L’Esprit de la Révolution et de la Constitution de France, Saint-Just (1791).

Première partie

CHAPITRE PREMIER.

DES PRESSENTIMENTS DE LA RÉVOLUTION

Les révolutions sont moins un accident des armes qu’un accident des lois. Depuis plusieurs siècles la monarchie nageait dans le sang et ne se dissolvait pas. Mais il est une époque dans l’ordre politique où tout se décompose par un germe secret de consomption ; tout se déprave et dégénère ; les lois perdent leur subs­tance naturelle et languissent ; alors, si quelque peuple barbare se présente, tout cède à sa fureur, et l’État est régénéré par la conquête. S’il n’est point attaqué par les étrangers, sa corruption le dévore et le reproduit. Si le peuple a abusé de sa liberté, il tombe dans l’esclavage ; si le prince a abusé de sa puissance, le peuple est libre.
L’Europe, qui par la nature de ses rapports politiques n’a point encore de conquérant à redouter, n’éprouvera de longtemps que des révolutions civiles. Depuis quel­ques siècles la plupart des empires de ce continent ont changé de lois et le reste en changera bientôt. Après Alexandre de Macédoine et le Bas-Empire, comme il n’y avait plus de droits des gens, les nations ne changèrent que de rois.
Le nerf des lois civiles de France a maintenu la tyran­nie depuis la découverte du Nouveau Monde ; ces lois ont triomphé des mœurs et du fanatisme ; mais elles avaient besoin d’organes qui les fissent respecter ; ces organes étaient les parlements ; ces parlements, s’étant dressés contre la tyrannie, l’ont entraînée.
Le premier coup porté à la monarchie est sorti de ces tribunaux ; on sait tout.
Il faut ajouter à cela que le génie de quelques philosophes de ce siècle avait remué le caractère public, et formé des gens de bien, ou des insensés également fatals à la tyrannie ; qu’à force de mépriser les grands on commençait à rougir de l’esclavage ; que le peuple ruiné d’impôts s’irritait contre des lois extravagantes, et que ce peuple fut heureusement enhardi par de faibles factions.
Un peuple accablé d’impôts craint peu les révolutions et les barbares.
La France regorgeait de mécontents prêts au signal, mais l’égoïsme des uns, la lâcheté des autres, la fureur du despotisme dans les derniers jours, la foule des pauvres qui mangeaient la cour, le crédit et la crainte des créanciers, le vieil amour des rois, le luxe et la frivolité des petits, et l’échafaud ; toutes ces causes réunies arrêtaient l’insurrection.
La misère et les rigueurs de l’année 1788 émurent la sensibilité. Les calamités et les bienfaits unirent les cœurs ; on osa se dire qu’on était malheureux, on se plaignit.
La sève des vieilles lois se perdait tous les jours. Le malheur de Kornman indigna Paris. Le peuple se passionnait par fantaisie et par conformité pour tout ce qui ressentait l’infortune. On détesta les grands qu’on enviait. Les grands s’indignèrent contre les cris du peuple. Le despotisme devient d’autant plus violent qu’il est moins respecté ou qu’il s’affaiblit. M. de Lamoignon qui redoutait les parlements les supprima, les fit regretter : ils se rétablirent. M. Necker vint après, qui multiplia les administrations pour accréditer les impôts, qui se fit adorer, appela les États, rendit le peuple altier, les grands jaloux, et mit tout en feu : on bloqua Paris ; c’est alors que l’épouvante, le désespoir et l’enthousiasme saisirent les âmes ; le malheur commun ligua la force commune ; on osa jusqu’à la fin, parce qu’on avait osé d’abord ; l’effort ne fut point grand, il fut heureux ; le premier éclat de la révolte renversa le despotisme. Tant il est vrai que les tyrans périssent par la faiblesse des lois qu’ils ont énervées.

CHAPITRE II.

DES INTRIGUES DE COUR

La multitude est rarement trompée. Louis, simple au milieu du faste, ami de l’économie plutôt qu’économe, ami de la justice sans qu’il pût être juste, quoi qu’on ait dit, quoi qu’on ait fait, a toujours été cru tel. Le peuple furieux criait dans Paris : Vive Henri IV, vive Louis XVI, périssent Lamoignon et les ministres ! Louis régnait en homme privé ; dur et frugal pour lui seul, brusque et faible avec les autres, parce qu’il pensait le bien, il croyait le faire. Il mettait de l’héroïsme aux petites choses, de la mollesse aux grandes ; chassait M. de Montbarey du ministère pour avoir donné secrètement un somptueux repas, voyait de sang-froid toute sa cour piller la finance, ou plutôt ne voyait rien, car sa sobriété n’avait fait que des hypocrites ; tôt ou tard cependant il savait tout, mais il se piquait davantage de passer pour observateur que d’agir en roi.
Autant le peuple juste appréciateur voyait-il qu’on jouait Louis et qu’on le jouait lui-même, autant le chérissait-il par malignité envers la cour. La cour et le ministère qui tenaient le gouvernement, sapés par leur propre dépravation, par l’abandon du souverain et par le mépris de l’État, furent à la fin ébranlés et la monarchie avec eux.
Marie-Antoinette plutôt trompée que trompeuse, plu­tôt légère que parjure, appliquée tout entière aux plaisirs, semblait ne régner point en France, mais à Trianon.
Monsieur avait pour toutes vertus un assez bon esprit ; parce qu’il n’était point fin, il ne fut point dupe.
La duchesse Jules de Polignac, seule rusée, trompa la cour, le ministère, le peuple, la reine, et s’enrichit ; elle cachait le crime sous la frivolité, fit des horreurs en riant, déprava les cœurs qu’elle voulait séduire, et noya son secret dans l’infamie.
Je passe sous silence le caractère de tant d’hommes qui n’en avaient point. L’imprudence et les folies du ministre de Calonne ; les sinuosités, l’avarice de M. de Brienne. L’esprit de la cour était un problème : on n’y parlait que de mœurs, de débauches et de probité, de modes, de vertus, de chevaux ; je laisse à d’autres l’histoire des courtisanes et des prélats, bouffons de cour ; la calomnie tuait l’honneur, le poison tuait la vie des gens de bien ; Maurepas et Vergennes moururent ; ce dernier surtout chérit le bien qu’il ne sut pas faire ; c’était un satrape vertueux ; la cour après sa mort n’offrit plus qu’un torrent d’impudicités, de scélératesses, de prodigalités qui acheva la ruine des maximes. La bassesse des courtisans se peut à peine concevoir ; la politesse couvrait les plus lâches forfaits : la confiance et l’amitié naissaient de la honte de se connaître, de l’embarras de se tromper ; la vertu était un ridicule :l’or se vendait à l’opprobre ; l’honneur se pesait ensuite au poids de l’or ; le bouleversement des fortunes était incroyable. La cour et la capitale changeaient tous les jours de visages par la nécessité de fuir les créanciers, ou de cacher sa vie ; l’habit doré changeait de mains ; parmi ceux qui l’avaient porté, l’un était aux galères, l’autre en pays étranger, et l’autre était allé vendre ou pleurer le champ de ses pères. C’est ainsi que la famille des Guémené engloutit la cour, acheta, vendit les faveurs, disposa des emplois, et tomba ensuite par l’orgueil comme elle s’était élevée par la bassesse ; l’avidité du luxe tour­mentait le commerce et mettait aux pieds des riches la foule des artisans. C’est ce qui maintint le despotisme, mais le riche ne payait point, et l’État perdait en force ce qu’il gagnait en violence.
La postérité se pourra figurer à peine combien le peuple était avide, avare, frivole ; combien les besoins que sa présomption lui avait forgés le mettaient dans la dépendance des grands ; en sorte que les créances de la multitude étant hypothéquées sur les grâces de la cour, sur les fourberies des débiteurs, la tromperie allait par reproduction jusqu’au souverain, descendait ensuite du souverain jusque dans les provinces, et formait dans l’état civil une chaîne d’indignités.
Tous les besoins étaient extrêmes, impérieux, tous les moyens étaient atroces.

CHAPITRE III.

DU PEUPLE ET DES FACTIONS DE PARIS

Je n’ai rien dit de quelques hommes distingués par leur naissance, parce qu’ils n’avaient d’autres vues que de satisfaire à leurs folles dépenses. La cour était une nation évaporée qui ne songeait pas, comme on l’a pré­tendu, à établir une aristocratie, mais à subvenir aux frais de ses débauches. La tyrannie existait, ils ne firent qu’en abuser. Ils épouvantèrent imprudemment tout le peuple à la fois par des mouvements de corps d’armée ; la famine s’y joignit ; elle venait de la stérilité de l’année et de l’exportation des blés. M. Necker inventa ce remède pour nourrir le Trésor public, que cet homme de finance regardait comme la patrie. La famine révolta le peuple ; la détresse mit le trouble à la cour. On crai­gnait Paris, qui chaque jour devenait plus factieux par l’audace des écrivains, l’embarras des ressources, et parce que la plupart des fortunes étaient noyées dans la fortune publique.
Ce qu’on appelait la faction d’Orléans provenait de l’envie qu’excitait à la cour l’opulence, l’économie et la popularité de cette maison. On lui soupçonnait un parti, parce qu’elle s’éloignait de Versailles. On fit tout pour la perdre, parce qu’on ne la put point apprivoiser.
La Bastille est abandonnée et prise, et le despotisme, qui n’est que l’illusion des esclaves, périt avec elle.
Le peuple n’avait point de mœurs, mais il était vif. L’amour de la liberté fut une saillie, et la faiblesse enfanta la cruauté. Je ne sache pas qu’on ait vu jamais, sinon chez des esclaves, le peuple porter la tête des plus odieux personnages au bout des lances, boire leur sang, leur arracher le cœur et le manger ; la mort de quelques tyrans à Rome fut une espèce de religion.
On verra un jour, et plus justement peut-être, ce spectacle affreux en Amérique ; je l’ai vu dans Paris, j’ai entendu les cris de joie du peuple effréné qui se jouait avec des lambeaux de chair en criant : Vive la liberté, vivent le roi et M. d’Orléans.
Le sang de la Bastille cria dans toute la France ; l’inquiétude auparavant irrésolue se déchargea sur les détentions et le ministère. Ce fut l’instant public comme celui où Tarquin fut chassé de Rome. On ne songea point au plus solide des avantages, à la fuite des troupes qui bloquaient Paris ; on se réjouit de la conquête d’une prison d’État. Ce qui portait l’empreinte de l’esclavage dont on était accablé frappait plus l’imagination que ce qui menaçait la liberté qu’on n’avait pas ; ce fut le triomphe de la servitude. On mettait en pièces les portes des cachots, on pressait les captifs dans leurs chaînes, on les baignait de pleurs, on fit de superbes obsèques aux ossements qu’on découvrit en fouillant la forte­resse ; on promena des trophées de chaînes, de verrous et d’autres harnois d’esclaves. Les uns n’avaient point vu la lumière depuis quarante années, leur délire était intéressant, tirait des larmes, perçait de compassion ; il semblait qu’on eût pris les armes pour les lettres de cachet. On parcourait avec pitié les tristes murailles du fort couvertes d’hiéroglyphes plaintifs. On y lisait celui-ci : Je ne reverrai donc plus ma pauvre femme, et mes enfants, 1702 ! L’imagination et la pitié firent des miracles ; on se représentait combien le despotisme avait persécuté nos pères, on plaignait les victimes ; on ne redoutait plus rien des bourreaux.
L’emportement et la sotte joie avaient d’abord rendu le peuple inhumain, son attentat le rendit fier, sa fierté le rendit jaloux de sa gloire ; il eut un moment des mœurs, il désavoua les meurtres dont il avait souillé ses mains, et fut assez heureusement inspiré soit par la crainte, soit par l’insinuation des bons esprits, pour se donner des chefs et pour obéir.
Tout était perdu si les lumières et l’ambition de quelques-uns n’eussent dirigé l’embrasement qui ne se pouvait plus éteindre.
Si M. d’Orléans avait eu sa faction, il se serait mis alors à sa tête, eût effrayé et ménagé la cour, comme le pratiquèrent quelques autres. Il n’en fit rien, si ce n’est comme on l’a dit, qu’il comptait sur le meurtre de la famille royale, comme il faillit à se commettre quand Paris courut à Versailles. Toutefois, pour peu qu’on juge sainement des choses, les révolutions de ce temps n’offrent partout qu’une guerre d’esclaves imprudents qui se battent avec leurs fers et marchent enivrés.
La conduite du peuple devint si fougueuse, son désintéressement si scrupuleux, sa rage si inquiète, qu’on voyait bien qu’il ne prenait conseil que de lui-même. Il ne respecta rien de superbe ; son bras sentait l’égalité qu’il ne connaissait pas. Après la Bastille vaincue, quand on enregistra les vainqueurs, la plupart n’osaient dire leur nom ; à peine furent-ils assurés, qu’ils passèrent de la frayeur à l’audace. Le peuple exerça une espèce de despotisme à son tour ; la famille du roi et l’Assemblée des États marchèrent captives à Paris, parmi la pompe la plus naïve et la plus redoutable qui fut jamais. On vit alors que le peuple n’agissait pour l’élévation de personne, mais pour l’abaissement de tous. Le peuple est un éternel enfant ; il fit avec respect obéir ses maîtres et leur obéit après avec fierté ; il fut plus soumis dans ces moments de gloire qu’il n’avait jamais été rampant autrefois. Il était avide de conseils, affamé de louanges et modeste ; la crainte lui fit oublier qu’il était libre ; on n’osait plus s’arrêter ni se parler dans les rues ; on prenait tout le monde pour des conspirateurs ; c’était la jalousie de la liberté.
Le principe était posé, rien n’arrêta ses progrès ; parce que le despotisme n’était plus, qu’il était dispersé, que ses ministres avaient pris la fuite, et que la frayeur agitait leurs conseils.
Le corps des électeurs de Paris, plein d’hommes désespérés, perdus de misère et de luxe, souleva beau­coup de peuple. Cette faction n’eut point de principes déterminés et ne pensa point à s’en donner ; aussi passa-­t-elle avec le délire de la Révolution ; elle eut des vertus, de la fermeté même et de la constance un moment ; on se rappelle avec respect l’héroïsme de Thuriot de La Rosière qui fut sommer le gouverneur de la Bastille ; et le grand de Saint-René qui fit fuir vingt mille hommes de l’Hôtel de Ville, en se faisant apporter de la poudre et du feu ; et Duveyrier, et du Faulx, ce sage vieillard qui écrivit ensuite l’histoire de la Révolution. Ceux-là n’étaient point factieux. Plusieurs autres s’enrichirent, c’est tout ce qu’ils voulaient ; le petit nombre des gens de bien s’éloigna bientôt, et le reste se dissipa, chargé d’épouvante et de butin.

CHAPITRE IV.

DU GENEVOIS

Le crédit du Genevois se mourait tous les jours, la fortune avait trompé sa politique et son assurance ; les plus sages desseins des hommes cachent souvent un écueil qui les renverse, et par un contrecoup inattendu change tout, les entraîne et les confond eux-mêmes.
S’il est vrai que la vertu véritable se reconnaît au soin qu’elle prend de se cacher, quoi de plus suspect que l’intempérant amour du Genevois pour le monarque et le peuple. Cet homme avait senti qu’il ne pouvait prendre un parti plus solide : la cour tombait ; ni de parti plus naturel : il était plébéien ; il ramassa toutes ses forces quand il s’agit d’états généraux ; on peut dire qu’il porta le coup mortel à la tyrannie par la représentation égale des trois ordres. Sa joie fut profonde alors de son renvoi, je ne sais à quoi n’atteignit point son espé­rance ; en effet, comme il se l’était prédit, son retour fut celui d’Alexandre à Babylone ; le poids de sa gloire écrasa ses ennemis et lui-même. Il mit moins de vertu que d’orgueil à sauver la France. Il fut bientôt haï dans le fond des cœurs, comme un fabricateur d’impôts. L’Assemblée nationale, sous couleur d’honorer ses lumières, l’abaissa par ce moyen, et profita elle-même de sa confiance et de sa vanité. Le peuple le perdit de vue ; Paris avait repris courage ; deux hommes prodigieux remplissaient tous les esprits ; l’Assemblée nationale marchait à grands pas ; le Genevois, circonscrit dans le ministère, en fut craint, et devint enfin indifférent à tout le monde ; il avait manqué son coup ; il ne fut plus qu’un être de raison, s’enveloppa de sa gloire et se rendit l’ennemi de la liberté parce qu’elle ne lui fut bonne à rien ; il avait flatté le peuple sous le despotisme ; quand le peuple fut libre, il flatta la cour ; sa politique avait été prudente, elle lui laissa l’oreille du monarque qu’il avait su ménager.
Cet homme à tête d’or, à pieds d’argile, eut un admirable talent pour dissimuler. Il posséda au suprême degré l’art de la flatterie, parce qu’il insinuait avec grâce et tendresse la vérité, utile à ses projets, parce qu’il feignait pour son maître l’attachement d’un grand cœur.
Il porta l’ambition jusqu’au désintéressement comme le laboureur s’épuise pour le champ qu’il veut un jour moissonner ; l’insurrection l’a renversé, parce qu’elle éleva tous les cœurs au-dessus de lui, et au-dessus d’eux-mêmes. Je crois que s’il ne fut point revenu, il eût asservi la Suisse sa patrie.

CHAPITRE V.

DE DEUX HOMMES CÉLÈBRES

Quiconque après une sédition aborde le peuple avec franchise, et lui promet l’impunité, l’épouvante et le rassure, plaint ses malheurs et le flatte, celui-là est roi.
Le chef-d’œuvre de cette vérité, c’est que deux hommes aient pu régner ensemble. La frayeur de tous les éleva, leur faiblesse commune les unit.
Le premier, qui avait été vertueux au commencement, s’étourdit ensuite de sa fortune, et forma de hardis desseins. Chacun s’emparait d’un débris : tout-puissant à l’Hôtel de Ville, il jouissait à l’Assemblée nationale d’un crédit tranquille et tyrannisait avec douceur ; en le voyant chatouiller le peuple, manier tout avec mollesse, cacher son génie, et tromper l’opinion au point de passer pour un homme faible et peu à craindre, on ne reconnaissait plus la hauteur qu’il avait montrée à Versailles.
Le second fut plus altier ; ce caractère convenait mieux à son emploi ; il fut pourtant gracieux, faux avec empressement, courtisan naïf, vain avec simplicité, et put tout en ne voulant rien.
La coalition de ces deux personnages fut remarquable quelques instants : l’un avait le gouvernement, l’autre la force publique. Tous deux fomentaient les lois qui servaient leur ambition, ils donnaient tous les mouvements dans Paris, jouaient en public le rôle dont ils convenaient en particulier, et traitaient la cour avec un respect plein de violence. Joignez à ceci un concert parfait, la popularité, la bonne conduite, le désintéressement, un amour apparent pour le prince et les lois, la douce élocution, tout cela soutenu de la générosité mettait à leurs pieds le sceptre qu’on eût brisé dans leurs mains. Ils devinrent les idoles du peuple à qui les trésors de l’État étaient prodigués sous d’honnêtes prétextes. Ils occupaient les bras des malheureux et saisissaient avec dextérité les passions publiques ; la réputation de ces deux hommes ressemblait à une fièvre populaire ; ils étaient adorés et tenaient captive la liberté dont ils se montraient partout les défenseurs et les amis. Après la prise de la Bastille, ils sollicitèrent adroitement des récompenses pour ses vainqueurs, et mirent partout en opposition leur zèle présomptueux avec la tiédeur prudente des communes. Toujours ils précipitaient le peuple, toujours l’Assemblée le modéraient sagement ; c’est que les premiers voulaient régner par le peuple et que les seconds voulaient que le peuple régnât par eux.
L’Assemblée, qui pénétrait les hommes, s’apercevant qu’on lui voulait faire trop sentir le prix de l’insurrection de la capitale, temporisa tant qu’elle vit les esprits inquiets, mit bientôt les factions sous le joug, et se servit de leurs propres forces pour les abattre.
Le sang-froid des communes fut pour ces deux hommes ce que le génie et la défiance de Tibère furent autrefois pour Séjan.
Je laisse à penser quelle était la période de leur ambition, si la patience ne l’eut consumée.
Les districts de Paris formaient une démocratie qui eût tout bouleversé, si au lieu d’être la proie des factieux ils se fussent conduits avec leur propre esprit. Celui des Cordeliers, qui s’était rendu le plus indépendant, fut aussi le plus persécuté par ces héros du jour, parce qu’il contrariait leurs projets.

CHAPITRE VI.

DE L’ASSEMBLÉE NATIONALE

C’est un phénomène inouï dans le cours des événements, qu’à l’époque où tout était confus, les lois civiles sans force, le monarque abandonné, le ministère évaporé, il se soit trouvé un corps politique, faible rejeton de la monarchie confondue, qui prit en main les rênes, trembla d’abord, s’affermit, affermit tout, engloutit les partis, et fit tout trembler ; qui fut suivi dans sa poli­tique, constant au milieu des changements ; agit avec adresse en commençant avec fermeté ensuite, enfin avec vigueur, et toujours avec prudence.
Il faut voir avec quelle pénétrante sagesse l’Assemblée nationale s’est élevée, par quel art elle a dompté l’esprit public, comment, environnée de pièges, déchirée jusque dans son sein, elle a prospéré de plus en plus ; comment elle a ingénieusement enchaîné le peuple de sa liberté, l’a étroitement lié à la constitution en érigeant ses droits en maximes, et en séduisant ses passions ; comment elle a tiré des lumières et des vanités de ce temps le même parti que tira Lycurgue des mœurs du sien ; il faut voir avec quelle prévoyance elle a jeté ses principes, en sorte que le gouvernement a changé de substance et que rien n’en saurait plus arrêter la sève.
C’est vainement aussi que quelques-uns luttent contre cette prodigieuse législation qui ne pèche que dans quel­ques détails ; quand l’État a changé de principes, c’est sans retour ; tout ce qu’on leur oppose n’est plus de principe et le principe établi entraîne tout.
La postérité saura mieux que nous quels mobiles animaient ce grand corps. Il faut convenir que la passion soutenue de grands caractères et d’intelligences fortes donna le premier branle à ses ressorts, que le noble res­sentiment de quelques proscrits perça à travers l’ingénuité des droits de l’homme ; mais il faut avouer aussi, pour peu que la reconnaissance attache de prix à la vérité, que cette compagnie, la plus habile qu’on ait vue depuis longtemps, fut pleine d’âmes rigides que dominait le goût du bien, et d’esprits exquis qu’éclairait le goût de la vérité. Le secret de sa marche toute découverte fut impénétrable en effet, c’est pourquoi le peuple inconsidéré ploya sous une raison supérieure qui le conduisait malgré lui ; tout était fougue et faiblesse dans ses desseins, tout était force et harmonie dans les lois.
Nous allons voir quelle fut la suite de ces heureux commencements.