Lettres de Camille Desmoulins

Lettre de Camille à son père.

15 mars 1790.

Mon très cher père,

Je vois bien qu’il vous est plus facile de vous passer de mes nouvelles que moi des vôtres. Mes occupations devaient être auprès de vous l’excuse de mon silence et je ne m’attendais pas que vous me puniriez en ne m’écrivant plus, parce que je vous ai écrit par la voie de mon journal. Je succombe à la fatigue et aux chagrins ; je n’enrichis que mon libraire. J’apprends qu’on me contrefait
dans le Languedoc et la Provence et je sens que de plus en plus mon entreprise est au-dessus de mes forces. Lorsque j’ai sacrifié depuis six mois tout mon argent à payer des dettes, à me donner un domicile, des meubles et des effets pour plus de cent louis, de grâce apprenez-moi du moins que vous n’êtes pas de mes ennemis, et joignez-vous à ceux qui m’encouragent. J’ai reçu quelques lettres infiniment honorables des Linguet, des Lameth, des d’Aiguillon et de ce qu’il y a de plus illustre dans l’assemblée nationale. Je ne vous demande point des nouvelles de Guise ; mais donnez-m’en de vous. Il y a bien des moments, où, malgré les compliments d’une foule de gens qui me disent que j’ai les flèches d’Hercule, je me trouve aussi malheureux, aussi abandonné que Philoctète dans l’île de Lemnos. Mon libraire m’assure qu’il vous fait passer et à mon frère mes numéros. Je vous embrasse mille fois.

Desmoulins.

space

Réponse de M. Desmoulins père à la lettre de Camille en date du 15 mars 1790.

18 mars 1790.

Non, mon fils, je ne suis point et ne puis jamais être de vos ennemis ; vous n’avez pu avoir ce soupçon que dans le délire de l’imagination ou du désespoir. Je suis et serai toujours votre ami et votre meilleur ami. Votre mère est de moitié dans ce sentiment, car il y a bien quinze jours qu’elle et ma conscience me sollicitent de vous écrire, sans en trouver le moment à cause de mes maux et des embarras nombreux qui suivent ma pénible gestion.
J’aime à vous voir plus touché de la correspondance et de la cordialité de Dubucquoi, que de tant de témoignages honorables, qui sont pourtant bienfaits pour vous encourager dans la poursuite de votre grande œuvre. S’il ne manque à votre satisfaction que mon bravo, recevez-le ; il y a longtemps que je vous l’ai donné tout bas, comme il convient à un père.
Tant qu’il vous restera un père, une mère, des frères et des sœurs, votre comparaison clochera avec ce Philoctète, que j’ai lieu de craindre de devenir plus que vous, si on ne me laisse que mes douleurs et mes malheurs.
Mon île commence à devenir bien déserte pour moi ; ou ce qui est pire, elle ne me parait plus peuplée que de singes, de tigres, de serpents et d’oiseaux voraces, qui infestent nos marais de l’Oise.

Votre père, Desmoulins.

space

Lettre de Paré à Camille Desmoulins.

Monsieur,

Je vous prie de me faire le plaisir de me donner votre avis sur la question suivante : un citoyen actif, dans les liens d’un décret d’ajournement, peut-il valablement être élu président d’une assemblée élémentaire ? je suppose le décret notifié.

Je suis d’avis de l’affirmative, et voici sur quoi je me fonde : pour être habile à posséder toutes les places que donne la confiance publique, il suffit d’être citoyen actif, il suffit de remplir les conditions prescrites par la constitution. La qualité de citoyen est indépendante de toutes les lois et de toutes les volontés ; c’est un avantage attaché et inhérent à l’individu qui nait dans le sein de la société ; son existence est son titre ; tant qu’il conserve son existence civile et naturelle, il doit jouir du droit de citoyen, et si la confiance se déclare en sa faveur, il peut être porté à toutes les places. Un décret de prise de corps ne prive point celui qui en est atteint de son existence civile, ne lui ôte point par conséquent la qualité de citoyen, et ne peut point le priver des droits attachés à cette qualité ; le décret suspendra la confiance publique, mais ne suspendra point l’exercice de ces droits, et s’il arrive que le décret de prise de corps ne diminue en rien la confiance ; si le citoyen réunit les suffrages, il peut exercer la plénitude de ses droits.
On m’a objecté qu’un officier public, frappé d’un décret d’ajournement ou de prise de corps, était suspendu de ses fonctions.
J’ai répondu qu’il n’y avait aucune analogie entre les fonctions attachées à une charge et une inhérente à la qualité de citoyen ; que dans le premier cas la confiance publique étant forcée par la loi, la loi devait la suspendre lorsque l’officier public était prévenu de crime ; que dans le second cas la confiance publique étant libre, on ne pouvait ni la détruire ni la suspendre, lorsqu’elle se déclarait en faveur d’un individu membre de la société, et qui remplissait toutes les conditions physiques, pour ainsi dire, imposées par la loi générale de l’État.
Je vous prie, monsieur, de m’éclairer sur cette question. Mille pardons si je vous distrais de vos grandes occupations, mais j’ai cru devoir aller à la source des lumières.

J’ai l’honneur d’être, avec la plus parfaite estime, votre très humble et très obéissant serviteur,

Paré, avocat, rue des Cordeliers, passage du Commerce.

space

Lettre de Davout à Camille Desmoulins.

Hesdin, 24 avril 1790.

Monsieur,

Un jeune officier, mais quoique cela bon patriote, a l’honneur de vous prévenir d’une chose qui se pratique dans presque tous les régiments de l’armée, qui est attentatoire à la liberté, aux droits de l’homme et aux décrets de l’assemblée nationale. Voici le fait : la plupart des chefs des régiments font main-basse sur les paquets, les lettres, etc…, qui sont adressés au corps des officiers, bas officiers, cavaliers, soldats, etc… Cette vexation est, je crois, autorisée par une loi de l’ancien despotisme des ministres. La chose va plus loin, car toutes les lettres adressées à des officiers, bas officiers, cavaliers, soldats, etc., qui paraissent suspects, sont saisies par les chefs qui les brûlent.
Il n’est pas besoin, monsieur, je crois, d’exciter votre indignation autrement que par l’exposé pour vous engager à arranger cet article dans votre journal à votre manière, et à le communiquer, s’il est nécessaire, aux autres journalistes, afin d’exciter l’armée à réclamer contre cette vexation.
J’ai eu l’honneur d’en faire part à M. le comte de Mirabeau, qui prendra sûrement en considération cet article, qui est une des principales causes du peu de progrès que les nouveaux-principes ont fait dans l’armée.

J’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Le chevalier Davout, officier au régiment Royal-Champagne. Cavalerie.

space

Lettre de Manuel à Camille Desmoulins.

1er mai 1790.

Je vous dois des visites, des remerciements pour toutes les marques d’estime et d’amitié que vous voulez bien me donner. Personne ne peut mieux m’encourager que vous dans ma carrière publique, où j’ai vraiment bien des peines. Nous en aurions bien plus, si quelques écrivains comme vous ne soutenaient pas le caractère naissant d’un peuple libre.
Peut-être mettriez-vous dans le journal, très estimable patriote, la lettre d’une femme d’esprit au comte d’Artois, qui parait avoir eu quelque succès. Elle est de moi : je l’avais faite pour mademoiselle Arnoux, qui était bien capable d’en faire une. C’est à mon insu qu’elle a été imprimée ; car, pour n’être pas reconnu, j’aurais ôté une phrase qui, écrite ailleurs, me décèle. Quoi qu’il en soit, il n’y a pas de mal qu’on me la prête, mais je m’en rapporte à votre esprit et à votre galanterie pour me la laisser sans la lui ôter. Il y a mille manières de tout dire, et vous les avez toutes. Permettez que je vous embrasse comme si j’avais le plaisir de vous connaitre autant que je le désirerais.

Tout à vous,

Manuel

space

Lettre de Mirabeau à Camille.

2 mai 1790.

Eh bien ! pauvre Camille, votre tête est-elle un peu remise ? On vous a boudé et l’on vous pardonne. M. Emmery a obtenu votre grâce. Ainsi, il est bien décidé que dimanche prochain, on ira au bourg Egalité, sur les cinq heures. Aujourd’hui, le voyage est impossible. On a un rendez-vous essentiel ce soir, il faut s’y trouver, quoique vous disiez assez énergiquement que ce n’est pas là l’usage ; adieu, bon fils ; vous méritez qu’on vous aime, malgré vos fougueux écarts.

Mirabeau.

space

Lettre de dom Mirande à Camille Desmoulins.

8 mai 1790

Monsieur,

Malgré tous les efforts des vils suppôts du despotisme, la révolution fait tous les jours de nouveaux prosélytes. La classe des citoyens la plus faible, cette partie de la nation qui, jusqu’à ce jour, n’avait été occupée que de frivolités, se range avec énergie sous l’étendard de la liberté.
Permettez-moi, monsieur, de vous témoigner tout mon enthousiasme pour vos révolutions. En développant les sublimes principes de nos représentants, vous faites admirer et chérir leurs travaux.
Je suis, avec les sentiments de la plus grande admiration, votre très humble et très obéissant serviteur,

Dom Mirande, Bénéd… de Saint-Maur,

aumônier de messieurs les volontaires de la ville de Mauriac, l’un de vos abonnés.

Mauriac (Haute-Auvergne), 8 mai 1790

space.

Lettre de M. de Robespierre à Camille Desmoulins.

Paris, 7 juin 1790

Monsieur,

J’ai lu dans votre dernier numéro des Révolutions de France et de Brabant, où vous parlez du décret porté le 22 mai sur le droit de paix et de guerre, le passage suivant:
« Le samedi 22 mai le petit dauphin applaudissait un décret Mirabeau avec un bon sens fort au-dessus de son âge. Le peuple applaudissait aussi de son côté. Il reconduisit en triomphe Barnave, Péthion, Lameth, d’Aiguillon, Duport, et tous les jacobins illustres ; il s’imaginait avoir remporté une grande victoire, et ces » députés avoient la faiblesse de l’entretenir dans une erreur dont ils jouissaient. Robespierre fut plus franc ; il dit à la multitude qui l’entourait et l’étourdissait de ses battements: — Eh ! messieurs, de quoi vous félicitez-vous ? le décret est détestable, du dernier détestable ; laissons ce marmot battre des mains à sa fenêtre, il sait mieux que nous ce qu’il fait. »
Je dois, monsieur, relever l’erreur où vous avez été induit sur le fait qui me concerne dans ce passage.
J’ai dit à l’assemblée nationale mon opinion sur les principes et sur les conséquences du décret qui règle l’exercice du droit de paix et de guerre ; mais je me suis borné là. Je n’ai point tenu dans le jardin des Tuileries le propos que vous citez ; je n’ai pas même parlé à la foule des citoyens qui se sont assemblés sur mon passage, au moment où je le traversais. Je crois devoir désavouer ce fait : I° parce qu’il n’est pas vrai ; 2° parce que, quelque disposé que je sois à déployer toujours dans l’assemblée nationale le caractère de franchise qui doit distinguer les représentons de la nation, je n’ignore pas qu’ailleurs il est une certaine réserve qui leur convient. J’espère, monsieur, que vous voudrez bien rendre ma déclaration publique par la voie de votre journal, d’autant plus que votre zèle magnanime pour la cause de la liberté vous fera une loi de ne pas laisser aux mauvais citoyens le plus Iéger prétexte de calomnier l’énergie des défenseurs du peuple.

De Robespierre

space

Lettre de Fréron, L’auteur de l’Orateur du peuple, à Camille.

23 juin 1790.

Je te prie en grâce, mon cher Camille, d’insérer dans ton premier numéro la lettre ci-jointe, qui n’a encore paru que dans le journal de M. Corsas ; sa publicité est d’autant plus intéressante pour moi que je viens, m’assure-t-on, d’être dénoncé à la commune comme un des auteurs de l’Ami du roi. C’est une horreur que je dois repousser avec toute l’énergie dont je suis capable. Si tu ne peux l’insérer en entier, en petit-romain, à la fin de ta première feuille, fais-la au moins connaitre par extrait ; tu me rendras un véritable service. Il y a mille ans que je ne t’ai vu ; j’ai eu pendant plus de quinze jours une fièvre de cheval qui m’a empêché de retourner rue Saint-André ; mais j’irai samedi prochain.
Ch. de La Poype est passé chez toi avec une lettre de M. Brissot de Warville, mais il n’a pu pénétrer. C’était pour te parler d’une affaire que tu sais sans doute. Si les journalistes patriotes ne se liguent pas, adieu la liberté de la presse.

Mille bonjours, mon cher Camille.

Je suis très démocratiquement ton ami,

Stanislas Fréron.

space