La Lanterne aux Parisiens

Il est temps que je mêle à ces éloges de justes plaintes. Combien de scélérats viennent de m’échapper ! Non que j’aime une justice trop expéditive ! Vous savez que j’ai donné des signes de mécontentement lors de l’ascension de Foulon et Berthier ; j’ai cassé deux lois le fatal lacet. J’étais bien convaincue de la trahison et des méfaits de ces deux coquins ; mais le menuisier mettait trop de précipitation dans l’affaire. J’aurais voulu un interrogatoire et révélation de nombre de faits.

Au lieu de constater ces faits, aveugles Parisiens, peut- être aurez-vous laissé dépérir les preuves de la conspiration tramée contre vous ; et tandis qu’elle n’a prêté son ministère qu’à la justice et à la patrie, qui le demandaient, vous déshonorez la Lanterne. Ma gloire passera, et je resterai souillée de meurtres dans la mémoire des siècles. Voyez comme le sieur Morande, dans son expéditive ! Vous savez que j’ai donné des signes de mécontentement lors de l’ascension de Foulon et Berthier ; j’ai cassé deux lois le fatal lacet. J’étais bien convaincue de la trahison et des méfaits de ces deux coquins ; mais le menuisier mettait trop de précipitation dans l’affaire. J’aurais voulu un interrogatoire et révélation de nombre de faits.

Au lieu de constater ces faits, aveugles Parisiens, peut- être aurez-vous laissé dépérir les preuves de la conspiration tramée contre vous ; et tandis qu’elle n’a prêté son ministère qu’à la justice et à la patrie, qui le demandaient, vous déshonorez la Lanterne. Ma gloire passera, et je resterai souillée de meurtres dans la mémoire des siècles. Voyez comme le sieur Morande, dans son Courrier de l’Europe, et le Gazetier de Leyde m’ont déjà calomniée ! Je laisse aux lanternes de ce pays-là le soin de me venger : Quoi que disent ces journalistes pensionnés,

Grâces au ciel, mes mains ne sont point criminelles.

Cependant, pourquoi vous mettre si peu en peine de notre commune justification? Déjà le corps du délit est constant. Est-ce qu’on peut douter du complot formé contre Brest? Est-ce qu’il n’est pas évident qu’il y avait une conspiration plus épouvantable encore contre Paris ? Est-ce qu’il n’y avait pas des maisons marquées à la craie? Est-ce qu’on n’a pas découvert une quantité énorme de mèches soufrées ? Que signifiaient ces deux régiments d’artillerie, cent pièces de canon, et ce déluge d’étrangers, ce régiment, de Salis- Samade, Châteauvieux, Diesback-Royal-Suisse, Royal-Allemand, Rœmer, Berchany, Estherazy, cette multitude de hussards et d’Autrichiens altérés de pillage et prêts à se baigner dans le sang de ce peuple si doux, qu’au-jourd’hui même à peine peut-il croire à l’existence de ce complot infernal. Mais comment n’y pas croire? Est-ce qu’on n’avait pas transporté trois pièces d’artillerie jusque sur la terrasse du jardin d’un citoyen à Passy, parce qu’on l’avait trouvée propre à canonner de là les Parisiens, sur ce même quai où Charles IX les avait arquebusés, il y a deux cents ans? Est-ce que Besenval ne s’est pas mis en fureur à la nouvelle du renvoi imprudent de M. Necker, parce que c’était sonner avant le temps les Vêpres siciliennes, et éventer toute la mine ? Est-ce que ce Mesmai, le conseiller du parlement de Besançon, n’a pas dévoilé aussi follement la scélératesse des aristocrates ses pareils, et toute la noirceur de leurs desseins ? Est-ce que, pour surprendre notre confiance, et afin que notre artillerie ne jouât point entre des mains perfides, on n’a pas revêtu de l’habit de canonniers, des espions qu’un véritable canonnier, M. Ducastel, a démasqués, et sur lesquels il est tombé à coups desabre? Est-ce qu’on n’avait pas de même préparé une infinité d’habits de gardes françaises, pour en revêtir des traîtres qui nous égorgeassent sans peine? Est-ce que Flesselles n’a pas envoyé les citoyens de cinq à six districts chercher,, le lundi à minuit, des armes aux Chartreux et dans d’autres endroits aussi écartés, espérant qu’il en serait fait une boucherie, et que les assassins enrégimentés qui rôdaient autour de la ville, les voyant sans armes, hâteraient l’exécration de leurs desseins, et s’enhardiraient à pénétrer dans la capitale? Est-ce qu’il n’est pas évident que l’émeute du faubourg Saint-Antoine, si bien payée, n’avait été excitée par le parti des aristocrates, qu’afin de s’autoriser à faire avancer des troupes? Qui ne voit qu’on n’a ordonné alors- aux gardes françaises et à Royal-Cravate de tirer sur les citoyens et de fusiller des gens sans armes, ivres, et épars dans le jardin de Réveillon, qu’afin de faire déguster aux soldats le sang de leurs concitoyens, et d’essayer leur obéissance? Enfin qui n’a pas entendu les canonniers révéler qu’ils avaient avec eux une forme ambulante et leurs grils prêts, pour nous envoyer des boulets rouges? Sentinelle vi-gilante du peuple, l’estimable M. Gorsas et autres journalistes ont observé, du haut de leur guérite, toutes les manœuvres de nos ennemis. On a développé dans le Courrier de Versailles à Paris, dans le Point du jour, etc., leur plan d’attaque: et j’ai entendu de respectables militaires, des officiers généraux, attachés au Prince par des pensions, et non suspects, malgré leur répugnance à croire que Louis XVI eût pu, comme le grand Théodose, commander un massacre de Thessalonique, obligés de s’avouer à eux- mêmes qu’il n’est que trop vrai qu’une cour aussi corrompue que celle de Catherine de Médicis était aussi sanguinaire.

Ainsi donc, ces petits-maîtres et petites-maîtresses, si voluptueux, si délicats, si parfumés, qui ne se montraient que dans leurs loges, ou dans d’élégants phaétons ; qui chiffonnaient, dans les passe-temps de Messaline et de Sapho, l’ouvrage galant de la demoiselle Bertin, .à leurs soupers délicieux, en buvant des vins de Hongrie, trinquaient dans la coupe de la volupté à la destruction de Paris et à la ruine de la nation française. Là, les Broglie, les Besenval, les d’Antichamp, les Narbonne-Fritzlard, Lambesc, de Lambert, Bercheny, Condé, Conti, d’Artois, le plan de Paris à la main, montraient gaîment comme le canon ronflerait des tours de la Bastille ; comme, des hauteurs de Mont-martre. les batteries choisiraient les édifices et les victimes , comme les bombes iraient tomber paraboliquement dans le Palais-Royal. J’en demande pardon à M. Bailli, cet excellent citoyen, ce digne maire de la capitale ; mais il sait bien que le maire de Thèbes, Epaminondas, au rapport de Cornélius Nepos, ne se serait jamais prêté à un mensonge, même pour ramener le calme. A qui fera-t-il croire que la plate-forme de Montmartre n’ait pas été destinée uniquement à nous foudroyer et qu’elle puisse servir à un autre usage? Bons Parisiens, il y avait donc contre vous une conspiration exécrable. La conjuration des poudres, dont la découverte est célébrée à Londres par une fête anniversaire, était mille fois moins constatée, et vous n’avez échappé au meurtre que par votre courage, parce que les scélérats, les traîtres sont toujours lâches, qu’ils ne sont animés que par l’égoïsme et le vil intérêt, et que d’une passion basse il ne peut naître de grandes choses ; au lieu que le patriotisme, c’est-à-dire l’amour de ses frères et l’oubli de soi-même, enfante des actions héroïques, vous n’avez échappé enfin à ce péril que parce que l’ange tutélaire des bords de la Seine a visiblement veillé sur vous, et que, comme le disait Benoît XIV, la France est le royaume de la Providence.

Puisque la trahison est avérée, pourquoi s’enquérir si peu des traîtres ? Je le dirai avec la modération qui sied à une Lanterne, mais aussi avec la franchise qui convient dans un pays libre, et remplissant le rôle de vigilance qu’on doit attendre de mon ministère et de l’œil du grand justicier de France, nous tenons Besenval, d’Esprémenil, Maury, le duc de Guiche ; tant mieux s’ils se trouvent innocents ! Mais je n’aime point qu’on ait relâché Cazalès. Sa personne est sacrée, dit-on. Je n’entends point ce mot-là. Veut-on dire du sieur Cazalès comme la loi romaine, c’est-à-dire, le flatteur Ulpien, le disait du prince : Il est au-dessus des lois. Legibus solutus est. Cela est faux ; il n’y a de sacré et d’inviolable que l’innocence ; elle seule peut braver la Lanterne. Une foule de cahiers prononcent la responsabilité des députés, loin de défendre qu’on leur fasse le procès, si le cas y échet. D’Esprémenil, Maury, Cazalès, sont-ils plus inviolables que le préteur Lentulus, le dictateur César, le tribun Saturninus, qui tous étaient personnes sacrées ? C’était aussi une personne sacrée que le roi Agis. Qu’on me montre dans les archives de la justice un monument plus auguste, et qui inspire à tous les mortels une terreur plus sainte, plus salutaire pour son glaive, que l’inscription qu’on lisait sur une colonne dans le temple de Jupiter Lycien. Les Arcadiens, après avoir mis à mort leur roi Aristodème, traître envers la patrie, avaient érigé cette colonne et gravé ces mots : Les rois parjures sont punis tôt ou tard, avec l’aide de Jupiter. On a enfin découvert la perfidie de celui-ci, qui a trahi Messene. Grand Jupiter, louanges vous soient rendues!

Pourquoi a-t-on relâché ce marquis de Lambert? Il pleurait, et j’entendis un jeune homme lui dire : « Misérable, il fallait pleurer quand tu reçus l’ordre horrible d’égorger tout un peuple, s’il persistait à réclamer ses droits. Lâche, tu étais prêt à massacrer des femmes, des enfants, des vieillards ; tu étais général d’une armée de bourreaux, et ne sais pas mourir ! Tu n’échapperas point à la Lanterne. » Il m’a pourtant échappé.

Pourquoi relâcher encore l’abbé de Calonne, le duc de la Vauguyon, et tant d’autres? Je ne veux pas dire qu’ils fussent coupables. L’image du menuisier terrible, et l’exemple de quelques fatales méprises, peuvent effrayer, même l’innocence. Mais la fuite, le travestissement et les circonstances les rendaient au moins suspects ; et c’est un mot plein de sens que celui que l’orateur romain adresse quelque part aux patriotes : In suspicione latratote. Dans la nuit, les oies du Capitole font bien de crier. Nous sommes maintenant dans les ténèbres, et il est bon que les chiens fidèles aboient même les passants, pour que les voleurs ne soient pas à craindre. Le comité des crimes de lèse-nation a ordonné l’élargissement de tel ou tel, nonobstant la rumeur publique qui les accusait. Puisque l’Assemblée nationale l’a prononcé, qu’ils partent librement, qu’ils continuent leur route vers Botany-Bay ; moi, je féliciterai au moins M. de Robespierre de s’être opposé de toutes ses- forces à l’élargissement du duc de la Vauguyon. M. Glaizen s’y opposa d’une autre manière, plus éloquente encore. Membre du comité criminel, il a donné sa démission à l’instant même. La chose parle de soi. Honneur à MM. Glaizen et de Robespierre !