Lettres de Camille Desmoulins

Lettre de Camille Desmoulins à son père dans laquelle il lui parle de ses rapports avec Mirabeau.

22 septembre 1789.

Mon très cher père,

M. de Mirabeau, chez lequel je dinai hier à Versailles m’apprit que Je parlement de Toulouse venait de brûle ma France libre. J’attends le réquisitoire, que je suis curieux de lire. Cela me vaudra une édition de plus, s’il n’y a pas eu de contrefaçon dans ce pays-là.

Mon discours de la Lanterne s’est vendu, et l’édition est à peu près épuisée. C’est la seule brochure qui se soit vendue ces jours-ci ; mais on est si las de toutes ces feuilles, que je crains d’en faire tirer une seconde édition. La demi-feuille que je vous ai envoyée par la poste, en faveur du marquis de Saint-Hurugue, a fait beaucoup d’honneur à mes principes, et j’en ai reçu des compliments de tous côtés. Ce succès de mes brochures de l’année, si différent de celui qu’elles ont à Guise, me détermine à fixer mon domicile à Paris. J’ai pris un logement en face de l’hôtel de Nivernois, où je vais entrer à la St. Remy. Comme la dépense a absorbé bien au-delà du produit de mon dernier ouvrage, j’ai pensé que vous ne refuserez pas de m’aider de cinq à six louis, et que vous prendrez en considération les friponneries que j’ai éprouvées de mes libraires. Je vous prie de ne pas me les refuser, si cela est possible.
Je vous envoie le numéro 9 des Révolutions de Paris, à cause de la mention qu’il fait, page 12, des services que j’ai rendus à la patrie. J’ai pris le parti de ne plus faire que des ouvrages soignés, et de retrancher sur ma dépense au profit de ma réputation. M. de Mirabeau m’a offert de travailler à son journal. J’hésite, et j’attends vos conseils.

À l’instant m’arrive une lettre de Mirabeau qui me mande sur-le-champ à Versailles. La Chronique de Paris a fait hier le plus grand éloge de moi, à cause de ma réclamation pour M. de Saint-Hurugue. Adieu.

Votre fils,

Desmoulins.

space

Lettre de Camille à son père sur ses ouvrages littéraires, ses rapports avec Mirabeau chez lequel il travaille à lui préparer des motions.

29 septembre 1789.

Mon très cher père,

M. Gelli a dû vous faire passer, il y a quelques jours, deux France libre, une Lanterne, une trentaine de Réclamations en faveur du marquis de Saint-Hurugue, et le numéro 9 des Révolutions de Paris. Est-ce que vous ne les auriez pas reçus ? Je n’ai pas reçu de lettre de vous depuis huit jours. Vous pouvez toujours m’écrire à l’hôtel de Pologne. J’attends aussi votre réponse pour l’article des six louis que je vous demande pour ne pas manquer de parole à mon tapissier. Je vous écris ceci à Paris, où je viens d’arriver à l’hôtel de Pologne, pied-à-terre que j’ai gardé. Depuis huit jours, je suis à Versailles chez Mirabeau. Nous sommes devenus de grands amis ; au moins, m’appelle-t-il son cher ami. A chaque instant il me prend les mains, il me donne des coups de poing ; il va ensuite à l’assemblée, reprend sa dignité en entrant dans le vestibule, et fait des merveilles ; après quoi, il revient diner avec une excellente compagnie, et parfois sa maîtresse, et nous buvons d’excellents vins. Je sens que sa table trop délicate et trop chargée me corrompt. Ses vins de Bordeaux et son marasquin ont leur prix que je cherche vainement à me dissimuler, et j’ai toutes les peines du monde à reprendre ensuite mon austérité républicaine et à détester les aristocrates, dont le crime est de tenir à ces excellents diners. Je prépare des motions, et Mirabeau appelle cela m’initier aux grandes affaires. Il semble que je devrais me trouver heureux, en me rappelant ma position à Guise, de me voir devenu le commensal et l’ami de Mirabeau, brûlé par le parlement de Toulouse, et avec la réputation d’excellent citoyen et de bon écrivain. Ma Lanterne fait à présent la même sensation que la France libre. Il y a trois jours, étant dans le vestibule des états-généraux, et quelqu’un m’ayant nommé, je vis tout le monde, et nombre de députés des trois ordres, me regarder avec cette curiosité qui flatte mon amour-propre, ce qui ne m’empêche pas de n’être point très heureux. Dans un moment, je trouve la vie une chose délicieuse, et le moment d’après je la trouve presque insupportable, et cela, dix fois dans un jour. J’ai vingt courses à faire, une philippique dans la tête, une motion à l’imprimerie et une seconde édition de ma France libre. Mirabeau m’attend ce soir. Adieu. Portez-vous bien, et ne dites plus tant de mal de votre fils,

Desmoulins.

space

Lettre de Camille à son père sur le retour du roi à Paris après les journées des 5 et 6 octobre et sa demande réitérée de quelques louis pour l’aider à acheter des meubles.

8 octobre 1789

Mon cher père,

J’ai passé deux semaines charmantes chez Mirabeau ; mais voyant que je ne lui étais bon à rien, je lui ai dit adieu, et suis revenu à Paris. Nous nous sommes quittés pour nous reprendre et bons amis ; il m’a invité à venir passer huit jours avec lui toutes les fois que cela me ferait plaisir. Pendant mon séjour à Versailles, il m’a chargé de faire un mémoire pour la ville de Belesme contre son
subdélégué et l’intendant d’Alençon ; je l’ai fait. Je vous fais passer deux journaux entr’autres où l’on
m’a beaucoup loués Ces éloges ne me sont, parvenus que bien tard. Tous ou presque tous m’ont donné un coup d’encensoir, mais je n’en suis pas plus riche pour cela.
L’autre jour M. de Montmorency, M. de Castellane, M. l’abbé Sieyès, Target, me disaient les choses les plus agréables sur ma Lanterne. Cette célébrité ajoute encore à ma honte naturelle d’exposer mes besoins. Je n’ose même les découvrir à M. de Mirabeau. En vérité, vous êtes à mon égard d’une injustice extrême ; vous voyez que malgré mes ennemis et mes calomniateurs, j’ai su me mettre à ma place parmi les écrivains, les patriotes et les hommes à caractère. Grâce au ciel, je suis content de ma petite réputation, je n’en ambitionne pas davantage. Il est autour de moi bien peu de personnes à qui je puisse porter envie, mais cela n’empêche pas que je n’aie retiré que 12 louis de ma Lanterne qui en a rapporté 40 à 50 au libraire ; que je n’aie retiré que 30 louis de ma France libre qui a rapporté mille écus au libraire. Le bruit qu’ont fait ces ouvrages m’a attiré sur le corps tous mes créanciers qui ne m’ont rien laissé parce que je n’ai pas voulu troubler de leurs clameurs la jouissance nouvelle de ma renommée éphémère. Me voilà donc presque sans créanciers, mais aussi sans argent. Je vous en supplie, puisque voilà le moment de toucher vos rentes, puisque le prix du bled se soutient, envoyez-moi six louis. Voilà le roi et l’assemblée nationale à demeure ici, je veux demeurer à Paris, j’abandonne mon ingrat et injuste pays. Je veux profiter de ce moment de réputation pour me mettre dans mes meubles, pour m’immatriculer dans un district ; aurez-vous la cruauté de me refuser un lit, une paire de draps ? suis-je sans avoir, sans famille ? est-il vrai que je n’ai ni père ni mère ? mais, direz-vous, il fallait employer à avoir des meubles ces 30 ou 40 louis. Je vous répondrai : il fallait vivre ; il fallait payer des dettes que vous m’avez forcé de contracter depuis 6 ans ; car depuis 6 ans je n’ai pas eu le nécessaire. Dites vrai, m’avez-vous jamais acheté des meubles ? m’avez-vous jamais mis en état de n’avoir point à payer le loyer exorbitant des chambres garnies ? O la mauvaise politique que la vôtre de m’avoir envoyé deux louis à deux louis, avec lesquels je n’ai jamais pu trouver le secret d’avoir des meubles et un domicile. Et quand je pense que ma fortune a tenu à mon domicile ; qu’avec un domicile j’aurais été président, commandant de district, représentant de la commune de Paris ; au lieu que je ne suis qu’un écrivain distingué : témoignage vivant qu’avec des vertus, des talents, l’amour du travail, un caractère et de grands services rendus, on peut n’arriver à rien. Mais, chose étonnante ! voilà dix ans que je me plains en ces termes, et il m’a été plus facile de faire une révolution, de bouleverser la France, que d’obtenir de mon père, une fois pour toutes, une cinquantaine de louis, et qu’il donnât les mains à me commencer un établissement. Quel homme vous êtes ! avec tout votre esprit et toutes vos vertus, vous n’avez pas même su me connaitre. Vous m’avez éternellement calomnié ; vous m’avez appelé éternellement un prodigue, un dissipateur, et je n’étais rien moins que tout cela. Toute ma vie, je n’ai soupiré qu’après, un domicile, après un établissement, et après avoir quitté Guise et la maison paternelle, vous n’avez pas voulu qu’à Paris j’eusse un autre gite qu’une hôtellerie, et voilà que j’ai trente ans. Vous m’avez toujours dit que j’avais d’autres frères ! oui, mais il y a cette différence que la nature m’avait donné des ailes et que mes frères ne pouvaient sentir comme moi la chaîne des besoins qui me retenait à la terre.

Vous avez appris sans doute la grande révolution qui s’est faite. Consummatum est. Le roi, la reine, le dauphin sont à Paris. 50,000 hommes, 10,000 femmes, ont été les chercher avec 22 pièces de canon. Il y a eu 7 gardes-du-corps tués, 6 gardes nationaux, une femme et 6 bourgeois. A l’arrivée de la famille royale, j’ai cru voir six familles de Perses derrière le char de Paul Emile. Le roi et la reine devaient fondre en larmes. Ils ne sont entrés que la nuit. On criait : « Nous amenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron. » Hier, aux Tuileries, la reine s’est montrée à la fenêtre; elle a causé avec les poissardes, elle en a invité à diner; il s’est tenu à la croisée des espèces de conférences entre les dames de la cour et les dames de la halle. La reine a demandé grâce pour le comte d’Artois et le prince de Condé. Les dames de la halle ont accordé la grâce, scène infiniment ridicule. Aujourd’hui elles sont allées chercher l’assemblée nationale qui vient aussi à Paris. Adieu, car il faut que je fasse mille courses.

Aidez-moi donc dans ces circonstances et envoyez-moi un lit, si vous ne pouvez m’en acheter un ici. Est-ce que vous pouvez me refuser un lit ? Je vous ai dit que je ne voulais plus entendre parler de Guise. Votre nullité dans ce pays et à plus forte raison la mienne m’en ont détaché. Faites donc quelque chose pour moi, pour votre fils aîné.

Desmoulins.

L’heure de la poste était passée, j’ai rouvert ma lettre pour insister encore sur mes besoins. Tout ce que j’apprends de Guise par les lettres du cousin Deviefville me confirme dans la pensée de renoncer à ce pays, les antipodes de la philosophie, du patriotisme et de l’égalité. J’ai à Paris une réputation, on me consulte sur les grandes affaires ; on m’invite à dîner ; il n’y a aucun faiseur de brochures dont les feuilles se vendent mieux : il ne me manque qu’un domicile ; je vous en supplie, aidez-moi, envoyez-moi 6 louis ou bien un lit.

 space

Lettre de Camille à sou père relativement à son journal des révolutions de France et de Brabant.

4 décembre 1789.

Mon cher père,

Je vous ai fait passer le n° Ier de mon journal ; ne l’avez-vous point reçu ? Je vous prie de m’en accuser la réception. Je vous envoie deux prospectus. Si faire se peut, car nul n’est prophète en son pays, envoyez-moi des souscriptions. Me voilà journaliste et déterminé à user amplement de la liberté de la presse. On a trouvé mon premier n° parfait ; mais soutiendrai-je ce ton ? J’ai tant d’occupations que je vous écris ceci à deux heures après minuit. Je vous embrasse. Bon soir.

Votre fils,

Desmoulins.

Je vous souhaite la bonne fête et un joyeux Saint-Nicolas. Deviniez-vous que je serais un Romain quand vous me baptisiez Lucius, Sulpicius, Camillus ? et prophétisiez-vous ?

space

Lettre de Mangourit à Camille. Il lui offre ses services comme collaborateur dans son journal des Révolutions de France et de Brabant.

Paris, passage des Petits-Pères, hôtel des Etats-Généraux, au quatrième, N. 4.

13 décembre 1789.

Ayant appris par M. de Pussy, rédacteur du Courrier National, que vous cherchiez un collaborateur, je passai chez vous vendredi dernier, et vous me fîtes l’honneur de me dire que sous quinze jours vous vous décideriez. Vous trouverez ci-joint quelques notices qui vous permettront de juger mes offres. Vous avez concouru à la révolution ; j’ai écrit moi-même en juillet 1788 le Tribun du Peuple, le premier ouvrage qui l’ait excitée ; c’est le premier coup de tambour.

Votre Lanterne, pour avoir été brûlée par le parlement, n’en éclaire que davantage. Mes Gracques ont été brûlés, rissolés par le parlement de Bretagne. Je suis le père des journalistes libres, et si je n’avais pas été indignement rançonné par un fripon de libraire…..

Mon nom avec éclat seroit au milieu d’eux.

Vous êtes gai. Malgré beaucoup de chagrins je le suis toujours. Vous avez du génie, on me reproche trop d’imagination. Au reste, j’ai des correspondances en Bretagne fort sûres, des matériaux nombreux en tout genre. J’ai été militaire, magistrat ; je suis volontaire non soldé de la Bastille, je n’écrivais pas par conséquent le quatorze juillet. Au reste, si vous voulez une mèche bretonne de plus à votre Lanterne, ou un cheval de trait à votre courrier brabançon, je fournirai de bon cœur mes services.

J’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Mangourit.

space

Lettre de Camille , à son père relative à son journal des Révolutions de France et de Brabant.

31 décembre 1789.

Mon cher père,

Recevez mes souhaits de bonne année, vous, ma chère mère, mes frères et sœurs.
La fortune s’est lassée de me poursuivre. Jugez du succès de mon journal. J’ai dans la seule ville de Marseille 100 abonnes et dans celle de Dunkerque 140. Si j’avais prévu cette affluence d’abonnés, je n’aurais pas conclu avec mon libraire le marché de deux mille écus par an ; il est vrai qu’il m’en promet quatre mille quand je serai arrivé à 3000 souscripteurs ( tant ces libraires sont juifs ) ! Au reste ce n’est pas l’argent que j’ai en vue dans cette entreprise, mais la défense des principes. Quelles lettres, quelles vérités flatteuses je reçois ! On m’avait dit que la reine avait chargé M. de Gouvion, major-général, de demander ma détention. Ce bruit est venu aux oreilles de M. de Gouvion qui m’écrit pour me témoigner bien d’autres sentiments. Sur un mot de mon n° 5, M. de Lafayette vient de me prier de lui écrire, si je n’ai pas le temps de passer chez lui pour m’expliquer avec lui sur les griefs que je lui reproche. L’un m’appelle le meilleur écrivain ; l’autre le plus télé défenseur de la liberté ; mais il est facile d’être modeste, lorsqu’on ne vous déprécie pas. Je suis devenu assez indifférent à ces éloges, et autant je paraissais vain lorsqu’on se plaisait à m’humilier, autant je rabats aujourd’hui des choses flatteuses qu’on m’adresse. Ce qui me touche bien plus, ou plutôt la seule chose qui me touche, c’est l’amitié des patriotes et les embrassements des républicains qui viennent me voir et quelques-uns de fort loin. Adieu.
Je vous embrasse mille fois. Peut-être dans peu pourrai-je vous demander mon frère.

Votre fils,

Desmoulins.

space