Lettres de Camille Desmoulins

Lettre du député Reubell à Camille.

8 janvier 1790.
Paris, rue Saint-Honoré N. 382.

Monsieur,

Votre prospectus des révolutions de France et de Brabant nous ayant été distribué, je me suis ressouvenu de vous avoir vu, entendu et lu avec le plus grand intérêt dans le temps que j’étais membre du comité des recherches, et aussitôt je me suis fait inscrire au nombre de vos abonnés. En parcourant le n° 5, j’ai remarqué qu’une exclamation de ma part sur les juifs vous avait paru extraordinaire. Je n’en ai pas moins succombé à la tentation de vous expliquer le sens de mon opposition à l’admission des juifs aux droits de citoyens français. Je doute fort que dans toute l’assemblée il y ait quelqu’un de plus tolérant que moi. Le culte sans doute ne peut être un motif d’être exclu ; mais s’il est lié à des principes civils et politiques, incompatibles avec les principes de la société à laquelle vous voulez être admis, cela commence à devenir problématique. Voudriez-vous vous donner la peine, monsieur, de lire l’adresse des juifs de Metz, des trois évêchés d’Alsace et de Lorraine du 31 août dernier, ci-jointe, et méditer sur la quatrième partie de leurs conclusions portant : « Nous serons maintenus dans le libre exercice de nos lois, rits et usages, et nous conserverons nos synagogues, nos rabbins et nos syndics de la même manière que le tout existe aujourd’hui. » Que pensez- vous d’individus qui veulent devenir Français et cependant exister en corps de nation ; qui veulent participer à tous les emplois civils, militaires et administratifs français, et cependant conserver des administrateurs juifs, des juges juifs, des notaires juifs, le tout exclusivement ; qui veulent avoir d’autres lois sur les successions, sur les mariages, sur les tutelles, sur la majorité, etc., que les citoyens français leurs voisins ; qui veulent conserver des boucheries, boulangeries, cabarets séparés, et continuer à maintenir pour principes qu’ils ne pourront ni boire, ni manger, ni se marier avec des Français! Vous voyez que ce n’est pas moi qui exclus les juifs ; ils s’excluent eux-mêmes. Votre bon esprit vous fera apercevoir aisément qu’il y aura encore beaucoup de choses à dire, lorsque la question de leur admissibilité sera traitée. Quand le juif, en sortant de sa synagogue, pourra dire : Je rentre dans la foule et je suis les mêmes lois de police, civiles et politiques que mes voisins, alors comme alors ; mais jusques là il sera au moins permis de suspendre son jugement sur la possibilité de leur admission, et si vous aviez eu la satisfaction d’habiter seulement pendant six mois parmi ces messieurs en Alsace, vous en auriez une idée un peu moins vague. Que ne puis-je, monsieur, vous en imposer la pénitence ! votre humanité au bout de quelques heures de séjour vous porterait à coup sûr à employer tous vos talents en faveur de cette classe nombreuse, laborieuse et brave de mes infortunés compatriotes opprimés et pressurés de la manière la plus atroce par la horde cruelle de ces Africains entassés dans mon pays. Si vous désiriez d’ailleurs avoir une idée de mes principes, je vous joins de quoi vous satisfaire. Que vous lisiez ou non les manuscrits, je vous prie de me les renvoyer avec l’adresse imprimée des juifs, qui me sera peut-être encore nécessaire.

J’ai l’honneur d’être avec la plus parfaite considération, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Reubell, député.

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Lettre de Manuel à Camille.

12 janvier 1790.

Monsieur,

Je n’ai point l’honneur de vous connaitre, mais j’en ai bien le désir, car je vous lis. Votre journal est un de ceux dont l’assemblée nationale a besoin. Ce sont les hommes de lettres, quand ils ont votre courage et vos principes, qui font les révolutions. Il ne faut rien moins que mon dévouement à la chose publique qui prend mes jours et mes nuits pour ne vous avoir pas encore remercié d’un abonnement que je ne vous paie que par mes vœux et ma reconnaissance. Si vous pouviez me procurer l’occasion de vous servir, il me serait doux de m’acquitter.
Il ne me manque que votre plume et du temps pour me rendre aux lettres.

J’ai l’honneur d’être avec une estime franche et un vrai attachement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Manuel, administrateur.

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Lettre de M. Merlin de Douai à Camille.

17 janvier 1790.

Permettez, Monsieur, à un des plus zélés patriotes de réclamer dans votre très patriotique et très excellent journal deux petites places, l’une pour tel extrait que vous jugerez à propos de faire de la lettre anonyme ci-jointe qui m’est adressée par une personne dont je ne connais pas l’écriture , mais qui parait animée des mêmes sentiments que vous et moi ; l’autre pour une annonce qui m’est envoyée de Lille par M. Sta, avocat, et qui leur a fait connaitre le patriotisme d’un curé des environs de cette ville.
Je profite avec grand plaisir de cette occasion sous les auspices de M. Guffroy votre ami et le mien pour vous offrir le tribut que je dois aux talents et aux sentiments déployés dans vos ouvrages.

J’ai l’honneur d’être avec une parfaite considération,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur,

Merlin,
Député de Douai à l’assemblée nationale.

P. S. Je crois devoir vous faire observer qu’il faudrait promptement déjouer l’aristocratie belgique.

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Lettre de Cochet à Camille.

12 février 1790.

Monsieur,

Monsieur Mortier du Cateau, fils de notre député à l’assemblée nationale, m’a fait espérer que vous accueilleriez ma missive, si j’osais prendre sur moi de vous écrire directement. Persuadé qu’il ne m’a pas trompé, je hasarde donc de vous écrire tant en son nom qu’en celui de tous les bons citoyens de ce pays.
De crainte de vous ennuyer dès l’abord, je passe droit au fait. Daignez lire la requête ci-jointe, puis en donner quelqu’extrait au public.
Notre bon patriote que l’on persécute a le premier levé la tête parmi nous, il a le premier excité le peuple à former une garde nationale à l’instar de celle de Paris, il a parlé hardiment et sans détour ; il n’a pas déguisé ses sentiments pour la liberté, et tout d’un coup il s’est trouvé criminel sans avoir rien à se reprocher, et malgré l’estime de tous les bons citoyens. Ne voilà-t-il pas un petit miracle digne de la calotte ! Réflexions de votre part, s’il vous plaît.
Autre objet à vos réflexions : ce village ( composé de quatre mille Ames et plus) toujours têtu à son ordinaire, se hâte de nommer des officiers municipaux et des notables. Dès le lendemain le conseil général s’assemble ; on délibère qu’il faut veiller à la conservation des propriétés publiques ; on se transporte en conséquence sur un bois de cinq cents arpents attaché à l’archevêché de Cambrai, on le trouve dans le plus pitoyable état ; aucun arbre de force, sauf 20 chênes, la plupart défectueux ; fort peu de futaie ; point d’espérance d’y faire le marteau d’ici à longtemps ; une infinité de délits. Ordre aux gardes de Monseigneur de se retirer, d’autres y sont établis, envoi du tout à l’assemblée nationale et entr’autres de copie de la lettre ci-jointe ; et les aristocrates de gémir, de crier au feu, au voleur, à l’assassin, d’en appeler au jugement dernier, etc…
Maintenant, citoyen excellent, le plus formidable antagoniste de l’aristocratie, daignez dire un mot de vos voisins, Spartiates par le courage. C’est tout ce que nous demanderons, et en revanche nous vous décernerons une couronne mêlée de lauriers et de gazon.

J’ai l’honneur d’être avec la plus sincère admiration,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur,

Cochet.
Catillen en Cambresis, 12 février 1791.

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Lettre de Guffroy à Camille.

J’ai fait insérer, à la prière de MM. Desartel et Chellier, patriotes zélés, la partie de l’adresse de cette ville dans laquelle les officiers municipaux et la garde nationale proposent le projet de la confédération générale de toutes les gardes nationales du royaume. J’y ai joint le décret de l’assemblée nationale.

Eh bien ! qu’avez-vous prétendu par-là , me direz-vous ? Faire rendre justice aux municipaux et gardes nationaux d’Arras qui les premiers, oui, mon cher Camille, les premiers ont présenté à l’assemblée nationale le projet de cette confédération qui eût été bien intéressante pour le patriotisme, s’il n’y avait eu que des gardes nationales réunies volontairement avec les régiments patriotes aussi venus et réunis ultro.

La ville de Paris s’est emparée de l’honneur de la proposition de réunir toutes les gardes nationales ; mais, sachez-le bien, nos habitants d’Arras avoient fait les premiers, je le répète, la proposition de cette superbe confédération qui aurait été vraiment républicaine, si le cornet à bouquin ministériel n’était venu corner pour rallier avec les patriotes tous les vieux masques aristocratiques ; est-ce donc à coup de lettres ministérielles et d’administration royale par rang d’ancienneté qu’on devient citoyen français et digne de concourir au rétablissement de la chose publique ?

Guffroy.

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Lettre de Saint-Just à Camille Desmoulins.

Monsieur,

Si vous étiez moins occupé j’entrevois dans quelques détails sur l’assemblée de Chauni où se sont trouvé des hommes de toutes trempes et de tout calibre. Malgré ma minorité j’ai été reçu. Le sieur Gelli, votre confrère au baillage de Vermandois, m’avait dénoncé. On l’a chassé par les épaules. Nous avons vu là vos compatriotes MM. Saulce, Violette et autres dont j’ai reçu beaucoup de politesses. Il est inutile de vous dire (car vous n’aimez pas la sotte louange) que votre pays s’enorgueillit de vous.
Vous avez su avant moi que le département était définitivement à Laon. Est-ce un bien, est-ce un mal pour l’une ou l’autre ville ? Il me semble que ce n’est qu’un point d’honneur entre les deux villes et les points d’honneur sont très peu de chose presqu’en tout genre.
Je suis monté à la tribune, j’ai travaillé dans le dessein de porter le jour dans la question du chef-lieu, mais je ne suivi rien, je suis parti chargé de compliments comme l’âne de reliques ayant cependant cette confiance qu’à la prochaine législature je pourrai être des vôtres à l’assemblé nationale.
Vous m’aviez promis de m’écrire, mais je prévois bien que vous n’en aurez pas eu le loisir. Je suis libre à l’heure qu’il est. Retournerai-je auprès de vous ou resterai-je parmi les sots aristocrates de ce pays ci.
Les paysans de mon canton étaient venus alors de mon retour de Chauny me chercher à Manicamp. Le comte de Lauraguais fut fort étonné de cette cérémonie rusti-patriotique. Je les conduisis tous chez lui pour le visiter. On nous dit qu’il est au champ et moi cependant je fis comme Tarquin j’avais une baguette avec laquelle je coupai la tête a une fougère qui se trouva près de moi sous les fenêtres du château et sans mot dire nous fîmes volteface.
Adieu, mon cher Desmoulins. Si vous avez besoin de moi écrivez moi. Vos derniers numéros sont pleins d’excellentes choses. Apollon et Minerve ne vous ont point encore abandonné ne vous en déplaise. Si vous avez quelque chose à faire dire à vos gens de Guise, je les remverrai dans 8 jours à Laon où j’irai faire un tour pour affaires particulières.

Adieu encore, gloire, paix et rage patriotique,

Saint-Just.
Je vous lirai ce soir car je ne vous parle de vos derniers numéros que par oui dire.

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