Lettres de Lucile

 

Lettre de Lucile sur la journée du 10 août 1792

Jeudi, le 9 août.

Qu’allons-nous devenir ? Je n’en puis plus. Camille, ô mon pauvre Camille ! que vas-tu devenir ? Je n’ai plus-la force de respirer. C’est cette nuit, la nuit fatale. Mon Dieu ! s’il est vrai que tu existes, sauve donc des hommes qui sont dignes de toi. Nous voulons être libres. O Dieu ! qu’il en coûte. Pour comble de malheur, le courage m’abandonne.

12 décembre.

Quelle lacune depuis le 9 août ! que de choses ! quel volume j’aurais fait si j’avais continué. Comment me rappeler tant de choses ? N’importe, je vais en retracer quelque chose. Le 8 août, je suis revenue de la campagne. Déjà tous les esprits fermentaient bien fort. On avait voulu assassiner Robespierre. Le 9, j’eus des Marseillais à diner ; nous nous amusâmes assez. Après le diner nous fûmes tous chez M. Danton. La mère pleurait, elle était on ne peut plus triste, son petit avait l’air hébété ; Danton était résolu. Moi, je riais comme une folle. Ils craignaient que l’affaire n’eût pas lieu. Quoique je n’en fusse pas du tout sûre, je leur disais, comme si je le savais bien, qu’elle aurait lieu. « Mais, peut-on rire ainsi ! me disait Madame Danton. — Hélas ! lui dis-je, cela me présage que je verserai bien des larmes peut-être ce soir. » Sur le soir, nous fûmes reconduire Madame Charpentier. Il faisait beau ; nous fîmes quelques tours dans la rue ; il y avait assez de monde.
Nous revînmes sur nos pas, et nous nous assîmes tout à côté du café. Plusieurs sans culottes passèrent en criant : Vive la nation ! puis des troupes à cheval, enfin des foules immenses. La peur me prit. Je dis à Madame Danton : « Allons-nous-en. » Elle rit de ma peur ; mais à force de lui en dire, elle eut peur à son tour, et nous partîmes. Je dis à sa mère: « Adieu, vous ne tarderez pas à entendre sonner le tocsin. » En arrivant chez Danton, j’y vois Madame Robert et bien d’autres. Danton était agité. Je courus à Madame Robert et lui dis : « Sonnera-t-on le tocsin? — Oui, me dit-elle, ce sera ce soir. »
J’écoutai tout et ne dis pas une parole. Bientôt, je vis chacun s’armer. Camille, mon cher Camille, arriva avec un fusil. O Dieu ! je m’enfonçai dans l’alcôve, je me cachai avec mes deux mains et me mis à pleurer ; cependant, ne voulant point montrer tant de faiblesse et dire tout haut à Camille que je ne voulais pas qu’il se mêlât dans tout cela, je guettai le moment où je pouvais lui parler sans être entendue, et lui dis toutes mes craintes. Il me rassura en me disant qu’il ne quitterait pas Danton. J’ai su depuis qu’il s’était exposé.
Fréron avait l’air d’être déterminé à périr. « Je suis las de la vie, disait-il, je ne cherche qu’à mourir. » Chaque patrouille qui venait, je croyais les voir pour la dernière fois. J’allai me fourrer dans le salon qui était sans lumière, pour ne point voir tous ces apprêts. Personne dans la rue. Tout le monde était rentré. Nos patriotes partirent. Je fus m’asseoir près d’un lit, accablée, anéantie, m’assoupissant parfois, et lorsque je voulais parler, je déraisonnais. Danton vint se coucher. Il n’avait pas l’air fort empressé ; il ne sortit presque point. Minuit approchait. On vint le chercher plusieurs fois ; enfin il partit pour la Commune. Le tocsin des Cordeliers sonna, il sonna longtemps. Seule, baignée de larmes, à genoux, sur la fenêtre, cachée dans mon mouchoir, j’écoutais le son de cette fatale cloche. En vain venait-on consoler. Le jour qui avait précédé cette fatale nuit me semblait être le dernier. Danton revint. Madame Robert, qui était très inquiète pour son mari qui était allé au Luxembourg, où il avait été député par sa section, courut à Danton qui ne lui donna qu’une réponse très vague. Il fut se jeter sur son lit. On vint plusieurs fois, nous donner de bonnes et de mauvaises nouvelles. Je crus m’apercevoir que leur projet était d’aller aux Tuileries. Je le leur, dis en sanglotant : je crus que j’allais m’évanouir. “En vain Madame Robert demandait des nouvelles de son mari, personne ne lui en donnait. Elle crut qu’il marchait avec le faubourg. « S’il périt, me dit-elle, je ne lui survivrai point. ‘Mais, ce Danton, lui, le point de ralliement ! si mon mari périt, je suis femme à le poignarder. » Ses yeux roulaient. De ce moment je ne la quittai plus. Que savais-je, moi, ce qui pouvait arriver ? Savais-je de quoi elle était capable ? Nous passâmes ainsi la nuit dans de cruelles agitations. Camille revint à une heure ; il s’endormit sur mon épaule. Madame Danton était à côté de moi, qui semblait se préparer à apprendre la mort de son mari. « Non, me disait-elle, je ne puis plus rester ici. » Le grand jour étant venu, je lui proposai de venir se reposer chez moi. Camille se coucha. Je fis mettre un lit de sangle dans le salon avec un matelas et une couverture, elle se jeta là-dessus et prit quelque repos. Moi, je fus me coucher et m’assoupir au son du tocsin qui se faisait entendre de tous côtés. Nous nous levâmes. Camille partit en me faisant espérer qu’il ne s’exposerait pas. Nous fîmes à déjeuner. Dix heures, onze heures passent sans que nous sachions quelque chose. Nous primes quelques journaux de la veille, assises sur le canapé du salon, nous nous mîmes à les lire. Elle me lisait un article, il me semblait pendant ce temps que l’on tirait le canon. J’en entendis bientôt plusieurs coups sans en rien dire ; ils devinrent plus fréquents. Je lui dis: « On tire le canon ! » Elle écoute, l’entend, pâlit, se laisse aller et s’évanouit. Je la déshabillai. Moi-même, j’étais prête à tomber là, mais la nécessité où je me trouvai de la, secourir me donna des forces. Elle revint à elle. Jeannette criait comme une bique. Elle voulait rosser la M. V. Q., qui disait que c’était Camille qui était la cause de tout cela. Nous entendîmes crier et pleurer dans la rue, nous crûmes que Paris allait être tout en sang. Nous nous encourageâmes, et nous partîmes pour aller chez Danton. On criait aux armes, et chacun y courait. Nous trouvâmes la porte de la Cour du Commerce fermée. Nous frappâmes, criâmes, personne ne nous venait ouvrir. Nous voulûmes entrer par chez le boulanger, il nous ferma la porte au nez. J’étais furieuse ; enfin on nous ouvrit. Nous fûmes assez longtemps sans rien savoir. Cependant on vint nous dire que nous étions vainqueurs. A une heure, chacun vint raconter ce qui s’était passé. Quelques Marseillais avaient été tués. Mais les récits étaient cruels. Camille arriva et me dit que la première tête qu’il avait vue tomber était celle de Suleau. Robert était à la Ville et avait sous les yeux le spectacle affreux des Suisses que l’on massacrait. Il vint après le dîner, nous fit un affreux récit de ce qu’il avait vu, et toute la journée nous n’entendîmes parler que de ce qui s’était passé. Le lendemain 11, nous vîmes le convoi des Marseillais. O Dieu! quel spectacle ! Que nous avions le cœur serré. Nous fûmes, Camille et moi, coucher chez Robert. Je ne sais quelle crainte m’agitait; il me semblait que nous ne serions pas en sûreté chez nous.

Le lendemain 12, en rentrant, j’appris que Danton était ministre…..

space

Lettre de Stanislas Fréron à Lucile. Détails sur le siège de Toulon.

Marseille, 11 septembre 1793.

Stanislas à Lucile.

Non, ma réponse ne se fera pas attendre huit mois comme vous le dites ; j’ai reçu avant-hier, lu, relu et dévoré votre lettre ; et la plume ne me tombe pas des mains pour vous en accuser réception. Qu’elle m’a fait de plaisir !… Plaisir d’autant plus vif que je n’osais l’espérer! Vous pensez donc à ce pauvre lapin, qui, exilé loin de vos bruyères, de vos choux, de votre serpolet et du paternel logis, est consumé de chagrin de voir perdus les plus constants efforts pour la gloire et l’affermissement de la république. On me dénonce, on me calomnie, quand tout le midi proclame que sans nos mesures, aussi actives que sages et énergiques, tout ce pays était perdu, et donnait la main à Lyon, à Bordeaux et à la Vendée. Je n’ai pas daigné répondre à Hébert. Je remercie ton loup d’avoir pris ma défense, mais lui, à son tour, le voilà dénoncé. On veut nous prendre les uns après les autres, et on garde Robespierre pour le dernier. J’invite ton loup à voir Raphaël Leroy, commissaire des guerres à l’armée d’Italie, qui m’a vu dans les circonstances les plus orageuses et la situation la plus critique où se soit jamais trouvé représentant du peuple. Il dira si je suis un muscadin, un dictateur et un aristocrate. Ce Leroy est un des premiers cordeliers. Camille le connait ; personne n’est plus en état de faire triompher la vérité concernant La Poype et moi. J’ose dire que jamais républicain ne s’est conduit avec plus d’abnégation de soi même que ton lapin. Il a suffi que La Poype fût mon beau-frère, pour que je me fisse une loi de l’écarter sans cesse de tout commandement en chef, quoique son grade et son ancienneté, mais encore plus son patriotisme à toute épreuve l’y appelassent. Je prévoyais dès-lors tout ce que la malveillance ne manquerait pas de répandre. J’ai mieux aimé être injuste envers La Poype, et faire des passe-droits évidents, que de donner des armes à la calomnie, que de faire soupçonner même que les plus vifs motifs d’ambition ou d’intérêt particulier entrassent pour quelque chose dans ma conduite. Quand Brunet fut destitué, quelle plus belle occasion pour avancer La Poype ? Il arrivait au commandement naturellement et par son grade. Il était le plus ancien officier-général de l’armée d’Italie. Eh bien ! je l’écartai et nous nommâmes le doyen d’âge de la même armée, un homme qui n’était général de division que depuis quinze jours, et cependant La Poype venait de faire le sacrifice de sa femme et de son enfant, en sauvant la représentation nationale, avec la certitude que l’une et l’autre aloient être livrées aux Toulonnais, ce qui n’a point manqué d’arriver. Et voilà les hommes que poursuit le plus exécrable système de diffamation! Âmes vulgaires, âmes fangeuses, vous nous avez prêté votre bassesse ; vous n’avez pu croire, encore moins atteindre à la hauteur de nos sentiments ; mais la vérité détruira vos infernales machinations; nous ferons notre devoir à travers tous les obstacles et tous les dégoûts ; nous continuerons d’être utiles à la république, de nous dévouer pour son salut ; nous lui sacrifierons nos femmes et nos sœurs; nous ferons à nos concitoyens l’exposé fidèle de nos actions, de nos travaux et de nos plus secrètes pensées, et nous dirons à nos dénonciateurs : Avez-vous à produire plus de titres que nous à l’estime publique ? Chère Lucile, dis à ton loup mille choses de ma part ; qu’il fasse valoir ces raisons fondées sur des faits notoires. Fais-lui mon compliment sur sa réponse fière à Barnave ; elle est digne de Brutus, notre éternel modèle ; je suis comme toi ; une sombre inquiétude m’agite ; je vois un vaste complot près d’éclater au sein de la république ; je vois la discorde secouer ses torches parmi les patriotes ; je vois des ambitieux qui veulent s’emparer du gouvernement, et qui, pour y parvenir, font tout au monde pour noircir et écarter les hommes les plus purs, les hommes à moyens et à caractère. J’en suis la preuve. Robespierre est ma boussole ; j’aperçois, dans tous les discours qu’il prononce aux Jacobins, la vérité de ce que je dis ici. Je ne sais pas si Camille voit comme moi ; mais il me semble qu’on veut pousser les sociétés populaires au-delà du but, et leur faire faire, sans qu’elles s’en doutent, la contre-révolution, par des mesures ultra-révolutionnaires. Ce qui vient de se passer à Marseille en est une preuve. Les municipaux qui avoient osé donner l’ordre à deux bataillons de sans-culottes que nous avions requis de marcher sur Toulon, de ne point obéir aux représentants du peuple, et qui, pour cet acte audacieux et criminel, ont été destitués par nous, ont été embrassés et applaudis dans la société populaire de Marseille, comme les victimes du patriotisme. Heureusement nous avons étouffé tout mouvement contre-révolutionnaire ; les plus grandes et les plus imposantes mesures ont été prises sur-le-champ. Beaucoup d’intrigants qui ne virent dans la révolution que des moyens de faire fortune, ou de satisfaire des vengeances ou des haines particulières, dominaient et égaraient la société, d’autant plus facilement qu’ils sont intéressants aux yeux du peuple par les persécutions des sectionnaires et quelques mois de prison.
Croirais-tu qu’il y a eu des comités secrets où on fit la motion de mettre en état d’arrestation les représentons du peuple. Avant vingt-quatre heures, nous avons confondu toutes ces trames. Marseille est sauvée. Il faut observer que cette nouvelle conspiration a éclaté le jour même où les Anglais poussèrent trois colonnes sur notre armée devant Toulon, et s’emparèrent de la batterie de la convention, dont ils furent repoussés avec une perte effroyable de leur côté. Il n’est pas inutile de remarquer encore que les aristocrates, les émissaires de Pitt, les faux patriotes, les patriotes d’argent qui voient leurs petites espérances anéanties par ces actes de vigueur, répètent avec affectation ce qu’a dit de moi Hébert à la tribune des Jacobins. Mais l’immense majorité des vrais républicains me rend justice. Voilà le mal que produisent des dénonciations vagues, faites par un patriote contre des patriotes. Je le vois bien ; Pitt et les Toulonnais, qui redoutent notre ; énergie parce qu’ils l’ont éprouvée dans plus d’une occasion, veulent, par tous les moyens possibles, nous éloigner du siège de Toulon, parce qu’on sait que nous allons frapper les grands coups. Eh ! qu’on nous rappelle ; nous sommes tout prêts. La représentation nationale ne nous a pas tourné la tête comme à tant d’autres. Ne viens pas ici, aimable et chère Lucile, c’est un pays affreux, quoi qu’on en dise, un pays barbare, quand on a vécu à Paris. Je n’ai point de cavernes à t’offrir, mais beaucoup de cyprès. Il y croit naturellement. Dis à ton glouton de mari que les bécassines et les grives y sont meilleures que les habitants. S’il n’y avait pas si loin d’ici à Paris, je lui en enverrais, mais tu recevras des olives et de l’huile.
Adieu, chère Lucile, je pars à l’instant pour l’armée. L’attaque générale va commencer ; elle aura eu lieu quand tu recevras cette lettre. Nous comptons sur de grands succès, et forcer tous les postes et les redoutes des ennemis, avec la bayonnette. Ma sœur est toujours renfermée dans Toulon. Cette considération ne nous arrêtera pas : si elle périt, nous donnerons des larmes à sa cendre ; mais nous aurons rendu Toulon à la république. Je te remercie de ton charmant souvenir ; LaPoype, que je ne vois point, parce qu’il est à sa division, y sera bien sensible. Adieu encore une fois, folle, cent fois folle, rouleau chéri, bouli-boula de mon cœur ; voilà une lettre bien longue ; mais je me suis abandonné au plaisir de causer avec toi, et j’ai pris sur la nuit pour me le procurer. Dis donc à loup-loup de m’écrire; c’est un paresseux. A l’égard de ta réplique à celle-ci, elle mettra sans doute un an à venir. Qu’est-ce que ça me fait ? Au contraire. C’est clair comme le jour. Je me rappelle ces phrases inintelligibles ; je me rappelle ce piano, ces airs de tête, ce ton mélancolique, brusquement interrompu par de grands éclats de rire. Etre indéfinissable !… Adieu.

J’embrasse toute la garenne et toi, Lucile, avec tendresse et de toute mon âme.

Stanislas.

Ne m’oublie pas auprès du lapereau et de sa belle grand-maman Melpomène.

Je voudrais bien aussi avoir des nouvelles de Patagon, de Saturne et de Marius. Ce dernier a dû recevoir une lettre de moi. Je vais lui écrire encore. Que Camille lui communique les passages de cette lettre où il est question de La Poype, et que sa voix éloquente plaide la cause d’un ami toujours digne de lui, toujours digne des cordeliers. Rappelle-nous à son souvenir ; car nous l’aimons et lui sommes attachés pour la vie. La consternation est dans Toulon. Nous avons tué aux Anglais, à la dernière affaire, tous leurs grenadiers. Les Espagnols les assassinent à coups de stylet. Ils en ont déjà poignardé trente. C’est le moment d’attaquer ou jamais. Ainsi je pars ; la canonnade commencera dès que nous serons arrivés. Nous allons gagner des lauriers ou des saules. Prépare, Lucile, celui que tu me destines.

space