L’Esprit de la Révolution et de la Constitution de France, Saint-Just (1791).

Troisème partie
De l’État civil de la France, de ses lois, et de leurs rapports avec la constitution

CHAPITRE PREMIER.

PRÉAMBULE

La constitution est le principe et le nœud des lois toute institution qui n’émane pas de la constitution est tyrannie ; c’est pourquoi les lois civiles, les lois poli­tiques, les lois du droit des gens doivent être positives, et ne laisser rien soit aux fantaisies, soit aux présomptions de l’homme.

CHAPITRE II.

COMMENT L’ASSEMBLÉE NATIONALE DE FRANCE A FAIT DES LOIS SOMPTUAIRES

Ceux-là se trompent, qui pensent que l’Assemblée nationale de France fut embarrassée de la dette publique, et qu’elle rétrécit ses vues législatrices ; toutes les bases étaient posées… Les lois somptuaires, si dangereuses à établir, se sont offertes d’elles-mêmes : le luxe mourait de misère ; la nécessité exigeait des réformes ; la féodalité détruite élevait le cœur du peuple et renversait la noblesse ; le peuple, si long­temps insulté, devait applaudir à sa chute. La dette publique fut un prétexte pour s’emparer des biens du clergé ; les débris de la tyrannie préparaient une république. M. de Montesquieu l’avait prévu, quand il a dit : “ Abolissez dans une monarchie les prérogatives des seigneurs, du clergé, de la noblesse, des villes, vous aurez bientôt un État populaire ou un État despotique ” : un État populaire dans le cas où les privilèges seraient détruits par le peuple, despotique dans le cas où le coup serait porté par les rois.
Rome fut libre ; mais si Tarquin était rentré dans Rome, elle eût été plus écrasée que les Locriens par Denys le Jeune. On en peut dire autant et bien plus de la France, qui n’avait point de mœurs et n’aurait plus de lois.
Tout le monde pouvait réparer, bâtir ; mais les communes ont surtout montré leur sagesse en détruisant, en anéantissant.
Il fallait une juste proportion entre deux extrémités, selon la réflexion du grand homme que j’ai cité “ Vous aurez un État populaire ou un État despotique. ” Le chef-d’œuvre de l’Assemblée nationale est d’avoir tempéré cette démocratie.
Nous verrons quel parti elle a tiré de ce que j’ai appelé des lois somptuaires ; comment ses institutions en ont suivi la nature ; comment la vigueur des nouvelles lois a repoussé le vice des anciennes ; et comment les usages, les manières et les préjugés, même les plus inviolables, ont pris le ton de la liberté.
Sous le premier et le deuxième empereur romain, le sénat voulut rétablir les anciennes lois somptuaires qu’avait faites la vertu : cela fut impraticable, parce que la monarchie était formée, parce que l’empire opulent était noyé dans les plaisirs, enivré de félicité et de gloire ; comment le peuple de gaieté de cœur aurait-il cherché d’autres plaisirs, d’autre félicité, d’autre gloire, dans la médiocrité ? Le monde était conquis, on croyait ne plus avoir besoin de vertu.
La pauvreté est si fort ennemie de la monarchie que, quoique celle de France en fût exténuée, le luxe était cependant à son comble, et qu’il a fallu que la honte et l’impuissance amenassent la réforme, comme la débauche conduit à la débauche, et enfin à la mort. Les ménagements ont été délicats ; on a opéré la réforme des ordres, des administrations, au lieu de celle des particuliers.
En ôtant les pensions, les grâces, les honneurs aux grands, on satisfit le vulgaire jaloux, qui, plus vain encore qu’il n’est intéressé, ne vit point d’abord, et ensuite ne put ou n’osa se plaindre que le luxe perdu des grands avait englouti la source du sien. Il y avait plus loin de l’endroit où l’on était à celui d’où on venait qu’à celui où l’on allait ; le corps était trop lourd pour retourner sur ses pas.
Lycurgue savait bien que ses lois seraient difficiles à établir, mais que si elles prenaient une fois, leurs racines seraient profondes ; on sait tout. Il rendit le sceptre de Lacédémone au fils de son frère, et quand il se fut assuré par le respect qu’il inspira qu’on suivrait ses lois jusqu’à son retour de Delphes, il partit en exil, ne revint plus, et ordonna que ses os seraient jetés dans la mer. Lacédémone garda ses lois et fleurit longtemps.
De tout ceci on peut induire que quand un législateur s’est ployé sagement aux vices d’une nation et a ployé les vertus possibles du peuple à lui-même, il a tout fait. Lycurgue assura la chasteté en violant la pudeur, et tourna l’esprit public vers la guerre parce qu’il était féroce.
Les législateurs de France n’ont point supprimé le luxe qu’on aimait, mais les hommes magnifiques qu’on n’aimait pas ; ils n’ont point paru attaquer le mal, mais vouloir le bien.
Une grande cause de leurs progrès dans ce genre, c’est que tous les hommes se méprisaient ; le vulgaire dédaignait le vulgaire ; les grands jouaient les grands : tout le monde fut vengé.

CHAPITRE III.

DES MŒURS CIVILES

Les mœurs sont les rapports que la nature avait mis entre les hommes ; ils comprennent la piété filiale, l’amour et l’amitié. Les mœurs dans la société sont encore ces mêmes rapports, mais dénaturés. La piété filiale est la crainte ; l’amour, la galanterie ; l’amitié, la familiarité.
Une constitution libre est bonne à mesure qu’elle rapproche les mœurs de leur origine, que les parents sont chéris, les inclinations pures et les liaisons sincères. Ce n’est que chez les peuples bien gouvernés qu’on trouve des exemples de ces vertus qui demandent dans les hommes toute l’énergie et la simplicité de la nature. Les gouvernements tyranniques sont pleins de fils ingrats, d’époux coupables, de faux amis ; j’en atteste l’histoire de tous les peuples. Mon dessein n’est ici que de parler de la France ; on peut dire qu’elle n’a dans ses mœurs civiles ni vertus ni vices, elles sont toutes de bienséance ; la piété filiale est le respect ; l’amour, un nœud civil ; l’amitié, un amusement, et toutes ensemble l’intérêt.
Il est une autre espèce de mœurs, les mœurs privées, déplorable tableau que la plume se refuse quelquefois à tracer ; elles sont l’inévitable suite de la société humaine, et dérivent de la tourmente de l’amour-propre et des passions. Les cris des déclamateurs ne cessent de les poursuivre sans les atteindre : les peintures qu’ils en font ne servent qu’à achever de les cor­rompre. Elles se cachent souvent sous le voile de la vertu, et tout l’art des lois est de les repousser sans cesse sous ce voile. Voilà ce qui est resté des sacrés préceptes de la nature dont nous reverrons encore l’ombre civilisée. La nature est sortie du cœur des hommes et s’est cachée dans leur imagination ; cependant si la constitution est bonne, elle réprime les mœurs ou les tourne à son profit, comme un corps robuste se nourrit d’aliments vils.
Les lois des propres, des testaments, des tutelles sont l’esprit du respect filial. Les lois des acquêts, des donations, des dots, des douaires, des séparations, du divorce sont l’esprit du lien conjugal : les contrats sont l’esprit de l’état civil, ou ses rapports sociaux, qu’on appelle intérêts. Voilà les débris de l’amitié, de la confiance ; la violence des lois fait qu’on peut se passer de gens de bien.
Les lois civiles de France paraîtront admirables à quiconque peut approfondir les ressources que la nature laissait aux hommes dans la raison, tant elle est infinie, harmonieuse et inépuisable. La sagesse a placé les fondements éternels des lois françaises sous les diverses considérations du contrat social ; elles sont la plupart puisées dans le droit romain, c’est-à-dire dans la source la plus pure qui fut jamais. Il est seulement fâcheux qu’elles érigent en devoirs intéressés les plus doux sentiments de nos entrailles, et qu’elles n’aient pour principe que la propriété avare.
En effet, le droit civil est le système de la propriété. Le croirait-on, que l’homme se soit assez éloigné de cet aimable désintéressement qui semble être la loi sociale de la nature, pour honorer cette triste propriété du nom de loi naturelle ? Êtres passagers sous le ciel, la mort ne nous avait-elle point appris que loin que la terre nous appartint, notre stérile poussière lui appartenait à elle-même ? Mais que sert de rappeler une morale désormais inutile aux hommes, à moins que le cercle de leur corruption ne les ramène à la nature. Il n’est point de mon sujet de faire un songe ; je veux dire que la terre soit partagée entre les humains après la mort de leur mère commune, et que la propriété a des lois qui peuvent être pleines de sagesse, qui empêchent la corruption de se dissoudre, et le mal d’abuser de lui-même. L’oubli de ces lois avait fait naître la féodalité, leur ressouvenir l’a renversée ; ses ruines ont étouffé l’esclavage, elles ont rendu l’homme à lui-même, le peuple aux lois.

CHAPITRE IV.

DU RÉGIME FÉODAL

La suppression des règles féodales détruisit une moitié des lois qui déshonorait l’autre. S’il n’était pénible de s’irriter encore contre le mal qui n’est plus, je dévoilerais ces horreurs qui ont donné l’exemple, chez les modernes, d’une servitude inconnue à l’antiquité même, d’une servitude fondée en morale, et qui était devenue un culte aveugle.
Je me suis demandé longtemps pourquoi la France n’avait pas brûlé jusqu’aux racines de ces détestables abus ; pourquoi un peuple libre payait des droits de mutation ; et pourquoi les droits utiles de la servitude étaient demeurés rachetables : je n’ai pu me persuader que nos sages législateurs aient pu se tromper là-dessus ; j’ai mieux aimé croire que les lods et ventes ont été conservés pour faciliter la vente des domaines nationaux, qui en sont exempts par leur nature ; qu’ils ont été conservés pour ne point causer de révolution dans la condition civile, car tout le monde aurait vendu et acheté ; j’aime mieux dire enfin que les droits utiles ont été rachetables, parce que le mal s’était à la longue érigé en maximes, qu’on devait limer lentement, mais qu’il eût été funeste de rompre.
La liberté coûte toujours peu, quand elle n’est payée qu’en argent. Les communes de France ont ménagé tout ce qui portait un caractère de propriété utile ; c’était l’endroit sensible des hommes d’à présent. Autrefois les nobles auraient dit : prenez tout, mais laissez-nous la bouche et l’éperon ; aujourd’hui le sang des nobles est tellement refroidi qu’ils ne regardaient plus eux-mêmes la noblesse que comme un droit de péage ; on ne parlait plus de ses aïeux qu’à table, et le peuple ne vénérait que les fiefs mouvants.
On a ôté le droit de voirie, on laisse debout les ave­nues ; on a supprimé l’honneur, la vanité dépouillée est restée nue ; mais on a respecté l’intérêt, et l’on a bien fait : la propriété rend l’homme soigneux ; elle attache les cœurs ingrats à la patrie. Les prérogatives honorifiques, quand elles n’ont plus d’attraits parmi les mœurs politiques, qui sont les rapports de la vanité, rendent les petites âmes arrogantes et mauvaises.
Le décret fameux qui a détruit le régime féodal n’ayant pas enjoint aux propriétaires de rendre leurs titres, un dénombrement, un terrier, ou le simple usage suffisent pour entretenir le cens ; on n’a voulu ni frustrer le véritable propriétaire, ni cacher l’usurpateur.

CHAPITRE V.

DE LA NOBLESSE

Les distinctions des ordres formaient les mœurs politiques. Du destin des uns est résulté celui des autres. Le fameux décret sur la noblesse héréditaire a purgé l’esprit public et renversé tout à fait le faux honneur de la monarchie. Il ne surnage plus que quelques noms heureux : d’Assas, Chambord, Lameth, Luck­ner ; et les noms fameux des héros morts ne sont plus souillés par les bassesses et les indignités des vivants. On peut dire que presque toute la noblesse livrée à la mollesse et aux délices n’avait ni aïeux, ni postérité ; elle avait ridiculisé ses maximes, il n’en existait plus qu’une ombre qui s’évanouit à la lumière.
Si l’esclavage a été un crime dans tous les temps et dans toutes les mœurs, on pourrait dire que la tyrannie eut des vertus chez nos aïeux : on vit des despotes humains et magnanimes ; de nos jours, on remarquait des sybarites atroces, et qui n’avaient plus que les humeurs du sang de leurs aïeux.
L’antique gloire était fanée. Quels secours devait attendre la patrie de cet orgueil épuisé, qui ne regretta que l’opulence et les douceurs de la domination ? Que doit-on admirer le plus d’un peuple qui fit tout pour sa liberté, ou d’une aristocratie qui n’osa rien pour son orgueil ? Le crime était mûr, il est tombé ; disons tout, la noblesse fut rendue à elle-même, et l’Église à son Dieu.
La loi n’a point proscrit la vertu sublime ; elle a voulu qu’on l’acquît soi-même, et que la gloire de nos aïeux ne nous rendît pas insouciants sur nos vertus personnelles.
C’est une absurde maxime que celle de l’honneur héréditaire. Si la gloire que nous avons méritée n’est à nous qu’après notre mort, pourquoi ceux qui l’ont acquise en jouiraient-ils audacieusement pendant leur vie oisive ?

CHAPITRE VI.

DE L’ÉDUCATION

La France n’a pas encore porté de lois sur l’éducation au moment où j’écris ; mais sans doute on les verra sortir du tronc des droits de l’homme. Je n’ai donc qu’un mot à dire : l’éducation en France doit enseigner la modestie, la politique et la guerre.

CHAPITRE VII.

DE LA JEUNESSE ET DE L’AMOUR

Les grands législateurs se sont distingués surtout par la hardiesse de leurs institutions à l’égard de la pudeur : à Dieu ne plaise que je veuille établir la gymnastique parmi nous. Le culte sévère que professe aujourd’hui l’Europe ne permet plus l’usage de ces lois : seulement je regrette qu’elles nous paraissent si étranges, et que nous ne soyons délicats que parce que nous sommes corrompus.
L’antiquité fut pleine d’institutions qui ressemblent à des vertiges, mais qui attestent son aimable simplicité.
La pudeur n’a commencé à rougir qu’après que le cœur se fut rendu coupable et que les gouvernements ont été affaiblis : les femmes ne sont nulle part plus modestes et plus bouillantes que dans les États tyranniques. Combien était plus touchante l’ingénuité des vierges grecques ! Toutes les vertus antiques sont devenues des égards parmi nous, et nous sommes des ingrats policés.
L’éducation moderne polit les mœurs des filles et les use ; elle les embellit et les rend dissimulées ; et comme elle n’étouffe point la nature, mais la déprave seulement, elle devient un vice et ne fait que se cacher ; de là les tristes inclinations qui pervertissent les mœurs et les mariages imprudents qui tourmentent les lois.
La France doit envier à un peuple voisin cet heureux tempérament qui fait qu’on s’y mésallie sans honte ; mais ce n’est point assez ; il faudrait encore que ce fût avec honneur. Il est vrai que le flegme des hommes de ce climat, un farouche penchant à l’amour, une certaine hauteur qui leur fait brusquer les devoirs sont, plus que la vertu, la raison de ces usages. Quel qu’en soit le principe, il est favorable à la liberté ; il venge la nature, comme la loi des Crétois ramène le naturel, en permettant l’insurrection et la licence.

CHAPITRE VIII.

DU DIVORCE

Rome avait une coutume indigne de sa vertu ; c’était la répudiation ; elle présente à l’esprit quelque chose de plus révoltant que le divorce même. Celui-ci res­semble à une volonté unanime, celle-là est la volonté d’un seul. Il est vrai que les cas de répudiation étaient déterminés, et que ces lois, par la force du caractère public, retournaient à l’avantage des mœurs ; mais de pareilles institutions auraient bientôt perverti ces nations qui regorgent de libertinage.
Quel pouvait être le sentiment de ceux qui voulaient admettre en France le divorce, ou quelle était leur illusion ? On n’en a plus parlé. La séparation est pareille­ment une infamie qui souille la dignité du contrat social : “ Que répondrai-je à tes enfants quand ils me demanderont où est leur mère ? ” Plus les mœurs privées sont dissolues, plus il est important que de bonnes et humaines lois se roidissent contre leur dérèglement. La vertu ne doit rien céder aux hommes en particulier.
Il n’est point de prétexte qui puisse cacher le parjure des époux qui s’abandonnent ; au temps des vœux religieux, il était établi que Dieu même ne pouvait altérer ce nœud sacré, et les époux ne se pouvaient arracher du pied des autels ; leur caractère est indélébile comme celui de frère et de sœur, dit Théophylacte ; quelles que soient les religions et les croyances, le serment d’être uni est Dieu même ; le juif ou le musulman qui se convertit ne peut exciper de sa conversion pour altérer le lien qui l’engage ; le contrat primitif est imprescriptible, et la conversion, loin d’y porter atteinte, y est une prévarication.
Les peuples qui pratiquent le divorce sans périls sont des monstres ou des prodiges de vertu ; ceux qui admettent la séparation se jouent de l’esprit du serment. Pourquoi vous séparez-vous si vous ne vous quittez point ? Les séparations outragent non seulement la nature, mais la vertu ; on se sépare le plus souvent pour tromper ses créanciers.

CHAPITRE IX.

DES MARIAGES CLANDESTINS

Le faux honneur des monarchies a créé les mariages clandestins. C’était encore un vice de la République romaine que l’austère orgueil des ordres qui ne leur permettait pas de s’allier. Rome était remplie de lois dangereuses qui devaient la perdre après qu’elles l’auraient élevée. Ce ne fut point César qui asservit sa patrie, ses lois étaient seulement dégénérées, et Rome marchait à grands pas vers la monarchie.
Vers le déclin de l’empire, il parut cette fameuse loi, movemur diuturnitate et numero liberorum ; toute belle et sublime qu’elle était en elle-même, elle fut inutile ; l’honneur la fit taire, elle n’encouragea que le mal.
Les mariages clandestins ne méritent d’effets civils ni dans la monarchie ni dans la république ; les lois ne peuvent rien permettre qui soit caché ; détrompez le ridicule honneur et le fol intérêt, vous n’aurez plus besoin de lois violentes.
Les États despotiques qui n’ont point d’honneur ne connaissent point la clandestinité des mariages ; c’est un malheur de l’esclavage ; il est des États libres qui la connaissent, c’est un malheur de la liberté.

CHAPITRE X.

DE L’INFIDÉLITÉ DES ÉPOUX

On a dit que la dépendance naturelle de la femme rendait son infidélité plus coupable que celle du mari ; ce n’est point ici tout à fait que je veux examiner si cette dépendance est naturelle ou politique, je prie seulement qu’on y réfléchisse, mais je veux une bonne fois qu’on m’explique pourquoi le mari qui met des enfants adultérins dans la maison d’un autre, ou de plu­sieurs autres, est moins criminel que la femme qui n’en peut mettre qu’un dans la sienne. Il y a un contrat entre les époux (je ne parle pas du contrat civil). Le contrat est nul si quelqu’un y perd ; dire que l’époux infidèle n’est point coupable, c’est dire qu’il s’est réservé, par le contrat, le privilège d’être mauvais ; il est donc nul dans son principe naturel ; il ne l’est pas moins dans son principe politique, puisque sa liberté, à cet égard, a dû enfreindre le contrat d’un tiers, ce qui choque le pacte social. Ceux qui portent des lois contre les femmes et non contre les époux auraient dû établir aussi que l’assassin ne serait point le criminel, mais la victime ; mais tout ceci tient aux mœurs. Ô vous ! qui faites des lois, vous en répondez ; les bonnes mœurs peuplent les empires.

CHAPITRE XI.

DES BÂTARDS

Toute patrie vertueuse se rendra la mère des infortunés à qui la honte aura refusé le lait et les caresses de la nature ; il reste à l’orphelin des mains qui l’élèvent et qu’il baise ; on lui parle quelquefois de sa mère, dont l’art a pu conserver les traits. Le bâtard, plus malheureux mille fois, se cherche dans le monde ; il demande à tout ce qu’il voit le secret de sa vie ; et comme sa jeunesse est ordinairement trempée d’amertume, le malheur le rend industrieux dans un âge plus avancé.
Est-il rien de plus intéressant que ce triste inconnu ? S’il est une hospitalité religieuse, c’est celle qui recueille celui que la nature lui envoie ; c’est le bien­fait le plus sublime qui se puisse rendre dans le monde. Il est le moins intéressé ; il est perdu pour le cœur d’une mère.
Une fille que la faiblesse a trompée n’est point criminelle envers les lois de son pays ; les lois seules sont coupables envers elle. Un préjugé la déshonore, elle n’est que malheureuse.
Les lois sont coupables encore envers le bâtard ; elles persécutent un misérable qu’elles devraient consoler.
Plus les mœurs sont gâtées, plus l’opinion est sévère ; une bonne constitution confond les préjugés et guérit les mœurs.
Les lois règnent sans force partout où les mœurs civiles sont tyrannisées.

CHAPITRE XII.

DES FEMMES

Chez les peuples vraiment libres, les femmes sont libres et adorées, et mènent une vie aussi douce que le mérite leur faiblesse intéressante. Je me suis dit quelquefois dans la capitale : hélas ! chez ce peuple esclave, il n’est point une femme heureuse, et l’art avec lequel elles ménagent leur beauté ne prouve que trop que notre infamie leur a fait quitter la nature ; car à la modestie d’une femme, on reconnaît la candeur de son époux.
Chez ce peuple philosophe et volage, tout le monde n’aimait plus que soi à force de mépriser les autres et de se mépriser soi-même ; tout le monde portait un cœur faux sous l’hermine et la soie, et les caresses des époux mêmes étaient dissimulées.
Dans vingt ans, je verrai sans doute avec bien de la joie ce peuple, qui recouvre aujourd’hui sa liberté, recouvrer peu à peu ses mœurs.
Nos enfants rougiront peut-être des tableaux efféminés de leurs pères. Moins énervés que nous par la débauche et le repos, leurs passions seront moins brutales que les nôtres, car dans des corps affaiblis par le vice, on trouve toujours des âmes dures.
Quand les hommes n’ont plus de patrie, bientôt ils deviennent scélérats ; il faut bien poursuivre, à tel prix que ce soit, le bonheur qui nous fuit ; les idées changent, on le trouve dans le crime.
Ô législateurs ! donnez-nous des lois qui nous forcent à les aimer ; l’indifférence pour la patrie et l’amour de soi-même est la source de tout mal ; l’indifférence pour soi-même et l’amour de la patrie est la source de tout bien.

CHAPITRE XIII.

DES SPECTACLES

Les Grecs ont été les plus savants hommes du monde dans cet art ; il fut chez eux l’enfant de la liberté, et ne fut souffert à Rome qu’après la perte des mœurs ; les proconsuls, les généraux arrivaient chargés des dépouilles du monde. La liberté romaine était noyée d’or et de délices.
Les riches de la Grèce dissipaient aussi leur opulence en jeux, en spectacles ; la loi qui les y forçait était bonne pour cette aristocratie, elle l’empêchait de troubler l’État ; mais les spectacles inouïs, en formant les arts, détruisirent les lois : on sait quel fut le sort d’Athènes.
La France, dont l’État est tout autre que celui des Grecs, doit être un jour la plus commerçante ou la plus molle des nations.
Elle a des spectacles comme les autres peuples de ce continent ; mais ils influent très peu sur le caractère public ; on y porte l’ennui, on en emporte le dégoût ; la liberté des théâtres fera disparaître les chefs-d’œuvre anciens.

CHAPITRE XIV.

DU DUEL

Le duel n’est point un préjugé, mais une manière ; celui-là est un vice de la constitution, celle-ci un vice de l’esprit public. Les préjugés naissaient de la corruption d’un principe ; on est devenu dévot après qu’on a méconnu la piété ; fanatique après la dévotion, vain après qu’on eut perdu l’honneur. Le faux honneur dégénéré de la vertu chevaleresque est ici le préjugé ; le duel est une manière aveugle : tantôt il veut une goutte de sang, tantôt la vie ; au sentiment qui l’a allumé succèdent le regret et la pitié ; la saillie passe, le préjugé demeure.
Toutes les lois possibles portées contre le duel seraient violentes, et ne feraient que des assassins. Qu’on établisse contre le duel des lois relatives qui donnent aux hommes un esprit nouveau, le préjugé n’est plus, et le duel meurt.
Le duel est enfant du despotisme et de la liberté ; quand ils sont réunis, l’un gâte les lois, l’autre les hommes, et la violence doit décider entre eux. Depuis plusieurs siècles les rois de France ont porté de ter­ribles édits contre ce crime ; ils ne firent que l’irriter au lieu de l’éteindre ; c’étaient des lois injustes, elles arrêtaient la vengeance et point l’injustice ; mais on était bien loin de vouloir arrêter la tyrannie ; on força seule­ment les spadassins à se cacher, et le faux honneur subsistant toujours, la vertu même fut contrainte à s’oublier entre le meurtrier et le bourreau, la honte et l’infamie. Tout bien dérive de la bonté des lois, tout mal de leur corruption.
L’impuissance des édits était telle, qu’on vit les par­ties condamnées demander raison à leurs propres juges, et se battre avec eux ; le juge qui eût refusé le combat eût passé pour infâme. Cela devait être, la loi était mauvaise ; elle condamnait l’épée et ne déshonorait point le bras.
L’inviolabilité des représentants de la Nation fut une chimère contre le duel ; tous les règlements qu’on eût imaginés contre cet abus auraient semblé le prétexte d’une lâcheté dans l’occasion. Le duel de MM. Cas­tries et Lameth souleva Paris à la vérité, mais qu’on ne s’y trompe point, le peuple craignait la perte de ses défenseurs.
Si la constitution est vigoureuse, le duel se consumera de lui-même. Les vices viennent de la faiblesse ; ils périssent avec elle et ne se corrigent point.

CHAPITRE XV.

DES MANIÈRES

Le Français n’a rien perdu de son caractère en saisissant sa liberté, mais il a changé de manières. Comme auparavant la pauvreté manquait de prétextes, le luxe se surpassait lui-même et devenait une passion impuissante, furieuse. Après la Révolution, les tributs étant excessifs et religieux, et l’égalité croissant par l’indigence, la simplicité vint de l’orgueil.
Le vieux sel de la nation étant conservé, la tyrannie parut un ridicule, la liberté une plaisanterie, l’esprit une vertu.
On vit beaucoup de déclamateurs parce qu’on avait plus d’esprit que de sens ; la tête était libre, le cœur ne l’était pas.
La politesse devint affectueuse, on ne salua plus, on s’embrassa.
On vit beaucoup de gens de bien et de génies ardents ; la liberté fut une passion plutôt qu’un senti­ment ; les amis de la patrie formèrent des sociétés où régnait le plus habile. Celle des Jacobins fut la plus fameuse. Elle était remplie de quatre hommes vraiment grands, et dont nous parlerons un jour ; rien n’est mûr aujourd’hui.

CHAPITRE XVI.

DE L’ARMÉE DE LIGNE

La nature d’une armée de ligne est la servitude ; quelle honnêteté peut-on attendre de ces hommes qui se font tuer pour de l’argent ? Le soldat est véri­tablement un esclave, et l’esclave armé n’est bon que chez un peuple guerrier.
Quand la Germanie et l’Égypte ne furent plus conquérantes, les esclaves conquirent leur liberté ou brouillèrent les lois.
L’insolence du soldat corrompt les mœurs d’un peuple libre ; mais comme il n’est point de vice que l’art du législateur, s’il n’est point un tyran, ne puisse plier à la liberté, il est possible que l’armée devienne l’école de la vertu, et le principe de l’éducation.
Supprimez et rendez à la glèbe cette innombrable foule de gens à la solde des lois (pour me servir de l’expression de l’immortel Rousseau) ; que la jeunesse, au lieu d’user sa vie parmi les délices et le vice oisif des capitales, attende dans l’armée de ligne l’époque de sa majorité ; qu’on n’acquière le droit de citoyen qu’après un service de quatre années dans l’armée ; vous verrez bientôt la jeunesse plus sérieuse, et l’amour de la patrie devenu une passion publique. Les mœurs et les usages chez les nations libres dérivent des lois ; dans la monarchie, du prince ; dans le despotisme, de la religion ; c’est pourquoi, dans le premier cas, tout concourt à la liberté ; dans le second tout tend à l’œil et à l’appui du monarque ; et dans le troisième tout est superstitieux.

CHAPITRE XVII.

DES GARDES NATIONALES

C’était au milieu de l’anarchie, parmi la tempête de la liberté, que cette dangereuse institution calma tout ; le peuple se lia de ses mains, se maîtrisa lui-même ; l’ordre naquit de la confusion ; on apprit à se respecter parce qu’on tombait à chaque instant sous la dépendance l’un de l’autre ; d’utiles terreurs soudain répandues formaient l’esprit public, et faisaient supporter le poids des armes et la fatigue des veilles. Chacun fut dépositaire de la loi, il ne resta plus personne pour la violer ; d’un côté le peuple sentit sa gloire et fut généreux ; de l’autre il connut sa force et ne redouta rien.
Quelques-uns prédirent que le peuple se lasserait bientôt de tant de fatigues, autant valait-il dire qu’il se lasserait de son orgueil ; il était bien plus à craindre qu’il ne se ralentît point du tout. Il a fallu le réprimer plus souvent que l’exciter. On soumit bientôt l’armée au commandement du ministère civil ; sans cela l’opinion fût devenue militaire, et les magistratures auraient été sanglantes.
J’ai vu des personnes se récrier sur l’humiliation où la garde citoyenne est selon eux tombée par l’appui de la perception des tributs ; c’était un reste de préjugé qui attachait de l’infamie aux coupables impôts établis par le despotisme. La protection des tributs, s’ils ont été librement consentis, est un titre de souveraineté, que le monarque lui-même exerçait autrefois. Quand la patrie commande, rien n’est honteux. Le soldat d’un État libre est plus grand que le vizir d’un despote.
Quelle pénétration il a fallu pour rendre vertueux les sujets d’une monarchie, et pour produire une opinion qui liguât la force et les principes ; c’est là, sans doute, le comble de l’habileté, et la raison la plus sage qui se puisse donner du calme qui suivit l’insurrection.

CHAPITRE XVIII.

DE LA RELIGION DES FRANÇAIS ET DE LA THÉOCRATIE

Si le Christ renaissait en Espagne, il serait de nouveau crucifié par les prêtres, comme un factieux, un homme subtil, qui, sous l’appât de la modestie et de la charité, méditerait la ruine de l’Évangile et de l’État ; en effet ce législateur porta le coup à l’Empire romain. Le règne de la vertu, de la patience, de la pauvreté devait abattre l’orgueil de la monarchie en rectifiant les mœurs.
Qu’on examine l’esprit de la religion du Christ dans les différents États d’Europe, depuis que l’Église eut dissous l’empire de Rome, dont ils ne sont tous que comme des débris ; les contrées où l’Évangile est demeuré pur sont devenues républicaines ; c’est pourquoi l’Italie, qui fut le centre de la législation, est restée couverte de républiques, et c’est pourquoi les peuples sévères ont repris leur liberté.
Le christianisme a fait peu de progrès dans l’Orient, dans l’Asie, dans l’Afrique et dans tous les pays autres à mesure que la nature du climat contrariait l’esprit de la liberté, et inclinait vers la monarchie. Les peuples qui vivaient libres simplifieront beaucoup plus la morale que les peuples superbes qui s’enorgueillissent sous le joug d’un seul ; chez les premiers, le sacerdoce n’aura point de faste, mais il sera rigide observateur de ses devoirs, les dogmes seront simples, et les rites modestes ; chez les seconds, le prêtre prendra part au gouvernement, et fera ployer tous les principes de la modestie à ceux de la politique ; les dogmes seront déliés, tyranniques, les rites mystérieux.
L’Espagne sera le dernier peuple de l’Europe qui conquerra sa liberté, parce qu’il a mis aussi le plus d’orgueil dans sa religion ; par la même raison l’Angleterre devait secouer la tyrannie plus tôt ou plus aisément que les autres contrées, parce que le climat était peu propre à la superstition et à la jactance des prêtres.
On a dit que le christianisme n’était point propre à l’État social ; ceux qui l’ont dit confondaient l’Évangile avec la glose des prêtres. Le mépris pour les choses du monde, le pardon des injures, l’indifférence pour l’esclavage ou la liberté, la soumission au joug des hommes, sous prétexte que c’est le bras de Dieu qui l’appesantit, tout cela n’est pas l’Évangile, mais son travestissement théocratique. L’Évangile n’a voulu former que l’homme et ne s’est pas mêlé du citoyen, et ses vertus, que l’esclavage a rendues politiques, ne sont que des vertus privées.
Qu’il faille obéir aux puissances, ce n’est pas qu’on veuille dire qu’il faille obéir aux tyrans, mais aux lois décrétées par le souverain ; qu’il faille pardonner le mal, ce n’est point à dire qu’il faille être indifférent pour la patrie, et pardonner aux ennemis qui la dévastent ; il faut pardonner à nos frères tout ce qui nous blesse personnellement, mais non tout ce qui blesse les lois du contrat : étendre jusque-là les principes de la charité, c’est faire de l’homme une bête pour l’asservir au nom de Dieu.
L’Évangile est la vie civile entre les mains des tyrans, il n’est que la vie domestique dans l’État de liberté, et c’est la vie domestique qui est le principe de la vertu. Aussi comme dans l’esclavage, la religion est au-dessus des prêtres, parce qu’ils prétendent représenter la souveraineté du monde ; dans la république elle règne au-dessus d’eux, puisque la fin n’est que par le principe et que la souveraineté divine est alors, non point représentée, mais figurée par la souveraineté de la nation qui est un tout.
En vain attaque-t-on les pontifes hébreux, les vicaires de Jésus-Christ et leurs pouvoirs, rien ne justifie les tyrans, et la souveraineté des nations est aussi imprescriptible que celle de l’Être suprême, quoiqu’on l’ait usurpée.
J’avais parlé du culte, du sacerdoce, j’ai dû parler de la religion ; quand je dirai quelque part dans ce livre que le trône et l’autel sont inébranlables alors qu’ils sont unis, je ne parlerai que de l’État théocratique et non de la République. C’est là que je dirai si une agrégation religieuse a pu prendre la place de souverain et prétendre à la propriété du domaine.
Je laisse au lecteur le soin de faire l’application de ces principes à la religion catholique, apostolique et romaine des Français.

CHAPITRE XIX.

DE LA RELIGION DU SACERDOCE

Les anciens n’avaient point de lois religieuses, le culte était superstitieux ou politique. La Grèce n’a vu qu’un trait de fanatisme, encore était-ce une fourberie de Philippe, quand il mena ceux de Thèbes et de Thessalie contre les Phocidiens pour venger le prétendu mépris d’Apollon.
Les premiers Romains, les premiers Grecs, les premiers Égyptiens furent chrétiens. Ils avaient des mœurs et de la charité : voilà le christianisme. Ce qu’on appela les chrétiens depuis Constantin ne furent la plupart que des sauvages ou des fous.
Le fanatisme est né de la domination des prêtres européens. Un peuple qui a dompté sa superstition a beaucoup fait pour sa liberté ; cependant il se doit bien garder d’altérer la morale ; elle est la loi fondamentale de la vertu.
La France n’a point démoli son Église, mais en a repoli les pierres. Elle a pris le pouls des passions publiques, et n’a ôté que ce qui tombait de soi-même. Les scrupules canoniques des évêques n’ont plus semblé et n’étaient vraiment que des sophismes, parce que les conventions avaient changé et qu’ils s’étayaient de formes au lieu de maximes.
On prescrivit un serment qui rendit civil le sacerdoce, mais on fit très bien de n’attacher au refus de le prêter d’autre peine que la perte du temporel ; par là le fanatique fut réduit à vivre de racines ou à trahir un cœur avare. Le ministère ecclésiastique fut électif ; s’il eut été une faveur, ce qui naissait de la flatterie eût étouffé la vérité.
Ainsi tomba cette terrible théocratie qui avait bu tant de sang. Ainsi Dieu et la vérité furent affranchis du joug de leurs prêtres.

CHAPITRE XX.

DES NOUVEAUTÉS DU CULTE CHEZ LES FRANÇAIS

Quelle que soit la vénération que mérite de nous la piété de nos pères, quelle que soit la grandeur infinie de Dieu et le mérite de son Église, la terre appartient aux bras des hommes, et les prêtres aux lois du monde, dans l’esprit de la vérité. Cette vérité descend de Dieu éternel ; elle est l’harmonie intelligente ; elle ne peut être blessée que par ce qui est mauvais en lui-même, et non par ce qui est mauvais par rapport à une volonté antérieure.
Les lois de France n’ont changé ni l’ordre, ni la mission des prêtres, ni le culte, ni la morale ; elles n’ont rien changé à l’harmonie intelligente possible, elles n’en ont changé que le mode qui concourt au même dessin.
Il en est de même de toutes les autres lois qui peuvent être abrogées quand il en résulte un bien, et quand, par la révolution des temps, elles ont cessé de concourir à l’ordre moral. Rien n’est sacré que ce qui est bon ; ce qui a cessé de l’être n’est plus sacré : la vérité seule est absolue.
Dieu donna de mauvaises lois aux Hébreux ; ces lois étaient relatives, et n’étaient inviolables que tant que les Juifs seraient mauvais ; elles devenaient un bien par rapport à des ingrats ; elles auraient été un mal par rap­port à des saints ; toute voie qui conduit à l’ordre est pure ; toute voie qui n’éloigne point de la sagesse est pure, et mène à Dieu.
Combien est humain le langage de ces pieux aveugles, qui cherchent Dieu hors de l’harmonie même, qui le rendent le principe d’un désordre absolu. Dieu ne confond point les temps ni les hommes ; sa sagesse varie ses conseils, elle est imperturbable à travers des révolutions, et perce toujours.
L’Assemblée nationale a refusé de déclarer la religion catholique celle de l’État, elle a bien fait ; c’était une loi de fanatisme qui eût tout perdu ; mais je prie qu’on examine avec quelle sagesse la loi s’est établie d’elle-même ; la religion catholique embrasse seule le sacerdoce public et l’épiscopat ; la loi qui donne aux protestants la qualité civile d’électeur, pour nommer aux dignités ecclésiastiques, confond sa croyance au lieu d’altérer la nôtre.

CHAPITRE XXI.

DES MOINES

Une des causes qui empêcheront la liberté de pénétrer dans les Indes est la multitude des bramines ; ce sont les rites qui enchaînent la plupart de ces pauvres peuples. L’effroi a beaucoup tyrannisé l’Europe. Les ravages de l’ignorance, après le Bas-Empire, furent incroyables ; on en doit accuser la tyrannie des moines, et leur vie stupide ; cette institution venue de l’épouvante des dogmes ébranla toutes les lois, et créa des vertus stoïques inutiles au monde. La vie céleste qu’on mena sur la terre enfantait peu à peu le fanatisme, qui déchira depuis la monarchie.
On a moins vu de guerres de religion dans les contrées de l’Europe, à mesure que le crédit des moines y était moins saint et moins révéré. Les vertus farouches font les mœurs atroces.
Les biens prodigieux que l’état monastique avait accumulés déposaient plutôt contre lui-même qu’en faveur des pieuses âmes qui les avaient fondés.
Ceux qui proposaient, dans l’Assemblée nationale, de la part du clergé, le rachat de sa première existence, ou voulaient renverser la constitution, ou ne la connaissaient pas.

CHAPITRE XXII.

DU SERMENT

Celui qu’on prête en France est le lien du contrat politique ; il est pour le peuple un acte de consentement et d’obéissance ; dans le corps législatif, le gage de la discipline ; dans le monarque, le respect de la liberté ; ainsi la religion est le principe du gouvernement ; on dira qu’elle est étrangement affaiblie parmi nous ; j’en conviens, mais je dis que la honte du parjure reste encore où la piété n’est plus, et qu’après la perte de la religion, un peuple conserve encore le respect pour soi-même, qui le ramène à elle si ses lois parviennent à rétablir ses mœurs.

CHAPITRE XXIII.

DE LA FÉDÉRATION

La première fédération de toute la France eut un caractère particulier que n’auront point les assemblées ultérieures. Quoique au premier coup d’œil elle paraisse un ressort admirable pour fortifier l’esprit public, elle était l’effet des menées de quelques hommes qui voulaient répandre leur popularité ; on ne l’ignorait pas, aussi ne l’accorda-t-on qu’avec répugnance ; elle était bonne, mais le moment n’en était pas venu ; on ne pouvait toutefois rejeter alors ce qui portait une apparence de patriotisme. L’Assemblée nationale ne vit point sans inquiétude une députation innombrable l’environner ; elle devait être formée d’esprits remuants ; les préjugés, les mécontentements, les inimitiés et les jalousies particulières des provinces allaient inonder la capitale ; on allait voir de près un corps politique mais plein d’illusion ; peut-être, comme les factions étaient populaires, tout devait-il couler dans le sein de la liberté, mais il pouvait arriver, comme plusieurs l’espéraient, que la présence du monarque ne frappât les cœurs de compassion ; l’intrigue lui fit jouer le rôle d’un grand roi. Couvert des débris ignominieux de sa gloire passée, on mon­trait tendrement le dauphin au peuple, comme le mal­heureux reste du sang de tant de rois : ce spectacle attendrissant frappait partout les yeux. On ne vit dans Paris que cinq personnes.
Ceux qui donnèrent l’idée d’une fédération avaient trouvé le dernier moyen de changer la face des choses et de confondre la liberté ; on l’attaqua de ses propres armes ; tout était amour, égalité, et cependant tout intéressait pour les rois. C’est un merveilleux moyen d’attaquer les hommes, que de s’armer contre eux de leurs faiblesses ou de leurs vertus. Ce fut en vain, on aima le roi sans le plaindre. Comme on le trompait facilement, on lui laissait parler un langage affectueux qui lui plaisait, mais dont son ingénuité ne démêlait point l’adresse.
On n’imagine rien de plus tendre que ce qu’il répondit aux députés : “ Redites à vos concitoyens que j’aurais voulu leur parler à tous, comme je vous parle ici ; redites-leur que leur roi est leur père, leur frère, leur ami, qu’il ne peut être heureux que de leur bonheur, grand que de leur gloire, puissant que de leur liberté, riche que de leur prospérité, souffrant que de leurs maux ; faites surtout entendre les paroles ou plu­tôt les sentiments de mon cœur, dans les humbles chaumières et dans les réduits des infortunés ; dites-­leur que si je ne puis me transporter avec vous dans leur asile, je veux y être par mon affection et par les lois protectrices du faible, veiller pour eux, vivre pour eux, mourir s’il le faut pour eux. Dites enfin aux différentes provinces de mon royaume que plus tôt les circonstances me permettront d’accomplir le vœu que j’ai formé de les visiter avec ma famille, plus tôt mon cœur sera content. ” Puisque le cœur des Français n’entendait point ce langage, c’en était fait, on voulait inspirer de la pitié, on n’inspira que de l’amour.
Pendant cette périlleuse cérémonie, l’Assemblée nationale n’affecta ni n’affaiblit son assurance ; elle parla sur le commerce et les colonies ; sa conduite fut grave et assurée ; elle ne demanda à la France que le serment civique, et la tint quitte des cris de joie qui s’envolent.
Cette fédération si ingénieusement imaginée pour travestir l’esprit public fut le sceau qui l’éternisa. L’armée partit mécontente de ceux qui l’avaient adulée, et pleine d’estime pour l’Assemblée nationale qu’elle avait vue.
Si le triste honneur de la monarchie peut périr en France, on devra beaucoup l’égalité aux assemblées fédératives ; elles balanceront un peu la force de l’État politique, s’il perdait de sa popularité ; mais plût à Dieu qu’on prévienne des discordes civiles et qu’on puisse longtemps conserver l’amour de la paix parmi le génie des armes.

Réflexion sur l’état civil

Toute prétention des droits de la nature qui offense la liberté est un mal ; tout usage de la liberté qui offense la nature est un vertige.