Lettre de Thomas Paine (21 novembre 1792.)

Lettre de Thomas Paine, député du Pas-de-Calais, qui adresse au Président de la Convention, avec prière de lui en donner connaissance, son opinion sur le jugement de Louis XVI ; cette lettre est ainsi conçue :
Lettre de Thomas Paine, au président de la Convention nationale.
« Citoyen Président,
« Comme je ne sais pas précisément quel jour la Convention nationale reprendra la discussion sur le procès de Louis XVI, et que, faute de pouvoir m’énoncer en français, je ne saurais parler à la tribune, je demande la permission de déposer entre vos mains le papier ci-inclus, qui renferme mon opinion sur ce sujet. Je fais cette démarche avec d’autant plus d’empressement, que les circonstances prouveront à quel point il importe à la France que Louis XVI continue de jouir d’une bonne santé. Je serais charmé que la Convention voulût bien entendre ce matin la lecture de cet écrit, attendu que je me propose d’en envoyer une copie à Londres, pour le faire imprimer dans les journaux anglais.
« Signé : Thomas Paine. »

(La Convention décrète qu’elle entendra séance tenante l’opinion de Thomas Paine.)
Mailhe, secrétaire, fait cette lecture :

Opinion de Thomas Paine Concernant le jugement de Louis XVI.

« Je pense qu’il faut faire le procès à Louis XVI, non que cet avis me soit suggéré par un esprit de vengeance, car rien n’est plus éloigné de mon caractère ; mais parce que cette mesure me semble juste, légitime et conforme à la saine politique. Si Louis est innocent, mettons-le à portée de prouver son innocence ; s’il est coupable, que la volonté nationale détermine si l’on doit lui faire grâce, ou le punir.
Mais, outre les motifs personnels à Louis XVI, il en est d’autres qui nécessitent son jugement. Je vais développer ces motifs dans le langage qui me paraît leur convenir, et non autrement. Je m’interdis l’usage des expressions équivoques ou de pure cérémonie.
II s’est formé, entre les brigands couronnés de l’Europe, une conspiration, qui menaçait non seulement la liberté française, mais encore celle de toutes les nations. Tout porte à croire que Louis XVI fait partie de cette horde de conspirateurs. Vous avez cet homme en votre pouvoir, et c’est, jusqu’à présent, le seul de sa bande dont on se soit assuré. Je considère Louis XVI sous le même point de vue que les deux premiers voleurs arrêtés dans l’affaire du garde-meuble ; leur procès vous a fait découvrir la troupe à laquelle ils appartenaient.
Nous avons vu les malheureux soldats de l’Autriche, de la Prusse, et des autres puissances qui se sont déclarées nos ennemies, arrachés de leurs foyers, et traînés au carnage, ainsi que de vils animaux, pour soutenir, au prix de leur sang, la cause commune de ces brigands couronnés. On a surchargé d’impôts les habitants de ces régions, pour subvenir aux frais de la guerre. Tout cela n’est pas uniquement fait en vue de Louis XVI. Quelques-uns des conspirateurs ont agi à découvert ; mais on a sujet de présumer que la conspiration est composée de deux classes de brigands, ceux qui ont mis des armées en campagne, et ceux qui ont prêté à leur cause de secrets encouragements et des secours clandestins. Or, il est indispensable de faire connaître tous ces complices à la France et à l’univers entier.
Peu de temps après que la Convention nationale se fut constituée, le ministre des affaires étrangères lui présenta le tableau de tous les gouvernements, de l’Europe, tant de ceux dont les hostilités étaient publiques, que de ceux qui agissaient avec une circonspection mystérieuse. Ce tableau donnait matière à de justes soupçons sur le parti que les derniers étaient disposés à prendre; et, depuis cette époque, diverses circonstances sont venues confirmer ces soupçons.
On a déjà pénétré quelque chose de la conduite de M. Guelphe, électeur de Hanovre, et de violentes présomptions inculpent le même homme, sa Cour et ses ministres, en sa qualité de roi d’Angleterre. La réception amicale dont cette Cour a constamment favorisé M. de Calonne ; l’arrivée de M. Smith, secrétaire de M. Pitt, à Coblentz, lorsque les émigrés s’y rassemblaient ; le rappel de l’ambassadeur d’Angleterre ; l’extravagante joie que témoigna la Cour de Saint-James, à la fausse nouvelle de la défaite de Dumouriez, lorsqu’elle lui fut communiquée par le lord Elgin, alors ministre de la Grande-Bretagne à Bruxelles, toutes ces circonstances la rendent infiniment suspecte. Le procès de Louis XVI fournira probablement des preuves plus décisives.
La crainte depuis longtemps subsistante de voir éclater une révolution en Angleterre, a seule, je crois, empêché cette Cour de mettre dans ses opérations autant de publicité que l’Autriche et la Prusse. Une autre raison a pu s’y joindre. Le décroissement nécessaire du crédit à l’aide duquel tous les anciens gouvernements pouvaient se procurer de nouveaux emprunts, à mesure que les révolutions acquéraient une plus grande probabilité. Quiconque place dans les nouveaux emprunts de ces gouvernements, doit s’attendre à la perte de ses fonds.
Tout le monde sait que le landgrave de Hesse ne combat qu’autant qu’on le paye. Il a été pendant plusieurs années à la solde de la Cour de Londres. Si le procès de Louis XVI faisait découvrir que cet exécrable trafiquant de chair humaine a été payé sur le produit des taxes imposées au peuple anglais, ce serait une justice envers ce peuple que de l’instruire de ce fait. On donnerait en même temps à la France une connaissance exacte du caractère de cette Cour, qui n’a cessé d’être la plus intrigante de l’Europe, depuis sa liaison avec l’Allemagne.
Louis XVI, considéré comme individu, n’est pas digne de l’attention de la République ; mais envisagé comme faisant partie de cette bande de conspirateurs, comme un accusé, dont le procès peut conduire toutes les nations du monde à connaître et à détester le système désastreux de la monarchie, les complots et les intrigues de leurs propres cours, il convient que son procès lui soit fait.
Si les crimes dont Louis XVI est prévenu, lui étaient absolument personnels, sans relation avec des conspirations générales, et bornés aux affaires de la France, on aurait pu alléguer en sa faveur, avec quelque apparence de raison, le motif de l’inviolabilité, cette folie du moment ; mais il est prévenu, non seulement de trahisons envers la France, mais d’avoir conspiré contre l’Europe : et si la France veut être juste envers toute l’Europe, elle doit user de tous les moyens qu’elle a en son pouvoir pour découvrir toute l’étendue de cette conspiration.
La France est maintenant une République. Elle a terminé sa Révolution ; mais elle n’en peut recueillir tous les avantages aussi longtemps qu’elle est environnée de gouvernements despotiques. Leurs armées et leur marine l’obligent d’entretenir aussi des troupes et des vaisseaux. Il est donc de son intérêt immédiat que toutes les nations soient aussi libres qu’elle-même, que les révolutions soient universelles ; et puisque le procès de Louis XVI peut servir à prouver au monde la scélératesse des gouvernements en général, et la nécessité des révolutions, elle ne doit pas laisser échapper une occasion aussi précieuse.
Les despotes européens ont formé des alliances pour maintenir leur autorité respective, et perpétuer l’oppression des peuples. C’est le but qu’ils se sont proposé en faisant une invasion sur le territoire français. Ils craignaient l’effet de la Révolution de France au sein de leur propre pays ; et dans l’espoir de l’empêcher, ils sont venus essayer d’anéantir cette Révolution, avant qu’elle eût atteint sa parfaite maturité. Leur tentative n’a pas eu de succès. La France a vaincu leurs armées ; mais il lui reste à sonder les détails de la conspiration ; à découvrir, à placer sous les yeux de l’univers les despotes qui ont eu l’infamie d’y prendre part ; et l’univers attend d’elle cet acte de justice.
Tels sont mes motifs pour demander que Louis XVI soit jugé, et c’est sous ce seul point de vue que son procès me paraît d’une assez grande importance pour fixer l’attention de la République.
A l’égard de l’inviolabilité, je voudrais que l’on ne fit aucune mention de ce mot. Si, ne voyant plus dans Louis XVI qu’un homme d’un esprit faible et borné, mal élevé comme tous ses pareils, sujet, dit-on, à de fréquents excès d’ivrognerie, et que l’Assemblée constituante rétablit imprudemment sur un trône pour lequel il n’était pas fait, on lui témoigne par la suite quelque compassion, cette compassion doit être l’effet de la magnanimité nationale, et non le résultat de la burlesque idée d’une inviolabilité prétendue. »

(La Convention en ordonne l’impression.)