Lettres de Camille Desmoulins

Lettre de M. René Gerardin d’Ermenonville à Camille Desmoulins.

13 juillet 1793.

J’aurais été bien charmé, frère et concitoyen, que vous m’eussiez fait l’amitié de venir ici avec M. Gustman boire à la santé de la nation et de l’égalité, sans lequel antécédent, jamais de liberté. Il m’assure que vous lui avez dit qu’on voulait Bien me faire l’honneur de prendre mon témoignage pour lui en quelque considération pour l’employer dans l’armée. Je l’ai toujours connu pour avoir trop d’esprit pour n’être pas dans les bons principes de civisme et du contrat social auquel il n’y a que les sots qui puissent être opposés. J’en aurais écrit un mot à mon confrère cordelier M. Danton, si je n’avais craint de l’interrompre en ce moment. Si nous sommes assez heureux pour avoir beaucoup de députés tels que vous, Robespierre, Marat et La Viconterie, j’espère que nous aurons enfin la constitution du genre humain conforme à la base éternelle des droits de l’homme et du citoyen.

Je vous salue et embrasse bien fraternellement.

René Gerardin

space

Lettre du général Dillon à Camille.

Madelonettes, 26 juillet 93. 7 heures du soir.

Ma monstrueuse affaire devenue si simple, grâce à votre amabilité, à votre courage et surtout à votre loyauté, ne tient plus qu’à un fil qui s’allonge furieusement par la paresse de votre cousin Fouquier Tinville. Depuis trois jours le président du tribunal le presse de faire son rapport ; le terme fatal à lui accordé est demain samedi. Voyez-le, je vous prie, engagez-le à finir comme il m’a promis ; il connait mon innocence ; ma requête est digne de vous, mon aimable et honnête défenseur. Il ne faut plus qu’un mot à votre cousin. Voyez-le demain de grand matin ; qu’il le dise, et qu’il rende à la république un homme qui sans fiel n’aspire qu’à la sauver des armes des tyrans qui s’avancent à grands pas.

Dillon.

space

Lettre de Camille Desmoulins à son père sur la mort de son frère Sémery, sur la marche qu’il a toujours suivie pendant la révolution et sur la situation politique de la France à cette époque.

10 août 1793.

Mon très cher père,

Je suis bien fâché de vous avoir parlé de mon frère Semery mort en combattant pour la patrie ; je n’avais d’autre certitude d’une perte si affligeante pour vous que l’indice de son long silence et je saisis avec avidité vos doutes sur sa mort pour y rattacher mes espérances. Puisse-t-il vous être rendu par les ennemis entre les mains desquels il est peut-être tombé prisonnier ? J’ai éprouvé encore plus tout-à-l’heure, en voyant mon fils, combien ce coup avait dû être sensible à votre cœur. Ma femme et moi avons été touchés vivement de l’intérêt que vous témoignez pour cet enfant si aimable et que nous aimons tant, que j’ai une crainte horrible de le perdre. La vie est si mêlée de maux et de biens en proportion, et depuis quelques années le mal se déborde tellement
autour de moi sans m’atteindre, qu’il me semble toujours que mon tour va arriver d’en être submergé.
Si nous avons la paix et du temps plus calme, comptez que nous irons vous embrasser ma femme et moi. Je vous fais passer une brochure que je viens de publier. Son succès prodigieux depuis deux jours me fait craindre que je ne me sois trop vengé. J’ai besoin de descendre au fond de mon cœur et d’y trouver toujours le même patriotisme pour m’excuser à mes yeux, en voyant rire ainsi les aristocrates ; aussi pourquoi m’attaquait-on avec cette indignité. Je me redis avec Horace:

Si quis atrâ dente me petiverît,
Inultus ut flebo puer.

On a dit qu’en tout pays absolu, c’était un grand moyen pour réussir que d’être médiocre. Je vois que cela est peut-être vrai aussi des pays républicains. Que m’importerait de réussir ? Mais je ne puis soutenir la vue des injustices, de l’ingratitude, des maux qui s’amoncèlent ? Qu’est-ce que la peste, sinon une mortalité épouvantable ? Que ne puis-je être aussi obscur que je suis connu ? O ubi campi Guisiaque. Où est l’asile, le souterrain qui me cacherait à tous les regards avec ma femme, mon enfant et mes livres. Je ne saurais m’empêcher de penser sans cesse que ces hommes qu’on tue par milliers ont des enfants, ont aussi leurs pères. Au moins je n’ai aucun de ces meurtres à me reprocher, ni aucune de ces guerres contre lesquelles j’ai toujours opiné, ni cette multitude de maux, fruits de l’ignorance et de l’ambition aveugle assises ensemble au gouvernail. Adieu. Je vous embrasse. Ménagez votre santé, pour que je puisse vous serrer contre ma poitrine si je dois survivre à cette révolution ; quoiqu’il y ait des moments où je suis tenté de m’écrier comme le lord Falkland, et d’aller me faire tuer en Vendée ou aux frontières pour me délivrer du spectacle de tant de maux et d’une révolution qui ne me parait pas avoir ramené le sens commun dans le conseil de ceux qui gouvernent la république et dans laquelle je ne vois guère que l’ambition à la place de l’ambition et la cupidité à la place de la cupidité. Il est vrai que la liberté de la presse est un grand remède dont nous devons le bienfait à la révolution, et il y a cet avantage dans le nouveau régime sur les fripons, qu’on peut les faire pendre; sur les ignorants et les intrigants, qu’on peut les livrer au ridicule. L’état des choses, tel qu’il est, est incomparablement mieux qu’il y a quatre ans, parce qu’il y a espoir de l’améliorer, espoir qui n’existe pas sous le despotisme dont les esclaves sont comme les damnés qui

spem non habent ; mais c’est au prix de tant de sang versé, que je trouve qu’une si grande dépense de Ia nation en hommes devait lui apporter plus de bonheur. Embrasse pour moi ma mère, ma famille et tous mes amis.

C. Desmoulins

space

Lettre du général Dillon à Camille.

2 août 1793.

J’allais vous écrire, mon cher Camille, au moment que Serisy est venu me voir. Je ne puis concevoir quelle est la nouvelle indignité qu’on me prépare, et comment ni par quelle raison mon nom se trouve fourré dans l’histoire du portefeuille dont on a parlé hier à la convention. Rendez-moi le service de savoir ce que c’est, afin que je puisse confondre cette nouvelle calomnie. Il ne faut pas que celui que vous avez si loyalement défendu, puisse même être soupçonné par les bons patriotes. Au surplus, je vous jure sur mon honneur que depuis huit mois je n’ai écrit que trois lettres : une au département de la Meuse pour sauver mes chevaux, une à mon correspondant du Havre pour me retenir un passage pour l’Afrique, et une à mon correspondant de Dunkerque pour lui demander de l’argent. Depuis le même temps j’en ai reçu à peine six, toutes de mon ami le général Gobert, ou de F….. quand il était chez lui.
Je vous jure, de plus, que je n’ai vu ni connu aucun Anglais depuis plus de deux ans ; que la dernière lettre que j’ai écrite, même à mon frère lord Dillon, est de la fin de 89, et que depuis, je me suis brouillé avec lui, parce qu’il n’a pas pensé comme moi.
Je vous conjure de savoir les détails de cette nouvelle fable. Je réponds d’en démontrer la stupidité ou la noirceur dans une minute. Adieu. Mille pardons de vous donner tant de peines.

A. Dillon.

space

Lettre de Fréron à Camille Desmoulins.

Marseille, 18 octobre 1793, l’an 2 de la république une et indivisible.

Bonjour, Camille; Ricord te contera bien des choses. Nos affaires vont mal devant Toulon. On a perdu un temps précieux, et si Carteaux eût laissé faire La Poype, ce dernier serait maître de la place, il y a plus de 15 jours, au lieu qu’à présent, il faut faire un siège en règle et nos ennemis se renforcent chaque jour par la voie de la mer. Il est temps que le comité de salut public connaisse la vérité. Je vais écrire à Robespierre pour l’instruire de tout. Tu ne sais peut-être pas tout ce qui m’est arrivé ; j’ai soutenu ma réputation de vieux Cordelier, car je suis comme toi de la première fournée ; et quoique fort paresseux de mon naturel (je dis ma coulpe), je me suis trouvé dans les grandes crises une plus grande activité que je n’aurais cru. Mais il s’agissait de sauver le midi et l’armée d’Italie ; j’empêcherai Toulon de former ses sections et par suite d’ouvrir son port aux Anglais et de nous entraîner à l’entrée de l’hiver dans les longueurs d’un siège meurtrier.

La Poype commande une division de l’armée devant Toulon ; tu n’as pas d’idée comme Carteaux lui fait avaler de couleuvres : il s’était emparé des hauteurs du Faron, montagne qui domine un fort très important d’où on peut foudroyer et réduire Toulon. Eh bien ! Carteaux l’a laissé dans ce poste sans renfort, et il a été obligé de l’évacuer. Carteaux aime mieux que la prise de Toulon soit retardée et manquée vingt fois plutôt que de consentir qu’un autre en ait la gloire. Parle, tonne, éclate. La Poype ne s’est pas démenti un seul instant ; tu le connais, il n’a point changé. Je suis peut-être un peu suspect : voilà pourquoi je m’abstiens d’écrire sur son compte ; mais interroge tous ceux qui arrivent d’ici et ils te diront ce que les patriotes en pensent.
As-tu su par le père Huguenin que j’avais fait imprimer à Monaco six mille exemplaires de ton histoire des Brissotins que j’ai répandus avec profusion à Nice et dans le département du Var ? Tu ne croyais pas recevoir en Italie les honneurs de l’imprimerie. Tu vois qu’il est bon d’avoir des amis partout.
J’ai été bien inquiet de Danton. Les papiers publics annonçaient qu’il était malade. Marque-moi s’il est rétabli. Dis-lui et fais-lui mille amitiés de ma part. Il me tarde bien de vous revoir, mais après la prise de Toulon ; je ne rêve qu’à Toulon ; c’est là mon nec plus ultra. Ou je périrai ou je verrai ses ruines.

Patagon est-il à Paris ? rappelle-moi à son souvenir. Adieu, mon cher Camille, dis-moi donc l’histoire de Duplain Lunettes. Est-il vrai qu’il est en prison ? attaquer Chapelain ! ah ! c’est un si bon homme ! Apprends-moi les motifs de sa détention. A-t-il réellement changé ? cela est inconcevable.
Nous faisons ici de la grande besogne ; nous attendons impatiemment les troupes qui étoient devant Lyon et de l’artillerie de siège dont nous manquons 5 sans cela nous ne ferions devant Toulon que de l’eau claire.

Réponds-moi en grâce ; Ricord te donnera mon adresse.

Je t’embrasse.

Fréron.

Tu sais depuis longtemps que j’aime ta femme à la folie ; je le lui écris, c’est bien la moindre consolation que puisse se procurer un malheureux lapin, absent depuis 8 mois. Comme il y a un article assez détaillé sur La Poype, je la prie de te le lire. Adieu, pensez tous deux quelquefois au meilleur de vos amis ; réponds-moi ainsi que Rouleau.

space

Lettre de Vilate, juré au tribunal révolutionnaire, à Camille Desmoulins.

16 novembre 1793.

Je te préviens, cher citoyen Camille, que demain n’est pas le jour où paraissent sur l’horizon révolutionnaire les onze officiers municipaux de Paris. Le tribunal a à s’occuper auparavant de l’affaire de Duparc, agent de la cour, de celle de Tonnerre et de quelques autres.
Le procès du crime et de la vertu était entre nos mains aujourd’hui ; il nous a été bien doux d’arracher aux fers et à la persécution deux malheureuses victimes. Les faux dénonciateurs, émissaires du royalisme, sont consignés. Justice prompte en sera faite. Adieu, mon cher Camille, adieu. Je t’embrasse et me rappelle au souvenir de ta si charmante moitié.

Vilate,

Juré au tribunal révolutionnaire.

space

Alexandre Ricord fils à Camille Desmoulins, représentant du peuple montagnard, salut.

6 décembre 1793.

Ni pardon, ni excuse, mon cher Camille, de ma négligence ; mais mille regrets de ne t’avoir pas vu. Des Marseillais qui sont arrivés depuis peu en sont la cause ; à présent que leurs affaires sont à peu près terminées, mon premier moment est pour toi, comme celui que j’aime le plus, comme vieux cordelier et digne d’être mon camarade. La république te remercie d’avoir repris la plume périodique ; tu entreprends beaucoup et tu tiendras d’avantage. Sou viens-toi de ta devise : La vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Elle pourra blesser bien du monde et il faut un athlète indompté comme toi pour embrasser une pareille besogne. Bonjour à ton incomparable Rouleau (Lucile), baise le petit Loup (Horace) et prépare-moi à diner pour le duodi de cette décade. J’irai avec Boutin de Marseille que tu connais par mon journal. Il est digne d’être ton ami.

Vale et ama,

Ricord.

space

Lettre du citoyen Dupré à Camille Desmoulins.

22 décembre 1793.

Tu nous dis une chose dans ton Vieux Cordelier qui réveille l’espérance des bons sans-culottes ; j’entends de ces sans-culottes de principes plutôt que de costume, qui aiment la liberté pour elle-même plutôt que pour eux. Ils ont vu avec plaisir que tu annonçais la vérité, et que tu te promettais de la dire jusqu’au point où sa révélation ne nuirait pas à l’intérêt de la république. Son plus grand intérêt sans doute est de se faire des mœurs ; et toute vérité doit être permise pour y parvenir : car tu m’avoueras qu’il n’y a de mœurs aujourd’hui ni en théorie ni en pratique. L’action qui vous faisait couronner il y a un mois vous fait taxer à présent d’incivisme. Hier on applaudissait un homme qu’on traîne ce soir à l’échafaud. Cette versatilité d’un grand peuple le place beaucoup plus près de l’esclavage que de la liberté. Il ne peut ainsi se prêter à des sentiments si subitement opposés sur le même objet sans qu’il soit la dupe de quelques intrigants qui influencent ses opinions au point de le faire passer tout-à-coup du blanc au noir. Le vrai sans-culotisme doit s’indigner d’être ainsi le jouet de volontés étrangères, et de ne pouvoir penser qu’au gré des lambeaux de vérité et plus souvent de mensonges qu’on ose lui départir sous le sceau de l’autorité. Le privilège exclusif de dire des nouvelles est la plus sûre enseigne du mensonge. Or rien ne se débite plus aujourd’hui que de cette minière ; et Dieu sait combien la renommée colporte de mensonges impudents qui n’ont pas même la vraisemblance des détails. Je ne sais lesquels devaient le plus en rougir, ou de ceux qui supportent de pareils récits, ou de ceux qui les font ? Au reste, je dois cette justice aux Parisiens : on a beau faire retentir toutes les rues de Paris du cri de grande victoire par ci, grande victoire par-là, on y fait à présent moins d’attention qu’à cette espèce de parodie que font de ces cris, si souvent démentis par les faits, quelques polissons du coin qui crient quelquefois à tue-tête : Grand combat des topinambours et des pommes-de-terre dans le ventre d’un patriote qui leur a fait mordre la poussière. Mais trêve de ces réflexions. Venons à un fait qui s’est passé sous les yeux de tout Paris, et dont les Parisiens, accusés de sourire à l’effusion du sang, pourront tirer quelque parti, pour ne pas croire qu’ils fassent un pas vers la liberté toutes les fois qu’ils voient tomber une tête, quelle que soit d’ailleurs la cause de ce supplice.

On a guillotiné ces jours derniers une fille de la rue Saint-Honoré. Elle n’avait ni émigré, ni envoyé des secours aux émigrés, ni entretenu des correspondances avec eux. Mais lorsque la police crut devoir sévir contre toutes les filles publiques, celle-ci ne voulut pas être confondue avec toutes ses camarades. « Je ne veux pas, dit-elle, être comprise dans une proscription qui s’étend à tout ce qu’il y a de plus dégoûtant ; je trouverai un moyen de me faire loger ailleurs et de me faire distinguer. » En conséquence, elle se rendit tous les jours dans un café, ou elle ne permettait pas qu’on lût le journal du soir. Elle l’arrachait des mains de celui qui voulait en faire la lecture ; elle disait que c’était un tas de mensonges, tous plus ridicules les uns que les autres. Elle l’appelait le répertoire des extraits mortuaires de tous les François qui se tuaient entr’eux, ou se faisaient tuer par les étrangers. Tous ces propos la faisaient plutôt remarquer, je ne dis pas admirer, qu’ils n’excitaient d’indignation. Elle ne fut pas contente de ce que l’on souffrait si patiemment ses incartades. « Je veux être guillotinée, dit-elle à ses amies. Je ne vois pas pourquoi je ne ferais pas parler de moi aussi bien que tant d’autres. » Cette résolution prise, elle s’établit dès le lendemain matin à sa fenêtre, et se met à crier de toutes ses forces : vive le roi ! vive le roi ! Il n’en fallut pas davantage pour la faire saisir, enlever et traduire au tribunal révolutionnaire. Son procès, comme on dit aujourd’hui, n’a pas été long. Elle est convenue de tous ces faits de manière à faire comprendre à ses juges qu’elle préférait la mort à la vie. Chacun a son goût : elle a été servie suivant le sien, et ses souhaits ont été satisfaits. Et même une de ses camarades, appelée comme témoin contre elle, cherchant à l’excuser, dit qu’en effet l’accusée avait tenu des propos inciviques, mais qu’elle était alors prise de vin. « Cela n’est pas vrai, répliqua l’accusée, jamais je n’ai eu le malheur de me prendre de vin ; je n’en avais pas bu davantage qu’à présent ; et je répèterai de même et de bien bon cœur: vive le roi ! vive le roi ! » D’après cet aveu et l’axiome si savamment cité par le poète comique : hahemus confitentem reum, elle a été condamnée à porter sa tête sous le glaive de la loi, et elle a été exécutée au milieu d’une foule de spectateurs qui se délectent journellement à voir couler le sang de six à sept victimes humaines offertes en holocauste à la liberté outragée. Jamais aucune de ces divinités sanguinaires de l’antiquité, que l’on cite aux enfants pour leur faire peur, n’a été abreuvée de tant de sang ! Dans sa route, jusqu’au lieu du supplice, cette fille n’a pas cessé de crier vive le roi. En passant devant sa porte, elle dit à ses camarades du quartier qui la regardaient les larmes aux yeux : Adieu ! mes bonnes amies, je vais me coucher. Montée sur l’échafaud et étendue sur la bascule fatale, au moment où le couteau tombait sur son cou, elle a pu relever un peu sa tête, et, tournant ses regards de droite et de gauche, elle a dit aux assistants avec le sang-froid de la dérision la plus réfléchie : adieu ! canaille, adieu ! canaille.
Public cette anecdote, si tu l’oses, pour prouver la liberté de la presse en France. Il s’agit seulement de guérir un peuple de l’amour du sang. Si je voulais exciter son horreur, je lui citerais les atrocités commises dans nos armées et qui excitent des représailles effrayantes à retracer ; celles surtout qu’on s’est permises à Commune-Affranchie, ou des femmes, ne pouvant souffrir le spectacle de la cruauté la plus inouïe, se sont précipitées dans le Rhône avec leurs enfants. On ne fera jamais aimer que par grimace la prétendue liberté dans un pays où il n’est pas permis de dire ce que l’on veut, et d’où l’on ne peut même sortir, tout en y laissant son bien à la disposition de ceux qui y restent. Si une bonne loi ouvrait les barrières de la république à tous ceux qui voudraient sortir, en leur faisant promettre de ne point porter les armes contre leurs concitoyens, alors la loi contre les émigrés serait juste ; alors la confiscation de leurs biens serait légitime ; alors enfin la vente qu’on en ferait trouverait plus d’acquéreurs, quoique l’ou exagère à faire pitié les prix qu’en prétend en obtenir. Mais au lieu de cela, on vous claquemure dans une commune ou dans un bourg, et on vous dit : Vous ne bougerez de là, parce qu’on veut que vous viviez librement. Vous marcherez au pas de ceux qui vous environnent, fripons ou ignorants, malveillants ou faibles. Voilà, mon vieux cordelier, le mot vrai de notre situation. Pour moi, quoiqu’à raison de ma modique fortune, je doive y être plus attaché qu’un autre, je me sens assez fort de philosophie pour abandonner tout ce que je possède ici, pourvu qu’on me laisse aller loin de cette prétendue terre de liberté avec ma femme et mon fils ; et afin qu’on n’ait pas à redouter mes intrigues chez l’étranger je consens à me réfugier aux extrémités du monde, en Chine , au Monomotapa , partout où on voudra, et cela parce que j’aime et que je connais la liberté ; à condition toutefois que je me chargerai du choix de la voiture et des conducteurs, et qu’on ne m’embarquera pas sur les bateaux de la Loire. Cent quarante prêtres livrés, à la garde de Dieu, aux bateliers de cette rivière, ont appris au monde qu’on trouvait des écueils jusques dans le port de la liberté à Nantes.

V. S. Dupré.

space