Lettres de Camille Desmoulins

Lettre de Camille à son père relativement à son mariage.

20 décembre 1790.

Mon très cher père,

C’est la troisième lettre que je vous écris pour vous demander votre consentement à mon mariage avec une femme toute celeste, et vous avez laissé partir trois fois la poste sans m’envoyer votre acceptation ; je ne m’attendais pas que les obstacles à ce mariage viendraient de votre part. Vous auriez dû prendre la poste et être venu me l’apporter vous-même. Vous connaissez la vivacité de mon caractère et dans quelle situation violente vous m’auriez jeté si vous aviez opposé un veto absolu et même un veto suspensif.

M. Duplessis veut bien vous attester lui-même qu’il accorde sa fille à votre fils.

C. Desmoulins.

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Lettre de M. Duplessis, premier commis des finances, à M. Desmoulins, lieutenant-général à Guise, dans laquelle il lui apprend le mariage projeté de sa Clic avec Camille.

Paris, 20 décembre 1790.

Monsieur,

Il y a déjà quelques années que M. Desmoulins, votre fils, recherche ma fille en mariage ; nous sommes enfin parvenus à l’époque où ses vœux vont être couronnés. Ma fille a pris pour lui un attachement égal au sien ; cette sympathie leur présage un avenir heureux et je ne vois d’autre obstacle à leur union que votre consentement ; il dépend donc de vous, monsieur, d’accélérer leur félicité ; c’est à M. votre fils à remplir ce devoir auprès de vous. Rien de mon côté ne s’oppose à l’accomplissement de leurs vœux.

J’ai l’honneur d’être avec un véritable attachement,
Monsieur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Duplessis.

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Lettre de M. Desmoulins père à M. Duplessis.

Guise, 23 décembre 1790.

Monsieur,

La lettre que vous me faites l’honneur de m’écrire, en me confirmant l’agrément que vous donnez au bonheur de mon fils, me pénètre de toute la joie qu’un père puisse ressentir à la nouvelle que son fils va être heureux. Agréez-en, je vous prie, toute ma reconnaissance et toute l’expression de ma sensibilité. Nous ne pouvons que bien augurer sur le sort de nos chers enfants avec les auspices sous lesquels ils contractent. Unissons de part et d’autre nos bénédictions sur eux et sur leur union. J’aurais été bien enchanté si ma santé et la saison m’eussent permis d’assister à cette fête si douce pour mon cœur.

Recevez,
Monsieur,
l’assurance de la considération distinguée et du dévouement parfait avec lesquels je suis, etc…

Desmoulins.

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Lettre à son père annonçant son mariage.

11 décembre 1790.

Aujourd’hui 11 décembre, je me vois enfin au comble de mes vœux. Le bonheur pour moi s’est fait longtemps attendre, mais enfin il est arrivé, et je suis heureux autant qu’on peut l’être sur la terre. Cette charmante Lucile, dont je vous ai tant parlé, que j’aime depuis huit ans, enfin ses parents me la donnent et elle ne me refuse pas. Tout à l’heure sa mère vient de m’apprendre cette nouvelle en pleurant de joie. L’inégalité de fortune, M. Duplessis ayant 20,000 livres de rente, avait jusqu’ici retardé mon bonheur ; le père était ébloui par les offres qu’on lui faisait. Il a congédié un prétendant qui venait avec 100,000 francs ; Lucile, qui avait déjà refusé 25,000 livres de rente, n’a pas eu de peine à lui donner son congé. Vous aller la connaître par ce seul trait. Quand sa mère me l’a eu donnée, il n’y a qu’un moment, elle m’a conduit dans sa chambre ; je me jette aux genoux de Lucile ; surpris de l’entendre rire, je lève les yeux, les siens n’étaient pas en meilleur état que les miens ; elle était tout en larmes, elle pleurait même abondamment, cependant elle riait encore. Jamais je n’ai vu de spectacle aussi ravissant, et je n’aurais pas imaginé que la nature et la sensibilité pussent réunir à ce point ces deux contrastes. Son père m’a dit qu’il ne différait plus de nous marier que parce qu’il voulait me donner auparavant les 100,000 francs qu’il a promis à sa fille, et que je pouvais venir avec lui chez le notaire quand je voudrais. Je lui ai répondu : Vous êtes un capitaliste, vous avez remué de l’espèce pendant toute votre vie, je ne me mêle point du contrat et tant d’argent m’embarrasserait ; vous aimez trop votre fille pour que je stipule pour elle. Vous ne me demandez rien, ainsi dressez le contrat comme vous voudrez. Il me donne en outre la moitié de sa vaisselle d’argent, qui monte à 10,000 francs. De grâce, n’allez pas faire sonner tout cela trop haut. Soyons modestes clans la prospérité. Envoyez-moi poste pour poste votre consentement et celui de ma mère ; faites diligence à Laon pour les dispenses et qu’il n’y ait qu’une seule publication de bans à Guise comme à Paris. Nous pourrons bien nous marier dans huit jours. Il tarde à ma chère Lucile autant qu’à moi qu’on ne puisse plus nous séparer. N’attirez pas la haine de nos envieux par ces nouvelles, et comme moi renfermez votre joie dans votre cœur, ou épanchez-la tout au plus dans le sein de ma chère mère, de mes frères et de mes sœurs. Je suis maintenant en état de venir à votre secours, et c’est là une grande partie de ma joie : ma maîtresse, ma femme, votre fille et toute sa famille vous embrassent.

C. Desmoulins

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Lettre de Luce de Lancival à Camille.

Paris, 31 décembre 1790.

Mon cher Desmoulins,

J’arrive de la province et je sors de chez le bon Bérardier qui m’a fait part de ton heureux mariage et de ses touchantes circonstances. Permets qu’aux mille et un compliments que tu as déjà reçus, j’ajoute encore le mien. J’ai toujours reconnu en toi un bon cœur ; ton zèle pour la liberté, ta conduite envers le bon Bérardier et envers le digne objet de tes constants soupirs, annoncent des vertus solides. Fidèle à la patrie, fidèle à l’amour, fidèle à l’amitié, tu méritais d’être le plus heureux des hommes. Tu l’es en effet, si j’en crois ce que tu m’as dit vingt fois et ce que le bon Bérardier m’a répété de ta charmante compagne que je n’ai pas vue. Tu as maintenant, outre ta plume, un moyen infaillible de faire des partisans à la révolution ; si tu connais quelques mauvais citoyens, présente-leur ta femme et il n’en est aucun qui ne veuille imiter ton patriotisme, en le voyant si bien récompensé.

A mes compliments je voudrais joindre des vœux de bonne année ; mais

Jusqu’à demain que n’as-tu différé
L’heureux moment qui t’unit a Glycère ?
En ce jour solennel, aux souhaits consacré,
Pour toi du moins, ami, j’en aurais un à faire.
Mais tu forces mon zèle à demeurer muet…..
« Qu’entends-je ! diras-tu ; quand un charmant objet
En qui l’esprit à la beauté s’allie,
Quand à mes vœux constants une femme accomplie
Daigne se rendre enfin, je pouvais hésiter !…..
Retarder son bonheur est une extravagance.
II est vrai ; mais aussi par ton impatience
Tu m’ôtes le plaisir de te le souhaiter.

Luce de Lancival.

Rue St. Dominique, vis-à-vis le café Italien, au Gros-Caillou.

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Lettre de Camille Desmoulins à son père dans laquelle il lui apprend la célébration de son mariage avec Lucile Duplessis..

3 janvier 1791.

Mon cher père,

Enfin j’ai été marié avec Lucile le mercredi 29 décembre. Mon cher Bérardier a fait la célébration à Saint-Sulpice, assisté de M. le curé qui avait presque sollicité l’honneur de la faire. J’ai eu bien des difficultés à l’évêché pour une dispense de l’Avent. Un M. Floirac, grand-vicaire, m’a dit que j’étais cause qu’on avait brûlé son château ; que je lui avais fait perdre 20,000 livres de rente, etc…Des patriotes de l’Assemblée nationale n’ont pu obtenir cette dispense qu’ils sollicitaient pour moi ; mais Bérardier a tant fait qu’il l’a enfin obtenue. J’ai eu aussi infiniment à me louer du curé de Saint-Sulpice, qui s’est employé pour moi avec bien de la chaleur. J’avais pour témoins Péthion et de Robespierre, l’élite de l’Assemblée nationale, M. de Sillery, qui avait voulu en être, et mes deux confrères, Brissot de Warville et Mercier, l’élite des journalistes. Bérardier a prononcé avant la célébration un discours touchant et qui nous a fait bien pleurer, Lucile et moi. Nous n’étions pas seuls attendris; tout le monde avait les larmes aux yeux auteur de nous. Le diner s’est fait chez moi. Le dîner s’est fait chez moi, il n’y avoit que M. et Mm. Duplessis, leur demoiselle Adèle, ma Lucile, les témoins et le célébrant. M. Deviefville n’a pu s’y trouver, retenu, a-t-il dit, par une indisposition ; mais il avoit signé le contrat de mariage. ; s’il a pour vous une amitié aussi sincère et aussi désintéressée que vous le croyez, il a dû être fort content de la dot qui est de 112,000 livres. Nombre de journaux ont parlé de mon mariage ; les patriotes s’en réjouissent, les aristocrates en enragent et injurient la famille qui m’a honoré de son alliance ; mais tous s’accordent à admirer ma femme comme une beauté parfaite, et je vous assure que cette beauté est son moindre mérite. Il ne tiendrait qu’à moi de faire condamner le journal de la cour et de la ville à de grosses réparations envers ma femme et sa famille devant les nouveaux juges pour avoir imprimé il y a trois jours: On dit que cette beauté est fille naturelle de l’abbé Terray ; mais c’est une folie si absurde, la mère a eu besoin de tant de vertus pour résister aux attaques auxquelles sa beauté l’a exposée et elle en a fait si souvent preuve ! elle n’a même jamais vu l’abbé Terray ; son mari n’a été premier commis du contrôle-général qu’après sa mort et sous M. de Clugny. Sous l’abbé Terray, il était au trésor royal. Tout cela est si bien connu que cette famille respectable n’a fait que rire des calomnies des infâmes aristocrates, et m’a conseillé de les mépriser. Il y a peu de femmes qui, après avoir été idolâtrées, soutiennent l’épreuve du mariage ; mais plus je connais Lucile et plus il faut me prosterner devant elle. Je n’ai pas eu le temps de vous écrire plus tôt parce que je me suis fait un point d’honneur de faire ce numéro de mon journal mieux que les précédents, et que je n’ai eu que deux jours pour le composer.

Ma femme vous embrasse, vous, ma chère mère et toute ma famille. Elle me charge de vous dire qu’elle n’a pas encore eu le temps de se reconnaître, qu’elle n’ose vous écrire de peur de ne pas soutenir l’opinion que je vous donne d’elle, et qu’elle remet sa lettre à quelques jours. Elle a été enchantée de votre lettre au sujet de mon mariage, et elle la garde bien précieusement ; elle l’a relue deux fois avec attendrissement. Votre fils,

Camille Desmoulins, le plus heureux des hommes et qui ne désire plus rien au monde.

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Réponse de M. Desmoulins père à la lettre de Camille du 3 janvier.

Guise, ce 9 janvier 1791.

Votre bonheur, mon fils, retentit pleinement au fond de mon cœur, depuis que vous m’annoncez vous-même votre mariage célébré. Au plaisir que j’avais eu de l’apprendre indirectement par diverses personnes de mes alentours avec des circonstances plus ou moins satisfaisantes, je sentais qu’il me manquait quelque chose. Ces différentes voix n’étaient point la vôtre : ce n’était point vous ; ce n’était point-là cette effusion de votre joie et de votre sensibilité. Voire silence, si longtemps gardé depuis la réception d’un consentement pour lequel vous aviez marqué une si pétillante impatience, me laissait quelque inquiétude : car la tendresse des pères est soucieuse comme celle des amans. Vous êtes sur la voie de pouvoir éprouver et professer un jour la vérité de cette disposition ou de cette maxime.
En embrassant pour nous notre chère belle-fille, dites-lui que nous l’aimons autant que vous. Tranquillisez-la sur l’embarras de son épître ; elle aura toujours l’éloquence du cœur auprès du mien quand elle me dira qu’elle aime mon fils et qu’elle est heureuse. Dites-lui qu’elle a acquis une nouvelle famille toute ardente à émuler la sienne dans tout ce qui pourra contribuer à sa félicité et prévenir ses vœux.
Je suis bien de l’avis de Mme Duplessis et de sa famille, de mépriser la sanie et la bave du folliculaire du jour et sa calomnie éphémère qui le lendemain est remplacée par une autre qui sera également oubliée. Ne trouvez-vous pas qu’il aurait pu accommoder ses feuilles de cette épigraphe:
Dat veniam corvis, lacerat, je ne dis pas censura, le mot est trop noble dans l’espèce, mais morsura columbas.
Je suis touché de ce que l’indisposition de la santé de notre cher et bon parent M. Deviefville ne lui ait pas permis d’assister à la fête ; je n’aime pas à le voir valétudinaire à Paris au milieu des affaires dont on l’accable comme député du fatigant Vermandois ; il me tarde de le voir de retour ici y respirer l’air natal dont il a sérieusement besoin, ainsi que de sa tranquillité ; si j’en crois certains avis, voyez-le souvent et joignez-vous à sa famille pour le déterminer à venir rétablir sa santé au sein de ses délicieux et paisibles foyers, au milieu de ses amis, sur les rives bénignes et salutaires de l’Oise et avec les eaux de la fontaine de Saint-Martin de la Bussière ; les belles percées du bois du Fay, qui sont son ouvrage, l’y rappellent , et par-dessus l’amitié que je lui ai vouée et l’intérêt que je prends au rétablissement de cette santé sans laquelle tous les autres biens de la vie perdent leur plus grand attrait.
Toute la maison vous embrasse et votre chère moitié. Partagez-vous l’un et l’autre les caresses de votre meilleur ami.

Desmoulins.

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Lettre de Barrère à Camille Desmoulins.

Barrère a l’honneur de saluer M. Camille Desmoulins et de lui envoyer un exemplaire de son rapport sur les protestants, si persécutés sous le règne ou plutôt sous le despotisme de Louis le quatorzième. C’est une légère offrande au patriotisme de Camille, mais elle est du moins offerte par l’amitié. Bonsoir.

Paris, ce 3 février 1791.

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