La Lanterne aux Parisiens

Il est facile de montrer que loin de déchoir de sa splendeur, la capitale va devenir plus florissante que jamais. On accuse la génération de tout renverser et de ne rien édifier. Mais ne faut-il pas avoir détruit la Bastille, avant de rien élever sur son emplacement? Déjà maint architecte s’évertue à imaginer un palais digne des augustes repré-sentants de la nation. Bientôt vous le verrez sortir de dessous les ruines de cette Bastille. Là, dans son sein, Paris aura l’Assemblée nationale, le congrès de quarante-cinq provinces, le siège de la majesté, de la loyauté du peuple français, l’autel de la concorde, la chaire de la philosophie, la tribune du patriotisme, le temple de la liberté, de l’humanité et de la raison, où tous les peuples viendront chercher des oracles.

Le Conseil permanent de la nation étant alors sédentaire à Paris, cette ville recouvrera enfin, par la transmigration des bureaux, ce surcroît de richesse, de santé, et d’embonpoint qu’elle ne cessait de regretter depuis que Louis XIV l’avait comme doublée pour créer Versailles. Ce bienfait, si grand, n’est pas le seul dont la révolution doit enrichir la capitale. Comme ce n’est pas, ainsi que les autres, une ville qui appartienne en propre à ses habitants ; que Paris est plutôt la patrie commune, la mère patrie de tous les Français, il n’est aucune cité dans le royaume qui ne s’intéresse à sa splendeur, et toutes les provinces s’empresseront d’y concourir. L’industrie et l’activité parisienne, se-condées de cette conspiration unanime du reste de la nation à embellir la métropole, y créera des merveilles, et M. Mercier ne mourra pas, je l’espère, sans voir ce qu’il a tant souhaité, Paris port. Oui, Paris port, et tellement port, que la galère d’Hyéron y pourrait manœuvrer; et je prétends voir passer ici en revue à M. de la Fayette, l’infanterie parisienne, la cavalerie parisienne, l’artillerie parisienne, et la marine parisienne.

Il est vrai que la révolution porte un coup mortel à l’Almanach royal. Adieu le privilège de M. d’Houry ; mais M. Baudouin nous imprimera un Almanach national. Il est vrai qu’il y aura moins de séminaires, de couvents de célibataires. mais il faut espérer que la population n’en souffrira point ; il est vrai que le parlement passera, mais la basoche ne passera point. Nous aurons des magistrats moins aristocrates, moins insolents, moins ignorants, moins chers ; mais nous ne manquerons point de jurisconsultes qui ne céderont en rien à ceux de l’université de Louvain, d’Oxford et de Salamanque. Certainement, tant qu’il y aura des hommes il y aura des plaideurs. Ne dirait-on pas qu’on ne plaide que dans les monarchies? On plaidait à Athènes, à Rome, et on voit même, par leurs sacs, que les Romains étaient bien plus grands chicaneurs que nous. Il est vrai qu’il n’y aura plus vingt professeurs de droit intéressés à peupler le barreau d’ignorants, parce que leurs revenus croissent en proportion de l’ignorance et de la paresse ; mais les écoles de droit subsisteront cependant, avec cette différence qu’il y aura une véritable chaire, au lieu d’un comptoir. Il est vrai que Calchas n’aura plus cent mille livres de rente; mais il ne faut à Thermosyris qu’une flûte et un livre d’hymnes, tandis qu’il faut à Mathan des tiares et des trésors. Il est vrai que le sieur Léonard ne fera plus crever six chevaux pour aller mettre des papillotes à Versailles, qu’il ne perdra plus cinquante mille livres sur la caution de son peigne : mais les coiffeurs ne seront pas bannis de la République. L’esclavage des rois est secoué, mais pour charmer le songe de la vie, on a besoin de l’esclavage des femmes, et la galanterie française restera. L’auteur du Triomphe de la capitalecroit-il que la liberté soit ennemie des spectacles et d’Aspasie? Qui ne voit combien elle plaît au Palais-Royal ? Jamais monarchie n’a fait pour le théâtre autant de dépense que la démocratie d’Athènes. Les Thébains élevèrent une statue au comédien Pronoméus à côté de celle d’Epaminondas ; et ces Lacédémoniens, devant qui dansaient toutes nues, et développaient leurs grâces, aux pieds du mont Taygète, toutes les vierges du Péloponèse, haïssaient-ils les femmes? C’était là leur spectacle, et avaient-ils si grand tort d’en préférer la simplicité à toute la magie de l’opéra d’Athènes? Sur quel fondement notre auteur aristocrate prédit-il donc la solitude du parterre et des loges, la ruine des marchandes de modes, des fabriques de plumes et de gazes, de la foire Saint-Germain, et de la rue des Lombards ? La Lanterne prédit, au contraire, que jamais les arts et le commerce n’auront été si florissants. Les Anglais excellaient à faire des étoffes que les Français excellaient à porter. Mais patience, citoyens, vous aviez cent quarante mille calotins qui n’étaient pas la partie de la nation qui eût le moins d’industrie, puisqu’ils savaient vivre à vos dépens. Figurez-vous ces deux cent quatre-vingt mille bras rendus au commerce ou à l’agriculture. L’un s’occupe à polir l’acier; l’autre, au lieu de sécher pendant nombre d’années à faire un carême, fait voile pour la pêche de la morue à Terre-Neuve. Que d’es-prit perdu dans le quinquennium, dans la poussière des écoles, et sur les bancs de la Sorbonne ! Les bons effets de tant de talent, appliqués à perfectionner une manufacture ou à étendre une branche de commerce, sont incalculables.

A la vérité, le clergé tient furieusement à ces cheveux coupés en rond, à ses surplis, ses mitres, ses soutanes rouges et violettes, à ses bénéfices, à l’oreiller et à la cuisine : il ne veut pas entendre parler de la liberté de la presse, et il a une peur extrême de la raison. Depuis la grande victoire remportée sur lui dans la journée des Dîmes, je pensais qu’il n’y avait que le premier pas qui lui aurait coûté ; mais la séance du dimanche 23 août me détrompe. Ecceiterum Crispinus. Scapin a mis de nouveau la tête hors du sac en criant comme un diable, et tous les efforts du comte de Mirabeau n’ont pu parvenir à l’y faire rentrer.

Poursuis, courageux Mirabeau. Ils ont étouffé un moment ta voix à Versailles ; mais Paris, la France et l’Europe entière écoutent cette voix, et la voix de la philosophie, du patriotisme et de la liberté ; et nos citoyens lui répondent en faisant retentir leurs dards. Quand te verrons-nous enfin président de l’Assemblée nationale? Cependant, continue d’en être l’orateur, et d’opposer la hache de Phocion aux périodes arrondies et aux phrases sonores de quelques-uns de nos pères conscrits. Poursuis les douze travaux, et achève de triompher du fanatisme. Vois combien tu es devenu cher aux patriotes ! Les alarmes du Palais- Royal, le 30 août, montrent qu’on ne sépare point tes dangers de la patrie. Sans doute la nation saura récompenser tes services ; sans doute cette nation va se ressaisir du droit, qui lui appartient incontestablement, de choisir ceux qui doivent la représenter. Ce sont ses ambassadeurs qui la représentent chez l’étranger ; c’est donc à elle à les nommer. Oui, elle disposera des ambassades. Elle a vu avec quelle dignité tu as soutenu ses droits ; elle se rappelle ton adresse pour l’éloignement des troupes.

Nec dignius unquam
Majestas meminit esse Romana locutam.

La voix publique te désigne déjà le représentant de la nation dans l’Europe. Va faire oublier à nos anciens et éternels auxiliaires, que leurs secours et leur amitié ont été payés d’ingratitude ; que l’infidélité à des pactes de trois cents ans et aux alliances les plus inviolables, a démenti et déshonoré la loyauté française : ou plutôt conçois un dessein digne de ta philosophie et de ton génie ; il t’appartient de convoquer la Diète européenne et de réaliser l’impraticable paix de l’abbé de Saint-Pierre. Je suis pourtant fâchée qu’on t’accuse de soutenir la faction royale, et d’avoir dit que si le roi n’a point le veto, il vaut mieux demeurer à Constantinople. C’est une calomnie, et la contradiction serait trop grossière avec les principes dans lesquels tu n’as jamais varié, si tu accordais à un seul homme le droit de se jouer des plus sages décrets de toute une nation, et de lui dire : Ce que vous voulez, vous, vingt-cinq millions d’hommes, je ne le veux pas, moi, moi tout seul. Non, il n’est pas possible que Mirabeau ait tenu ce langage ; aussi nous le ferons ambassadeur.

Pour M. Mounier, qui veut non seulement un veto absolu, et qui a bien osé nous proposer un sénat vénitien, il s’en ira en Dauphiné comme il était venu, avec cette différence que, venu au milieu des applaudissements, il s’en retournera au milieu des huées. Et M. de Lally, si fervent royaliste et qui s’imagine apparemment qu’en reconnaissance de son zèle pour le pouvoir d’un seul, nous allons créer pour lui, comme dans le Bas-Empire, la charge d’un grand domestique ; il ira, s’il veut, prendre séance dans la chambre haute du parlement d’Irlande, qu’il nous cite pour modèle.

Lorsque cet honorable membre proposa à l’Assemblée nationale une chambre haute, une cour plénière, et deux cents places de sénateurs à vie et à la nomination royale, lorsqu’il fit briller ainsi à tous les yeux deux cents récompenses pour les traîtres, comment les Chapelier, les Barnave, les Péthion de Villeneuve, les Target, les Grégoire, les Robespierre, les Buzot, les de Landine, les Biozat, les Volney, les Schmitz, les Gleizen, les Mirabeau, et tous les Bretons ; comment ces fidèles défenseurs du peuple n’ont- ils pas déchiré leurs vêtements en signe de douleur? Comment ne se sont-ils pas écriés : Il a blasphémé. Certes je suis zélé partisan de la liberté de haranguer et de faire des motions; moi-même j’ai besoin d’indulgence, veniam petimusque, damusque vicissim. Jamais je ne proposerai, comme le célèbre législateur Zaleucus, que celui qui viendra faire une motion ait la corde au cou, et pérore au pied de la Lanterne. Cependant proposer un veto absolu, et, pour comble de maux, des aristocrates à vie, à la nomination royale, je demande si on peut concevoir une motion plus liberticide.

Le Palais-Royal avait-il donc si grand tort de crier contre les auteurs et fauteurs d’une pareille motion? Je sais que la promenade du Palais-Royal est étrangement mêlée, que des filous y usent fréquemment de la liberté de la presse, et que maint zélé patriote a perdu plus d’un mouchoir dans la chaleur des motions. Cela ne m’empêche point de rendre un témoignage honorable aux promeneurs du Lycée et du Portique. Ce jardin est le foyer du patriotisme, le rendez-vous de l’élite des patriotes qui ont quitté leurs foyers et leurs provinces pour assister au magnifique spectacle de la Révolution de 1789, et n’en être pas spectateurs oisifs. De quel droit priver du suffrage cette foule d’étrangers, de suppléants, de correspondants de leurs provinces? Ils sont Français, ils ont intérêt à la constitution, et droit d’y concourir. Combien de Parisiens même ne se soucient pas d’aller dans leurs districts ! Il est plus court d’aller au Palais-Royal. On n’a pas besoin d’y demander la parole à un président, d’attendre son tour pendant deux heures. On propose sa motion. Si elle trouve des partisans, on fait monter l’orateur sur une chaise. S’il est applaudi, il la rédige ; s’il est sifflé, il s’en va. Ainsi faisaient les Romains, dont le Forum ne ressemblait pas mal à notre Palais-Royal. Ils n’allaient point au district demander la parole. On allait sur la place, on montait sur un banc, sans craindre d’aller à l’Abbaye. Si la motion était bien reçue, on la proposait dans les formes ; alors on l’affichait sur la place, elle y demeurait en placard pendant vingt- neuf jours de marché. Au bout de ce temps, il y avait assemblée générale ; tous les citoyens, et non pas un seul, donnaient leur sanction. Honnêtes promeneurs du Palais-Royal, ardents promoteurs de tout bien public, vous n’êtes point des pervers et des Catilinas, comme vous appelle M. de Clermont-Tonnerre et leJournal de Paris, que vous ne lisez point. Catilina, s’il m’en souvient, voulait se saisir du veto, à l’exemple de Sylla, qui avait ôté au peuple ses tribuns et son veto. Ainsi loin d’être des Catilinas vous êtes les ennemis de Catilina. Mes bons amis, recevez les plus tendres remercîments de la Lanterne. C’est du Palais- Royal que sont partis les généreux citoyens qui ont arraché des prisons de l’Abbaye les gardes françaises détenus ou présumés tels pour la bonne cause. C’est du Palais-Royal que sont partis les ordres de fermer les théâtres et de prendre le deuil le 12 juillet. C’est au Palais-Royal que, le même jour, on a crié aux armes et pris la cocarde nationale. C’est le Palais-Royal qui, depuis six mois, a inondé la France de toutes ces brochures qui ont rendu tout le monde, et le soldat même, philosophe. C’est au Palais- Royal que les patriotes, dansant en rond avec la cavalerie, les dragons, les chauffeurs, les Suisses, les canonniers, les embrassant, les enivrant, prodiguant l’or pour les faire boire à la santé de la nation, ont gagné toute l’armée, et déjoué les projets infernaux des véritables Catilinas. C’est le Palais-Royal qui a sauvé l’Assemblée nationale et les Parisiens ingrats d’un massacre général. Et parce que deux ou trois étourdis, qui eux-mêmes ne veulent pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse, auront écrit une lettre comminatoire, une lettre qui n’a pas été inutile, le Palais-Royal sera mis en interdit, et on ne pourra plus s’y promener sans être regardé comme un Maury et un d’Esprémesnil !

On ne réfléchit pas assez combien ce veto était désastreux. Peut-on ne pas voir qu’au moyen du veto, en vain nous avions fait chanter un Te Deum au clergé, pour la perte de ses dîmes ; le clergé et la noblesse conservaient leurs privilèges ? Cette fameuse nuit du 4 au 5 août, le roi eût dit : Je la retranche du nombre des nuit, je défends qu’on en invoque les décrets, j’annule tout, veto. En vain l’Assemblée nationale aurait supprimé les fermiers géné-raux et la gabelle, le roi aurait pu dire : veto. Voilà pourquoi M. Treilhard, avocat des publicains, a défendu le veto jusqu’à extinction de voix. Il a bravé l’infamie, et s’est dit comme Me Pincemaille dans Horace :

Populus me sibilat, at mihi plaudo.
Ipse domi, nummos simul ac contemplor in arcà.

Je ne suis qu’une lanterne, mais je confondrais en deux mots ces grands défenseurs du veto, Mounier, Clermont-Tonnerre, Lally, Thouret, Maury, Treilhard, d’Entraigues, etc. En faveur de ce monstrueux, et absurde veto, qui ferait de la etc. En faveur de ce monstrueux, et absurde veto, qui ferait de la première nation de l’univers, et de vingt- quatre millions d’hommes, un peuple ridicule d’enfants, sous la férule d’un maître d’école, ils ne savent que s’appuyer des cahiers de provinces. Ils ne prennent pas garde qu’il n’est pas un seul de ces cahiers qui, en même temps qu’il accorde le veto, ne renferme quelque article contradictoire et destructif de ce veto. Par exemple, toutes les provinces ont voté impérativement une nouvelle constitution ; donc elles ont déclaré implicitement que nul n’avait le droit de s’opposer à cette constitution. Toutes les provinces ont voté impérativement la répartition égale des impôts, l’extinction des privilèges pécuniaires, etc. ; donc, par ce mandat impératif, elles ont déclaré indirectement que nulle puissance n’avait le droit de dire veto, et de maintenir l’ancien usage.