Lettres de Camille Desmoulins

Lettre de l’ami du peuple (Marat) à l’auteur des Révolutions de France et de Brabant.

Ce 24 juin 1789.

Pour former une constitution vraiment libre, c’est-à dire vraiment juste et sage, le premier point, le grand point, le point capital, c’est que toutes les lois soient consenties far le peuple, après un examen réfléchi, et surtout après avoir pris le temps de voir le jeu, ce qui suppose l’esprit national déjà mûr et l’opinion publique formée sur tous les points fondamentaux. Les décrets de l’assemblée nationale ne peuvent donc être que provisoires jusqu’à ce que la nation les ait sanctionnés ; car le droit de les sanctionner lui appartient exclusivement. Sans l’exercice de ce droit essentiel, inaliénable, incommunicable, elle se soumettrait aveuglément à des lois arbitraires ; ce qui serait le comble de la stupidité ; et ses mandataires, usant à leur gré du pouvoir de lui commander, se trouveraient investis de l’autorité suprême, deviendraient les arbitres de son sort et resteraient enfin les maîtres absolus de l’état. Ce point où nos rois n’étaient point encore arrivés après quinze siècles d’usurpations sur les droits du peuple, était l’objet de leurs vœux et de leurs efforts, le terme de leurs espérances et de leurs désirs ; mais ils le cachaient avec soin. Et l’assemblée nationale, cet embryon d’un jour que le peuple n’a point créé, cet enfant posthume du despotisme, ce corps indignement composé, où se trouvent tant d’ennemis de la révolution et si peu d’amis de la patrie ; ce corps illégitime que la nation a plutôt toléré que constitué, aurait l’impudence de l’avouer, le front de l’afficher ! Une pareille prétention serait le comble de l’audace si elle n’était le comble du délire. Nous pourrions leur dire : petits intrigants qui ne siégez dans le sénat que par l’intrigue, la cabale, les menées, la séduction, ou le choix de quelques ordres privilégiés qui ont disparu, cessez de vouloir nous enchaîner. Ce fut le premier de vos attentats que d’attribuer au roi le veto suspensif ; au peuple seul appartient le veto absolu. Il le reprendra avec empressement et passera l’éponge sur vos actes d’infidélité. Déjà vous touchez au terme de votre existence politique ; bientôt vous irez vous perdre dans la foule , vous serez jugés par vos œuvres, la nation les pèsera dans sa sagesse, et de cette foule de décrets dont vous vous efforcez de faire des lois irrévocables, elle ne prendra que ceux qui peuvent convenir au bien général ; elle repousse avec dédain tous ces décrets inconsidérés surpris à votre ignorance ; avec horreur, tous ces décrets funestes obtenus de votre vénalité ; et vos noms inscrits dans les annales de la révolution n’y seront conservés que pour vous couvrir de ridicule ou d’opprobre.Croyez, cher frère d’armes, que rien n’importe plus au triomphe de la liberté, au bonheur de la nation, que d’éclairer les citoyens sur leurs droits et de former l’esprit public. C’est à quoi je vous engage à travailler sans relâche, en consignant dans nos feuilles une suite de morceaux choisis sur la constitution ; vrai moyen d’apprécier à leur juste valeur les travaux de nos représentants.

Je vais ouvrir la carrière:

Supplique aux pères conscrits, ou très sérieuses réclamations ce ceux qui n’ont rien contre ceux qui ont tout.

Pères conscrits,
La nation est composée de 25 millions d’hommes, nous en formons à nous seuls plus des deux tiers, et nous ne sommes comptés pour rien dans l’Etat, ou s’il est question de nous dans vos sublimes décrets, c’est pour être humiliés , vexés et opprimés.
Sous l’ancien régime, un pareil abandon, un pareil traitement de votre part nous aurait paru peu étrange ; nous vivions sous des maîtres pour lesquels la nation toute entière était dans leur cœur ; nous n’étions rien à leurs yeux, et ils ne daignaient se souvenir de nous que pour nous arracher le fruit de nos labeurs ou nous attacher à leurs chars.
Ces temps ne sont plus : mais qu’y avons-nous gagné ? dans les premiers jours de cette révolution, qui a tant fait tourner de têtes, qui a tant fait pousser de cris d’allégresse, qui a tant fait chanter de Te Deum, de cette révolution que tant de plumes ont élevée jusques aux nues, que tant de fêtes ont célébrée, et que tant de sots admirent encore, nos cœurs se sont un instant ouverts à la joie ; nous nous bercions de l’espoir de voir finir nos maux, de l’espoir de voir changer notre sort.
Quelqu’heureux que puissent être les changements survenus dans l’État, ils sont tous pour le riche : le ciel fut toujours d’airain pour le pauvre, et le sera toujours.
Pères conscrits ! vous vous dites les députés du peuple, vous prétendez avoir stipulé ses intérêts, assuré ses droits : cependant, qu’avez-vous fait pour nous ? Travailler à rendre libre la nation, direz-vous sans doute ? — Fort bien : mais que nous importe la liberté politique, à nous qui ne l’avons jamais connue et qui ne la connaitrons jamais ? elle n’a de prix qu’aux yeux du penseur qui veut instruire les hommes, du publiciste qui veut se faire un nom et des citoyens qui ne veulent point de maître ; mais nous, pauvres infortunés, nous n’avons point le temps de réfléchir ; nous nous mêlons rarement des affaires de l’Etat, et lorsque cela nous arrive, la part que nous y prenons ne peut être que celle des spectateurs à une pièce de théâtre ou celle des acteurs d’un opéra.
A l’égard de la liberté civile, nous n’en avons jamais bien joui et nous n’en jouirons jamais mieux. Pourquoi nous faire illusion ? Sous le prétendu règne de la liberté,
Que deviendraient les nations si les pauvres étaient pénétrés de leurs droits comme autant de philosophes et si la réflexion aigrissait en eux le sentiment de leur affreuse position ! nous sommes plus mal encore que sous le règne de la servitude. Cent fois plus exposés aux outrages des vils suppôts de nos tyranneaux que nous ne l’étions aux attentats des satellites du despote, nous ne savons à qui porter nos plaintes et demander justice. Nos commissaires de sections, nos juges-de-paix, nos officiers municipaux ne sont sous de nouvelles dénominations que nos anciens commissaires de quartier, nos anciens robins , nos anciens officiers royaux ; dans notre nouvelle administration, se retrouvent la plupart des personnages qui formaient l’ancienne ; ou d’autres intrigants, d’autres ambitieux, d’autres fripons valant moins encore, tous suppôts de l’ancien régime qui nous rançonnent, nous pillent, nous vexent, nous oppriment à leur gré ; qui violent nos asiles en plein jour et qui nous enlèvent arbitrairement de nos foyers au sein de la nuit. Nos tribunaux de police et nos tribunaux de district sont tout aussi mal composés que nos anciens présidiaux, nos anciens châtelets. Que vous dirai-je ? Nous avions autrefois cinq cent mille tyranneaux, nous avons aujourd’hui un million d’oppresseurs ; pères conscrits, vous nous livrez sans défense entre leurs mains ; et au peu de soin que vous avez pris de notre sûreté, de notre repos, nous voyons bien au travers de vos fausses maximes de liberté, de vos grands mots d’égalité de rangs et de conditions, que nous ne sommes toujours que de la canaille à vos yeux.
Enfin, quant à la liberté domestique, comme elle ne peut exister pour qui ne possède rien, le sort qui nous attend est une servitude éternelle : ainsi toute la journée cloués sur notre ouvrage, manœuvres ou valets, nous ne pouvons qu’être aux ordres d’un maître dur et impérieux.
Vous le savez, ce bien inappréciable de la liberté, dont vous allez jouir, n’est pas fait pour nous : à cet égard nous sommes donc aussi étrangers à la révolution que si nous n’étions pas membres de l’État.

Vous avez stipulé sur les propriétés que vous avez mises sous la sauvegarde des lois : mais combien ces règlements ont peu de prix pour l’homme qui n’a point d’intérêts à traiter, point d’intérêts à défendre! la propriété elle-même, qu’est-elle pour l’indigent ?
Vous avez détruit les privilèges héréditaires, vous avez mis plus d’égalité dans l’état civil des premières classes de citoyens, plus de proportions dans la répartition des impôts. Ces formes, toutes à votre avantage, nous sont encore étrangères. Après avoir mieux proportionné les impôts aux fortunes, vous les avez laissés peser sur le pauvre : le pain qu’il mange, le vin qu’il boit, l’étoffe dont il se couvre sont assujettis à des droits onéreux. Comment n’avez-vous pas senti qu’il était juste d’en excepter ceux qui ne possèdent rien ? Comment n’avez-vous pas senti que l’impôt doit même se changer en rétribution pour celui que son indigence met au-dessous des besoins physiques ?
Loin de venir à notre secours, vous nous avez dépouillés barbarement. Les biens de l’église étaient le patrimoine des pauvres ; vous le leur avez enlevé pour payer les folies du gouvernement, les dilapidations des ministres, les rapines des administrateurs, le faste scandaleux de la cour, les prodigalités, les profusions, les friponneries, les brigandages des vampires de l’Etat. Vous avez prétendu réformer les abus du clergé ; et toutefois, de ces biens qui nous appartiennent, les crossés et les mitrés ont retenu une portion énorme, dont ils sont dispensés de nous faire la moindre part et qu’ils possèdent en propre, à titre de traitement, pour se procurer les douceurs de la vie auxquelles ils sont accoutumés. Mais ce qui est pire encore, vous leur avez laissé pour retraite ces traitements énormes, au cas qu’ils vinssent à se dégoûter des fonctions de leur saint ministère. A la lecture de nos décrets sur les bénéficiers, les évêques et archevêques, portant dans tel ou tel cas totalité du traitement, plus ou moins le quart, le tiers ou la moitié, on nous prendrait pour des rabbins réglant des comptes d’usure.
Enfin, de ces biens de l’église enlevés aux pauvres sous prétexte de payer les dettes de l’État, on vient de nous arracher quinze millions pour tous les faméliques du royaume ; à gagner laborieusement dans des ateliers de charité, c’est environ trente-cinq sous par tête, une fois payés ; tandis que vous avez assigné de votre chef dix-neuf millions pour achever le paiement des dettes d’un mauvais sujet né près du trône, d’un dissipateur scandaleux dont les sales débauches sont les moindres méfaits, d’un ennemi de la patrie qui a fini par devenir un affreux conspirateur.
Qu’en conclure ? Tous ces avantages que les riches trouvent dans leurs possessions à la faveur de nos règlements, ne sont pas pour vous ; et à cet égard encore, nous sommes aussi étrangers à la révolution que si nous n’étions pas membres de l’État.
Jusqu’ici le nouvel ordre de choses est tout en faveur des riches et des intrigants : mais ce n’est là encore qu’une partie de leurs prérogatives. Pères conscrits : vous avez affecté de stipuler avec un soin extrême l’égalité des droits de tous les citoyens aux bénéfices de la société ; et vous n’avez fixé d’autre titre aux emplois, aux places, aux dignités, que les talents et les vertus. Cela aurait paru merveilleux, si vous ne vous étiez pas empressés de détruire votre propre ouvrage. Semblables à des joueurs de gobelets, bientôt on vous a vus escamoter l’une après l’autre toutes ces concessions. A peine eûtes-vous reconnu que des hommes égaux par leur nature doivent être indistinctement appelés aux emplois qu’ils sont en état de remplir avec éloge, que vous ajoutâtes : toutefois, sans une contribution directe d’un marc d’argent, ils ne pourront représenter la nation ; sans une contribution directe de dix livres, ils ne pourront devenir électeurs ; sans une contribution directe de trois livres, ils ne pourront être citoyens actifs. Ainsi, au moyen de ces petites clauses, vous avez trouvé l’art de nous fermer la porte du sénat, des tribunaux, des directoires, des municipalités. Vous vous déclarez, au nom de la loi, incapables de posséder aucun des emplois auxquels vous nous avez appelés, en vertu de nos droits naturels ; et, pour comble d’injustice, vous allez jusqu’à nous déclarer inhabiles à nommer ceux qui doivent les remplir, jusqu’à nous dépouiller de notre qualité de citoyens. Votre fameuse déclaration des droits n’était donc qu’un leurre dérisoire pour amuser les sots, lorsque vous redoutez leur courroux, puisqu’elle se réduit en dernière analyse à conférer aux riches tous les avantages, tous les honneurs du nouveau régime : ce serait donc en faveur des seuls heureux du siècle que s’est opérée la glorieuse révolution.
Mais quand ce fameux décret qui n’admet d’autre titre aux places que les talons et les vertus ne serait pas devenu dérisoire, il n’aurait point d’application pour nous. Réduits à l’indigence, nous ne pouvons servir la patrie qu’avec nos bras, comme nous la servîmes toujours : ainsi, tandis que vous goûterez seul le bonheur de commander aux autres, nous ne serons jamais appelés qu’à obéir ; qu’à consacrer à l’État nos travaux, nos peines, nos souffrances. Pour nous les avantages de la constitution se bornent donc à nous laisser dans la misère et dans la fange.

Marat.

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Lettre de Camille Desmoulins à son père sur la délivrance des gardes françaises emprisonnés à l’Abbaye ; détails sur les rassemblements nombreux du Palais-Royal et sur quelques membres des états-généraux.

Mon cher père,

Mon cousin Deviefville, le maire, excellent citoyen et patriote, aurait bien dû faire lecture à la ville de la fameuse délibération du 17 ; et à l’exemple delà ville de Paris, de Moncontour, de Laon, etc., envoyer aux états généraux les remercîments de la municipalité; il en est temps encore.

L’incendie croit. Jam proximus ardet Ucalegon. Les gardes françaises, comme vous savez, avaient refusé le service ; on voulut punir leur insubordination : quatorze furent mis en prison à l’Abbaye, et devaient être pendus pour l’exemple ; ils ont envoyé une lettre au Palais-Royal ; c’est le camp des patriotes ; à l’instant on s’est formé en colonne, on a marché aux prisons de l’Abbaye, et à coups de hache et de massue on a brisé les portes et ramené triomphants les quatorze gardes ; on les a mis sous la sauvegarde la nation ; on les a logés dans le Palais-Royal, et on a envoyé sur le champ une députation à l’assemblée nationale, pour obtenir leur grâce. Ce coup de parti a gagné les troupes, et les gardes françaises se feraient tous pendre plutôt que de faire feu sur un citoyen.

Il a été question dans l’instant de marcher à la Bastille ou à Vincennes ; mais les gens sages ont représenté qu’on avait assez fait pour un jour. Tous les patriotes s’accrochent aux militaires ; on leur paie des glaces, du vin, et on les débauche à la barbe de leurs officiers.
Depuis la réunion des trois ordres, la dissidence dans la noblesse et le clergé ne cesse de mettre des bâtons dans la roue, comme je l’avais bien prévu et comme je l’ai dit à ceux qui faisaient des réjouissances : c’est la ville de Troie qui illumine pour recevoir le cheval de bois.
L’hôte de l’abbé Maury à Versailles n’a plus voulu loger cette calotte anti-constitutionnelle et lui a signifié qu’il eût à déguerpir. De plus il a été rossé par les patriotes.
Vous savez que l’archevêque a failli être tué. La peur l’a fait venir à résipiscence.
Votre prince de Condé n’ose paraitre. Il est honni, berné, hué, chansonné.
Il y a bien trente mille hommes autour de Paris ; on parle d’un camp dans la plaine des Sablons.
On a fouetté il y a quelques jours une comtesse dans le Palais-Royal, où elle tenait des propos contre M. Necker.
Au Palais-Royal, ceux qui ont la voix de Stentor se relaient tous les soirs. Ils montent sur une table ; on fait troupe et on écoute la lecture. Ils lisent l’écrit du jour le plus fort sur les affaires du temps. Le silence n’est interrompus que parles bravo aux endroits les plus vigoureux. Alors les patriotes crient : bis.

Il y a trois jours, un enfant de 4 ans, plein d’intelligence et bien appris, fit le tour du jardin, en plein jour, au moins vingt fois, porté sur les épaules d’un crocheteur. Il criait : « Arrêt du peuple français. La Polignac, exilée à cent lieues de Paris. Condé, idem. Conti, idem. D’Artois, idem. La Reine….. je n’ose vous le répéter.»

J’ai l’honneur d’être, mon cher père, votre très humble et très obéissant fils,

Desmoulins.

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Lettre de Camille à son père sur les journées des 9, 10 et 11 juillet 1789.
Anecdote sur M. d’Espremenil au Palais-Royal.

(Pas de date..)

Vous savez ce qui s’est passé à Lyon; on devine aisément qui avait ameuté la dernière classe du peuple ; elle a été repoussée avec grande perte par les bourgeois et les dragons ; ils ont pris une centaine de personnes. Un bourgeois, qui est arrivé hier de Lyon, m’a dit qu’il y en avait bien 70 à 80 marqués et presque tous étrangers. Ce qui est très remarquable, c’est que le commandant des dragons à Vienne avait été averti d’être prêt ce jour-là à aller rétablir l’ordre, avant qu’il eût reçu le courrier de la ville, qui appelait les troupes à son secours.

Je vous fais ici une collection de brochures et d’estampes qui vous amusera.

L’assemblée nationale a fait au roi une sommation respectueuse pour qu’il retirât ses troupes étrangères et son armée anticonstitutionnelle. Il y a trois ou quatre petits camps autour de Paris, garnis d’artillerie comme le pont de Sèvres. Hier le régiment d’artillerie a suivi l’exemple des gardes-françaises ; il a forcé les sentinelles et est venu se mêler avec les patriotes au Palais-Royal. Il parait que la plupart des régiments français en feront autant. On ne voit que des gens du peuple qui s’attachent à tous les militaires qu’ils rencontrent : allons, vive le tiers-état, et ils les entraînent au cabaret, où l’on boit à la santé des communes ; on débauche les soldats publiquement. Avant-hier, au Palais-Royal un espion de police a reçu un châtiment exemplaire ; on l’a déshabillé, on a vu qu’il était fouetté, marqué ; on a trouvé sur lui un martinet ; ce sont les menottes de corde dont se servent ces vils coquins. On l’a baigné dans le bassin, ensuite on l’a forcé comme on force un cerf, on l’a harassé, on lui jetait des pierres, on lui donnait des coups de canne, on lui a mis un œil hors de l’orbite ; enfin, malgré ses prières et qu’il criât : merci, on l’a jeté une seconde fois dans le bassin. Son supplice a duré depuis midi, jusqu’à cinq heures et demie, et il avait bien 10,000 bourreaux. Hier au soir MM. de. Sombreuil et de Polignac, officiers de hussards, sont venus au Palais-Royal, et comme cet uniforme est en horreur, on leur a jeté des chaises et ils auraient été assommés s’ils n’eussent pris la fuite. Dès qu’il parait un hussard, on crie: voilà Polichinelle, et les tailleurs de pierres le lapident. Chaque jour apporte cinq à six adresses de villes et de provinces qui s’épuisent en remercîments de l’arrêté du 17. Ce fut une grande fête hier au Palais-Royal, quand on vit arriver les 75 soldats du corps royal qui avaient violé leur consigne. On prit les tables du café, on les fit asseoir ; la quête fut abondante et ils n’en furent pas quittes pour s’enivrer ; sûrement la plupart eurent une indigestion ; chacun voulut payer un plat de plus. M. de Bellegarde vint les joindre, et but avec eux à ta santé du tiers-état. Ils promirent en revanche au colonel de rentrer à la retraite. La nouvelle du moment est que le roi fera retirer son armée. Le curé Charl…. a converti quelques soldats du corps royal et les a amenés en triomphe au Palais-Royal. On l’a pris pour l’aumônier du régiment, avec lequel il était arrivé.

J’ai eu les plus grands désagréments possibles avec mon imprimeur et mon libraire ; si j’étais bien en fonds, j’achèterais une presse, tant je suis révolté du monopole de ces fripons. Il pleut des pamphlets tous plus gais les uns que les autres ; il y a une émulation entre les graveurs et les auteurs, à qui divertira le mieux le public aux dépens de l’opposition.
Voici une anecdote fort singulière. Vous savez que le Palais-Royal est devenu le forum ; la foule se partage en groupes.
Il y a quelques jours, un des orateurs du plus nombreux termina sa harangue par cette motion : « Qu’on brûle la maison de M. d’Espremenil, sa femme, ses enfants, son mobilier et sa personne : » Ce qui ayant passé à l’unanimité, quelqu’un dit : « Messieurs, le tapissier de M. d’Espremenil demande la parole. » On cria : La parole au tapissier! « Messieurs, dit l’honorable membre, je demande grâce pour les meubles de M. d’Espremenil, qui sont à moi et dont il ne m’a pas payé un sou. Ma demande n’est-elle pas juste ? — Très juste, cria l’assemblée. Le tapissier remercia. — Messieurs, puisque votre équité m’a accordé ma demande, oserai-je représenter pour M…. architecte, absent, qui a
bâti l’hôtel, qu’il est à lui ; que M. d’Espremenil ne l’a point payé plus que moi, qu’ainsi il est injuste de le priver de l’immeuble, gage de sa créance ; et, je suis sûr a que s’il y avait ici des voisins de M. Duval, ils appuieraient la motion. » On cria, en faveur de l’architecte et des voisins : grâce pour l’hôtel. « Quant à sa femme, reprit le tapissier, messieurs, pourquoi brûler ce qui vous appartient. Vous savez que sa femme est au public ; elle appartient à tout le monde, et il n’est pas possible que plusieurs parmi vous ne l’aient reconnue ; ainsi grâce pour madame, et ne craindriez-vous pas, messieurs, d’iimiter le crime d’Œdipe et d’être parricides sans le savoir, si vous brûliez les enfants de M. Duval d’Espremenil. » — Oui, oui, crie-t-on ; grâce pour la mère et les enfants. « Quant à lui, messieurs, je n’empêche pas qu’on le brûle, tant en effigie qu’en personne. » Le plus plaisant de l’anecdote, c’est qu’on assure, que: c’était M. d’Espresmenil lui-même qui a fait cette motion.

Votre fils,

Desmoulins.

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