Lettres de Camille Desmoulins

Lettre de Ricord à Camille Desmoulins.

28 mars 1792

Mon cher Camille,

Un P. S. à la lettre que l’assemblée t’écrivit me faisait espérer signe de vie de ta part ; mais puisqu’il faut t’émoustiller pour te faire parler, dis: « Je me porte bien, je suis content des Marseillais. Les calomnies des Brissotins ne m’inquiètent pas ; sans avoir le bonnet rouge, je suis bon jacobin. » Assure-moi pour ma règle la réception de mon journal et dis ton avis. Marseille est toujours enragée. Les patriotes sont et seront les plus forts, et quand même M. Veto se ferait jacobin, on n’y aurait point confiance. Notre armée est à Arles; au premier jour tu auras des détails dans le journal. As-tu vu le doucereux Barbaroux ? qu’en penses-tu ? il doit se bien comporter et si comme je le crois il est digne des Marseillais, tu peux le saluer pour moi. Dis-moi ton avis sur mon adresse au roi qui est dans mon N° 9.

Emmanuel Beausset, ci-devant comte de St. Victor, que tu as vu chez Mirabeau, me charge de te saluer pour lui ; il aime tes talents et il est bon patriote.

Adieu, je t’embrasse de toute mon âme.

Ricord fils,
rue d Aix, n° 27.

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Lettre de Camille Desmoulins à son père.

3 avril 1792.

Si Duport, ministre de la justice, ne vous a pas nommé commissaire du roi, votre fils, sans y penser, vous a bien vengé, car dans un écrit par lequel je répondais à Brissot, ayant publié contre lui et Condorcet un mot que m’avais dit Duport, et qu’il m’avait permis de divulguer, et ensuite Duport interrogé par Brissot et Condorcet s’il m’avait tenu ce propos, ne l’ayant point désavoué, c’est là ce qui à excité contre lui cette grande tempête et lui a causé ce naufrage ou il a perdu les sceaux et cent mille livres de rente, quoique ses commis se soient bien gardés de laisser pénétrer que ce fût là le motif de leur animosité ; mais vous savez que dans tous les évènements politiques, il y a toujours un ressort apparent qui n’est que pour la montre et un ressort caché qui est toujours le véritable, et on n’envoie jamais un ministre à Orléans par la raison qui semble l’y faire aller.
J’ai espéré deux jours que je parviendrais à faire nommer Danton , un camarade de collège que j’ai dans le parti opposé et qui m’estime assez pour ne pas étendre jusqu’à moi la haine qu’il porte à mes opinions. Je m’étais employé de mon mieux et l’avais fortement recommandé à qui il appartient. Nous avons échoué.
Je vois bien que vous n’avez pas lu mon dernier imprimé, Brissot démasqué, (je vous le ferai passer par la première occasion). Vous y auriez vu l’exposé naïf de l’état de ma fortune, et la proposition que vous me faites n’aurait pu vous venir à l’idée. J’ai reçu en dot 100,000 francs en contrats constitués sur la ville au denier 4, ce qui me fait 4,000 francs de rentes, et 12,000 fr. en deniers convertis en trousseau, mobilier et acquittement de dettes. Comment voulez-vous que dans un moment où tout est renchéri plutôt de moitié que du tiers, avec 4,000 francs de rentes, je puisse acheter un bien de 30,000 francs ? Votre maison, la maison natale m’est chère ; personne ne connait mieux que moi le plaisir qu’éprouva Ulysse en voyant de loin la fumée d’Ithaque ; mais, avec 4,000 francs qui dans la circonstance présente ne valent guère plus de 2,000 livres de rentes, comment pourrais-je acheter une maison de 30,000 livres ? surtout quand je vais tout-à-l ‘heure avoir un enfant, et que je sens déjà la charge de la paternité par les frais de layette et la tendre sollicitude d’une mère qui dès à présent s’inquiète des besoins de son fils, et l’aime presque jusqu’à me rendre jaloux. Je n’ai plus de pécule depuis que j’ai cessé mon journal. C’est une grande sottise que j’ai faite, car mon journal était une puissance qui faisait trembler mes ennemis, qui aujourd’hui se jettent lâchement sur moi, me regardant comme le lion à qui Amarillis a coupé les ongles. J’ai repris mon ancien métier d’homme de loi, auquel je consacre à-peu-près tout ce que me laissent de temps mes fonctions municipales ou électorales et les jacobins, c’est-à-dire assez peu de moments. Il m’en coûte de déroger à plaider des causes bourgeoises, après avoir traité de si grands intérêts et la cause publique à la face de l’Europe. J’ai tenu la balance des grandeurs ; j’ai élevé ou abaissé les principaux personnages de la révolution. Celui que j’ai abaissé ne me pardonne point, et je n’éprouve qu’ingratitude de ceux que j’ai élevés ; mais ils auront beau faire, celui qui tient la balance est toujours plus haut que ceux qu’il élève. Si j’avais de l’argent, je reprendrais ma plume et je remettrais bien des gens à leur place, au lieu que, faute de fonds, je suis venu à me trouver à l’égard de la révolution comme à l’égard de ma famille.
Il parait que vous espérez pour moi. Puissiez-vous vivre assez longtemps pour voir ce que je commence à croire qu’on n’a jamais généralement vu, c’est-à-dire qu’après le tour de l’intrigue soit venu le tour de la probité et des vertus pour arriver aux places que personnellement j’ambitionne assez peu.

Ma femme et moi nous vous embrassons et toute ma famille.

Votre fils,

C. Desmoulins.

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Lettre de J.-P. Lacombe Saint-Michel, un des députés du Tarn à l’assemblée nationale, à Camille Desmoulins.

2 mai 1792.

J’ai des remerciements à vous faire, monsieur, de m’avoir mis à même de contribuer à faire un acte de justice. M. Beaumont me parait remplir les conditions prescrites par la loi. Je l’ai adressé au chef de bureau de la guerre chargé de l’expédition des croix. J’espère qu’il aura prompte justice, du moins si l’on répond comme je l’espère à l’intérêt que j’y prends.

J’ai payé à vue votre lettre de change ; mes assignats ne sont que du zèle ; quand il faudra du numéraire, c’est-à-dire du talent, je tirerai sur vous.

Un des députés du Tarn à l’assemblée nationale,

J.-P. Lacombe Saint-Michel.

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Lettre de Camille Desmoulins à sou père dans laquelle il lui apprend qu’il lui est né un fils et lui mande le découragement qu’il éprouve en voyant que ses conseils et ses avis au peuple depuis trois ans sont inutiles et perdus.
12 juillet 1792. Mon cher père,

J’ai attendu que ma femme fût relevée de ses couches pour vous apprendre en même temps que la mère et l’enfant se portaient bien. Elle est accouchée le 6 de ce mois d’un garçon qui a été présenté le surlendemain à la municipalité, et a ouvert le registre des naissances. Lecointre et Merlin de Thionville, deux députés fort de mes amis, étaient ses témoins. Je l’ai nommé Horace-Camille Desmoulins. Il est allé aussitôt en nourrice à l’Ile-Adam (Seine-et-Oise) avec le petit Danton. Un successeur ne pouvait me venir plus à propos pour recueillir l’héritage de ma popularité à la veille des dangers que présage aux principaux auteurs de la révolution, l’invasion prussienne et autrichienne. Il m’est impossible quelquefois de ne pas me décourager et de ne pas avoir du mépris pour le paru du peuple que j’ai si bien et si inutilement servi. Je lui ai prédit depuis trois ans tout ce qui lui arrive. Mes derniers ouvrages surtout depuis six mois et les quatre numéros que je viens de publier d’un journal intitulé la Tribune des Patriotes, ont montré combien je connaissais le cœur humain et les principaux pivots sur lesquels tournait la révolution. Tout le monde dans mon parti semble me regarder en ce moment avec des yeux de surprise ; ils se disent : nous n’aurions jamais cru qu’il eût dit vrai. Je n’ai eu que du sens commun, et il ne fallait pas autre chose ; mais ils sont obligés, en ce moment, de me supposer du génie pour s’excuser eux-mêmes et se dissimuler qu’ils ont été des imbéciles. Comment aurais-je été cru du peuple ? je n’ai pu seulement me faire croire de ma famille ici. Je n’ai cessé depuis deux ans de faire voir à mon beau-père et à ma femme que la banqueroute était inévitable ; il ne m’a pas été difficile de leur montrer, comme un et un font deux, que ce qu’il y avait de mieux à faire était de convertir leurs rentes sur la ville en biens nationaux. Combien je me serais estimé heureux si avec des assignats j’avais pu vous porter de quoi vous libérer de vos dettes ! Eu ce moment vous seriez quitte envers vos créanciers, et vous ne resteriez débiteur que de ma femme et de mon fils. Au lieu de vous avoir à la fois rendu un si grand service, et en même temps d’avoir assuré à ma femme et à mon fils leurs biens, double plaisir, double avantage pour moi, je me vois à la veille de perdre en entier une dot considérable, placée sur le roi, c’est-à-dire hypothéquée sur l’indivisibilité des 83 départements. Telle est ma crainte d’attrister ma femme en la moindre chose, que connaissant bien qu’elle ne consentirait jamais à convertir ses contrats de rentes en d’autres contrats, je ne lui en ai même jamais parlé, parce que je regarde la paix du ménage et l’union conjugale comme un bien auquel il faut sacrifier même la fortune, et qu’il m’est plus aisé de vivre dans un tonneau que dans un palais où je disputerais avec ma femme, dont les vertus et la tendresse pour moi mériteraient que je fisse taire même ma raison.

J’embrasse ma famille.

Camille Desmoulins.

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Réponse du père de Camille À cette dernière lettre de Camille en date du 6 juillet 1792.

Guise, 16 juillet 1792.

Nous partageons, mon cher fils, toute la joie que peut-vous donner la naissance d’un fils, le premier fruit de vos amours et d’une épouse chérie. Nous apprenons avec un égal plaisir que la mère et l’enfant se portent bien. Je souhaite que la révolution, si elle se consomme, lui soit plus heureuse qu’à vous, et je ne sais trop si je dois désirer qu’il soit le successeur de votre popularité, qui vous a fait, et à moi par contrecoup, beaucoup d’ennemis et peu ou point d’amis. Car cette révolution n’a été, je crois, à personne plus funeste qu’à moi à tous égards, lorsque je devais en attendre plus que personne les plus heureux effets ; mais vous avez toujours été trop outré dans votre système, malgré le principe dont je suis pénétré, dont j’ai cherché à vous pénétrer et dont l’expérience m’a convaincu, que tout extrême est une erreur ou un danger dans l’état où nous avons trouvé les choses.
Nous avons vu passer à travers notre ville avant-hier et hier, faisant route vers Metz, l’armée de Luckner avec les attirails et suites qui ont campé à la circonférence depuis Saint-Germain jusqu’à Lehery. Le quartier-général était à Guise. Je devais loger M. Luckner, mais il ne fit que passer en poste le 13 à 10 heures du soir, pour se rendre de la même traite à Paris. J’ai eu celui qui commande à sa place, M. Berthier, chef de l’état-major de l’armée, avec ses bureaux. M. de Chartres était logé chez M. Lesur, votre ancien camarade de classes, qui a acheté la maison de feu M. de Beaufort. M. de Beauharnais était dans mon voisinage, et M. de Cambis chez le cousin Deviefville, l’ex-député.

Embrassez pour nous notre chère belle-fille ; renouvelez-lui tous nos empressements de la connaitre. Quand elle sera parfaitement rétablie de sa couche, ne pourriez-vous pas vous dérober quelques jours à votre train de Paris pour nous l’amener et recueillir ici les caresses simples et franches de votre famille et de vos parents. Aimez-vous toujours l’un et l’autre avec cette délicieuse tendresse que vous me peignez si bien et qui retentit sans cesse au fond de mon cœur. Ce bel accord vous consolera de tous les évènements, et il sera pour moi un baume pour les accidents de la vieillesse.

Je suis toujours votre bon ami,

Desmoulins.

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Lettre de Camille à son père sur la journée du 10 août.

Mon cher père,

Vous avez appris par les journaux les nouvelles du 10 août. Il ne me reste qu’à vous faire part de ce qui me regarde. Mon ami Danton est devenu ministre de la justice par la grâce du canon : cette journée sanglante devait finir, pour nous deux surtout, par être élevés ou hissés ensemble. Il l’a dit à l’assemblée nationale.

Si j’eusse été vaincu, je serais criminel.

La cause de la liberté a triomphé. Me voilà logé au palais des Maupeou et des Lamoignon. Malgré toutes vos prophéties que je ne ferais jamais rien, je me vois élevé à ce qui était le dernier échelon de l’élévation d’un homme de notre robe, et loin d’en être plus vain, je le suis beaucoup moins qu’il y a dix ans, parce que je vaux beaucoup moins qu’alors par l’imagination, la chaleur, le talent et le patriotisme que je ne distingue pas de la sensibilité, de l’humanité et de l’amour de ses semblables, que les années refroidissent. Elles n’ont point attiédi en moi l’amour filial, et votre fils devenu secrétaire-général du département de la justice et ce qu’on appelait secrétaire des sceaux, espère ne pas tarder à vous en donner des marques. Je crois la liberté affermie par la révolution du 10 août. Il nous reste à rendre la France heureuse et florissante autant que libre. C’est à quoi je vais consacrer mes veilles. Si votre commissaire du roi a envie de troquer et de vous laisser sa place, il pleut depuis quinze jours des démissions de commissariats.

Camille Desmoulins,

Secrétaire-général du département de la justice.

La vésicule de vos gens de Guise, si pleins d’envie, de haine et de petites passions, va bien se gonfler de fiel contre moi, à la nouvelle de ce qu’ils vont appeler ma fortune et qui n’a fait que me rendre plus mélancolique, plus soucieux, et me faire sentir plus vivement tous les maux de mes concitoyens et toutes les misères humaines.
J’ai appris que ma cousine Flore vient de se marier. Veuillez lui faire mes compliments et me rappeler à la mémoire de toute ma famille. J’embrasse ma chère mère.
Nous sommes entrés ici, comme vous le voyez, par la brèche du château des Tuileries, et je ne vois guère que les Hulans et les Tyroliens qui puissent nous chasser de la place Vendôme.

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