L’Esprit de la Révolution et de la Constitution de France, Saint-Just (1791).

Seconde partie

CHAPITRE PREMIER.

DE LA NATURE DE LA CONSTITUTION FRANÇAISE

Un État qui fut libre d’abord, comme la Grèce avant Philippe de Macédoine, qui perd ensuite sa liberté, comme la Grèce la perdit sous ce prince, fera de vains efforts pour la reconquérir ; le principe n’est plus ; la lui rendît-on même comme la politique romaine la rendit aux Grecs, l’offrit à Cappadoce pour affaiblir Mithridate, et comme la politique de Sylla la voulut rendre à Rome elle-même, c’est inutilement ; les âmes ont perdu leur moelle, je puis ainsi parler, et ne sont plus assez vigoureuses pour se nourrir de liberté ; elles en aiment encore le nom, la souhaitent comme l’aisance et l’impunité, et n’en connaissent plus la vertu.
Au contraire, un peuple esclave qui sort soudain de la tyrannie n’y rentre point de longtemps ; parce que la liberté a trouvé des âmes neuves, incultes, violentes, qu’elle les élève par des maximes qu’elles n’ont jamais senties, qui les transportent, et qui, quand on en a perdu l’aiguillon, laissent le cœur lâche, orgueilleux, indifférent, au lieu que l’esclavage le rendait seulement timide.
Le calme est l’âme de la tyrannie, la passion est l’âme de la liberté ; le premier est un feu qui couve, le second un feu qui se consume, l’un s’échappe au moindre mouvement, l’autre ne s’affaiblit qu’à la longue et s’éteint pour toujours ; on n’est vertueux qu’une fois.
Quand un peuple devenu libre a établi de sages lois, sa révolution est faite ; si ces lois sont propres au territoire, la révolution est durable.
La France a coalisé la démocratie, l’aristocratie, la monarchie ; la première forme l’état civil, la seconde la puissance législative, et la troisième la puissance exécutrice.
Là où il y aurait une parfaite démocratie, ce qui est la liberté outrée, point de monarchie ; là où il n’y aurait eu qu’une aristocratie, point de lois constantes ; là où le prince eût été ce qu’il était autrefois, point de liberté.
Il fallait que les pouvoirs fussent tellement modifiés que ni le peuple, ni le corps législatif, ni le monarque ne prissent un ascendant tyrannique. Il fallait un prince dans ce vaste empire ; la république ne convient qu’à un territoire étroit. Quand Rome s’agrandit, elle eut besoin de magistrats dont l’autorité fut immense.
La France s’est rapprochée de l’État populaire autant qu’elle l’a pu, et n’a pris de la monarchie que ce qu’elle ne pouvait point n’en pas prendre ; toutefois la puissance exécutrice est restée suprême, afin de ne pas brusquer l’amour des rois.
Quand Codros mourut, les bons esprits qui voulaient fonder la liberté déclarèrent Jupiter roi d’Athènes.

CHAPITRE II.

DES PRINCIPES DE LA CONSTITUTION FRANÇAISE

Les anciens législateurs avaient tout fait pour la république, la France a tout fait pour l’homme.
La politique ancienne voulait que la fortune de l’État retournât aux particuliers, la politique moderne veut que le bonheur des particuliers retourne à l’État. La première rapportait tout à la conquête, parce que l’État était petit, entouré de puissances, et que de son destin dépendait le destin des individus ; la seconde ne tend qu’à la conservation, parce que l’État est vaste, et que du destin des individus dépend le destin de l’empire.
Plus les républiques ont un territoire étroit, plus les lois doivent être sévères, parce que les périls sont plus fréquents, les mœurs plus ardentes, et qu’un seul peut entraîner tout le monde. Plus la république est étendue, plus les lois doivent être douces, parce que les périls sont rares, les mœurs calmes, et que tout le monde se porterait vers un seul.
Les rois ne purent tenir contre la sévérité des lois de Rome naissante ; cette sévérité, quoique excessivement émoussée, rétablit les rois dans Rome agrandie.
Les droits de l’homme auraient perdu Athènes ou Lacédémone ; là, on ne connaissait que sa chère patrie, on s’oubliait soi-même pour elle. Les droits de l’homme affermissent la France ; ici la patrie s’oublie pour ses enfants.
Les vieux républicains se dévouaient aux fatigues, au carnage, à l’exil, à la mort, pour l’honneur de la patrie ; ici la patrie renonce à la gloire pour le repos de ses enfants, et ne leur demande que la conservation.

CHAPITRE III.

DU RAPPORT DE LA NATURE ET DES PRINCIPES DE LA CONSTITUTION

Si la démocratie de France ressemblait à celle que les Anglais tâchèrent d’établir vainement, parce que le peuple n’était que présomptueux ; si son aristocratie était celle de la Pologne, dont la violence est le principe ; si sa monarchie tenait de la plupart de celles de l’Europe, où la volonté du maître est l’unique loi, le choc de ces pouvoirs les aurait bientôt détruits ; c’est ce qu’ont pensé ceux qui prétendent qu’ils se déchireront un jour. Mais je prie qu’on examine combien est saine la complexion de la France ; la présomption n’est point l’âme de la démocratie, mais la liberté modérée ; la violence n’est point le ressort de son aristocratie, mais l’égalité des droits ; la volonté n’est point le mobile de sa monarchie, mais la justice.

De la nature de la liberté

La nature de la liberté est qu’elle résiste à la conquête et à l’oppression ; conséquemment elle doit être passive. La France l’a bien senti ; la liberté qui conquiert doit se corrompre ; j’ai tout dit.

De la nature de l’égalité

Celle qu’institua Lycurgue, qui partagea les terres, maria les filles sans dot, ordonna que tout le monde prendrait ses repas en public et se couvrirait du même vête­ment, une telle égalité relative à l’utile pauvreté de la république n’eût amené en France que la révolte ou la paresse ; l’égalité des droits politiques seule était sage dans cet État où le commerce est une partie du droit des gens, comme je le dirai ailleurs. L’égalité naturelle est bonne là où le peuple est despote et ne paye pas de tri­buts. Qu’on suive les conséquences d’une pareille condition par rapport à une constitution mixte.

De la nature de la justice

La justice est rendue en France au nom du monarque, protecteur des lois, non par la volonté mais par la bouche du magistrat, ou de l’ambassadeur, et celui qui a prévariqué n’a point offensé le monarque, mais la patrie.

Du principe de la liberté

La servitude consiste à dépendre de lois injustes ; la liberté, de lois raisonnables ; la licence, de soi-même. Je savais bien que les Belges ne seraient point libres, ils ne se donnèrent point de lois.

Du principe de l’égalité

L’esprit de l’égalité n’est point que l’homme puisse dire à l’homme : je suis aussi puissant que toi. Il n’y a point de puissance légitime ; ni les lois ni Dieu même ne sont des puissances, mais seulement la théorie de ce qui est bien. L’esprit de l’égalité est que chaque individu soit une portion égale de la souveraineté, c’est-à-dire du tout.

Du principe de la justice

Elle est l’esprit de tout ce qui est bon, et le comble de la sagesse, qui, sans elle, n’est qu’artifice et ne peut long­temps prospérer. Le fruit le plus doux de la liberté, c’est la justice, elle est la gardienne des lois, les lois sont la patrie. Elle entretient la vertu parmi le peuple et la lui fait aimer ; au contraire, si le gouvernement est inique, le peuple qui n’est juste qu’autant que les lois le sont et il y intéressent devient trompeur et n’a plus de patrie.
Je ne sache point que le but politique d’aucune constitution ancienne ou moderne ait été la justice et l’ordre intérieur ; la première qui l’ait eu en vue est celle de France ; toutes les autres, portées vers la guerre, la domination et l’or, nourrissaient le germe de leur destruction ; la guerre, la domination et l’or les ont corrompues ; le gouvernement est devenu sordide, le peuple, avare et fou.

Conséquences

Un peuple est libre quand il ne peut être opprimé ni conquis, égal quand il est souverain, juste quand il est réglé par des lois.

CHAPITRE IV.

DE LA NATURE DE LA DÉMOCRATIE FRANÇAISE

Les communes de France avaient à prendre leur route entre deux écueils ; ou il fallait que la diversité des ordres mît la puissance législative dans la représentation de ces ordres ; si les deux premiers avaient dominé, le gouver­nement eût été despotique ; si le dernier eut pris le des­sus, le gouvernement aurait été populaire ; ou il fallait que tous les ordres confondus n’en formassent qu’un seul, ou plutôt n’en fissent point du tout, que le peuple fût son propre intermédiaire, alors il était libre et souverain.
Les ordres étaient plus propres à la tyrannie qu’une représentation nationale ; dans l’une le maître est le principe de l’honneur politique, dans l’autre le peuple est le principe de la vertu ; mais alors le législateur a besoin de tout son génie pour organiser la représentation de sorte qu’elle dérive, non point de la constitution, mais de son principe, sans quoi l’on ferait une aristocratie de tyrans.
Le principe était la liberté, la souveraineté ; c’est pour­quoi on n’a point mis de degré immédiat entre les assemblées primaires et la législature, et au lieu de régler la représentation par les corps judiciaires ou administratifs, on l’a réglée par l’étendue de l’État, le nombre des sujets, leur richesse, ou par le territoire, la population, les tri­buts.
Qu’on fasse réflexion sur le principe des anciennes assemblées de bailliage. Quelle peine il faut pour imaginer que l’honneur politique pût produire la vertu ! Les états devaient être la cour du Mogol et la vertu aussi froide que son principe. Aussi lorsqu’on vit les représentants fouler aux pieds l’honneur politique, et les premières séances des états se montrer si orageuses, la vertu était bien près de devenir populaire, et secouait déjà la tyrannie sur ses fondements, jusqu’au moment où, frappée de ses propres mains, elle s’est écroulée.

CHAPITRE V.

DES PRINCIPES DE LA DÉMOCRATIE FRANÇAISE

Les démocraties anciennes n’avaient pas de lois positives ; ce fut ce qui les éleva d’abord au comble de la gloire qui s’acquiert par les armes ; mais ce fut ce qui brouilla tout enfin ; quand le peuple était assemblé, le gouvernement n’avait plus de forme absolue, tout se mouvait au gré des harangueurs ; la confusion était la liberté ; tantôt le plus habile, tantôt le plus fort l’emportait. Ce fut ainsi que le peuple de Rome dépouilla le sénat, et que les tyrans dépouillèrent le peuple d’Athènes et de Syracuse.
Le principe de la démocratie française est l’acceptation des lois et le droit de suffrage ; le mode de l’acceptation est le serment ; la perte des droits de citoyen attachée au refus de le prêter n’est point une peine, elle n’est que l’esprit du refus. Ce serment n’est qu’une pure acceptation des lois. On ne peut exiger d’elles le caractère qu’on leur refuse, qu’on leur ôte à elles-mêmes. On a dit que l’acceptation du roi ne valait rien, et qu’un jour le peuple demanderait compte des droits de l’homme et de la liberté. Mais, qu’est-ce donc que le serment que le peuple a prêté ? Sans doute une telle acceptation est plus sainte, plus libre, et plus certaine que l’acclamation des assemblées : l’acceptation dépend du roi, lui seul il est le souverain, nous sommes encore ses esclaves.
Je parlerai ailleurs de la sanction du monarque, et je démontrerai que dans un État libre, il ne peut exercer de volonté absolue, ni par conséquent éprouver de contraire.
Si le peuple refusait le serment, il faudrait supprimer la loi, car de même que le refus de serment de la moindre partie du peuple entraîne la suspension de l’activité, de même le refus de la plus grande partie du peuple entraîne l’abrogation de la loi.
Les suffrages en France sont secrets, leur publicité eût perdu la constitution ; le secret à Rome étouffa la vertu, parce que la liberté déclinait ; il eut en France un bon effet, la liberté ne faisait que de naître. Le peuple était esclave des riches, on avait l’habitude d’être flatteur et vil ; le grand nombre des créanciers intimidait ; les assemblées étaient trop peu nombreuses, les engagements trop connus, trop multipliés. La publicité des suffrages eût fait un peuple d’ennemis ou d’esclaves.
On promit à beaucoup de fripons ; peu eurent les voix ; il y en eut pourtant. La voie du sort eût étouffé l’émulation ; elle convenait peut-être aux offices municipaux, mais elle eût terni l’honneur politique qui les faisait respecter ; elle ne convenait point aux magistratures judiciaires, parce qu’il importe que les juges soient habiles. La voie du sort n’est bonne que dans la république, là où régnerait la liberté individuelle.
Comme le principe des suffrages est la souveraineté, toute loi qui pourrait l’altérer est tyrannie. Le droit que s’arrogent les administrations de transférer les assemblées hors de leur territoire est tyrannie. Le pouvoir que s’attribuent les administrations d’envoyer aux assemblées du peuple des commissaires ou d’y prendre un rang est tyrannie ; ils font taire la liberté qui en est la vie, en y rappelant la décence et le calme qui en sont la mort. Un commissaire est un sujet dans les assemblées du peuple ; s’il y parle, il doit être puni ; le glaive frappait à Athènes les étrangers qui se mêlaient dans les comices ; ils violaient le droit de souveraineté.
Tout ce qui porte atteinte à une constitution libre est un crime affreux, la moindre tache gagne tout le corps. Il n’est rien de plus doux pour l’oreille de la liberté que le tumulte et les cris d’une assemblée du peuple ; là s’éveillent les grandes âmes ; là se démasquent les indignités ; là le mérite éclate dans toute sa force ; là tout ce qui est faux fait place à la vérité.
Le silence des comices est la langueur de l’esprit public ; le peuple est corrompu ou peu jaloux de sa gloire.
Il y avait à Athènes un tribunal qui exerçait la censure sur les élections ; cette censure est en France exercée par les administrations ; mais il ne faut pas confondre la liberté avec la qualité des élus, l’un est du ressort de la liberté, l’autre est du ressort de sa gloire, l’un est la souveraineté, l’autre est la loi.
Elle proscrit l’étranger qui ne peut aimer une patrie où il n’a point d’intérêts, l’infâme qui a déshonoré la cendre de son père en renonçant au droit de lui succéder, le débiteur insolvable qui n’a plus de patrie, l’homme qui n’a point vingt-cinq ans dont l’âme n’est point sevrée ; celui qui ne paye point le tribut relatif à l’activité, parce qu’il vit en citoyen du monde.
La censure des élections est bornée à l’examen de ces qualités ; elle s’exerce sur celui qui est élu, non point sur celui qui élit ; le choix n’est point violé par le censeur, il est examiné par la loi.

CHAPITRE VI.

DE LA NATURE DE L’ARISTOCRATIE

Quelqu’un a dit que la division des classes troublait le sens de cet article des droits de l’homme : Il n’y aura d’autre différence entre les hommes que celle des vertus et des talents. On pouvait dire aussi que les vertus et les talents blessaient l’égalité naturelle, mais de même que le prix qu’on y attache est relatif à la convention sociale, de même la division des classes est relative à la convention politique.
L’égalité naturelle était blessée à Rome, où, selon Denys d’Halicarnasse, le peuple était divisé en cent quatre-vingt-treize centuries inégales, qui n’avaient chacune qu’un suffrage, quoiqu’elles fussent moins nombreuses à proportion des richesses, de l’aisance, de la médiocrité, de l’indigence.
L’égalité naturelle est conservée en France ; tous participent également de la souveraineté par la condition uni­forme du tribut qui règle le droit de suffrage ; l’inégalité n’est que dans le gouvernement, tous peuvent élire, tous ne peuvent être élus ; la classe tout à fait indigente est peu nombreuse ; qui ne paye point de tributs n’est point frappé de stérilité ; elle est condamnée à l’indépendance ou à l’émulation, et jouit des droits sociaux de l’égalité naturelle, la sûreté et la justice.
Si la condition du tribut n’eut déterminé l’aptitude aux emplois, la constitution eût été populaire et anarchique ; si la condition eut été forte et unique, l’aristocratie eût dégénéré en tyrannie ; les législateurs ont dû prendre un milieu qui ne décourageât pas la pauvreté, et rendit inutile l’opulence.
Cette inégalité n’offense point les droits naturels, mais seulement les prétentions sociales.
Pour établir dans la république l’égalité naturelle, il faut partager les terres et réprimer l’industrie.
Si l’industrie est libre, elle est la source d’où découlent les droits politiques, et alors l’inégalité de fait produit une ambition qui est la vertu.
On a dit que là où les pouvoirs ne seraient pas séparés, il n’y aurait pas de constitution ; on pouvait ajouter que là où les hommes seraient socialement égaux, il n’y aurait point d’harmonie.
L’égalité naturelle confondrait la société ; il n’y aurait plus ni pouvoir ni obéissance, le peuple fuirait dans les déserts.
L’aristocratie de France, mandataire de la souveraineté nationale, fait les lois auxquelles elle obéit, et que le prince fait exécuter ; elle règle les impôts, détermine la paix et la guerre ; le peuple est monarque soumis et sujet libre.
La puissance législative est permanente, les législateurs changent après deux ans. Autant la présence et la force de la pensée est-elle sans cesse nécessaire à la conduite de l’homme, autant la sagesse et la vigueur de la puissance législative est-elle perpétuellement utile à l’activité d’un bon gouvernement, et doit-elle veiller sur l’esprit des lois dépositaires des intérêts de tous.
Lorsqu’il s’agit de régler la durée de la représentation, on s’aperçut que c’étaient la plupart des gens suspects qui opinaient pour le plus long terme. On pourrait alléguer contre eux plusieurs raisons ; la plus solide est que l’habitude de régner nous rend ennemis du devoir. Dans une aristocratie tout à fait populaire, les législateurs sont très sagement choisis et suppléés par le peuple ; leur caractère doit être inviolable, ou l’aristocratie serait perdue, ils ne doivent pas répondre de leur conduite, ils ne gouvernent pas ; la loi doit être passive entre le refus sus­pensif du prince et la prudence de la législation qui suivra.

CHAPITRE VII.

DU PRINCIPE DE L’ARISTOCRATIE FRANÇAISE

Les anciennes aristocraties, dont le principe était la guerre, devaient former un corps politique impénétrable, constant dans ses entreprises, vigoureux dans ses conseils, indépendant de la fortune, et qui, en même temps qu’il tenait la bride à la fierté naturelle du peuple pour maintenir le repos au-dedans, devait le nourrir d’un orgueil républicain, qui le rendît intrépide, audacieux au-dehors.
Autant ces compagnies stables et inamovibles pouvaient-elles suivre des maximes particulières qui n’étaient point des lois positives, autant est-il difficile aux communes de France, périodiquement renouvelées, de marcher sur un plan de sagesse, si cette sagesse n’est la loi elle-même.
Il dérive de ces considérations que l’aristocratie de France n’est point propre à la conquête, parce qu’elle veut une suite de résolutions qui interromprait la vicissitude et le génie divers des législatures.
Elle fera bien d’aimer la paix, et de ne se départir pas de sa nature qui est l’égalité ou l’harmonie intérieure ; si jamais elle se laissait aller à l’attrait de la domination, elle verrait tout se dissoudre ; les mouvements qu’il lui faudrait prolonger énerveraient d’autant plus leur force ; elle perdrait au-dedans ce qu’elle gagnerait au-dehors, et les victoires ne seraient pas moins foudroyantes que les défaites pour la constitution chez un peuple insolent et versatile.
Après que le peuple romain eut conquis le monde, il acheva de conquérir le sénat ; lorsqu’il fut assouvi, le délire de sa puissance le conduisit à l’esclavage.
Le principe de l’aristocratie française est le repos.

CHAPITRE VIII.

DE LA NATURE DE LA MONARCHIE

La monarchie de France est à peu près la même que la première de Rome ; ses rois proclamaient les décrets publics, maintenaient les lois, commandaient les armées, et se bornaient à la simple exécution : aussi voit-on que la liberté ne rétrograda point et consuma même cette royauté. Mais cette révolution dériva moins de l’essor de la liberté civile, toute ardente qu’elle était, que du pou­voir étonnant que voulut usurper tout à coup le monarque sur des lois vigoureuses qui le repoussèrent. La France a établi la monarchie sur la justice, pour qu’elle ne devînt pas exorbitante.
Le monarque ne règne point, quel que soit le sens d’un mot, il gouverne ; le trône est héréditaire dans sa maison, il est indivisible ; je traiterai en son lieu de cet objet ; n’examinons maintenant que la puissance monarchique dans sa nature.
L’intermédiaire des ministres eût été dangereux si le monarque eut été souverain, mais le prince lui-même est intermédiaire ; il reçoit les lois du corps législatif et lui rend compte de l’exécution ; il ne peut rappeler que le texte, et renvoie aux législatures ce qui tient à l’esprit.
Par la sanction que prononce le monarque, il exerce moins sa toute-puissance qu’une délégation inviolable de celle du peuple : le mode de son acceptation comme de son refus est une loi positive, en sorte que cette accepta­tion et ce refus sont l’usage de la loi, et non de la volonté ; le frein d’une institution précaire qui demande quelque maturité, et non la défense ; le nerf de la monar­chie, et non de l’autorité royale. Ce qu’il y aurait de puissance dans le refus expire après la législature ; le peuple renouvelle en ce moment la plénitude de sa souveraineté, et rompt la suspension relative du monarque.
Dans un gouvernement mixte, tous les pouvoirs doivent être réprimants, toute incohérence est harmonie, toute uniformité est désordre.
Il faut un œil à la liberté qui observe le législateur même, et une main qui l’arrête. Cette maxime peut être bonne, surtout dans un État où la puissance exécutive, qui ne change point, est dépositaire des lois et des principes que l’instabilité des législations pourrait ébranler.
La monarchie française, immobile au milieu de la constitution toute mouvante, n’a point d’ordres intermédiaires, mais des magistratures duennales.
Seul le ministère public est à vie, parce qu’il exerce une censure continuelle sur des offices renouvelés sans cesse : comme tout change autour de lui, les magistratures le trouvent toujours nouveau.
La monarchie, au lieu d’ordres moyens dans le peuple, par où circule la volonté suprême, a divisé son territoire en une espèce de hiérarchie qui conduit les lois de la législation au prince, de celui-ci dans les départements, de ceux-ci dans les districts, de ces derniers dans les cantons, en sorte que l’empire couvert des droits de l’homme, comme de riches moissons, présente partout la liberté près du peuple, l’égalité près du riche, la justice près du faible.
Il semble que l’harmonie morale n’est sensible qu’autant qu’elle ressemble à la régularité du monde physique. Qu’on examine la progression des eaux depuis la mer qui embrasse tout jusqu’aux ruisseaux qui baignent les prairies, et l’on a l’image d’un gouverne­ment qui fertilise toutes choses.
Tout émane de la nation, tout y revient et l’enrichit ; tout coule de la puissance législatrice, tout y retourne et s’y épure, et ce flux et reflux de la souveraineté et des lois unit et sépare les pouvoirs qui se fuient et se cherchent.
La noblesse et le clergé, qui furent le rempart de la tyrannie, ont disparu avec elle ; l’une n’est plus, l’autre n’est que ce qu’il doit être.
Dans les siècles passés, la constitution n’était que la volonté d’un seul, et la toute-puissance de plusieurs : l’esprit public était l’amour du souverain, parce qu’on redoutait les grands ; l’opinion était superstitieuse parce que l’État était rempli de moines qu’honoraient l’ignorance des grands et la stupidité du peuple ; quand celui-ci a cessé de craindre les grands, abaissés dans le siècle der­nier, et que le crédit des hommes puissants a manqué aux moines, le vulgaire a moins révéré le froc, l’opinion s’est détruite peu à peu, et les mœurs l’ont suivie.
Avant que l’opinion fût tout à fait dessillée, les trésors d’un chapitre portés à la Monnaie auraient armé le clergé ; tout était fanatisme, illusion ; aujourd’hui, on a dépouillé, sans le moindre scandale, les temples, les maisons religieuses ; on a vidé et démoli les lieux saints ; on a porté au Trésor public les vases, les saints, les reliquaires ; on a dénoué en quelque sorte et supprimé les vœux monastiques ; les prêtres n’ont point allumé le ciel ; ils reçurent la plupart la nouvelle de leur suppression comme un de ses bienfaits ; l’opinion n’était plus ni dans le monde ni parmi eux ; on ne confondait plus l’encensoir avec .le Dieu. Tout est relatif dans le monde ; Dieu même et tout ce qui est bon est un préjugé pour le faible ; la vérité n’est sensible qu’au sage.
Quand le cardinal de Richelieu abattit les grands et les moines qu’on haïssait après le sang des guerres civiles, il devint un despote, qu’on commença à redouter ; il prépara sans y penser l’État populaire, tua le fanatisme qui n’a plus poussé que quelques derniers soupirs, et changea l’opinion qui depuis est toujours tombée.
Le clergé contrefit le fanatisme quand il fut sans crédit ; Port-Royal fut l’arène avec la Sorbonne ; personne ne prit sérieusement parti dans ces querelles, et on s’en divertit comme d’un spectacle, où se reproduisent les résolutions des empires qui ne sont plus.
Tout était uni auparavant par une dépendance secrète, on ne dépendit plus que du tyran ; l’opinion fut la crainte et l’intérêt ; aussi ce siècle fut-il celui des flatteurs ; il ne fallait plus de la noblesse dans les armées, elle effrayait le despotisme : Louis XIV la regretta dans la suite et la chercha pour s’ensevelir avec elle sous les débris de la monarchie ; il ne trouva déjà plus que des esclaves ; toutefois la vanité fit encore des héros ; sous le règne suivant on rétablit la noblesse dans les emplois, mais il n’était plus temps, elle était corrompue. Le peuple fut jaloux, il méprisa ceux qui le commandaient, le malheur lui tint lieu de vertu ; nous voici au temps où la révolution a éclaté.
La monarchie, n’ayant plus de noblesse, est populaire.

CHAPITRE IX.

DES PRINCIPES DE LA MONARCHIE

Peut-être était-ce un paradoxe en politique qu’une monarchie sans honneurs, et un trône qui, sans être électif comme en Moscovie, ni disponible comme au Maroc, fût une magistrature héréditaire plus auguste que l’empire même.
J’ai dit que la monarchie était sans honneurs parce que le monarque n’en est plus la source, mais le peuple, dispensateur des emplois ; elle a toutefois une vertu relative qui sort de la jalousie et de la vigilance dont elle-même est le motif et l’objet.
Je parle de l’esprit fondamental de la monarchie ; elle paraîtra toujours populaire, quel que soit son penchant vers la tyrannie, comme le peuple se trouvera zélé pour la monarchie, quel que soit l’amour de la liberté.
La monarchie n’aura point de sujets, elle appellera le peuple ses enfants, parce que l’opinion aura rendu le despotisme ridicule, mais elle n’aura pas plus d’enfants que de sujets, le peuple sera libre.
Son caractère sera la bienveillance, parce qu’elle aura la liberté à ménager, l’égalité à reconnaître, la justice à rendre.
Elle observera des lois avec une espèce de religion pour n’avoir point à se départir de sa volonté, ou pour réprimer celle de tous autres ; elle sera compatissante quand elle essayera la tyrannie, sévère quand elle sou­tiendra la liberté.
Le peuple la chérira parce que son cœur s’endormira à la mollesse, et ses yeux à la magnificence ; cependant son imagination se fera un préjugé de la liberté, l’illusion sera une patrie.

CHAPITRE X.

DES RAPPORTS DE TOUS CES PRINCIPES

J’ai cru au premier coup d’œil, comme beaucoup d’autres, que les principes de la constitution de France, incohérents par leur nature, s’useraient par le mouvement et ne se lieraient pas ; mais quand j’ai pénétré l’esprit du législateur, j’ai vu sortir l’ordre du chaos, les éléments se séparer et créer la vie.
Le monde intelligent dans lequel une république parti­culière est comme une famille dans la république elle-même offre partout des contrastes, et quelquefois des bizarreries si marquées, qu’elles ne peuvent être qu’un bien relatif sans le grand dessein de la constitution générale, à peu près comme dans le monde physique les imperfections de détail concourent à l’harmonie universelle.
Dans le cercle étroit qu’embrasse l’âme humaine, tout lui semble déréglé comme elle, parce qu’elle voit tout détaché de son origine et de sa fin.
La liberté, l’égalité, la justice sont les principes nécessaires de ce qui n’est pas dépravé, toutes les conventions reposent sur elles comme la mer sur sa base et contre ses rivages.
On ne présumait pas que la démocratie d’un grand empire pût produire la liberté, que l’égalité pût naître de l’aristocratie, et la justice de la monarchie ; la nation a reçu ce qui lui convenait de liberté pour être souveraine ; la législation est devenue populaire par l’égalité, le monarque a conservé la puissance dont il avait besoin pour être juste. Qu’il est beau de voir comment tout a coulé dans le sein de l’État monarchique, que les législateurs ont judicieusement choisi pour être la forme d’un grand gouvernement ; la démocratie constitue, l’aristocratie fait les lois, la monarchie gouverne ! Tous les pouvoirs sont issus des principes et s’élaborent sur leur base immobile ; la liberté les a fait naître, l’égalité les maintient, la justice règle leur usage.
À Rome, à Athènes, à Carthage les pouvoirs étaient quelquefois une seule magistrature ; la tyrannie était toujours près de la liberté ; aussi on établit des censures de diverses manières ; en France il n’est point de pouvoir à parler sagement, les lois commandent seules, leurs ministres sont comptables les uns envers les autres et tous ensemble à l’opinion, qui est l’esprit des principes.

CHAPITRE XI.

CONSÉQUENCES GÉNÉRALES

Dans une constitution pareille, où l’esprit s’échauffe et se refroidit sans cesse, il est à craindre que des gens habiles, fatiguant les lois, ne se mettent à la place de l’opinion, pleine de maximes qui fortifient l’espoir de l’impunité.
Je suis las d’entendre dire qu’Aristide est juste, disait un Grec de bon sens.
Le monarque est surtout à redouter, il est comme Dieu qui a ses lois auxquelles il se conforme, mais qui peut tout le bien qu’il veut, sans pouvoir le mal. S’il était guerrier, politique, populaire, la constitution pencherait au bord d’un abîme ; il vaudrait mieux que la nation fût vaincue, que le monarque ne triomphât. Je souhaite à la France des victoires dans son sein, des défaites chez ses voisins.
Les pouvoirs doivent être modérés, les lois implacables, les principes sans retour.

CHAPITRE XII.

DE L’OPINION PUBLIQUE

L’opinion est la conséquence et la dépositaire des principes. Dans toutes choses le principe et la fin se touchent où elles sont bien prêtes à se dissoudre. Il y a cette différence entre l’esprit public et l’opinion, que le premier se forme des rapports de la constitution ou de l’ordre, et que l’opinion se forme de l’esprit public.
La constitution de Rome était la liberté ; l’esprit public, la vertu ; l’opinion, la conquête. Au Japon, la constitution (si je peux me servir de ce terme) est la vio­lence ; l’esprit public, la crainte ; l’opinion, le désespoir. Chez les peuples de l’Inde, la constitution est le repos ; l’esprit public, le mépris de la gloire et de l’or ; l’opinion, l’indolence.
En France, la constitution est la liberté, l’égalité, la justice ; l’esprit public, la souveraineté, la fraternité, l’assurance ; l’opinion, la nation, la loi et le roi.
J’ai démontré combien étaient vrais les principes de la constitution ; j’ai fait voir leurs rapports entre eux ; je vais chercher les rapports de la constitution avec ses principes et avec ses lois.