancée contre le meilleur ami du peuple, contre son plus ardent défenseur !… En parcourant cette liste d’horreur, je sens toute mon existence frémir.
Danton allait continuer sur le même ton, lorsque le président lui observe de nouveau qu’il manque tout à la fois à la représentation nationale, au tribunal et au peuple souverain, qui a le droit incontestable de lui demander compte de ses actions :
Marat fut accusé comme vous. Il sentit la nécessité de se justifier, remplit ce devoir en bon citoyen, établit son innocence en termes respectueux, et n’en fut que plus aimé du peuple, dont il n’avait cessé de stipuler les intérêts. Marat ne s’indigna pas contre ses calomniateurs ; à des faits, il n’opposa point des probabilités, des vraisemblances, il répondit catégoriquement à l’accusation portée contre lui, s’appliqua à en démontrer la fausseté et y parvint. Je ne puis vous proposer de meilleur modèle, il est de votre intérêt de vous y conformer.

Réponse. — Je vais donc descendre à ma justification, je vais suivre le plan de défense adopté par Saint-Just. Moi, vendu à Mirabeau, à d’Orléans, à Dumouriez ! Moi, le partisan des royalistes et de la royauté. A-t-on donc oublié que j’ai été nommé administrateur contradictoirement avec tous les contre révolutionnaires qui m’exécraient ? Des intelligences de ma part avec Mirabeau ! Mais tout le monde sait que j’ai combattu Mirabeau, que j’ai contrarié tous ses projets, toutes les fois que je les ai crus funestes à la liberté. Me taisais-je sur le compte de Mirabeau lorsque je défendais Marat attaqué par cet homme altier ? Ne faisais-je pas plus qu’on avait droit d’attendre d’un citoyen ordinaire ? Ne me suis-je pas montré lorsque l’on voulait soustraire le tyran en le traînant à Saint-Cloud ?
Danton continue :
N’ai-je point fait afficher au district des Cordeliers la nécessité de s’insurger ? J’ai toute la plénitude de ma tête lorsque je provoque mes accusateurs, lorsque je demande à me mesurer avec eux… Qu’on me les produise, et je les replonge dans le néant, dont ils n’auraient jamais dû sortir !… Vils imposteurs, paraissez, et je vais vous arracher le masque qui vous dérobe à la vindicte publique !

Le Président. — Danton, ce n’est point par des sorties indécentes contre vos accusateurs que vous parviendrez à convaincre le jury de votre innocence. Parlez-lui un langage qu’il puisse entendre ; mais n’oubliez pas que ceux qui vous accusent jouissent de l’estime publique, et n’ont rien fait qui puisse leur enlever ce témoignage sérieux.

Réponse. — Un accusé comme moi, qui connaît les hommes et les choses, répond devant le jury, mais ne lui parle pas ; je me défends et je ne calomnie pas.
Jamais l’ambition ni la cupidité n’eurent de puissance sur moi ; jamais ces passions ne me firent compromettre la chose publique : tout entier à ma patrie, je lui ai fait le généreux sacrifice de mon existence.
C’est dans cet esprit que j’ai combattu l’infâme Pastoret, Lafayette, Bailly et tous les conspirateurs qui voulaient s’introduire dans les postes les plus importants, pour mieux et plus facilement assassiner la liberté. Il faut que je parle de trois coquins qui ont perdu Robespierre. J’ai des choses essentielles à révéler ; je demande a être entendu paisiblement, le salut de la patrie en fait une loi.

Le Président. — Le devoir d’un accusé, son intérêt personnel veulent qu’il s’explique d’une manière claire et précise sur les faits à lui imputés ; qu’il établisse lumineusement sa justification sur chaque reproche à lui fait, et ce n’est que lorsqu’il a porté la conviction dans l’âme de ses juges, qu’il devient digne de quelque foi, et peut se permettre des dénonciations contre des hommes investis de la confiance publique ; je vous invite donc à vous renfermer dans votre défense et à n’y rien joindre d’étranger.
C’est la Convention tout entière qui vous accuse, je ne crois pas qu’il entre dans votre plan d’en faire suspecter quelques-uns ; car en admettant le bien fondé de ces soupçons envers quelques individus, l’accusation portée contre vous en nombre collectif n’en serait nullement affaiblie.

Réponse. — Je reviens à ma défense. Il est de notoriété publique que j’ai été nommé à la Convention en très petite minorité par les bons citoyens, et que j’étais odieux aux mauvais.
Lorsque Mirabeau voulut s’en aller à Marseille, je pressentis ses desseins perfides, je les dévoilai et le forçai de demeurer au fauteuil, et c’est ainsi qu’il était parvenu à me saisir, à m’ouvrir la bouche ou à me la fermer ! C’est une chose bien étrange que l’aveuglement de la Convention nationale, jusqu’à ce jour sur mon compte, c’est une chose vraiment miraculeuse que son illumination subite !

Le Président. — L’ironie à laquelle vous avez recours ne détruit pas le reproche à vous fait de vous être couvert en public du masque de patriotisme pour tromper vos collègues et favoriser secrètement la royauté. Rien de plus ordinaire que la plaisanterie, les jeux de mots aux accusés qui se sentent pressés et accablés de leurs propres faits sans pouvoir les détruire.

Réponse. — Je me souviens effectivement d’avoir provoqué le rétablissement de la royauté, la résurrection de toute la puissance monarchique, d’avoir protégé la fuite du tyran, en m’opposant de toutes mes forces à son voyage de Saint-Cloud, et faisant hérisser de piques et de baïonnettes son passage, en enchaînant en quelque sorte ses coursiers fougueux ; si c’est là se déclarer le partisan de la royauté, s’en montrer l’ami, si à ces traits on peut reconnaître, l’homme favorisant la tyrannie, dans cette hypothèse, j’avoue être coupable de ces crimes. J’ai dit à un patriote rigide, dans un repas, qu’il compromettait la bonne cause en s’écartant du chemin où marchaient Barnave et Lameth, qui abandonnaient le parti populaire. Je soutiens le fait de toute fausseté, et je défie à qui que ce soit de me le prouver. À l’égard de mes motions relatives au Champ-de-Mars, j’offre de prouver que la pétition à laquelle j’ai concouru, ne contenait que des intentions pures, que, comme l’un des auteurs de cette pétition, je devais être assassiné comme les autres, et que des meurtriers furent envoyés chez moi pour m’immoler à la rage des contre-révolutionnaires. Étais-je donc un objet de reconnaissance pour la tyrannie, lorsque les agents de mes cruels persécuteurs, n’ayant pu m’assassiner dans ma demeure d’Arcis-sur-Aube, cherchaient à me porter le coup le plus sensible pour un homme d’honneur, en obtenant contre moi un décret de prise de corps, et essayant de le mettre à exécution dans le corps électoral.

Le Président. — Ne vous êtes-vous pas émigré au 17 juillet 89 ? N’êtes-vous pas passé en Angleterre ?

Réponse. — Mes beaux-frères allaient en ce pays pour affaire de commerce, et je profitai de l’occasion ; peut-on m’en faire un crime ?
Le despotisme était encore dans toute sa prépondérance ; et alors il n’était encore permis que de soupirer en secret pour le règne de la liberté. Je m’exilai donc, je me bannis, et je jurai de ne rentrer en France que quand la liberté y serait admise.

Le Président. — Marat, dont vous prétendez avoir été le défenseur, le protecteur, ne se conduisait pas ainsi, lorsqu’il s’agissait de poser les fondements de la liberté ; lorsqu’elle était à son berceau et environnée du plus grand danger, il n’hésitait pas à le partager.

Réponse. — Et moi, je soutiens que Marat est passé deux fois en Angleterre, et que Ducos et Fonfrède lui doivent leur salut.
Dans le temps où la puissance royale était encore la plus redoutable, je proposai la loi de Valérius Publicola, qui permettait de tuer un homme sur la responsabilité de sa tête. J’ai dénoncé Louvet ; j’ai défendu les sociétés populaires au péril de ma vie, et même dans un moment où les patriotes étaient en très petit nombre.
L’ex-ministre Lebrun étant au fauteuil, a été pour moi démasqué ; appelé contre lui, j’ai démontré sa culpabilité avec Brissot.
On m’accuse de m’être retiré à Arcis-sur-Aube, au moment où la journée du 10 août était prévue, où le combat des hommes libres devait s’engager avec les esclaves.
À cette inculpation, je réponds avoir déclaré à cette époque que le peuple français serait victorieux ou que je serai mort ; je demande à produire pour témoin de ce fait le citoyen Payen, il me faut, ai-je ajouté, les lauriers ou la mort.
Où sont donc tous ces hommes qui ont eu besoin de presser Danton pour l’engager à se montrer dans cette journée ? Où sont donc tous ces êtres privilégiés dont il a emprunté l’énergie ?
Depuis deux jours, le tribunal connaît Danton ; demain, il espère s’endormir dans le sein de la gloire, jamais il n’a demandé grâce, et on le verra voler à l’échafaud avec la sérénité ordinaire au calme de la conscience.
Pétion, sortant de la commune, vint aux Cordeliers, il nous dit que le tocsin devait sonner à minuit, et que le lendemain devait être le tombeau de la tyrannie ; il nous dit que l’attaque des royalistes était concertée pour la nuit mais qu’il avait arrangé les choses de manière que tout se ferait en plein jour et serait terminé à midi, et que la victoire était assurée pour tous les patriotes.
Quant à moi, dit Danton, je n’ai quitté ma section qu’après avoir recommandé de m’avertir, s’il arrivait quelque chose de nouveau.
Je suis resté pendant douze heures de suite à ma section, et y suis retourné le lendemain, à 9 heures. Voilà le repos honteux auquel je me livrai, suivant le rapporteur. À la municipalité on m’a entendu, demander la mort de Mandat. Mais suivons Saint-Just dans ses accusations. Favre, parlementant avec la Cour, était l’ami de Danton. Et, sans doute, on en donnera pour preuve le courage avec lequel Favre essuya le feu de file qui se faisait sur le Français.