La Lanterne aux Parisiens

Camille Desmoulins
 

BRAVES PARISIENS,

Quels remercîments ne vous dois-je pas ? Vous m’avez rendue à jamais célèbre et bénie entre toutes les lanternes. Qu’est-ce que la lanterne de Sosie ou la lanterne de Diogène, en comparaison de moi? Il cherchait un homme, et moi, j’en ai trouvé 200 mille. Dans une grande dispute avec ce Louis XIII, mon voisin, je l’ai obligé de convenir que je méritais mieux que lui le surnom de Juste. Chaque jour je jouis de l’extase de quelques voyageurs anglais, hollandais, ou des Pays-Bas, qui me contemplent avec admiration ; je vois qu’ils ne peuvent revenir de leur surprise, qu’une lanterne ait fait plus en deux jours que tous leurs héros en cent ans. Alors, je ne me tiens pas d’aise, et je m’étonne qu’ils ne m’entendent pas crier : Oui, je suis la reine des lanternes.

Citoyens, je veux me rendre digne de l’honneur qu’on m’a fait de me choisir. Le public se groupe et se renouvelle sans cesse autour de moi. Je n’ai pas perdu un mot de ce qui s’y est dit; j’ai beaucoup observé, et je demande aussi la parole. Avant de venir aux reproches que je voudrais bien n’avoir point à faire à la Nation, d’abord elle recevra de moi les compliments qui lui sont dus. Dans les dernières ordonnances, on remarque un style tout nouveau. Plus de Louis, par la grâce de Dieu; plus de car tel est notre plaisir. Le roi fait à son armée l’honneur de lui écrire ; il demande aux soldats leur affection. Je n’aime pas qu’il la demande au nom de ses ancêtres, et on voit bien que le libraire Blaizot, ne lui a point remis d’exemplaire d’une certaine brochure où on a fait les portraits de ses pères (1). Au demeurant, la lettre est des plus polies. Le nouveau secrétaire de la guerre connaît les bienséances, et ce style m’enchante.

N’avez-vous pas remarqué encore que le cri de vive le roi n’est plus si commun, et vieillit comme le cri Montjoie Saint-Denis. Autrefois, si les Parisiens avaient donné an prince un vaisseau, ou accordé un octroi, au lieu de crier : Vive la bonne ville de Paris, on criait : Vive le roi ! Si nous avions battu les Impériaux, au lieu de crier : Vive nos soldats ! Vive Turenne ! Sous leurs tentes remplies de blessés. les bonnes gens criaient : Vive le roi pendant qu’à cent lieues de là. le roi reposait mollement sous les pavillons de la volupté, ou poursuivait un daim dans la forêt de Fontainebleau. — Dernièrement encore, dans la nuit du 4 août, lorsque la noblesse et les communes disputaient de sacrifices, se dépouillaient à l’envi, et qu’on entendait de toutes parts dans l’Assemblée nationale ces mots touchants : Nous sommes tous égaux, tous amis, tous frères ; au lieu de s’écrier : Vive le vicomte de Noailles, vive le duc d’Aiguillon, vive Montmorenci, Castellane, vive Mirabeau qui leur a donné l’exemple, vive la Bretagne, vive le Languedoc, l’Artois et le Béarn, qui sacrifient si noblement leurs privilèges, n’a-t-on pas vu M. de Lally s’égosiller à crier : Vive le roi, vive Louis XVI, restaurateur de la liberté française ! Il était lors deux heures après minuit, et le bon Louis XVI. sans doute dans les bras du sommeil, ne s’attendait guère à cette proclamation, à recevoir, à son lever, une médaille, et qu’on lui ferait chanter, avec toute la cour, un fâcheux Te Deum pour tout le bien qu’il venait d’opérer. M. de Lally, rien n’est beau que le vrai.

Aujourd’hui l’Assemblée nationale semble mieux sentir sa dignité. M. Target en a fait l’expérience, lorsque, suivant le vieux style, ayant commencé sa dernière adresse par ces mots : Sire, nous apportons aux pieds de Votre Majesté. on lui cria : A bas les pieds. Ce qui doit consoler l’honorable membre de cette disgrâce, c’est l’adresse de remercîment qu’il vient de recevoir de la part des anguilles de Melun, sur son sursis au droit de pêche. Français, vous êtes toujours le même peuple, gai, aimable, et fin moqueur. Vous faites vos doléances en vaudevilles, et vous donnez dans les districts votre scrutin sur l’air de Malbroug. Mais ce peuple railleur, la nuit du 4 août l’élève au-dessus de toutes les nations. On a bien vu chez les autres peuples le patriotisme faire des sacrifices, et les femmes, dans les calamités, porter leurs pierreries au Trésor public : les dames romaines se dépouillaient de leur or. mais il leur fallait des distinctions, des litières, des chars, des ornements exclusifs, et du rouge ; autrement, disaient-elles, et si on ne révoque la loi Appia, nous ne ferons plus d’enfants. Il était réservé aux dames françaises de renoncer même aux honneurs, et de ne plus vouloir de distinctions que celles dont les vertus ne sauraient se défendre, les bénédictions du peuple.

Français, est-ce que vous n’instituerez pas une fête commémorative de cette nuit où tant de grandes choses ont été faites sans les lenteurs du scrutin, et comme par inspiration? Hœc nox est…… C’est cette nuit, devez-vous dire, bien mieux que de celle du samedi saint, que nous sommes sortis de la misérable servitude d’Egypte. C’est cette nuit qui a exterminé les sangliers, les lapins, et tout le gibier qui dévorait nos récoltes. C’est cette nuit qui a aboli la dîme et le casuel. C’est cette nuit qui a aboli les annates et les dispenses, qui a ôté les clefs du ciel à un Alexandre VI, pour les donner à la bonne conscience. Le pape ne lèvera plus maintenant d’impôt sur les caresses innocentes du cousin et de la cousine. L’oncle friand, pour coucher avec sa jeune nièce, n’aura plus besoin de demander qu’à elle une dispense d’âge. C’est cette nuit qui, depuis le grand réquisiteur Séguier jusqu’au dernier procureur fiscal de village, a détruit la tyrannie de la robe. C’est cette nuit qui en supprimant la vénalité de la magistrature, a procuré à la France le bien inestimable de la destruction des parlements. C’est cette nuit qui a supprimé les justices seigneuriales et les duchés-pairies ; qui a aboli la main-morte, la corvée, le Champart et effacé de la terre des Francs tous les vestiges de la servitude. C’est cette nuit qui a réintégré les Français dans les droits de l’homme, qui a déclaré tous les citoyens égaux, également admissibles à toutes les dignités, places, emplois publics ; qui a arraché tous les offices civils, ecclésiastiques et militaires, à l’argent, à la naissance, et au prince, pour les donner à la nation et au mérite. C’est cette nuit qui a ôté à une Madame de Béarn sa pension de quatre-vingt mille livres, pour avoir été si dévergondée que de présenter la du Barry ; qui a ôté à Madame d’Espr. sa pension de vingt mille livres, pour avoir couché avec un ministre. C’est cette nuit qui a supprimé la pluralité des bénéfices, qui a ôté à un cardinal de Lorraine ses vingt-cinq ou trente évêchés, à un prince de Soubise ses quinze cent mille livres de pension, à un baron de Besenval les sept à huit commandements de prince, et qui a interdit la réunion de tant de places qu’on voit accumulées sur une seule tête dans les épîtres dédicatoires et les épitaphes. C’est cette nuit qui a fait le curé Grégoire évêque, le curé Thibaut évêque, le curé du vieux Pousanges évêque, l’abbé Siéyès évêque. C’est elle qui ôte aux Eminences la calotte rouge, pour leur donner la calotte de saint Pierre ; qui a ôté à Leurs Excellences, à Leurs Grandeurs, à Leurs Seigneuries, à Leurs Altesses, ce ruban bleu, rouge, vert,

Que la grandeur insultante
Portait de l’épaule au côté,
Ce ruban que la vanité
A tissu de sa main brillante.

Au lieu de ce cordon de la faveur, il y aura un cordon du mérite; et l’ordre national, au lieu de l’ordre royal. C’est cette nuit qui a supprimé les maîtrises et les privilèges exclusifs. Ira commercer aux Indes qui voudra. Aura une boutique qui pourra. Le maître tailleur, le maître cordonnier, le maître perruquier pleureront ; mais les garçons se réjouiront, et il y aura illumination dans les lucarnes. C’est cette nuit enfin que la justice a chassé de son temple tous les vendeurs, pour écouter gratuitement le pauvre, l’innocent, et l’opprimé ; cette nuit qu’elle a détruit, et le tableau, et la députation, et l’ordre des avocats, cet ordre accapareur de toutes les causes, exerçant le monopole de la parole, prétendant exploiter exclusivement toutes les querelles du royaume. Maintenant tout homme qui aura la conscience de ses forces et la confiance des clients, pourra plaider. Me Erucius sera inscrit sur le nouveau tableau, encore qu’il soit bâtard ; Me Jean-Baptiste Rousseau, encore qu’il soit fils d’un cordonnier ; et Me Démosthène, bien que dans son souterrain il n’y ait point d’antichambre passable. O nuit désastreuse pour la Grand’Chambre, les greffiers, les huissiers, les procureurs, les secrétaires, sous-secrétaires, les beautés solliciteuses, portiers, valets de chambre, avocats, gens du roi, pour tous les gens de rapine ! Nuit désastreuse pour toutes les sangsues de l’Etat, les financiers, les courtisans, les cardinaux, archevêques, abbés, chanoines, abbesses, prieurs, et sous-prieurs ! Mais, ô nuit charmante, o vere beata nox, pour mille jeunes recluses, bernardines, bénédictines, visitandines, quand elles vont être visitées par les pères bernardins, bénédictins, carmes, cordeliers, que l’Assemblée nationale biffera leur écrou, et que l’abbé Fauchet alors, pour récompense de son patriotisme et pour faire crever de rage l’abbé Maury, devenu patriarche du nouveau rite, et à son tour président de l’Assemblée nationale, signalera sa présidence par ces mots de la Genèse, que les nonnains n’espéraient plus d’entendre : Croissez et multipliez. O nuit heureuse pour le négociant à qui la liberté de commerce est assurée ! Heureuse pour l’artisan, dont l’industrie est libre et l’ardeur encouragée, qui ne travaillera plus pour un maître, et recevra son salaire lui-même ! Heureuse pour le cultivateur, dont la propriété se trouve accrue au moins d’un dixième, par la suppression des dîmes et droits féodaux ! Heureuse enfin pour tous, puisque les barrières qui fermaient, à presque tous, les chemins des honneurs et des emplois, sont forcées et arrachées pour jamais, et qu’il n’existe plus entre les Français d’autres distinctions que celles des vertus et des talents. Immortel Chapelier, toi qui présidas à cette nuit fortunée, comment as-tu levé si tôt la séance, et pu entendre sonner l’heure, au milieu d’une assemblée saisie de tant de patriotisme et d’enthousiasme? Tu n’as cru qu’il ne fallait pas être envieux des succès du temps. Mais avec cette métaphysique, la Bastille serait encore debout. Comment n’as-tu pas vu qu’en prolongeant la séance deux heures de plus, l’impétuosité française achevait de détruire tous les abus ? Cette Bastille était aussi emportée en une seule attaque et le soleil se levait en France sur un peuple de frères, et sur une république bien plus parfaite que celle de Platon.
L’illustre Lanterne, après avoir un peu repris haleine, continua en ces termes :