La Lanterne aux Parisiens

Je me permettrai de dire encore : Pourquoi n’avez-vous pas rassemblé les morceaux déchirés de la lettre du baron de Castelnau ? Pourquoi le public ne les a-t-il pas lus ? On a cité les Athéniens qui renvoyaient, sans les ouvrir, les lettres interceptées de Philippe à sa femme. Oui, mais ils décachetaient celles qui étaient adressées aux ennemis. En temps de guerre, les Anglais ouvrent toutes les lettres. Je nommerai M. de Clermont-Tonnerre, quoique président, et le premier personnage de la nation, dans cette quinzaine. L’honorable membre, un peu trop éloquent, a excédé étrangement ses pouvoirs, quand il s’est fait si zélé médiateur pour Besenval, pour son oncle, et Castelnau. Cette lettre, est-il venu dire à l’Assemblée nationale, est purement d’honnêteté; je l’ai lue . Ce je l’ai lue est plaisant. Parisiens, aviez-vous donc dit, comme les Grecs assemblés, à Thémistocle : Lisez-le à Aristide? Et M. de Clermont-Tonnerre est-il votre Aristide? Il y a une loi qui dit : Adultéra, ergo venefica . Je ne veux pas conclure de même : Il est noble, donc aristocrate. A Dieu ne plaise ! Moi-même, le mercredi 15 juillet, lorsque les augustes représentants de la nation se rendirent à la ville, comme ils défilaient sous les drapeaux des gardes françaises, je n’oublierai jamais que je vis un noble, le vicomte de Castellane, baiser avec transport ces drapeaux de la patrie. Je l’ai vu, et j’en ai tressailli de joie. Tout ce que je veux dire, c’est que la lettre déchirée par le baron de Castelnau devait être lue publiquement et affichée, comme on devait afficher la lettre de Flesselles à Delaunay, la lettre de Besenval à Delaunay, l’ancienne lettre de Sartines à son digne ami Delaunay.

Cela est vieux, dit-on, et devrait être oublié. Mais s’imagine-t-on que j’aie oublié qu’un certain électeur de Paris, dépêché alors à Versailles pour remettre à l’instant les lettres interceptées dans les mains de Castelnau, et rendu à trois heures après-midi, ne remit ces dépêches qu’à dix heures du soir? S’imagine-t-on que je ne me souvienne plus que le sieur de Messemy, figurant aujourd’hui parmi les représentants de la commune, était le féal du sieur Barentin et le directeur de la librairie? S’imagine-t-on que j’aie oublié que dans la consternation de la capitale, le dimanche 12 juillet, quand les plus zélés patriotes, parmi les électeurs, conjuraient M. de la Vigne, leur président, de sonner à l’instant le tocsin et de convoquer leur assemblée générale, ce pusillanime président les désespéra par ses refus ; et malgré les reproches les plus durs qu’il essuyait de ces zélateurs du bien public, sut reculer encore de 24 heures, en temporisant, une assemblée dont la tenue était si urgente, et qu’il reculait déjà depuis plusieurs jours, malgré le murmure général; s’imagine-t-on que j’aie oublié que le sieur de Beaumarchais était l’intime du sieur Le Noir, cet honnête lieutenant de police? Encore je pardonnerais plutôt au député de Sainte- Marguerite. Il a bafoué le comte Almaviva, les Robins, le Directeur de la librairie, et la Chambre syndicale.Figaroem> et Tarare étaient des bonnes pièces de théâtre, politiquement parlant. Le monologue de Figaro est une œuvre méritoire ; et les Perses tenaient de Zoroastre la coutume de mettre les bonnes actions de l’accusé dans un plat de la balance, et les mauvaises dans l’autre.

J’aimerais pourtant mieux voir la commune de Paris représentée par des citoyens tels que l’auteur des Etudes de la nature et de Paul et Virginie. Comment se peut-il que les honneurs n’aillent pas chercher au fond de sa retraite cet homme de lettres si modeste, ce sage qui fait tant aimer la nature ? O vertu ! Resteras-tu toujours sans honneur ? Le philosophe observateur qui a fait l’An 2440, le Tableau de Paris et d’autres ouvrages qui ont eu plus d’utilité que d’éclat, devait aussi n’être pas oublié. Mais le mérite dédaigne l’intrigue, au lieu qu’il-y a des gens qui ne vont jamais au fond ; quoi qu’on fasse, ils se trouvent toujours sur l’eau. Combien j’en pourrais nommer qui, venus à la onzième heure, ou même n’étant point venus du tout, ou même désespérés, et dans le secret de leur cœur gémissant sans cesse de la révolution, non-seulement ont osé demander les récompenses de ceux qui avaient devancé l’aurore et supporté seuls tout le poids du jour, mais qui leur ont envié jusqu’à la plus petite feuille de la palme qui leur était due ! Qu’Ulysse, que Thersite même, ou que Stentor ravisse les armes d’Achille, qu’importe aux généreux patriotes qui ont bravé les supplices, en soulevant le peuple à la liberté, en appelant la nation aux armes? Ils jouissent d’une récompense, la seule digne d’eux ; ils ont vu fuir les aristocrates ; ils voient la nation affranchie ; il ne peut manquer à leur bonheur qu’une seule chose, l’assurance que le peuple Français ne reprendra plus ses fers, qu’il ne retombera point d’une aristocratie dans une autre.

Mais il semble qu’on ne s’applique pas assez à étouffer tous les germes de l’aristocratie. Pourquoi ces épaulettes, cette pomme de discorde jetée dans les soixante districts ? Lorsqu’on n’a pris les armes que contre l’aristocratisme, c’est-à-dire, contre l’orgueil des distinctions, contre l’esprit de domination, pour se rapprocher, autant qu’il est possible, de l’égalité originelle, et amener un état de choses qui avertit sans cesse que tous sont frères, pourquoi distinguer l’épaule de l’officier de celle du soldat? Il existait un arrêté si sage du district Saint-Joseph, que tout le monde aurait le même uniforme, qu’il n’y aurait de marques distinctives qu’aux heures du service ; comment se peut-il que l’auteur d’une motion qui coupait les racines de tant de querelles, de jalousies, de cabales, n’ait pas été remercié, que sa motion n’ait pas été unanimement accueillie ? Si les Français sont un peuple vain et qu’il leur faille absolument des distinctions, eh bien, que l’Assemblée nationale institue un ordre national ; que la décoration en soit accordée à ceux qui se seront signalés par une action héroïque. Mais dans ce moment je demande à tous ces Messieurs, aristocrates sans le savoir, que nous rencontrons dans les promenades, marqués d’une épaulette, pourquoi ils veulent se distinguer des autres, et quelle est l’action belle et généreuse qui leur a acquis ce droit. Dans une conscription militaire de bourgeois, dans un moment où on a eu à peine le temps de se reconnaître, où l’épaulette ne peut pas être encore une preuve de mérite et de courage, la porter n’est-ce pas porter sur l’épaule une accusation de brigue, d’ambition et de cabale, ou au moins cet écriteau : Aristocrate? Car qu’est-ce que l’aristocratie, sinon la fureur de primer sans raison? La nature n’a mis que trop d’inégalités parmi les hommes, sans que l’ambition en introduise de chimériques.

Cette sortie contre les épaulettes m’a entraînée bien loin de mon sujet. Revenons à l’Assemblée nationale et au Comité criminel. Encore une petite anecdote. Je ne sais quel district avait écrit au comité que l’abbé de Vermond était en tel endroit, où, pour l’arrêter, on n’attendait que l’autorisation des Douze. Mais parmi eux, il y avait un évêque qui abhorre le sang, et Me Tronchet, qui abhorre l’aristocratie comme un bâtonnier. La réponse fut que cette affaire ne les regardait pas. Eh ! Monsieur, c’est donc moi que cela regarde? Comment l’Assemblée nationale, de qui on peut dire avec vérité que tout pouvoir lui a été donné sur la terre, doute-t-elle si elle a autant de droit qu’un bailli de village de décréter sur la rumeur publique? Quand on ne marie pas les filles, disait le vieux Bélus, le père de la princesse de Babylone, elles se marient elles-mêmes. Quand on ne fait pas justice au peuple, il se la fait lui-même. Aussi ai-je vu ce jour-là des citoyens courir éperdus autour de moi, en criant avec une voix terrible : « O Lanterne ! Lanterne ! »

Loin de moi l’affreux dessein de décrier les représentants de la nation et une assemblée telle qu’il n’y en eut jamais dans l’univers d’aussi auguste, aussi remplie de lumière et enflammée de patriotisme. Ce sont nos législateurs et nos oracles. Mais la défiance est mère de la sûreté. Bons Parisiens, où en seriez-vous si vous aviez ajouté foi à ces belles paroles : que les hussards et le canon n’avançaient que pour garantir vos boutiques du pillage et faire la police? L’aristocratie respire encore. Les Tarquins sont errants et cherchent Porsenna ; mais que Porsenna tremble, et qu’il sache que la France ne manque pas d’hommes aussi courageux que Mucius, et qui cette fois ne se tromperont pas de victime. Français, les ennemis du bien public, désespérant de vous conquérir si vous voulez être libres, ont pris le parti de vous dégoûter de la liberté par les excès de la licence. C’est dans cette vue qu’ils ont lâché contre le peuple ces enragés, ces hordes de brigands qui désolent et pillent les provinces. Non, ce n’est point le peuple qui commet tant de brigandages; ce n’est point le peuple que j’ai vu rapporter avec tant de fidélité l’or et les bijoux de Flesselles, Delaunay, Foulon, Berthier ; ce ne peut pas être ce même peuple qui, à Paris, faisait justice si prompte et si exemplaire des filous pris sur le fait, ei qui, à Versailles, vient d’arracher au supplice un parricide. Mais il est des brigands soudoyés par un parti, des hommes sans asile, la lie des hommes qu’on a versés sur la France. Plusieurs se promènent dans nos villes ; ils se mêlent dans les groupes de citoyens ; ils font presse au Palais-Royal. Ce sont eux qui ont bien osé demander la tête de M. de la Fayette et de M. Bailly.

« Il est clair, remarque très bien le Courrier de Versailles à Paris, qu’il y a des moteurs secrets et puissants de ces insurrections. Des gens déguenillés, que des travaux continuels pouvaient à peine préserver de la faim, il y a quelque temps, passent les journées sur la place. Il sont donc payés. On a vu des hommes semer de l’argent dans la dernière classe du peuple ; que sont-ils devenus ? Qu’est-il devenu cet abbé qu’on avait été contraint d’arrêter parce qu’il avait été dénoncé par des personnes au témoignage desquelles on devait des égards, et qu’on n’a mis dans les liens d’un décret, que pour le soustraire à la Lanterne et à la question, où on voulait l’appliquer préalablement? Qu’est-il devenu ce chevalier soi-disant décoré d’un ordre étranger, au jugement duquel on n’a sursis que pour ne point le juger du tout ?. Que sont devenus tant d’autres personnages suspects, dont on a facilité et payé l’évasion? Ne ferait-il pas de la justice de l’Assemblée nationale de se faire rendre un compte public de ce qu’on a fait de ces premiers coupables, et de leur interrogatoire? » Quoique….. tout le monde sait que le chancelier d’Aguesseau s’enferma en vain douze heures avec le plus habile déchiffreur, pour lire le dernier interrogatoire et le testament de mort de Ravaillac. Il était écrit en lettres illisibles par un certain Gilbert alors greffier de la cour. De lui, viennent les présidents Gilbert. Il y a eu bien des interrogatoires écrits de la sorte. Mais voilà bien assez de doléances pour cette fois, et j’aurai fourni matière assez ample aux réflexions.

Il reste à vous prémunir contre le venin de quelques motions faites dans l’Assemblée nationale, et contre quelques écrits qui circulent dans la capitale. Parmi ces brochures dangereuses, il y en a une assez piquante, intitulée : «Le Triomphe des Parisiens. » L’auteur voudrait leur faire croire que leur cité va devenir aussi déserte que l’ancienne Babylone, que les Français vont être transformés en un peuple de laboureurs, de jardiniers et de philosophes, avec le bâton et la besace ; que dans six mois l’herbe cachera le pavé de la rue Saint-Denis et de la place Maubert, et que nous aurons des couches de melon sur la terrasse des Tuileries, et des carrés d’oignons dans le Palais-Royal. Adieu les financiers, dit l’auteur, Turcaret renverra son Suisse et mangera du pain sec. Les prélats, les bénéficiers à gros ventre vont venir d’étiques congruistes. Si les bonnes mœurs renaissent, adieu les beaux-arts. Ah ! M. Fargeon, que vous sert d’avoir surpassé tous les parfumeurs de l’Egypte? Et vous, M. Maille, que vous servira d’avoir imaginé le vinaigre stytique, qui enlève les rides et unit le front comme une glace ; le vinaigre de cyprès, qui en douze jours change immanquablement la blonde en une brune ; le vinaigre sans pareil, qui blanchit, polit, affermit, embellit ; enfin, ce vinaigre qui fait les vierges, ou du moins qui les refait, et dans l’annonce duquel vous prévenez si plaisamment les dames qu’elles peuvent l’envoyer chercher, sans craindre que le porteur en devine l’usage ? Tant de belles découvertes vont devenir inutiles.

Encore si la réforme ne frappait que sur les filles à la grande pension ! Mais cette armée innombrable dont le sieur Quidot était l’inspecteur, cette armée qui sous les galeries du Palais-Royal et à la clarté des lampes de Quinquet, passe en revue tous les jours devant nous, revue mille fois plus charmante que celle de Xercès ; eh bien, cette armée va être licenciée, faute de paye. Bien plus, l’arrière-ban de cette milice va être encore dispersé. A la suite de trois mille moines défroqués, de vingt mille abbés décalotés, qui retourneront dans leurs provinces guider l’utile charrue ou auner dans le comptoir paternel, il faudra bien que trente mille filles descendent des galetas des rues Troussevache et Vide-Gousset, etc., renoncent aux douceurs de Saint-Martin et de la Salpêtrière, et, comme la pauvre Paquette de Candide aux bords du Pont-Euxin, aillent faire de la pâtisserie avec le frère Giroflée. L’auteur de ce pamphlet va plus loin encore. Adieu, dit-il, les tailleurs, les tapissiers, les selliers, les éventaillistes, les épiciers, la grand’chambre, les procureurs, les avocats, les enlumineurs, les bijoutiers, les orfèvres, les baigneurs, les restaurateurs ; il ruine les six corps ; il ne fait pas de grâce au boulanger et se persuade que nous allons brouter l’herbe ou vivre de la manne.