Lettres de Camille Desmoulins

Lettre du citoyen Bacon à Camille

12 novembre 1792

Citoyen philosophe,

Pour donner à la France un gouvernement républicain, les esprits, amis de l’heureuse indépendance, ont poussé la révolution jusqu’au point où nous voilà parvenus. Le clergé privilégié, la noblesse, tous les abus qui tenaient à ces deux castes sont supprimés ; la royauté, qui faisait partie incidente de la constitution, est abolie, etc. Mais la suppression est-elle poussée assez loin ? l’indépendance républicaine est-elle compatible avec un culte payé par tous les citoyens et qui cependant n’est pas le culte de tous ? l’unité de la république ne demandait-elle pas une division plus simple de son territoire, afin de faire disparaitre toute idée de fédération?
Le plan d’une constitution vraiment républicaine que je viens de livrer à l’impression et dont je vous prie d’agréer un exemplaire, répond à ces questions et à beaucoup d’autres. J’y reconnais les droits de l’homme, mais une saine logique m’a conduit à leur vraie origine. Si l’on veut de bonne foi prendre le mot droit dans la véritable acception, peut-être on verra que je ne me suis pas trompé. Si tous les législateurs avoient reconnu cette origine, ils auraient offert aux hommes un moyen de réformer les abus, sans donner de terribles convulsions au corps social.
Je crois sans peine, citoyen , qu’on présentera des plans mieux combinés ; mais l’intervention de leurs auteurs ne sera pas plus pure que la mienne, ni mieux dirigée vers le bonheur public. Sous les gouvernements précédents, qui n’ont été que provisoires devant les droits imprescriptibles du peuple, j’ai été soumis aux lois ; jugez quelle sera ma soumission, quand elles émaneront d’une source pure et qu’un gouvernement par excellence les fera exécuter.

Au reste, citoyen, mon plan est conforme à l’état actuel des fortunes et des propriétés. J’ai pris les hommes tels qu’ils sont pour les rendre meilleurs. Un système tel que Platon ou J.-J. Rousseau l’avait conçu, ne sera jamais convenable à des hommes habitués de père en fils à une manière de vivre qui ne présente pas ce qu’il faut pour recevoir les sublimes plans qu’on a toujours regardés, à cause de cet obstacle, comme les rêves d’un homme de bien.

Votre concitoyen,

Bacon. Paris,
rue de Grammont, n. 17.

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Lettre de M. Desmoulins père à Camille, relative au procès de Louis XVI.

Guise, 10 décembre 1792, l’an premier de la république.

Je serais inconsolable, mon fils, de trouver votre nom dans la liste de ceux qui voteront pour la mort de Louis XVI. Je ne présage dans ce jugement aucun bien pour la patrie, et j’en prévois au contraire des suites funestes et pour cette patrie et pour ceux qui auront voulu la mort du prince. Si la révolution est faite comme je le présume, le sang de Louis XVI est inutile à sa consommation ; le verser, c’est avoir l’air de craindre qu’elle ne soit pas faite, ou de battre un ennemi à terre et désarmé, et renoncer à la générosité et à la dignité qui doivent caractériser le vrai républicain, le Français libre.
Vous avez un moyen juste et vrai, mon fils, de vous épargner cette tâche qui serait une perplexité pour moi : c’est de vous récuser vous-même, parce que vous êtes effectivement récusable, non seulement aux yeux de Louis XVI, mais aux yeux de quiconque a les premiers principes de la justice. Vous avez dit votre avis comme journaliste avant le jugement. Entraîné soit par votre propre opinion, soit par une prévention étrangère, Vous avez dénoncé Louis XVI dans un grand nombre de vos écrits qui n’ont peut-être en que trop d’influence, et vous l’avez traité en ennemi. Par cette double raison soit d’avoir été son dénonciateur, soit d’avoir par anticipation proclamé votre avis, relativement à Louis XVI, vous ne pouvez demeurer un de ses juges sans blesser l’impartialité, qui doit neutraliser quiconque est appelé à juger on autre homme capitalement. En vous récusant, vous conservez cette réputation d’intégrité, de délicatesse et d’élévation, qui sied si bien à l’auteur d’une révolution, à celui qui le premier a vu la possibilité d’ériger la France en république et qui a peut-être le plus contribué à réaliser ce système restaurateur de la liberté. Vos preuves sont faites. Vous avez assez mérité de la patrie et par son érection en république, et par l’abolition de la royauté. La mort de Louis XVI ne peut rien ajouter à votre triomphe et peut même le flétrir dans l’opinion versatile de la multitude.
La précipitation avec laquelle on se propose de juger Louis XVI, d’après le décret du 7 de ce mois, qui m’est parvenu hier par vos feuilles, me fait frémir par son sort et par les crises qu’il doit éprouver cette semaine, et arrache l’avis que je crois devoir vous donner, à la seule sensibilité de mon cœur, à votre meilleur ami.

Votre exemple, que j’en crois un de sagesse, peut en entraîner d’autres et des plus effervescents à le suivre et sauver la convention du reproche d’un jugement extrême et impolitique.

Desmoulins.

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Lettre de M. Desmoulins père à Camille relative au procès de Louis XVI.

10 janvier 1785.

Mon fils, vous pouvez encore vous immortaliser, mais vous n’avez plus qu’un moment : c’est l’avis d’un père qui vous aime. Voici à peu près ce qu’en votre place je dirais : « Je suis républicain et par le cœur et par les actions, j’ai fait mes preuves, J’ai été un des premiers et des plus ardents dénonciateurs ou accusateurs de Louis XVI, par cela même je me récuse. Je le dois à l’austérité de mes principes ; je le dois à la dignité de la convention ; je le dois à la gloire de la nation ; je le dois à la justice de mes contemporains et de la postérité ; en un mot, je le dois à la république, à Louis XVI, à moi-même. »

Entre nous deux, ceci, afin que tout le mérite en reste à vous seul : je ne souhaite que d’avoir à en faire bientôt le commentaire à votre avantage ! pour votre tranquillité et la mienne, car je suis votre meilleur ami.

Desmoulins.

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Lettre de la veuve Dumontet à Camille Desmoulins.

Utrech, ce 18 janvier 1793.

C’est, monsieur, l’épouse de l’infortuné Guillin Dumontet qui s’adresse à vous avec une noble confiance, convaincue que l’innocence malheureuse et sans appui ne peut trouver un meilleur défenseur. En jetant de nouveau les yeux sur le récit de mes malheurs, vous connaitrez combien mon âme navrée a eu de justes raisons de fuir un territoire sur lequel mes larmes devenaient intarissables. Je n’ai pris ce parti qu’après avoir en vain réclamé vengeance contre les auteurs du crime qui m’avoit ravi mon digne époux. J’ai trouvé des êtres atroces qui n’ont pas rougi de répondre à ces vives sollicitations par l’offre d’indemnités pécuniaires. Cette idée me glace encore d’horreur en ce moment. J’en appelle à la terre entière. Le sang de mon époux avait coulé, l’argent pouvait-il guérir mes blessures ? Ne pouvant obtenir la punition de ses assassins, ma patrie m’est devenue odieuse. J’ai porté mes pas et ma douleur sous un ciel étranger où l’intérêt des âmes sensibles , le doux titre de mère ont soutenu mon existence ; c’est ce titre qui m’engage à vous prier, monsieur, de vouloir bien vous intéresser à moi. Soyez mon organe, réclamez la justice à laquelle j’ai des droits, représentez au gouvernement actuel que la fortune de mes petites est totalement renversée par la perte de leur malheureux père, sa mort ayant éteint des rentes viagères considérables. L’incendie a détruit un acte de créance de plus de 400,000 fr., de l’ancienne compagnie des Indes. Mon mobilier a été pillé ou brûlé. Une seule terre nous reste à mes enfants et à moi ; encore la flamme en a-t-elle détruit les bâtiments. Je ne suis sortie de ma patrie qu’après avoir éprouvé toutes ces horreurs , et on pourrait me ranger dans la classe des malheureux émigrés que la loi condamne au bannissement et à la perte totale de leur fortune ! je ne puis me le persuader. Si ma douleur, si mes larmes intarissables, si l’horreur que j’ai pour une terre arrosée du sang de mon mari sont autant de crimes, je ne cesserai pas d’être coupable. Mais les peuples les plus féroces respectent de semblables pleurs ! je ne puis croire que les Français soient plus barbares. J’ose donc attendre comme un acte de justice la restitution de la fortune de mes enfants et la liberté de les élever loin d’un pays inhabitable pour eux et pour leur malheureuse mère.

Veuve Dumontet.

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Lettre de Richer de Serisy, auteur du journal intitulé : L’Accusateur public, à Camille Desmoulins.

28 janvier 1793.

Tant que le roi vivait, mon ami, mes opinions politiques, ma situation prononcée, un sentiment aussi
noble que délicat et que tu dois apprécier, tout me contraigne-il à ne point dévier de la carrière où j’étais entré et je ne pouvais rétrograder sans que toi-même et tous les partis ne me missent à l’instant cent pieds de fumier sur le corps ; ces motifs, qui me commandaient alors si impérieusement, m’ordonnent aujourd’hui de m’identifier à la patrie. Louis est mort, mais la patrie existe ; elle existe entourée de mille dangers au dedans et au dehors, et je puis maintenant, sans être flétri par le soupçon, lui faire le sacrifice de mon opinion, de ma vie, lui consacrer tout mon être. Je t’embrasse donc et signe avec transport non pas comme le vil Target, non pas comme l’affreux Brissot, non pas comme le Vertueux, mais comme Camille, Chabot, Danton.

Le républicain Richer.

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Lettre d’Arthur Dillon à Camille Desmoulins.

8 juillet 1793.

J’ignore, citoyen Camille, ce que I’on aura pu vous dire et les bruits qui se seront répandus sur mon arrestation qui est l’ouvrage du comité de salut public de la convention. Je crois avoir trop bien apprécié votre cœur pour n’être pas certain que vous aurez fait des démarches. Comme, malgré mes vives réclamations, on m’empêche de vous voir ainsi que mes autres amis ; que je suis depuis 8 jours au secret comme dans le temps de Lenoir ; je crois qu’on aura coloré cette persécution, vis-à-vis de ceux qui s’intéressent à moi, du prétexte du bien public, de celui de la nécessité du secret dans une affaire aussi importante. Eh bien ! Camille, je renonce à votre amitié, à celle de tous ceux qui m’aiment et à l’estime des patriotes, si on peut prouver que j’aie le moindre petit tort, que j’aie seulement commis une imprudence. Le seul fait qui puisse me regarder, c’est qu’une espèce de fou, que je connais à peine, que je n’ai pas vu trois fois dans ma vie, m’a entretenu un matin de projets aussi bêtes qu’extravagants. Je lui imposai silence et ne le revis plus. Interrogé si je le connaissais, j’ai dit avec la franchise et la loyauté que vous avez toujours vue en moi tout ce que j’en savais. Tout ce que je possède au monde de papiers a été livré à l’examen des administrateurs. Si, quelque volumineux qu’ils soient, on y a trouvé une seule ligne suspecte, je consens au traitement le plus rude. Au contraire, on a dû voir dans différents mémoires et projets un homme qui n’a fait usage de ses connaissances militaires que pour le bien de sa patrie. Voici le septième jour, depuis que j’ai été interrogé, que mes papiers ont été visités. Je n’ai pu obtenir depuis ce temps que le procès-verbal de mon interrogatoire fût clos. On m’exhorte à prendre patience. Les administrateurs, dont je n’ai qu’à me louer, parce que je leur vois allier avec la sévérité de leur devoir les procédés les plus honnêtes, paraissent convaincus qu’il n’y a rien à me reprocher et m’ont laissé entrevoir que rien ne dépendait d’eux, mais tout du comité de salut public. On m’a assuré que le maire sollicitait inutilement de ce comité de s’occuper de moi. J’ai représenté avec force qu’en demandant à voir des patriotes reconnus, Drouet et Chabot, la chose publique n’en pouvait souffrir ; supposé même que je fusse coupable, que vous aviez autant et peut-être plus de titres à la confiance nationale que les membres de ce comité : on m’a refusé. J’ai demandé d’être, enfin, jugé par la police, puisque c’est elle qui me retient, d’être renvoyé devant un tribunal où je pourrais me justifier et avoir des conseils qu’on ne refuse pas à un criminel : on m’a refusé. J’ai demandé, enfin, à être mené devant le comité de salut public : même refus.
Voilà ma position. Une âme honnête, témoin de tout ce que je souffre ici dans une fournaise ardente et privé d’air, et convaincue de mon innocence, se charge de vous remettre cette lettre ; c’est à votre amitié et à votre justice à vous dicter les démarches que vous devez faire vis-à-vis du comité de salut public. Sa conduite envers moi me le rend suspect de partialité d’autant que j’y ai des ennemis personnels ; mon seul désir c’est que les patriotes de la convention puissent connaitre mon affaire. Si j’ai le plus léger tort, je consens qu’ils m’abandonnent à la tyrannie qui m’opprime.

A. Dillon.

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Lettre de Camille Desmoulins à son père, sur la publication de son Histoire des Brissotins.

9 juillet 1793.

Mon très cher père,

Vous vous plaignez de ce que je ne vous écris point ; je devrais plutôt vous adresser ce reproche, à vous qui avez toujours la plume à la main. Pour moi, je ne la prends qu’à la dernière extrémité comme vous avez pu voir par le dernier écrit dont je vous ai adressé deux exemplaires, et dont il s’est débité ici 4000, mon Histoire des Brissotins. Je m’étonne que vous ne m’en ayez pas parlé dans le billet que j’ai reçu de vous.
Je souffre de ne pouvoir aller revoir ma famille pendant quelques jours ; mais je ne puis faire partager à ma femme ce genre d’affections, et je ne saurais vous rendre combien elle a de répugnance pour le voyage le plus court, même ajourné après la clôture de la convention et à la paix. Elle a tellement peur qu’il ne me prenne fantaisie d’aller vous embrasser, qu’elle s’inquiéterait si elle me voyait vous écrire, et je profite de la réorganisation de l’assemblée et du cabinet que me procure le comité de la guerre dont on m’a fait secrétaire, pour vous écrire en liberté, sans qu’elle vienne lire derrière mon épaule si je n’écris point à Guise. J’imagine que ce qui lui donne cette sollicitude, c’est le souvenir de quelque cousine dont on lui avait parlé, outre qu’elle ne se trouve pas assez riche pour voyager comme elle le souhaiterait dans une famille avec qui elle sent que je partagerais volontiers ma fortune si j’en avais acquis. Mais je me félicite à chaque instant de sortir de la convention et de la révolution comme j’y suis entré et sans avoir arrondi mon patrimoine du bourg de l’Egalité. Aussi ai-je échappé à toutes les satires contre l’opulence subite de quelques patriotes, et on ne pourra pas m’accuser d’avoir fait une spéculation de la république. Comptez que dès que les affaires me permettront de m’échapper pendant quelques jours, et que la nation qui, dans ce moment, fait notre distribution de prix, nous couvre de fleurs et nous assiège de fanfares tous les jours à la Montagne, nous aura mis en vacances, j’irai vous embrasser.

Il y a tant de gens à la convention pour qui c’est une volupté de se trouver à la tribune et d’y enfiler des paroles, que je me fais un plaisir de leur laisser ce régal :
voilà pourquoi vous n’entendez pas parler de moi dans les journaux, et je me suis fait député consultant. Mais n’allez pas me croire dans les jardins d’Armide, et mon dernier ouvrage, précurseur de la révolution du 31 mai, dont il a été véritablement le manifeste, ainsi que la circulaire des Jacobins sur cette révolution dont j’ai été Le rédacteur, n’ont pas peu contribué à éventer la grande mine des Brissotins qui était un chef-d’œuvre de travail souterrain depuis Amiens jusqu’à Marseille. Je ne vous parle point du citoyen Verrière ; j’étais malade dans le temps où j’aurais pu lui être utile, et n’étant pas d’ailleurs du comité de surveillance, tout ce que j’ai pu faire était de le recommander, ce que j’ai fait. Je vous embrasse et souhaite que vous viviez aussi longtemps que la république, qui commence à se porter assez bien. J’embrasse également ma chère mère, mes sœurs et ceux de ma famille qui se souviennent de moi avec amitié.

Camille Desmoulins.

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