Lettres de Camille Desmoulins

Réponse de M. Desmoulins père à la lettre de Camille du 15 août.

17 août 1792.

Je serais bien délicieusement affecté, mon fils, de votre nouvelle position, si vous ne la deviez pas à une crise que je ne vois pas encore finie et dont je redoute toujours les suites. D’après le cri de tout ce qui m’entoure, les évènements du 10 août ont indisposé les provinces et l’armée contre les Parisiens et contre le parti dont on vous croit l’un des membres les plus ardents.
Dans l’agitation où sont toutes les choses autour de nous, je préférerais peut-être vous voir paisible possesseur de mes places et le premier de nos concitoyens dans notre ville natale plutôt qu’à la tête du ministère d’un grand empire déjà bien miné, bien déchiré, bien dégradé, et qui, bien loin d’être régénéré, sera peut-être d’un moment à l’autre ou démembré ou détruit.
Quoiqu’il en soit, puisque vous voilà en second au gouvernail remis à M. Danton votre ami, pour la partie de la justice, distinguez-vous-y par les grandes qualités qui sont propres à cette administration ; joignez à votre popularité connue cet esprit d’intégrité et de modération que vous aurez souvent occasion d’y développer ; dépouillez-vous de celui de parti qui vous y a peut-être élevé, mais qui pourrait ne pas vous y maintenir. Avec la droiture que je tous connais et la modération que je vous prêche, on va loin, même dans le poste le plus scabreux. Faites revenir vos ennemis en vous montrant juste avec eux et facile à oublier leurs torts ; faites-vous le plus d’amis que vous pourrez parmi les gens de bien et consultez toujours le mérite et le talent dans vos choix.
Jouissez longtemps de votre nouvelle place et ma satisfaction sera au comble. Votre mère partage tous mes sentiments sur ce point et me charge de vous en assurer ; elle vous embrasse ainsi que votre sœur. Recevez nos communes félicitations et faites-les agréer à notre chère belle-fille avec toutes les caresses de la plus franche cordialité. Votre cousine Flore, qui est passée avant-hier matin ici allant à Iron avec M. de Taillant son mari, et dont je crois vous avoir annoncé le mariage, apprendra avec bien du plaisir, comme toute la famille, votre élévation.

Votre meilleur ami,

Desmoulins.

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Lettre de Lauraguais à Camille Desmoulins.

Chauny, le 18 d’auguste 1792.

Les grandes nouvelles me déterminent, Monsieur, à en demander des vôtres. Je veux savoir quelles sont vos occupations dans ce temps de révolutions. Que dites-vous de la mort de l’immortelle constitution ? Vous savez que j’en portais déjà le deuil avant que Target l’eût mise au jour. Aussi suis-je fort aise de me trouver dans un état élémentaire. Un vieillard comme moi est charmé de renaître. Je compte aller aux assemblées primaires, et j’espère qu’en me voyant, les membres de cette assemblée décideront judicieusement que je ne suis pas un émigré. Depuis près de six mois que j’ai quitté Paris, je n’ai lu ici de papiers publies que le Journal des Débats et celui de M. Lebrun. M. Robespierre et vous n’êtes sûrement pas restés sans occupations et sans ennemis. Vous devriez m’envoyer ce que vous avez écrit l’un et l’autre jusqu’à ce jour. Depuis six mois je ne me suis occupé que de ma santé qui était bien mauvaise, et de cultiver une ferme que j’avais prise en mauvais état. Je vous demande du feu pour rallumer mon vieux sang, et vous prie d’offrir à votre charmante femme les hommages du campagnard qui vous souhaite le bonjour.

Lauraguais.

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Lettre de Fouquier Tinville à Camille Desmoulins dans laquelle il le prie de lui procurer une place dépendante du ministère de la justice.

20 août 1792.

Jusqu’à la journée à jamais mémorable du 10 de ce mois, mon cher parent, la qualité de patriote a été non seulement un titre d’exclusion à toute place, mais même un motif de persécution : vous en fournissez-vous même l’exemple. Le temps est enfin arrivé, il faut l’espérer au moins, où le patriotisme vrai doit triompher et l’emporter sur l’aristocratie ; c’est même un crime d’en douter d’après les ministres patriotes que l’assemblée nationale vient de nous donner. Je les connais tous par leur réputation, mais je n’ai pas le bonheur d’en être connu. Vous seul pouvez m’être utile soit par votre place, soit par vos connaissances et relations particulières auprès d’eux. Mon patriotisme vous est connu ainsi que ma capacité surtout pour les matières contentieuses. Je me flatte que vous voudrez bien intercéder pour moi auprès de monsieur le ministre de la justice pour me procurer une place soit dans ses bureaux, soit partout ailleurs. Vous savez que je suis père d’une nombreuse famille et peu fortuné. Mon fils aîné âgé de 16 ans, qui a volé aux frontières, ma coûté et me coûte beaucoup. Je compte sur votre ancienne amitié et votre zèle à obliger. Je rappelle à votre souvenir Deviefville notre parent commun, dont la position est plus fâcheuse que je ne puis vous l’exprimer. Je suis très parfaitement, mon cher parent, votre très humble et très obéissant serviteur.

Fouquier, homme de loi,
rue Saint-Honoré, N° 356, vis-à-vis l’Assomption.

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21 août 1792.

Extrait des délibérations de la section des 15-20 du 21 août 1792, l’an 4 de la liberté, le premier de l’égalité.

Sur la proposition d’un membre, la section a adopté en son entier la proposition suivante.

La section des 15-20, faubourg Saint-Antoine,

Considérant que pendant la révolution, les écrivains patriotes ont préparé au peuple français le chemin de la liberté et de l’égalité ; qu’ils ont toujours donné l’éveil au moindre danger de la patrie ; qu’ils ont hardiment annoncé les complots des conspirateurs et les trames infernales qui s’ourdissaient aux Tuileries à l’aide d’un calme trompeur.
Considérant que leurs écrits ont répandu dans l’empire le feu électrique qui va nous donner une constitution digne d’un peuple souverain,
Déclare à toute l’Europe que
Gorsas , auteur du Courrier des 83 départements ;
Carra, auteur des Annales patriotiques ;
Prudhomme, auteur des Révolutions de Paris ;
Desmoulins, auteur des Révolutions de France et de Brabant,

Ont bien mérité de la patrie.

L’assemblée générale vote des remerciements à tous ces écrivains qui ont prêché la liberté et l’égalité.

Arrête en outre que le présent arrêté sera porté par des commissaires aux quatre auteurs qu’elle vient de désigner.

Pour copie conforme,

Renet,
Secrétaire greffier.

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Lettre de Camille Desmoulins à son père. Il lui fait espérer qu’il sera nommé membre de la convention avec Danton qui quitterait alors volontiers le ministère de la justice.

26 août 1792.

J’ai remis l’affaire du cher cousin Ribauville à M. Perdrix pour la suivre au tribunal de cassation. Je vous envoie mes derniers écrits qui vont probablement me déloger de la chancellerie en me faisant passer à la convention nationale. Il y a apparence que plusieurs départements me nommeront et surtout Danton, et il n’hésitera pas un moment à quitter le ministère pour être représentant du peuple. Vous pensez bien que je suivrai un exemple que je lui aurais donné, si j’étais à sa place. Danton n’est pas de Paris non plus que moi, et c’est une chose remarquable que parmi tous les principaux auteurs de la révolution et dans tous nos amis, nous n’en connaissons peut-être pas un seul qui soit né à Paris. C’est aussi une chose remarquable que ce soit Paris qui récompense presque toujours dans les citoyens des départements leurs services et leurs talents méconnus de leurs compatriotes. Envoyez-moi le nom de Dubucquoi. Dans quel régiment est-il ? Dans quelle armée ?

Votre fils,

Camille Desmoulins.

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Jacques Boilleau, conventionnel, à Camille Desmoulins.

Chez un peuple libre, tout ce qui peut heurter l’idée de la liberté, doit être proscrit : toutes les images qui représentent l’homme avili, dégradé, doivent être anéanties : il ne faut au contraire étaler aux yeux que ce qui peut élever l’âme, la rappeler à sa dignité et inspirer de l’énergie.
J’observerai donc que c’est très-judicieusement qu’on a fait abattre les nations enchaînées aux pieds de Louis XIV à la place des Victoires, et j’invite, je supplie tous les artistes de réformer ce mode de l’architecture.
Ils ont coutume de placer pour ornement ou pour soutiens aux architraves des édifices, des statues de femmes mutilées qu’on nomme cariatides.
Qu’on se rappelle la triste et détestable origine de cet usage. Les Perses ayant été vaincus par les Grecs, et les artistes de ces derniers voulant humilier leurs ennemis, placèrent ainsi leurs effigies, comme pour représenter des captifs sous le joug : les Cariates, alliés de ces mêmes Perses, ayant été aussi vaincus, firent passer au fil de l’épée leurs femmes mises en captivité, et les artistes, toujours pour éterniser la honte de leur défaite, substituèrent dans les édifices publies des figures de femmes cariates qu’ils appelèrent cariatides, aux pilastres et aux colonnes.
O Français ! vous qui êtes si galant, pouvez-vous offrir aux yeux une telle contradiction avec vos mœurs ?
Certainement, ce ne sont pas là de fort beaux souvenirs à présenter à un peuple libre ; c’est un tableau qui attriste l’humanité, afflige la sensibilité et dégrade l’âme s’il ne l’irrite et la violente.
Par quel mauvais goût, par exemple, a-t-on placé devant l’opéra, séjour du plaisir, de ces tristes et ridicules figures?
Ne serait-il pas cent fois plus ingénieux, plus adroit, plus beau, plus noble, de représenter un Guillaume Tell et son bâton bonneté dans sa main, soutenant avec un air de fierté un énorme fardeau, pour annoncer que la liberté rend capable des plus grands efforts, et nous donne une puissante énergie ?
Cela ne serait-il pas, dis-je, cent fois préférable à un esclave faisant une laide grimace sous le poids qui semble l’accabler ?
Cette forme d’ailleurs faite pour exciter l’émulation des vertus civiques, en caressant l’ainé des patriotes, serait parfaitement analogue à cette manière figurée de parler fort en usage, par exemple : Wasington est la colonne des états américains ; Francklin fut la principale colonne de l’édifice de leur constitution, etc., etc…
Allons, que chacun s’occupe de la régénération des Français : les hiéroglyphes ont une très-grande influence sur nos mœurs et notre caractère.
Artistes, goûtez ces réflexions et ennoblissez vos travaux pour les mettre au niveau de vos âmes.
Je dirai en faveur des artistes que depuis que je suis à Paris, je n’en ai pas rencontré un seul qui ne m’ait pas paru animé du patriotisme le plus pur, quoiqu’écrasés tous par la révolution.
J’ai pensé qu’étant consacrés par état à l’étude des plus beaux traits de l’histoire de Rome, de la Grèce et d’Athènes ; que cette étude alimentant continuellement leurs âmes, ils acquéraient un caractère plus mâle, plus de sensibilité, plus d’amour des grandes choses.
J’espère que mes idées auront quelque succès, car tous ceux à qui je les ai développées y ont applaudi ; entr’autre M. Vestier, peintre de l’académie, connu par la supériorité de son talent et qui mérite de l’être par son dévouement à la patrie. Je ne connais pas de meilleur époux, de plus excellent père : eh bien ! il convint dernièrement avec moi et avec une résignation admirable, dans le cas où les circonstances deviendraient impérieuses, d’un principe de morale effrayant pour les âmes sans force et sans vigueur : c’est que toutes les affections particulières doivent être subordonnées à cet amour de la patrie qui n’est autre chose que l’amour du bien public, vertu suprême, vertu par excellence. Je ne parle que relativement à nos affections particulières, car la première et la plus sublime des vertus est sans contredit l’amour de l’humanité en général ; et Fénelon était bien philosophe quand il disait : Je préfère l’avantage de ma famille à mon propre avantage, celui de ma patrie à celui de ma famille, et celui de l’humanité entière à celui de ma patrie. Tel est en effet l’ordre des vertus ; malheureusement, c’est l’inverse qu’on met en pratique.

Jacques Boilleau.

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Commission donnée à Camille Desmoulins de se transporter à Laon, Soissons et Guise, pour vérifier si les dénonciations faites contre les juges de chacune de ces villes méritent d’être prises en considération.

15 septembre 1792.

Au nom de la nation , le conseil exécutif provisoire, en vertu de la loi du 18 août dernier, sur les avis donnés contre le tribunal criminel du département de l’Aisne, que les patriotes étaient encore à Soissons sous le couteau de juges suspects qui ont signé les doléances serviles des évènements du 20 juin ; que l’incivisme de ce tribunal criminel était notoire ; que ses membres venaient d’être exclus du corps électoral ; que les juges du tribunal de Guise, dans le même département, se montraient plus ouvertement encore persécuteurs de tous les patriotes ; que plus de trois cents bons citoyens étaient décrétés de prise de corps ou détenus dans les prisons par ces juges, tous, ou agents du ci-devant prince de Condé, ou asservis à ses agents qui peuvent encore être tout-puissants et dont les habitants peu éclairés croient toujours que le despotisme va renaître. Voulant prendre une connaissance plus directe de ces faits, et afin que l’oppression des amis de la liberté cesse enfin dans toutes les parties de l’empire français, commet le citoyen Camille Desmoulins, député à la convention nationale, à l’effet de se transporter sur les lieux pour y prendre tous les renseignement possibles et lui en rendre compte, et l’autorise à se faire assister du citoyen Jean Philippe en qualité de secrétaire pour l’aider dans le cours de sa mission. En foi de quoi nous avons signé ces présentes auxquelles nous avons fait apposer le sceau de l’état.

A Paris, le 15 septembre 1792, l’an 4e de la liberté et le 1er de l’égalité.

Par le conseil,

Roland. Danton. Servan. Lebrun. Monge. Clavière.

Grouvelle, secrétaire.

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Lettre de Julien du Calvados à Camille.

24 septembre 1792.

Citoyen patriote,

Au moment où le patriote Legendre se disposait à partir pour Lyon , n’ayant absolument pas le temps d’écrire au patriote Danton, il m’a chargé de m’adresser à lui de sa part pour obtenir de l’emploi ; mais n’étant pas connu du patriote Danton d’une manière assez particulière, je vous prie de lui parler pour moi. J’ai des droits aux places qu’on destine aux patriotes. Mon patriotisme, comme tout le monde le sait, date du 14juillet 89. Vous-même n’ignorez pas que ma famille, composée de 4 personnes, a eu l’honneur de chacune un décret. Mon épouse, honnête, faible et même valétudinaire, a été enfermée 24 jours à la conciergerie où elle a été confondue avec les femmes flétries, pour avoir été gratuitement accusée d’avoir couru à coups de manche à balai sur un aide-de-camp de Lafayette. Cet événement lui a fait perdre ses écolières et à moi mes écoliers. Je n’entrerai point dans un plus grand détail, crainte d’abuser de vos moments que vous destinez entièrement à la république ; il me suffit de vous dire que je suis l’ami de Legendre ; que je suis connu de tous les bons patriotes ; que je suis cordelier et jacobin ; que j’ai sauvé la vie au patriote Fréron en l’arrachant avec mon fils des mains d’assassins qui l’auraient mis en prison après l’avoir assommé. Tous ces titres et le pressant besoin qu’a un père de famille patriote de subsister et de faire subsister sa famille, sont suffisants pour vous intéresser à celui qui est avec fraternité, citoyen patriote.

Votre concitoyen Julien du Calvados, ci-devant Julien Leroy, électeur de la section des Invalides, rue et ancienne barrière de Grenelle, n° 1479.

P. S. Je suis le premier commissaire de ma section envoyé le 9 août au faubourg Saint-Antoine, et ensuite à la Ville où je suis encore.

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