Lettres de Lucile

Lettre de Fréron à Lucille

Marseille, ce 18 octobre l’an second de la république française une et indivisible.

Stanislas à Lucile.

Que Ricord est heureux ! Il va donc vous revoir, Lucile, et moi, depuis un siècle, je suis exilé. Les communications des départements méridionaux avec Paris ont été fermées pendant plus de trois mois. Depuis qu’elles sont rétablies, j’ai voulu vous écrire. Cent fois j’ai pris la plume, et cent fois elle m’est tombée des mains. Il part, ce fortuné mortel, et je me hasarde enfin à lui donner pour vous cette lettre dont il ignore le contenu. Puisse-telle vous convaincre, Lucile, que vous avez toujours été présente à ma pensée ! Que Camille en murmure, qu’il en dise tout ce qu’il voudra, il ne fera en cela qu’agir comme tous les propriétaires ; mais certes il ne peut pas vous faire l’injure de penser qu’il est le seul au monde qui vous trouve aimable et qui ait le droit de vous le dire. Il le sait ce coquin de Bouli-Boula, car il disait en votre présence : « J’aime Lapin parce qu’il aime Rouleau. » Ce pauvre lapin a eu bien des aventures ; il a parcouru furieusement de terriers et il a fait provision d’amples récits pour sa vieillesse. Il a souvent regretté le thym et le serpolet dont vos jolies mains à petits trous se plaisaient à le nourrir dans votre jardin du bourg de l’Egalité.
Au reste, il n’à point été au-dessous de sa mission, en exposant sa vie plusieurs fois pour sauver la république ; en recherchant la gloire d’une bonne action, savez-vous ce qui le soutenait, ce qu’il avait toujours sous les yeux ? D’abord, la patrie, puis, vous. Il ne voulait et il ne veut qu’être digne de tous deux. Vous trouverez ce lapin romanesque et il ne l’est pas mal. Il se souvient de vos idylles, de vos saules, de vos tombeaux et de vos éclats de rire. Il vous voit trottant dans votre chambre, courir sur le parquet, vous asseoir une minute à votre piano, des heures entières dans votre fauteuil, à rêver, à faire voyager votre imagination; puis il vous voit faire le café à ln chausse, vous démener comme un lutin et jurer comme un chat en montrant les dents.
Je suis à presser l’exécrable Toulon. Je suis déterminé à périr sur ses remparts ou à les escalader, la flamme à la main. La mort me sera douce et glorieuse pourvu que vous me réserviez une larme. Mon cœur est déchiré, mon esprit livré à mille soins. Ma sœur et ma nièce, la petite Fanny, sont enfermées dans Toulon à l’hôpital comme des malheureuses ; je ne puis leur faire passer aucun secours et elles manquent peut-être de tout. La Poype, qui l’adore, mais plus encore la patrie, assiège et presse cette ville infâme ; il la canonne et la bombarde sans ménagement, et, pour prix d’un dévouement si admirable, on le calomnie, on l’entrave, on paralyse ses efforts, on le laisse dénué d’armes, de cartouches et d’artillerie ; on l’abreuve d’amertumes, on jette des doutes sur son civisme ; et tandis que Carteaux à qui Albitte a fait une réputation colossale, mais qui n’est pas plus en état de prendre Toulon que moi la lune, cherche, par la plus basse jalousie, à le perdre dans l’esprit du soldat, tantôt en le faisant passer pour contre-révolutionnaire, tantôt eu répandant le bruit qu’il est émigré et qu’il s’est sauvé dans Toulon ; lui seul tente des coups audacieux, et s’étant rendu maître d’un fort qui domine Toulon, il eût pris cette ville en huit jours, si Carteaux lui eût envoyé les renforts qu’il lui a demandés inutilement. Une chose qu’il ne faut pas oublier, c’est qu’à l’armée d’Italie, le traître Brunet, le fédéraliste Brunet, faisait passer La Poype pour maratiste et montagnard outré. Pourquoi ? Parce que l’état-major dont il était le chef, n’avait été composé par lui que de Marseillais du 10 août et de Cordeliers. Voilà la vérité. Faites-la connaitre à votre mari. Empêchez d’être opprimé l’officier-général le plus patriote peut-être de toutes les armées, qui ne s’est jamais démenti ; qui a sacrifié sa femme et son enfant à la patrie ; qui a commencé par assiéger la Bastille avec Barras et moi ; qui depuis n’a point varié ; qui a travaillé longtemps à l’Orateur du peuple ; qui a été décrété dans l’affaire du Champ-de-Mars, etc., etc. Je laisse à votre bouche si persuasive à faire valoir ces titres. Je vous embrasse, divin Rouleau, plus cher que tous les rouleaux d’or et d’écus qu’on pourrait m’offrir. Je vous embrasse en espérance, et je ne daterai mon bonheur que du jour où je vous reverrai. Rappelez-moi au souvenir de votre chère maman et du citoyen Duplessis. Me répondrez-vous ? «Oh ! non, Stanislas. »

En grâce, répondez-moi, ne fût-ce qu’à cause de La Poype. Montrez ma lettre à Camille, car je ne fais mystère de rien.

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Lettre de Fréron à Lucille.

Poste de la Montagne, ci-devant Toulon. Ce 16 nivôse l’an II (5 janvier 1794) de la république une et indivisible.

Vous ne m’avez point répondu, très chère Lucile, et mon exactitude vous a tellement abasourdie, que votre étonnement dure encore. Vous aviez ajourné ma réponse à huit mois ; vous voyez si vous êtes bonne prophétesse. Je vous apprends avec un sensible plaisir (que vous partagerez, j’en suis sûr) que ma sœur et ma nièce n’ont point péri ; qu’elles ont trouvé le moyen de s’évader dans la nuit affreuse qui a précédé la reddition de Toulon. Elle est sur le point d’accoucher. Je lui ai fait part de l’intérêt que vous preniez à sa triste destinée ; elle y a été bien sensible et me charge de vous en témoigner sa reconnaissance.
Répondez-moi donc, paresseuse que vous êtes, et ingrate qui pis est. On rompt le silence après une année, après des siècles, et on obtient comme par grâce quelques mots écrits avec distraction, des Bouli-Boula, des qu’est-ce que ça me fait. Le Lapin se désole ; il pense à vous sans cesse ; il y pensait au milieu des bombes et des boulets, et il aurait dit volontiers comme cet ancien preux : Ah ! si ma dame me voyait
Je m’aperçois avec douleur qu’on vous chagrine, puisque Camille est dénoncé par les mêmes hommes qui m’ont poursuivi aux Jacobins. J’espère qu’il triomphera de ces attaques ; j’ai reconnu sa touche originale dans quelques passages de son nouveau journal ; et moi aussi je suis un des vieux Cordeliers. Adieu, Lucile, méchante diablesse. Votre serpolet est-il cueilli ? Je ne tarderai pas, malgré toutes mes injures, à implorer la faveur d’en brouter dans votre main. J’ai demandé un congé d’un mois pour me refaire un peu ; car je suis exténué de fatigue ; après je revole dans le sein de la convention, et je vais à la dérobée m’ébaudir sur l’herbe avec l’âne Martin, dans les allées du bourg de l’Egalité, malgré vos potées d’eau.
Vous n’aurez point d’huile ni d’olives si je n’ai point une réponse de vous. Vous me direz tout ce que vous voudrez, mais je vous aime et je vous embrasse, divin rouleau, sous le nez de votre jaloux loup-loup. Adieu encore une fois.

Fréron.

Ne m’oubliez pas auprès de nos amis communs. Qu’est devenue la citoyenne Robert?

Mille choses à ton vieux loup-loup ; je voulais lui écrire, mais le temps me manque et le courrier me presse. Dis-lui qu’il tienne un peu en bride son imagination relativement à des comités de clémence. Ce serait un triomphe pour les contre-révolutionnaires. Que sa philanthropie ne l’aveugle pas ; mais qu’il fasse une guerre à outrance à tous les patriotes d’industrie.

Adieu encore une fois, le plus joli des rouleaux. Mes hommages à la belle et bonne maman.

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Lettre de Lucile à Robespierre

Nuit du 30 au 31 mars 1794

« Est-ce bien toi qui oses nous accuser de projets contre-révolutionnaires, de trahisons envers la patrie, toi qui as tant profité des efforts que nous avons faits uniquement pour elle. Camille a vu naître ton orgueil, il a pressenti la
marche que tu voulais suivre, mais il s’est rappelé votre ancienne amitié; et aussi loin de l’insensibilité de ton Saint-Just que de tes basses jalousies, il a reculé devant l’idée d’accuser un ami de collège, un compagnon de ses travaux.
Cette main qui a pressé la tienne a quitté la plume avant le temps, lorsqu’elle ne pouvait plus la tenir pour tracer ton éloge. Et toi, tu l’envoies à la mort ! Tu as donc compris son silence ! Il doit t’en remercier, la patrie le lui aurait reproché peut-être; mais grâce à toi, elle n’ignorera pas que Camille Desmoulins fut contre tous le soutien, le défenseur de la République. Mais, Robespierre, pourras-tu bien accomplir les funestes projets que t’ont inspirés, sans doute, les âmes viles qui t’entourent ? As-tu oublié ces liaisons que Camille ne se rappelle jamais sans attendrissement ?
Toi qui fis des vœux pour notre union, qui joignis nos mains dans les tiennes; toi qui as souri à mon fils et que ses mains enfantines ont caressé tant de fois, pourras-tu donc rejeter ma prière, mépriser mes larmes, fouler aux pieds la justice ?
Car, tu le sais toi-même , nous ne méritons pas le sort qu’on nous prépare; et tu peux le changer. S’il nous frappe, c’est que tu l’auras ordonné! Mais quel est donc le crime de mon Camille ?……
Je n’ai pas sa plume pour le défendre ; mais la voix des bons citoyens et ton cœur, s’il est sensible et juste, seront pour moi. Crois-tu que l’on prendra confiance en toi en te voyant immoler
tes amis ?
Crois-tu que l’on bénira celui qui ne se soucie ni des larmes de la veuve, ni de la mort de l’orphelin ? Si j’étais la femme de Saint-Just, je lui dirais: La cause de Camille est la tienne, c’est celle de tous les amis de Robespierre ! Le pauvre Camille, dans la simplesse de bon cœur, qu’il était loin de se douter du sort qui l’attend aujourd’hui! Il croyait travailler à ta gloire en te signalant ce qui manque encore à notre république !
on l’a sans doute calomnié près de toi, Robespierre, car tu ne saurais le croire coupable; songe qu’il ne t’a jamais demandé la mort de personne, qu’il n’a jamais voulu nuire par ta puissance et que tu étais son plus ancien ami, son meilleur ami. Lors même qu’il n’eut pas autant aimé la patrie, qu’il n’eût pas été autant attaché à la république , je pense que son attachement pour toi lui eût tenu lieu de patriotisme, et tu croirais que pour cela nous méritons la mort… car le frapper lui, c’est… »

N. B. Cette lettre resta inachevée et ne fut point portée à Robespierre.