Lettres de Camille Desmoulins

Lettre de Camille Desmoulins à son père sur les journées des 12, 13, 14 et 15 juillet 1788.

Paris, 16 juillet 1789.

Mon très cher père,

Maintenant, on peut vous écrire, la lettre arrivera. Moi-même, j’ai posé hier une sentinelle dans un bureau de la poste, et il n’y a plus de cabinet secret où l’on décachette les lettres. Que la face des choses est changée depuis trois jours ! Dimanche, tout Paris était consterné du renvoi de M. Necker ; j’avais beau échauffer les esprits, personne ne prenait les armes. Je vais sur les trois heures au Palais-Royal ; je gémissais, au milieu d’un groupe, sur notre lâcheté à tous, lorsque trois jeunes gens passent se tenant par la main et criant aux armes. Je me joins à eux ; on voit mon zèle, on m’entoure, on me presse de monter sur une table : dans la minute j’ai autour de moi six mille personnes. « Citoyens, dis-je alors, vous savez que la nation avait demandé que Necker lui fût conservé, qu’on lui élevât un monument : et on l’a chassé ! peut-on vous braver plus insolemment ? Après ce coup, ils vont tout oser, et pour cette nuit, ils méditent, ils disposent peut-être une Saint-Barthélemy pour les patriotes. » J’étouffais d’une multitude d’idées qui m’assiégeaient; je parlais sans ordre. « Aux armes ! ai-je dit, aux armes ! Prenons tous des cocardes vertes, couleur de l’espérance. »
Je me rappelle que je finissais par ces mots : « L’infâme police est ici. Eh bien ! qu’elle me regarde, qu’elle m’observe bien ; oui ! c’est moi, qui appelle mes frères à la liberté. » Et levant un pistolet :
« Du moins ils ne me prendront pas en vie, et je saurai mourir glorieusement ; il ne peut plus m’arriver qu’un malheur, c’est celui de voir la France devenir esclave. » Alors je descendis ; on m’embrassait, on m’étouffait de caresses. Mon ami, me disait chacun, nous allons vous faire une garde, nous ne vous abandonnerons pas, nous irons où vous voudrez. Je dis que je ne voulais point avoir de commandement, que je ne voulais qu’être soldat de la patrie. Je pris un ruban vert et je l’attachai à mon chapeau le premier. Avec quelle rapidité gagna l’incendie ! Le bruit de cette émeute va jusqu’au camp ; les Cravates, les Suisses, les Dragons, Royal-Allemand arrivent. Le prince Lambesc, à la tête de ce dernier régiment, entre dans les Tuileries, à cheval. Il sabre lui-même un garde française, sans armes, et renverse femmes et enfants. La fureur s’allume. Alors, il n’y a plus qu’un cri dans Paris : Aux armes ! Il était sept heures. Il n’ose entrer dans la ville. On enfonce les boutiques d’armuriers. Lundi matin on sonne le tocsin. Les électeurs s’étaient assemblés à la Ville. Le prévôt des marchands à leur tête, ils créent un corps de milice bourgeoise de soixante-dix-huit mille hommes, en seize légions. Plus de cent mille étaient déjà armés, tant bien que mal, et coururent à la Ville demander des armes. Le prévôt des marchands amuse, il envoie aux Chartreux et à Saint-Lazare ; il tâche de consumer le temps en faisant croire aux districts qu’on y trouvera des armes. La multitude et les plus hardis se portent aux Invalides ; on en demande au gouverneur ; effrayé, il ouvre son magasin. J’y suis descendu sous le dôme, au risque d’étouffer. J’y ai vu, à ce qu’il m’a semblé, au moins cent mille fusils. J’en prends un tout neuf, armé d’une baïonnette, et deux pistolets. C’était le mardi, tout le matin se passa à s’armer. A peine a-t-on des armes, qu’on va à la Bastille. Le gouverneur, surpris de voir tout d’un coup dans Paris cent mille fusils armés de baïonnettes, et ne sachant point si ces armes étaient tombées du ciel, devait être fort embarrassé. On tiraille une heure ou deux, on arquebuse ceux qui se montrent sur les tours ; le gouverneur, le comte de Launay, amène pavillon ; il baisse le pont-levis, on se précipite ; mais il le lève aussitôt et tire à mitraille. Alors, le canon des gardes-françaises fait une brèche. Bourgeois, soldats, chacun se précipite. Un graveur monte le premier, on le jette en bas et on lui casse les jambes. Un garde-française plus heureux le suit, saisit la mèche d’un canonnier, se défend, et la place est emportée d’assaut dans une demi-heure. J’étais accouru au premier coup de canon, mais la Bastille était déjà prise, en deux heures et demie, chose qui tient du prodige. La Bastille aurait pu tenir six mois, si quelque chose pouvait tenir contre l’impétuosité française ; la Bastille prise par des bourgeois et des soldats sans aucun chef, sans un seul officier ! Le même garde-française qui avait monté à l’assaut le premier, poursuit M. de Launay, le prend par les cheveux et le fait prisonnier. On l’emmène à l’Hôtel-de-Ville, on l’assomme sur le chemin. Il était expirant des coups reçus, on l’achève à la Grève et un boucher lui coupe la tête. On la porte au bout d’une pique et on donne la croix de Saint-Louis au garde-française ; dans le même temps, on arrête un courrier, on lui trouve dans ses bas une lettre pour le prévôt des marchands ; on le conduit à la Ville. Dès le lundi matin, on arrêtait tous les courriers ; on portait toutes les lettres à la Ville ; celles adressées au roi, à la reine et aux ministres, on les décachetait et on en faisait lecture publique. On lut une lettre adressée à M. de Flesselles ; on lui disait d’amuser ainsi quelques jours les Parisiens. Il ne put se défendre ; le peuple l’arracha de son siège et l’entraîna hors de la salle où il présidait l’assemblée ; et à peine a-t-il descendu l’escalier de l’Hôtel-de-Ville, qu’un jeune homme lui appuie son pistolet et lui brûle la cervelle ; on crie: Brao. On lui coupe la tête qu’on met sur-une pique, et j’ai vu de même sur une pique son cœur, qu’on a promené dans tout Paris ; l’après-midi, on pendit le reste de la garnison pris les armes à la main ; on les accrochait au réverbère de la Grève. On cria grâce pour quelques-uns et pour tous les Invalides. Il y eut aussi quatre ou cinq voleurs pris sur le fait et pendus sur la minute ; ce qui consterna les filous au point qu’on les dit tous décampés. Monsieur le lieutenant de police, épouvanté de la fin tragique du prévôt, envoya sa démission à l’Hotel-de-Ville. Les oppresseurs voulaient s’enfuir tous de Paris ; mais il y a eu toujours sur pied, depuis lundi soir, une patrouille de cinquante mille hommes. On n’a laissé sortir personne de la capitale. Toutes les barrières ont été brûlées, et tous les commis sont en déroute, comme bien vous le pensez. Les Suisses, gardes du trésor royal, ont mis bas les armes. On y a trouvé vingt-quatre millions dont la ville de Paris s’est emparée. Après le coup de main qui venait d’emporter la Bastille, on crut que les troupes campées autour de Paris pourraient bien y entrer, et personne ne se coucha. Cette nuit, toutes les rues étaient éclairées ; on jeta dans les rues des chaises, des tables, des tonneaux, des morceaux de grès, des voitures pour les barricader et casser les jambes des chevaux. Il y eut cette nuit soixante-dix mille hommes sous les armes. Les gardes-françaises faisaient patrouille avec nous. Je montai la garde toute la nuit. Je rencontrai un détachement de hussards, sur les onze heures de soir, qui entrait par la porte St. Jacques. Le gendarme qui nous commande, cria : Qui vive ! L’officier hussard cria: France, la nation française ; nous venons nous rendre, vous offrir nos secours. Comme on s’en défiait un peu, on leur dit de se désarmer d’abord, et sur leur refus, on les remercia de leurs services, et il n’en serait pas échappé un seul, s’ils ne se fussent égosillés à crier : Vive les Parisiens et le tiers-état ! On les ramena jusqu’aux barrières, où nous leur souhaitâmes le bon soir. Nous les avions promenés quelque temps dans Paris, où ils durent admirer le bon ordre et le patriotisme. Les femmes faisaient bouillir de l’eau pour jeter sur la tête ; ils voyaient les pavés rougis sur les fenêtres, prêts à les écraser et autour d’eux les milices innombrables de Paris, armées de sabres, d’épées, de pistolets et plus de soixante mille baïonnettes, plus de cent cinquante pièces de canon braquées à l’entrée des rues. Je crois que c’est leur rapport qui glaça d’effroi le camp. Nous avions les poudres de la Bastille, de l’arsenal, cinquante mille cartouches trouvées aux Invalides.
Mon avis était d’aller à Versailles. La guerre était finie, toute la famille était enlevée, tous les aristocrates pris d’un coup de filet. J’étais certain que la prise inconcevable de la Bastille dans un assaut d’un quart-d ‘heure, avait consterné le château de Versailles et le camp, et qu’ils n’auraient pas eu le temps de se reconnaitre. Hier malin, le roi effrayé vint à l’assemblée nationale ; il se mit à la merci de l’assemblée, et voilà tous ses péchés remis. Nos députés le reconduisirent en triomphe au château. Il pleura beaucoup, à ce qu’on assure. Il retourna à pied, n’ayant pour gardes que nos députés qui le ramenaient. Target me dit que ce fut une bien belle procession. Le soir, la procession de Paris fut plus belle encore. Cent-cinquante députés de l’assemblée nationale, Clergé, Noblesse et Communes, étaient montés dans les carrosses du roi pour venir apporter la paix. Ils arrivèrent à trois heures et demie à la place Louis XV, descendirent de voiture et furent à pied, traversant la rue Saint-Honoré jusqu’à l’Hôtel-de-Ville. Ils marchèrent sous les drapeaux des gardes-françaises, qu’ils baisaient en disant : voilà les drapeaux de la nation, de la liberté, et au milieu de cent mille hommes armés, et de huit cent mille avec des cocardes rouges et bleues. Le rouge, pour montrer qu’on était prêt à verser son sang ; et le bleu, pour une constitution céleste. Les députés avoient aussi la cocarde. On fit halte devant le Palais-Royal et devant le garde-française sur le phaéton de M. de Launay, dont la ville lui avait fait présent, ainsi que des chevaux superflus du gouverneur décapité. Il avait une couronne civique sur la tête. Il donnait la main à tous les députés. Je marchais l’épée nue à côté de Target, avec qui je causais. Il était d’une joie inexprimable. Elle brillait dans tous les yeux et je n’ai rien vu de pareil. Il est impossible que le triomphe de Paul-Emile ait été plus beau. J’avais pourtant eu plus de joie encore la veille, quand je montai sur la brèche de la Bastille rendue, et qu’on y arbora le pavillon des Gardes et des milices bourgeoises. Là étaient la plupart des zélés patriotes. Nous nous embrassions, nous baisions les mains des gardes-françaises en pleurant de joie et d’ivresse.

P. S. Hier à l’Hôtel-de-Ville, les 150 députés et les électeurs ont proclamé la paix. Le marquis de Lafayette est nommé général des 16 légions des milices de Paris, les gardes-françaises et les gardes-suisses sont déclarées troupes nationales et désormais à la solde de la nation , aussi bien que les deux premières de nos 16 légions.
M. Bailly est nommé Maire de Paris. En ce moment on rase la Bastille; M. Necker est rappelé ; les nouveaux ministres ont remercié ou sont remerciés ; Foulon est mort de peur l’abbé Roy est pendu ; le gouverneur et le sous-gouverneur de la Bastille et le prévôt des marchands sont décapités ; cinq voleurs ont été accrochés au réverbère ; une centaine d’hommes ont été tués à la Bastille de part et d’autre. On a remarqué la clôture des spectacles depuis dimanche, chose inouïe !

Votre fils,

Desmoulins.

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Lettre du Citoyen de Beaubourg à Camille, dans laquelle il lui rappelle que c’est lui qui l’a aidé à monter le 12 juillet 1788 sur la table magique au Palais-Royal.

M. de Beaubourg a l’honneur de se rappeler au souvenir obligeant de M. Desmoulins ; il espère qu’il aura bien voulu lire son Opéra avec la plus grande attention, et se pénétrer à certains égards de la note qui l’accompagne.
M. de Beaubourg brûle de connaitre le jugement que M. Desmoulins aura porté sur le tout. Il aura l’honneur de passer chez lui demain matin sur les onze heures. Il l’assure au reste que, pénétré de confiance pour ses talents qu’il admire, ainsi que pour ses principes qu’il révère, il recevra son arrêt, quel qu’il soit, avec une sensible reconnaissance. Assurément il attend bien peu de gloire de ce petit ouvrage, à part le sentiment qui y règne.
Comme amant de la liberté, comme un des plus fiers organes de la vérité, M. Desmoulins pensera sans doute que d’après l’égalité des droits, les différentes manières de publier sa pensée doivent être également libres ; qu’il doit être permis de représenter ce qu’il est permis d’imprimer ; et qu’il ne peut être nuisible de réciter ou de chanter sur la scène ce qu’il est utile d’écrire ou d’afficher.
Si l’on autorise à reproduire sur le théâtre la vertu avec tous ses accessoires, pourquoi serait-il défendu de livrer le vice à l’indignation publique et particulièrement le despotisme, source de tous nos maux et le plus grand fléau de la terre ? M. de Beaubourg borne à ces courtes réflexions sa logique de conscience. Celle de M. Desmoulins lui en fera naître assurément de bien plus victorieuses, et c’est celle qu’il implore.
Il reste maintenant à M. de Beaubourg à justifier aux yeux de M. Desmoulins la singularité d’une démarche qui a dû lui paraitre nouvelle, surtout d’après son extrême réserve.
Elle se trouvera pleinement justifiée, cette confiance, cette démarche de M. de Beaubourg, lorsque M. Desmoulins saura que dans la soirée du 12 juillet, il a d’abord été son heureux disciple et qu’électrisé tout-à-coup parle feu de son patriotisme, il est devenu son émule et apôtre, sinon aussi éloquent, du moins aussi décidé.
M. de Beaubourg fut le premier qui aida M. Desmoulins à monter sur la table magique du Palais-Royal qu’entouraient des milliers de citoyens. Quelques instants après il fendit la foule et se retrancha lui-même sur une autre table à quelque distance de M. Desmoulins, et y développa les principes grands et féconds dont il venait de se pénétrer.

M. Desmoulins se souvient peut-être d’un particulier qui, dans son enthousiasme, lui prit les mains, le félicita de tout son cœur et l’embrassa ; ce particulier est précisément M. de Beaubourg. Il tire à honneur d’avoir servi dans la révolution et comme apôtre et comme soldat ; il tire à honneur enfin d’avoir essayé de peindre le courage et le généreux dévouement de M. Desmoulins dans cette belle tirade de son Opéra:

Eh ! bien, voici l’instant que nous attendions tous,
Allons! braves Français, la victoire est à nous :
Nous craignons moins la mort qu’un honteux esclavage,
etc. etc. etc…

aisément, M. Desmoulins s’y reconnaitra…..
Lorsqu’il sera question d’imprimer la pièce, il s’en suivra des notes qui ne laisseront rien à désirer. Sans doute que M. Desmoulins ne refusera pas à M. de Beaubourg de lui remettre quelques notes sur ses signalés services des 12, 13 et 14 juillet. Sans doute aussi qu’ïl permettra à M. de Beaubourg de compter sur Job amitié et de l’envisager comme un bien de conquête. Il ose l’assurer qu’il a en lui tout ce qu’il faut pour la justifier en dépit de la calomnie et de tous les traits de l’envie.

De Beaubourg.

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Lettre de Camille Desmoulins à son père sur ses ouvrages littéraires et ses principes républicains.

20 septembre 1789.

La meilleure réponse à votre lettre pleine de reproches est de vous envoyer les trois ouvrages. J’ai donc préparé un très gros paquet où vous trouverez quatre exemplaires de la France libre, de la Lanterne, et nombre d’exemplaires d’une petite feuille, qui vient de me faire infiniment d’honneur, et dont je reçois des compliments partout. (Réclamation en faveur du marquis de Saint-Hurugue). En attendant, je joins à cette lettre un numéro de la Chronique de Paris, le journal de la capitale qui passe pour le mieux fait. Je ne connais point l’auteur, et même je lui en veux de son article, comme citoyen. Cependant, comme écrivain, mon amour-propre en est content ; ainsi je vous l’envoie pour que vous le joigniez à la correspondance du Palais-Royal que je vous ai déjà fait passer. Opposez ces suffrages imprimés et publiés d’écrivains que je ne connais point et dont je ne suis pas assez riche pour payer l’encens, aux injures de nos Guisards et à ce que vous appelez l’indignation publique. J’ai peine à croire que j’aie encouru l’indignation de mes chers compatriotes, et il ne peut y avoir que des ignorants, que des imbéciles ou des envieux qui décrient une brochure qui me fait tant d’honneur et qui m’a attiré les compliments les plus flatteurs de la part d’un homme qui ne m’avait jamais loué, de M. Target. Au reste, quand je vous envoie le témoignage des journaux et que je vous raconte, comme j’ai fait dans ma dernière lettre, les choses infiniment flatteuses que j’ai entendues au sujet de la France libre, je vous fais part de tout cela pour vous seul, afin que vous ne rougissiez point de moi, et non pour exciter l’envie en le redisant à mes compatriotes ; je sais que dans son pays personne n’est prophète et il ne faut pas affecter d’ouvrir les yeux de ceux que la lumière blesse. Si vous entendez dire du mal de moi, consolez-vous par le souvenir du témoignage que m’ont rendu MM. de Mirabeau, Target, M. de Robespierre, Gleizal et plus de deux cents députés. Pensez qu’une grande partie de la capitale me nomme parmi les principaux auteurs de la révolution. Beaucoup même vont jusqu’à dire que j’en suis l’auteur. Je rencontrai, il y a trois jours, chez mon libraire, un Picard, vice-président du district des Feuillans. « Ah! mon cher compatriote, me dit-il, combien j’ai souffert que notre paroisse fût si mal représentée ! du moins, vous en avez soutenu l’honneur, puisque l’auteur de la France libre est du Vermandois. » Il n’a plus voulu me quitter qu’il ne m’eût emmené souper avec lui, et nous avons lié connaissance. Mais le témoignage qui m’a flatté le plus, c’est celui de ma conscience, c’est le sentiment intérieur que ce que j’ai fait est bien. J’ai contribué à affranchir ma patrie, je me suis fait un nom et je commence à entendre dire : il y a une brochure de Desmoulins ; on ne dit plus : d’un auteur appelé Desmoulins; mais : Desmoulins vient de défendre le marquis Saint-Hurugue. Plusieurs femmes m’ont invité à venir dans leur société, et M. Mercier doit me présenter encore dans deux ou trois maisons où on l’en a prié. Mais rien ne pouvait me procurer un moment aussi heureux que l’a été pour moi celui où le 12 juillet j’ai été, je ne dis pas applaudi par dix mille personnes, au Palais-Royal, mais étouffé d’embrassements mêlés de larmes. Peut-être alors ai-je sauvé Paris d’une ruine entière et la nation de la plus horrible servitude. Et les cris de quelques dévotes, de quelques imbéciles, me feraient repentir de ma gloire et de ma vertu ? Non, ceux qui disent du mal de moi, vous trompent ; ils se mentent à eux-mêmes ; et au fond de leur cœur ils voudraient avoir un fils qui me ressemblât. Ils ont l’air de venir vous consoler et il n’y a qu’eux qui vous affligent. On ne dit du mal de moi que celui qu’ils disent. Ce sont les frères de Joseph qui viennent consoler Jacob, dont une bête, disent-ils, a déchiré les membres. Eux-mêmes sont cette bête qui les a déchirés. J’oppose de longues louanges à vos longues doléances sur ma prétendue folie.
L’ouvrage de la Lanterne ne vaut pas l’autre et m’aurait fait déchoir dans l’opinion, si j’y avais mis mon nom. Cependant j’en ai entendu dire du bien, et si le libraire ne me trompe pas, personne n’en a dit de mal.
Ce que vous me dites de Guise achève de me fixer à Paris, pour lequel je commençais déjà à avoir une forte inclination. En conséquence, je vais me mettre dans mes meubles avant la fin du mois.
Je crois que je vais travailler avec Mirabeau et j’espère être en état de me passer de vos secours. Vous m’obligerez cependant de m’envoyer des chemises et surtout deux paires de draps, le plus promptement possible. Je compte être dans mes meubles à la Saint-Rémy.
Je suis allé hier à Versailles ; en abordant M. Deviefville, il a changé sensiblement de visage ; il m’a dit, quand je lui en ai demandé la raison, qu’il était malade ; qu’il ne m’avait pas d’abord reconnu. Après deux heures de conversation, il s’est plaint que M. Fréteau ait lu à l’assemblée nationale, il y a un mois, un mémoire de vous, pour qu’il y ait un siège à Guise. Je ne conçois pas comment vous avez envoyé ce mémoire. Il y a un mois, l’assemblée nationale avait à s’occuper d’autre chose que du bailliage de Guise et on a dû rire de votre empressement. En second lieu, M. Deviefville n’a pas tort de trouver que c’était à lui que vous deviez adresser ce mémoire. Je ne suis pas moins surpris que je n’en ait rien su qu’hier. J’ai peine à croire pourtant que la froideur que m’a montrée mon cousin vienne de là.
L’activité vous manque. Vous restez dans votre cabinet et il faut se montrer dans les démocraties. Puisque vous êtes désœuvré, mandez-moi des nouvelles de Guise, dites-moi s’il y a garnison, quels sont maintenant les notables de la ville, ce que c’est que votre comité provisoire et votre commune ; si votre milice bourgeoise a un uniforme ; donnez-moi des nouvelles de Dubucquoi et son adresse ; des nouvelles d’Hénin et de Fontaine : j’ai toujours un peu sur le cœur le tour qu’ils m’ont joué à Laon.
Plaide-t-on à Guise?
Voilà vos dîmes et vos matières bénéficiales et votre juridiction à vau l’eau.
Vous avez manqué de politique, quand, l’année dernière, vous n’avez pas voulu venir à Laon et me recommander aux personnes de la campagne qui auraient pu me faire nommer. Je m’en moque aujourd’hui. J’ai écrit, mon nom en plus grosses lettres dans l’histoire de la révolution que celui de tous nos députés de la Picardie ; mais la considération dont je jouis ici ne peut vous être bonne à rien et j’aurais voulu vous être bon à quelque chose et vous faire rendre justice.
Vous vous êtes aliéné M. Deviefville, qui, à son retour de l’assemblée nationale, aurait pu vous soutenir par son crédit et entre nous par son parti, au lieu que je crois entrevoir qu’il y a deux partis à Guise et que vous n’êtes d’aucun. Vous croyez peut-être que ma devise est audax et edax. Point du tout. Ce n’est point la faim qui m’a donné cette hardiesse. Vous pouvez vous souvenir que j’ai toujours eu les principes que je viens de professer ; à ces principes, s’est joint le plaisir de me mettre à ma place, de montrer ma force à ceux qui m’avoient méprisé, de me venger de la fortune qui m’a toujours poursuivi, en replaçant à mon niveau ceux qu’elle avoit élevés au-dessus de moi. Ma devise est celle des honnêtes gens : Caesar vi priorem ; la devise des aristocrates est celle de Pompée : Pompeius vi parem. L’égalité et point de supérieur comme César.

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