Lettres de Camille Desmoulins

Lettre de M. Edmond Saint-Léger, médecin irlandais, à Camille Desmoulins.

24 décembre 1793.

J’ai reçu hier au soir le numéro 4 de votre Vieux Cordelier; je l’ai lu avec un plaisir extrême. Tous les détenus qui en ont entendu la lecture vous comblent de bénédictions ; il leur parait comme à moi que les moyens qu’il était réservé à votre génie de proposer opéreraient le bien et ramèneraient tous ceux qui sont capables d’aimer véritablement la patrie. J’ai dit qu’il faudrait inventer un nouveau supplice pour ceux qui se conduiraient mal, après avoir obtenu leur liberté par le moyen de votre comité de clémence, et chacun s’est rangé de mon avis.
Il ne conviendrait pas que je vous engageasse à continuer ; vous aimez et vous connaissez trop bien l’intérêt de la république pour rester en si beau chemin. Vous jouirez délicieusement du bonheur que vous aurez procuré à vos concitoyens, et votre nom ira glorieusement à la postérité. J’ai appris avec joie ce matin que Toulon est repris. Ceci prouve évidemment que la république n’a plus rien à craindre de ses ennemis intérieurs, et je suis intimement convaincu que votre système mis en pratique consommera en peu de jours la réduction entière de la Vendée. Il me tarde de vous faire compliment de vive voix et d’être à même de dévorer vos numéros au sortir de la presse.

Je vous salue et les vôtres.

Votre concitoyen,

Edmond Saint-Léger.

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Lettre de M. Leroux à Camille Desmoulins

Paris, le 5 nivose an II.

J’ai lu avec plaisir, brave Camille, tes numéros du vieux Cordelier, et j’ai vu avec joie que tes principes sont ceux d’un vrai républicain, c’est-à-dire d’un homme de bien qui n’a en vue que le bonheur de sa patrie. Il ne fallait pas moins qu’un homme de ta trempe pour oser faire usage de la première des libertés, celle de la presse, dons des circonstances où la stupeur, la terreur même tient toutes les plumes enchaînées.
Ton comité de clémence serait le plus salutaire de tous les comités, il ferait plus d’amis à la république que la rigueur qu’on emploie ne lui fait de prosélytes ; car il ne faut pas s’y tromper, depuis que la terreur est à l’ordre du jour, on voit plus d’hypocrites en politiques qu’il n’en existait en religion, et ceux-là sont bien plus dangereux que ceux-ci.
On ne propose pas une mesure de rigueur que ces hypocrites n’ajoutent encore une mesure plus rigoureuse. A la convention, au département, à la commune, dans les sections, dans les clubs, partout enfin, ces gens-là fourmillent et on les reconnait facilement à l’enchère qu’ils mettent sur toutes les mesures proposées.
Est-il question de signataires de pétition de 1792 ? Ce sont des royalistes, dit-on, ce sont des contre-révolutionnaires. Eh ! pourquoi, s’il vous plaît ? A cette époque les choses étaient entières. L’assemblée législative avait juré le maintien de la constitution existante ; on ne recevait pas un législateur qui n’eût fait ce serment à la tribune ; toutes les autorités constituées, tous les individus avoient fait le même serment ; pourquoi donc leur ferait-on un crime d’avoir voulu maintenir cette constitution qui était si solennellement jurée ? Etait-ce un piège tendu à l’humanité ? Il répugne de le croire. Etait-ce un délit, un crime ? Non sans doute; la constitution d’alors, comme celle d’aujourd’hui, garantissait les droits de l’homme ; ces droits sont la liberté d’opinion, la sûreté des personnes, le respect des propriétés, le droit de pétition, la liberté de la presse, etc., et d’après ces principes , qui ne devraient jamais être altérés, on voudrait proscrire ceux qui les ont maintenus ? Non. Les législateurs ne souffriront pas qu’une pareille infamie souille leur section, ils ne garderont point le silence sur les projets des contrerévolutionnaires qui ne mettent des motions en avant sur les signataires que pour indisposer la plus grande partie du peuple contre la convention ; elle donnera suite au décret de l’assemblée législative qui a ordonné que ces pétitions seraient brûlées et que quiconque s’en servirait serait regardé comme perturbateur.
D’ailleurs quel est l’auteur de ces pétitions ? Je crois que c’est Regnault de Saint-Jean-d’Angely, ex-constituant, et Camus, son collègue, qui ont été la boussole de tous les signataires, parce que leur patriotisme était connu ; ils ont pu errer, mais cette erreur doit être funeste à ceux qu’ils ont entraînés?
D’un autre côté, en supposant que quelques signataires eussent réellement un meilleur dessein, à coup sûr, ce n’était pas le plus grand nombre qui ignorait le projet de renverser le trône ; ainsi on punirait donc également l’ami des principes et l’ami du roi.
Quant à la pétition relative au camp près Paris, on sait comment elle s’est faite et comment les officiers de l’état-major s’y sont pris pour obtenir des signataires ; mais on peut encore observer qu’aucune section n’était disposée à faire le sacrifice de ses canons ; que le conseil exécutif d’alors était composé de ce qu’on appelait les ministres patriotes, et que de ces ministres les uns sont morts sous le fer de la loi, les autres se sont détruits.

Tu croiras peut-être, brave Camille, que c’est un signataire qui t’adresse ces réflexions, tu te tromperais. Ouvrier que je suis, je m’occupe de mon travail pour soutenir ma famille et je ne
politique pas ; mais je lis tout et ma mémoire me rappelle sans cesse aux principes contenus dans la déclaration des droits.

Si mes observations te plaisent, tu pourras me le marquer dans l’un de tes numéros et je me ferai un vrai plaisir de les soumettre à ton patriotisme.

Leroux.

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Lettre d’Amable Latramblaye à Camille Desmoulins.

Quintidi nivôse 23 décembre 1703.

Graces immortelles te soient rendues pour la noble et touchante idée d’un comité de clémence. Mais hélas ! ils n’en rabattront que trop. Au moment où on m’apporta hier ton quatrième numéro, je lisais le chapitre neuf du traité de la clémence de Senèque le philosophe et j’en étais précisément à ces mémorables paroles d’Auguste: « Vitam tibi, Cinna, iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidae. » Citoyen non moins éclairé que vertueux, quand tu leur dis que ce comité de clémence finirait la révolution, la preuve en est dans ce même chapitre de Senèque : « Post haec nullis amplius insidiis ab ullo petitus est. » Puisse le génie de l’humanité qui t’a inspiré un si beau commentaire du soyons amis, Cinna, convaincre ceux qui nous gouvernent, qu’il ne peut y avoir de constitution sans morale, et que la seule bonne politique est de se montrer juste ! Ah ! s’ils avoient le courage de dire à ces 200,000 citoyens qu’on appelle suspects : soyons amis, ces deux mots sauveraient la république bien plus sûrement que le million d’hommes armés pour la défendre. Si je recouvre ma liberté, le premier usage que j’en ferai sera d’aller embrasser un ami que le malheur m’aura donné; mais j’en désespère, s’il faut que nous soyons traînés de comité en comité, et si la convention n’abrège pas dans sa justice et sa sagesse les longueurs de ce dédale de procédures. Faudra-t-il donc, sous le régime de la liberté comme sous la main de fer du despotisme, que le mal soit versé tout à la fois et le bien goutte à goutte. Sois assuré, homme selon mon cœur et mon esprit, que le plus sévère examen de ma conduite et de mes principes ne le sera jamais assez au gré de mes désirs.

Amable Latramblaye.

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Lettre de Dracon Julian de Carentan à Camille.

27 mars 1794.

Je sais que tu m’estimes toujours, et que tu ne me regardes que comme la victime de quelques intrigants que j’ai ou dénoncés, ou méprisés. Vincent et sa clique m’ont rayé comme toi de la société dont nous sommes les patriarches. Je n’ai fait aucune réclamation : je t’observerai seulement que j’ai été mis en état d’arrestation deux jours après la sortie de Vincent du Luxembourg, par le comité
de la section des Tuileries, dont d’Aubigné est membre ainsi que Beaudoin. Si j’étais sorti, ah! que je m’emploierais pour les victimes qui sont ici.
Tu connais la comtesse Villette. Qu’a-t-elle fait ? Je réponds de son civisme ; l’injustice qu’elle éprouve n’a point éteint ce beau feu qu’elle a toujours montré ; si son mari a failli, elle n’en doit point répondre. Oublie-moi pour la servir, et tu me serviras assez. Moi, je suis accoutumé à souffrir ; je suis insensible à mes maux, je ne vois que ceux d’autrui et je ne sens d’autre privation que celle de mes amis.

Salut et continuelle fraternité.

Dracon Julian de Carentan.

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Lettre de M. Desmoulins père à Camille.

31 mars (11 germinal) 1794.

Dans la matinée Camille reçut de son père la lettre suivante.
Reninion sur Oise, 13 germinal.

Mon cher fils,

J’ai perdu la moitié de moi-même, ta mère n’est plus : j’ai toujours eu espérance de la sauver, c’est ce qui m’a empêché de t’informer de sa maladie. Elle est décédée aujourd’hui heure de midi. Elle est digne de tous nos regrets ; elle t’aimait tendrement. J’embrasse bien affectueusement et bien tristement ta femme, ma chère belle-fille, et le petit Horace. Je pourrai demain t’écrire plus au long. Je suis toujours ton meilleur ami.

Desmoulins.

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Première lettre de Camille à Lucile, de la prison du Luxembourg.

Ma Lucile, ma Vesta, mon Ange,

Ma destinée ramène dans ma prison mes yeux sur ce jardin où je passai huit années de ma vie à te suivre. Un coin de vue sur le Luxembourg me rappelle une foule de souvenirs de nos amours. Je suis au secret, mais jamais je n’ai été par la pensée, par l’imagination, presque par le toucher, plus près de toi, de ta mère, de mon petit Horace.
Je ne t’écris ce premier billet que pour te demander les choses de première nécessité. Mais je vais passer tout le temps de ma prison à t’écrire; car je n’ai pas besoin de prendre ma plume pour autre chose et pour ma défense. Ma justification est toute entière dans mes huit volumes républicains. C’est un bon oreiller sur lequel ma conscience s’endort dans l’attente du tribunal et de la postérité. O ma bonne Lolotte, parlons d’autre chose. Je me jette à genoux, j’étends les bras pour t’embrasser, je ne trouve plus mon pauvre Loulou (ici l’on remarque la trace d’une larme), et cette pauvre Daronne. Envoie-moi un pot à l’eau, le verre ou il y a un C. et un D., nos deux noms, une paire de draps, un livre in-12 que j’ai acheté il y a quelques jours à Charpentier et dans lequel il y a des pages en blanc mises exprès pour recevoir des notes. Ce livre roule sur l’immortalité de l’âme. J’ai besoin de me persuader qu’il y a un Dieu plus juste que les hommes et que je ne puis manquer de te revoir.
Ne t’affecte pas trop de mes idées ma chère amie, je ne désespère pas encore des hommes et de mon élargissement ; oui, ma bien-aimée, nous pourrons nous revoir encore dans le jardin du Luxembourg ! Mais envoie-moi ce livre. Adieu Lucile ! Adieu Daronne!
Je ne puis pas vous embrasser, mais aux larmes que je verse, il me semble que je vous tiens encore contre mon sein (ici se trouve la trace d’une seconde larme).

Ton Camille.

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A la prison du Luxembourg, primidi germinal deuxième décade.

Un chandelier, de la chandelle. Envoie-moi aussi ma grande robe de chambre. Envoie-moi à diner, car je ne vois point de commissionnaire, personne. Je suis dans une chambre assez commode du reste, excepté que les fenêtres sont à mes pieds ; il me semble qu’on me fera faire l’apprentissage du tombeau par la solitude où l’on me laisse. J’écris à Robespierre, sans doute il te fera réponse.

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Notes de Camille Desmoulins sur le rapport de Saint-Just

Si je pouvais imprimer à mon tour ; si on ne m’avait pas mis au secret; si on avait levé mes scellés et que j’eusse le papier nécessaire pour établir ma défense ; si on me laissait seulement deux jours pour faire un numéro sept, comme je confondrais M. le chevalier Saint-Just ! comme je le convaincrais de la plus atroce calomnie! Mais Saint-Just écrit à loisir dans son bain, dans son boudoir ; il médite pendant quinze jours mon assassinat : et moi je n’ai point où poser mon écritoire, je n’ai que quelques heures pour défendre ma vie. Qu’est-ce autre chose que le duel de l’empereur Commode, qui, armé d’une excellente lame, forçait son ennemi à se battre avec un simple fleuret garni de liège ?
Mais il y a une Providence, une Providence pour les patriotes, et déjà je mourrais content ; la république est sauvée. Une affaire étrangère, mais qu’on avait liée à la nôtre pour nous perdre, par un événement imprévu, incroyable, a jeté des flots de lumière sur notre prétendue conspiration ; et il demeure prouvé, par plusieurs faits décisifs, que ceux qui nous accusent sont eux-mêmes les conspirateurs.
Premier fait prouvé. Cette conspiration d’Hébert, qui a éclaté il y a huit jours, eh bien ! Chabot l’avait dénoncée au comité il y a cinq mois. Il avait déposé 100,000 livres à l’appui de sa dénonciation. Pour la justifier complètement, il offrit aux membres du comité qu’ils le fissent arrêter, lui, Chabot et Bazire, à huit heures du soir, avec le baron de Batz et Benoit d’Angers, deux principaux agents de la conspiration, qui se trouveraient alors chez lui. Le comité, au lieu de faire arrêter les dénoncés et le dénonciateur à huit heures du soir, fait arrêter le dénonciateur à huit heures du matin ; et Batz, Benoit et Julien de Toulouse s’évadent. Première présomption de complicité extrêmement violente.
Deuxième fait. Ce sont précisément les mêmes membres du comité qui ont reçu la déclaration de Chabot et la somme probante de 100,000 livres, qui, le lendemain, signent l’ordre à Ozane d’arrêter Chabot et Bazire à huit heures du matin. Seconde présomption non moins violente.
Troisième fait. Le comité qui avait dans les mains la déclaration de Chabot, déclaration si bien justifiée de point en point par le procès-verbal d’Hébert, garde pendant cinq mois le plus profond silence sur cette conspiration. Trois fois, il vient dire à la convention qu’il n’y a aucun fait contre Vincent et Ronsin. Que le peuple ait été si longtemps à ouvrir les yeux sur Hébert, Vincent et Ronsin, rien d’étonnant ; mais le comité de sûreté générale, qui avait les preuves en main! la prévarication de Vadier, Vouland, peut-elle être plus manifeste ?
Je viens à ce qui me concerne dans ce rapport. De mémoire d’homme, il n’y a pas d’exemple d’une aussi atroce calomnie que cette pièce. Et d’abord il n’y a personne dans la convention qui ne sache que monsieur le ci devant chevalier Saint-Just m’a juré une haine implacable pour une légère plaisanterie que je me suis permise il y a cinq mois dans un de mes numéros. Bourdaloue disait: Molière me met dans sa comédie, je le mettrai dans mon sermon. J’ai mis Saint-Just dans un numéro rieur et il me met dans un rapport guillotineur où il n’y a pas un mot de vrai à mon égard.
Lorsque Saint-Just m’accuse d’être complice de d’Orléans et de Dumouriez, il montre bien qu’il est un patriote d’hier. Qui a dénoncé Dumouriez le premier, et avant Marat et plus vigoureusement que personne ? certes on ne peut pas nier que ce soit moi. Ma Tribune des Patriotes existe ; que Saint-Juste lise le portrait de Dumouriez que je faisais six mois avant ses trahisons de la Belgique ; il verra qu’on n’a rien ajouté depuis à ce portrait.
Et d’Orléans dont il me fait encore le complice, qui ignore que c’est moi qui l’ai dénoncé le premier ? que les seuls écrits sur cette faction que les Jacobins ont fait imprimer, distribuer, c’est moi qui les ai faits ? Saint-Just ne se souvient-il plus de mon histoire des Brissotins ? la vengeance peut-elle être plus aveugle ? Je suis complice de Dumouriez, de d’Orléans ; et personne n’a dénoncé plus que moi ces deux hommes ! quelle scélératesse ! quelle impudeur ! C’est Barrère, tuteur de Paméla, qui m’accuse d’être de la faction d’Orléans!
Il y eut une faction, M. Saint-Just, pour mettre d’Orléans sur le trône ; il y en eut une autre pour les Bourbons ; il y en eut une autre pour la maison d’Hanovre. A vrai dire, la seule faction qu’il y a maintenant, c’est celle des Feuillans, des Hébertistes, tous rangés sous la même bannière de Pitt, pour recommencer en bonnets rouges l’ancienne guerre de Pitt, des Feuillans, des Brissotins, contre les républicains, les vieux Cordeliers et la Montagne. Ils se croyent déjà sûrs de leurs victimes. Hier n’avons-nous pas vu sous le tribunal cinq membres du côté droit rire ici à notre enterrement ! Mais avant que de périr il faut que je serve encore une fois la république et tout ce que je vais dire seront des faits incontestables ; j’ai de bons témoins.
Qui sont ceux qui nous persécutent aujourd’hui ?
Ce Vadier, président du comité de sûreté générale, est le même Vadier que Marat dénonce dans son numéro du 17 juillet 1791, comme le traître et le renégat le plus infâme : ce sont ses expressions.
C’est le même Vadier qui, le 10 juillet, la veille, appuyait la motion de d’André, de mander les six tribunaux de Paris pour nous poursuivre, Danton et moi, nommément pour la pétition du champ de Mars. (Voyez Marat, numéro du 17 juillet, voyez le Moniteur du temps.)
C’est ce Vadier qui vous prend aujourd’hui, citoyens jurés, pour suppléants du tribunal du sixième arrondissement, et n’ayant pu nous faire guillotiner alors, vous prie de ne pas lui faire manquer son coup aujourd’hui.
C’est le même Vadier qui disait aussi en parlant de Danton : nous videront bientôt ce Turbot farci. Que ce propos est fraternel !
Ce Vouland, secrétaire du comité, est le même Vouland qui était secrétaire des Feuillans, sous la présidence de Barrère. (Voyez son nom et sa demeure sur la liste du club des Feuillans conquise à leur secrétariat le 10 août et publiée par Marat.)
Cet Amar, rapporteur du comité, est le même Amar, trésorier de France, Brissotin enragé, dont tout le monde se rappelle le calembourg fameux à une certaine nomination du bureau dans les premiers mois de la convention : Laloi, Chasset, Danton.
Ce David, membre du comité, est le même David brissotin enragé, ami de Robespierre il y a deux jours, et qui, aujourd’hui, s’en va disant : je vois bien que nous ne resterons pas 20 montagnards à la convention.
J’affirme que deux patriotes vénérables par leurs services et leurs cicatrices pour la révolution, Panis et Boucher Saint-Sauveur, m’ont dit qu’ils avoient donné leur démission de ce comité de sûreté générale et en étaient sortis en secouant la poussière de leurs pieds, ne pouvant tenir aux iniquités qui s’y commettaient. Ce sont des témoins nécessaires, je demande qu’on les fasse entendre.
J’affirme que Guffroy m’a dit : que s’il restait au comité, c’était pour corriger beaucoup de mal par un peu de bien : qu’il avait preuve qu’Héron, l’égout universel du comité, avait été suborner de faux témoins dans les prisons pour le mener à la guillotine. Je demande qu’on le fasse entendre.
J’affirme que Reverchon m’a dit : que Collot d’Herbois, en mission avec son cher Ronsin à Lyon, avait fait tout au monde pour rendre la république hideuse et faire la contrerévolution à Lyon. Qu’on fasse entendre Reverchon. Ne se souvient-on plus des propos de Collot d’Herbois: Il faut mettre des barils de poudre sous les prisons et à côté une mèche allumée.
Il y a des témoins que Collot d’Herbois a dit au sujet de d’Eglantine qui avait relevé ce propos : il veut me perdre, je le conduirai à la guillotine par tous les moyens possibles.
Il est des témoins que le grand républicain Saint-Just a dit au commencement de la convention, avec humeur : oh ! ils veulent la république, elle leur coûtera cher.
Il y a des témoins que l’ambitieux Saint-Just a dit : je sais où je vais.
Faudra-t-il des témoins pour prouver que le tartuffe, que le scélérat Barrère était président des Feuillans, tuteur de Pamela ; qu’il a proposé la commission des 12 ; que Sempronius Gracchus Vilate, ici juré, est bien connu pour l’espion de Barrère ; que Barrère loge dans le pavillon de Flore ; qu’il venait chez moi me caresser, me flagorner, et disait en sortant à Rousselin : il faut que nous ayons sous 8 jours les têtes de Danton, Camille Desmoulins, Philippeaux.

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Deuxième lettre de Camille à Lucile, de la prison du Luxembourg.

Ma chère Lolotte,

Le chagrin de notre séparation ma allumé le sang. Je n’ai point de chambre à feu ; il faut que tu m’envoies un fourneau, de la braise, un soufflet, une cafetière. Il me faudrait aussi une cuvette et une cruche d’eau. Adieu Lucile, adieu Horace , adieu Daronne , adieu mon vieux père. Ecris-lui une lettre de consolation.
Je suis malade, je n’ai mangé que ta soupe depuis hier. Le ciel a eu pitié de mon innocence, il m’a envoyé dans le sommeil un songe où je vous ai vus tous ; envoie-moi de tes cheveux et ton portrait, oh ! je t’en prie, car je pense uniquement à toi et jamais à l’affaire qui m’a amené ici et que je ne puis deviner.

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Camille Desmoulins-Dernière lettre à Lucile

Duodi germinal, 5 heures du matin, (1er avril 1794)

Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux. On est libre quand on dort ; on n’a point le sentiment de sa captivité ; le ciel a eu pitié de moi. Il n’y a qu’un moment, je te voyais en songe, je vous embrassais tour à tour, toi et Horace ; mais notre petit avait perdu un œil par une humeur qui venait de se jeter dessus, et la douleur de cet accident m’a réveillé. Je me suis retrouvé dans mon cachot ; il faisait un peu de jour. Ne pouvant plus te voir et entendre tes réponses, car toi et ta mère vous me parliez, je me suis levé au moins pour te parler et t’écrire. Mais, ouvrant mes fenêtres, la pensée de ma solitude, les affreux barreaux, les verrous qui me séparent de toi, ont vaincu toute ma fermeté d’âme. J’ai fondu en larmes, ou plutôt j’ai sangloté en criant dans mon tombeau : Lucile ! Lucile ! où es-tu ?…
Hier au soir, j’ai eu un pareil moment, et mon cœur s’est également fendu quand j’ai aperçu dans le jardin ta mère. Un mouvement machinal m’a jeté à genoux contre les barreaux ; j’ai joint les mains comme implorant sa pitié, elle qui gémit, j’en suis bien sûr, dans ton sein. J’ai vu hier sa douleur, à son mouchoir et à son voile qu’elle a baissé, ne pouvant tenir à ce spectacle. Quand vous viendrez, qu’elle s’asseye un peu plus près avec toi, afin que je vous voie mieux. Il n’y a pas de danger, à ce. qu’il me semble. Ma lunette n’est pas bien bonne ; je voudrais que tu m’achetasses de ces lunettes comme j’en avais une paire il y a six mois, non pas d’argent, mais d’acier, qui ont deux branches qui s’attachent à la tête. Tu demanderais du numéro 15 : le marchand sait ce que cela veut dire ; Mais surtout, je t’en conjure, envoie-moi ton portrait ; que ton peintre ait compassion de moi, qui ne souffre que pour avoir eu trop compassion des autres ; qu’il te donne deux séances par jour. Dans l’horreur de ma prison, ce sera pour moi une fête, un jour d’ivresse et de ravissement, celui où je recevrai ton portrait. En attendant, envoie-moi de tes cheveux que je les mette contre mon cœur. Ma chère Lucile ! me voilà revenu au temps de mes premières amours, où quelqu’un m’intéressait par cela seul qu’il sortait de chez toi. Hier, quand le citoyen qui t’a porté ma lettre fut revenu : « Eh bien ! vous l’avez vue? » lui dis-je. Comme je disais autrefois à cet abbé Landreville, et je me surprenais à le regarder comme s’il fût resté sur ses habits, sur toute sa personne, quelque chose de toi. C’est une âme charitable, puisqu’il t’a remis ma lettre sans raturer. Je le verrai, à ce qu’il paraît, deux fois par jour, le matin et le soir. Ce messager de mes douleurs me devient aussi cher que l’aurait été autrefois celui de mes plaisirs. J’ai découvert une fente dans mon appartement; j’ai appliqué mon oreille; j’ai entendu gémir; j’ai hasardé quelques paroles, j’ai entendu la voix d’un malade qui souffrait. Il m’a demandé mon nom, je le lui ai dit. « O mon Dieu ! » s’est-il écrié à ce nom en retombant sur son lit, d’où il s’était levé, et j’ai reconnu distinctement la voix de Fabre d’Eglantine. « Oui, je suis Fabre, m’a-t-il dit ; mais toi ici ! la contre-révolution est donc faite ? » Nous n’osons cependant nous parler, de peur que la haine ne nous envie cette faible consolation, et que si on venait à nous entendre, nous ne fussions séparés et resserrés plus étroitement ; car il a une chambre à feu, et la mienne serait assez belle si un cachot pouvait l’être. Mais, chère amie ! tu n’imagines pas ce que c’est d’être au secret, sans savoir pour quelle raison, sans avoir été interrogé, sans recevoir un seul journal ! c’est vivre et être mort tout ensemble ; c’est n’exister que pour sentir que l’on est dans un cercueil ! On dit que l’innocence est calme, courageuse. Ah ! ma chère Lucile ! ma bien-aimée ! Souvent mon innocence est faible comme celle d’un mari, celle d’un père, celle d’un fils ! Si c’était Pitt ou Cobourg qui me traitassent si durement ; mais mes collègues ! mais Robespierre qui a signé l’ordre de mon cachot, mais la République après tout ce que j’ai fait pour elle ! C’est là le prix que je reçois de tant de vertus et de sacrifices ! En entrant ici, j’ai vu Hérault-Séchelles, Simon, Ferroux, Chaumette, Antonelle ; ils sont moins malheureux, aucun n’est au secret. C’est moi qui me suis dévoué depuis cinq ans à tant de haines et de périls pour la République, moi qui ai conservé ma pauvreté au milieu de la Révolution, moi qui n’ai de pardon à demander qu’à toi seule au monde, ma chère Lolotte, et à qui tu l’as accordé, parce que tu sais que mon cœur, malgré ses faiblesses, n’est pas indigne de toi ; c’est moi que des hommes qui se disaient mes amis, qui se disaient républicains, jettent dans un cachot, au secret, comme si j’étais un conspirateur ! Socrate but la ciguë ; mais au moins il voyait dans sa prison ses amis et sa femme. Combien il est plus dur d’être séparé de toi ! Le plus grand criminel serait trop puni s’il était arraché à une Lucile autrement que par la mort, qui ne fait sentir au moins qu’un moment la douleur d’une telle séparation ; mais un coupable n’aurait point été ton époux, et tu ne m’as aimé que parce que je ne respirais que pour le bonheur de mes concitoyens. On m’appelle…
Dans ce moment les commissaires du gouvernement viennent de m’interroger. Il ne me fut fait que cette question : Si j’avais conspiré contre, la République. Quelle dérision ! et peut-on insulter ainsi au républicanisme le plus pur ! Je vois le sort qui m’attend. Adieu.
Tu vois en moi un exemple de la barbarie et de l’ingratitude des hommes. Mes derniers moments ne te déshonoreront pas. Tu vois que ma crainte était fondée, que mes pressentiments furent toujours vrais. J’ai épousé une femme céleste pour ses vertus; j’ai été bon mari, bon fils ; j’aurais été aussi bon père. J’emporte l’estime et les regrets de tous les vrais républicains, de tous les hommes, la vertu et la liberté. Je meurs à trente-quatre ans, mais c’est un phénomène que j’aie traversé depuis cinq ans tant de précipices de la Révolution sans y tomber, et que j’existe encore et j’appuie ma tête avec calme sur l’oreiller de mes écrits trop nombreux, mais qui respirent tous la même philanthropie, le même désir de rendre mes concitoyens heureux et libres, et que la hache des tyrans ne frappera pas. Je vois bien que la puissance enivre tous les hommes et que tous disent comme Denys de Syracuse : « La tyrannie est une belle épitaphe. » Mais console-toi, veuve désolée ! l’épitaphe de ton pauvre Camille est plus glorieuse, c’est celle des Brutus et des Catons les tyrannicides. O ma chère Lucile ! j’étais né pour faire des vers, pour défendre les malheureux, pour te rendre heureuse, pour composer, avec ta mère et mon père, et quelques personnes selon notre cœur, un Otaïti. J’avais rêvé une république que tout le monde eût adorée. Je n’ai pu croire que les hommes fussent si féroces et si injustes. Comment penser que quelques plaisanteries dans mes écrits, contre des collègues qui m’avaient provoqué, effaceraient le souvenir de mes services ! Je ne me dissimule point que je meurs victime de ces plaisanteries et de mon amitié pour Danton. Je remercie mes assassins de me faire mourir avec lui et Philippeaux ; et puisque mes collègues ont été assez lâches pour nous abandonner et pour prêter l’oreille à des calomnies que je ne connais point, mais à coup sûr les plus grossières, je puis dire que nous mourons victime de notre courage à dénoncer deux traîtres et de notre amour pour la vérité. Nous pouvons bien emporter avec nous ce témoignage, que nous périssons les derniers des républicains. Pardon, chère amie, ma véritable vie, que j’ai perdue du moment qu’on nous a séparés, je m’occupe de ma mémoire. Je devrais bien plutôt m’occuper de te la faire oublier. Ma Lucile, mon bon Loulou ! ma poule à Cachant, je t’en conjure, ne reste point sur la branche, ne m’appelle point par tes cris ; ils me déchireraient au fond du tombeau. Va gratter pour ton petit, vis pour Horace, parle-lui de moi. Tu lui diras ce qu’il ne peut entendre, que je l’aurais bien aimé ! Malgré mon supplice, je crois qu’il y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les faiblesses de l’humanité ; et ce que j’ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la liberté, Dieu le récompensera. Je te reverrai un jour, ô Lucile ! ô Annette ! Sensible comme je l’étais, la mort, qui me délivre de la vue de tant de crimes, est-elle un si grand malheur ? Adieu, ma vie, mon âme, ma divinité sur la terre. Je te laisse de bons amis, tout ce qu’il y a d’hommes vertueux et sensibles. Adieu, Lucile, ma Lucile ! ma chère Lucile ! adieu, Horace, Annette, Adèle !adieu, mon père ! Je sens fuir devant moi le rivage de la vie. Je vois encore Lucile ! Je la vois, ma bien-aimée ! ma Lucile ! mes mains liées t’embrassent, et ma tête séparée repose encore sur toi ses yeux mourants.

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