L’Esprit de la Révolution et de la Constitution de France, Saint-Just (1791).

Louis Antoine Léon de Saint-Just

1791

Avant-propos

L’Europe marche à grands pas vers sa révolution, et tous les efforts du despotisme ne l’arrêteront point.
Le destin, qui est l’esprit de la folie et de la sagesse, se fait place au travers des hommes et conduit tout à sa fin. La Révolution de France n’est point le coup d’un moment, elle a ses causes, sa suite et son terme : c’est ce que j’ai essayé de développer.
Je n’ai rien à dire de ce faible essai, je prie qu’on le juge comme si l’on n’était ni français ni européen ; mais qui que vous soyez, puissiez-vous en le lisant aimer le cœur de son auteur ; je ne demande rien davantage, et je n’ai point d’autre orgueil que celui de ma liberté.
Un Anglais m’en donna l’idée ; ce fut M. de Cugnières, de la Société philanthropique de Londres, dans une lettre savante qu’il écrivit à M. Thuillier, secrétaire de la municipalité de Blérancourt, quand elle brûla la déclaration du clergé.
Tant d’hommes ont parlé de cette révolution, et la plupart n’en ont rien dit. Je ne sache point que quelqu’un, jusqu’ici, se soit mis en peine de chercher dans le fond de son cœur ce qu’il avait de vertu pour connaître ce qu’il méritait de liberté. Je ne prétends faire le procès à personne ; tout homme fait bien de penser ce qu’il pense, mais quiconque parle ou écrit doit compte de sa vertu à la cité.
Il y eut sans cesse en France, pendant cette révolution, deux partis obstinés, celui du peuple, qui, voulant combler de puissance ses législateurs, aimait les fers qu’il se donnait lui-même ; celui du prince, qui, se voulant élever au-dessus de tous, s’embarrassait moins de sa propre gloire que de sa fortune. Au milieu de ces intérêts, je me suis cherché moi-même ; membre du souverain, j’ai voulu savoir si j’étais libre, et si la législation méritait mon obéissance ; dans ce dessein, j’ai cherché le principe et l’harmonie de nos lois, et je ne dirai point, comme Montesquieu, que j’ai trouvé sans cesse de nouvelles raisons d’obéir, mais que j’en ai trouvé pour croire que je n’obéirais qu’à ma vertu.
Qui que vous soyez, ô législateurs, si j’eusse décou­vert qu’on pensait à m’assujettir, j’aurais fui une patrie malheureuse, et je vous eusse accablés de malédic­tions.
N’attendez de moi ni flatterie, ni satire ; j’ai dit ce que j’ai pensé de bonne foi. Je suis très jeune, j’ai pu pécher contre la politique des tyrans, blâmer des lois fameuses et des coutumes reçues ; mais parce que j’étais jeune, il m’a semblé que j’en étais plus près de la nature.
Comme je n’ai point eu le dessein de faire une his­toire, je ne suis point entré dans certains détails sur les peuples voisins. Je n’ai parlé du droit public de l’Europe que quand ce droit public intéressait celui de la France. Je remarquerai ici toutefois que les peuples n’ont envisagé la révolution des Français que dans ses rapports avec leur change et leur commerce, et qu’ils n’ont point calculé les nouvelles forces qu’elle pourrait prendre de sa vertu.