La haute justice sous l’ancien régime

La fin des Sanson

Ici se terminent les rares faits qu’il nous a été possible de grouper autour de cette tragique figura de Sanson. On a vu que, la Terreur passée, il sollicita, en fructidor an III, sa mise à la retraite. Quelques années plus tard, nous trouvons un dernier document le concernant. C’est une lettre datée du 4 pluviôse an X et adressée par le liquidateur de la dette publique au ministre, de la Justice.

« Citoyen ministre,
Le citoyen Sanson, ancien exécuteur des jugements criminels, après avoir obtenu sa retraite en l’an 4, réclame une pension pour ses services. Il résulte, des pièces jointes à sa réclamation, qu’il n’a été reçu exécuteur en titre que le 1er février 1778. Il n’a donc pas trente ans de services. Il est vrai qu’il prétend être atteint d’une infirmité. »

Il nous a été impossible de trouver, dans les pièces officielles, trace de sa mort. Nous savons seulement que sa femme, Marie-Anne Jugier, mourut le 24 octobre 1817, à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.
Leur fils, Henri Sanson, avait succédé à son père dès le 18 fructidor an III, date à laquelle il avait été officiellement commissionné ; on a vu que, probablement, il en exerçait depuis longtemps les fonctions : né le 24 décembre 1767, il avait vingt-six ans en 1793 ; c’est, à n’en point douter, lui ce jeune exécuteur dont parle l’abbé Edgeworth de Firmont ; le jeune homme d’une taille gigantesque que le porte-clef Larivière met en scène dans son récit ; le petit maître qui se distingue de ses valets par sa jeunesse, que désigne l’abbé Carrichon. Ces trois dépositions, émanant de témoins si divers, donneraient à penser que ce fut cet Henri Sanson qui remplit effectivement l’office de guillotineur pendant toute la durée de la Révolution. Son père, quoique exécuteur en titre, se réservait sans doute les simples expositions ; peut-être même se tint-il tout à fait à l’écart tant que dura la Terreur ; ce qui expliquerait qu’on ait pu le croire mort, ainsi que l’ont répété tous les historiens.
Quoi qu’il en soit, Henri Sanson, n’ayant été commissionné qu’en 1795, n’appartient pas officiellement à l’histoire révolutionnaire. Les documents d’ailleurs sont muets à son sujet; nous savons seulement qu’il mourut à Paris le 18 août 1840, laissant un fils âgé de quarante et un ans, Clément Henri Sanson, qui lui succéda le 1er décembre de la même année. Celui-ci fut le dernier exécuteur de la famille, et, à ce titre, il n’est pas sans intérêt de grouper ici les quelques rares renseignements que ses contemporains nous ont laissés sur ce descendant de cette race tragique. C’était une sorte de gentleman, honnêtement lettré, disait-on, bon connaisseur en peinture et en musique, de tenue et d’allures en apparence très correctes. Il habitait un petit hôtel d’aspect discret, mais très confortable, rue des Marais-Saint-Martin, en face de la rue Albouy, et il y montrait complaisamment aux curieux qu’il daignait admettre dans son intérieur une collection plus ou moins authentique des instruments de torture en usage avant la Révolution. Qu’est devenu ce sinistre musée ?

Ses aides logeaient chez lui et lui servaient de domestiques. C’est encore chez lui que faisaient élection de domicile, afin de toucher par son entremise les pensions ou les secours annuels qui leur étaient alloués par le ministère de la Justice, les anciens bourreaux de province retirés à Paris où il leur était plus facile de cacher leurs antécédents que dans les pays où on les avait vus à l’œuvre.
On prétend que c’est M. Edouard Plouvier qui lui a succédé dans la petite maison de la rue des Marais. Plouvier était un esprit fort et ne craignait pas les revenants.
Le dernier des Sanson ne semblait pas avoir hérité de la sombre misanthropie de ses ancêtres. Autant ceux-ci se tenaient à l’écart des hommes et cherchaient l’isolement et le silence, autant il paraît avoir eu souci de tirer tout le profit possible de son exceptionnelle situation. Il recevait volontiers chez lui les journalistes en mal de chroniques, et les Anglais à la recherche d’émotions violentes. Il faisait aux uns et aux autres les honneurs de sa galerie d’ancêtres, et faisait fonctionner dans sa cour l’instrument des supplices. Une botte de paille jouait le rôle du patient ; lorsque les visiteurs étaient de distinction — et payaient bien — on guillotinait devant eux un mouton vivant.
Un journaliste de l’époque a tracé des différentes visites qu’il fit aux Sanson un intéressant croquis, fait sur nature et qui mérite d’être conservé :

« Arrivé devant le n° 31 bis de la rue des Marais, j’aperçus une petite maison protégée par une grille de fer, dont les interstices en bois ne permettent pas à l’œil de pénétrer dans l’intérieur. Cette grille ne s’ouvrait pas ; on entrait dans le sanctuaire par une petite porte qui s’y trouvait attenante, et à droite de laquelle était une sonnette. Au milieu de cette porte était une bouche de fer entièrement semblable à. une boîte aux lettres; c’est là que l’on déposait les missives que le procureur général envoie à l’exécuteur pour le prévenir que l’on va recourir à l’appui de son bras…
Je pressai doucement le bouton de la sonnette ; la porte s’ouvrit, et un homme d’une trentaine d’années, grand et vigoureux, me demanda fort poliment ce que je désirais. « M. Henri Sanson, » répondis-je d’une voix mal assurée. — « Entrez, Monsieur, » me dit mon guide.
C’était, un des aides de l’exécuteur.
On m’introduisit dans une petite salie basse, où je vis, occupé à tirer d’un piano des sons qui n’étaient pas sans mélodie, un homme paraissant avoir à peine soixante ans, bien qu’il en eût soixante-dix, d’une figure pleine de franchise, de douceur et de calme ; sa taille élevée, sa belle tête chauve et les traits réguliers de son visage lui donnaient l’apparence d’un patriarche.
C’était lui !…
Dans la même pièce était son fils — celui qui est aujourd’hui titulaire de la charge, — un homme d’environ trente-huit ans, l’air timide et doux. Près de lui se tenait une jeune fille de quinze à seize ans, de la physionomie la plus vive et la plus distinguée.
C’était la sienne !
M. Sanson me reçut en homme qui sait son monde, sans embarras comme sans affectation, et s’informa du motif de ma visite.
Ma fable était faite : je lui dis que, m’occupant d’un ouvrage sur les supplices aux différentes époques de notre législation, j’avais assez compté sur sa complaisance pour venir lui demander quelques renseignements.
M. Sanson ne se dissimulait pas l’horreur de la position dans laquelle le sort l’avait placé ; il la supportait non pas en homme qui en eût méprisé les conséquences, mais en sage qui sentait ce qu’il valait, qui comprenait que nous pouvons toujours avec une volonté ferme nous élever au-dessus de l’état que la naissance nous a fait, et que les sentiments du cœur, les conseils de la raison nous classent dans le monde en dépit de la direction imprimée à nos mouvements.
Cette conscience, qui le relevait à ses propres yeux, ne lui faisait jamais oublier la distance que la société a mise entre elle et lui. Si l’on avait pu un instant la perdre de vue, M. Sanson eût pris soin lui-même de vous la rappeler.
J’en eus bientôt une preuve ; il avait souvent ouvert sa tabatière devant moi sans me la présenter : Cette dérogation aux usages reçus parmi les priseurs, à cette politesse qui n’en est plus une depuis qu’elle est devenue une habitude, m’avait surpris sans que je pusse me l’expliquer. Tout à coup, sans but aucun, machinalement, au milieu d’une conversation qui ôtait l’âme à mes pensées, je lui offre du tabac. Il élève sa main en signe de refus, avec une expression de physionomie qu’il est impossible de rendre et qui me fit froid. Le malheureux !… un souvenir d’hier venait de lui mettre du sang aux doigts !
Moins par curiosité que pour rappeler à M. Sanson le but de ma visite, je le priai de me faire voir la chambre où il tient renfermés les instruments destinés aux différents genres de supplice usités autrefois.
La vue de ce musée me glaça d’horreur, moins par ce que j’y vis que par ce qu’il me rappela.
Une seule chose dans ce sanglant conservatoire mérite qu’on en parle : c’est le sabre avec lequel M. le marquis de Lally fut décapité. On le fit faire exprès, et il en fut fondu trois avant qu’on en pût trouver un convenable.
A cette époque, lorsqu’une exécution remarquable avait lieu, les jeunes seigneurs avaient le privilège de monter sur la plate-forme de l’échafaud 1, comme d’aller, le soir, à la Comédie-Française, s’étaler sur les banquettes qui garnissaient la scène. Le jour où M. de Lally subit son jugement, la foule était plus considérable que de coutume.
Un des plus empressés à l’horrible fête froissa le bras de l’exécuteur au moment où l’arme homicide se balançait au-dessus de la tête du patient ; la secousse fit dévier l’arme qui, au lieu de frapper la nuque, rencontra le cervelet et vint s’arrêter sur la mâchoire de la victime sans trancher entièrement sa tête. La lame du sabre fut ébréchée par le contact d’une dent contre laquelle elle frappa, et un des aides de l’exécuteur fut obligé, à l’aide d’un coutelas, d’achever le sacrifice !…
Une dernière observation qui achèvera de peindre cet homme.
Quand je le quittai, après une longue visite qui avait fait disparaître à mes yeux celui chez lequel je me trouvais, et poussé par cet élan naturel et irréfléchi qui nous porte au-devant de toutes les infortunes, je tendis la main. Il recula d’un pas et me regarda d’un air étonné et presque confus.
Depuis la mort de M. Sanson, la petite maison de la rue des Marais a perdu son aspect étrange et presque lugubre. La grille de fer noir et oxydé a fait place à une de ces portes élégantes, comme on en voit aux petits hôtels des quartiers neufs ; la petite porte a disparu, et la bouche de fer
n’existe plus. Dans la cour, qui est assez vaste, on a construit une sorte de tambour vitré, dont l’intérieur forme un élégant vestibule. A gauche, sous ce vestibule, se trouvent la cuisine, l’office et tout le service; à droite, la salle à manger et un petit salon où Monsieur de Paris reçoit ses visiteurs ; au premier, sont les appartements où l’on ne pénètre pas, et où se tient Mme Sanson, que je n’ai jamais pu apercevoir dans mes différentes visites soit au fils, soit au père. Ce que j’ai vu de l’habitation de M. Sanson est meublé avec cette simplicité sévère qui convient à un pareil lieu.
L’exécuteur actuel diffère beaucoup de son père : il n’a pas, en parlant de sa profession et des détails qui s’y rattachent, cet embarras, cette gêne, ce malaise que l’on remarquait chez son prédécesseur. Rien convaincu de l’utilité de sa charge et des services qu’il rend à la société-, il ne se considère pas autrement qu’un huissier qui exécute une sentence, et il parle de ses fonctions avec une aisance remarquable.
Je demandai à M. Sanson ce qu’était devenue sa fille, cette charmante jeune personne dont j’ai
parlé au commencement de ce chapitre : « Elle est mariée, me dit-il ; elle a épousé un médecin de Paris. »
Je ne sais si ma figure exprima quelque étonnement; mais M. Sanson se hâta d’ajouter :
Eh ! mon Dieu, voyons les choses d’un peu haut. Pour sauver un corps humain, un chirurgien est souvent obligé de sacrifier un membre malsain ! Lorsque le corps social a un de ses membres gangrené, ne convient-il pas aussi d’en faire le sacrifice… — Permettez-moi, lui dis-je avec quelque hésitation, de vous faire observer qu’il y a entre les deux sacrifices une bien grande différence. — Oui, Monsieur, dans la dimension du couteau. »
Et, me saluant avec une politesse grave, M. Sanson rentra dans son atelier. »

Henri Sanson finit mal : ce personnage était d’une moralité non point douteuse, mais déplorable ; en outre, bien que son patrimoine fût assez considérable, Sanson, en 1847, l’avait entièrement dissipé. Il était à bout de ressources et réduit aux derniers expédients. Un beau jour, on le mit à Clichy ;… c’était sa place perdue. Sanson eut beau protester qu’il était l’instrument de la justice, et
que la société ne pouvait se passer de lui, ses créanciers demeurèrent inflexibles et ne consentirent à lui rendre la liberté qu’à la condition d’obtenir en gage… les bois de la guillotine !

La guillotine au clou ! Voilà un tour que le Gobsek de Balzac eût envié. Mais tout se découvre, tout se sait. Peu de jours après, Sanson reçut du procureur général l’ordre de procéder à une exécution. Il courut chez le détenteur de son matériel, le suppliant de lui prêter pour un jour son instrument ; le créancier refusa net. Il fallut bien mettre le parquet au courant de la situation. Le garde des sceaux donna l’ordre de payer les 3 ou 4,000 francs nécessaires au dégagement de la guillotine ; mais de la même plume, il s’empressa de signer la révocation du trop insolvable exécuteur.
Il fut remplacé par un nommé Heinderech, issu d’une de ces nombreuses familles des rifleurs d’Alsace avant la Révolution.

Quant à Sanson, il disparut ; un peu plus tard cependant, le publiciste d’Olbreuse le rechercha, on l’a vu, afin de tenter d’obtenir de lui quelques renseignements sur l’histoire de sa famille ; depuis, on n’entendit plus parler de lui. Où se retira-t-il ? On l’ignore.
Il y a cependant une ville en France où le souvenir des Sanson subsiste, et où leur nom est encore connu des gens du peuple.
Dans une ruelle écartée de Provins, une de ces ruelles escarpées et pittoresques, qui, à travers des vignes et des jardins enclos de murs, descendent en pente rapide de la colline où se dresse la haute et majestueuse tour César, on montre une maison isolée, échantillon intéressant et fort bien conservé de l’architecture civile du XVIe siècle ; un grand comble d’ardoises, agrémenté de girouettes de fer ouvragé, la surmonte ; les fenêtres sont barrées d’une chaîne, et l’unique porte, étroite et basse, donnant sur la rue, est peinte en rouge. On l’appelle, dans le pays, la maison du bourreau. Je crois bien que la tradition locale n’est point fixée sur l’origine de cette dénomination ; quelques-uns disent que c’était là, pendant la Révolution, la maison des champs de l’exécuteur de Paris ; suivant d’autres, cette lugubre bâtisse aurait abrité la retraite du dernier Sanson après sa révocation : pures légendes, qui, comme toutes les légendes, ont un fond de vérité. Cette maison isolée était, avant la Révolution, la demeure du bourreau de Provins ; c’est là, sans nul doute, qu’habitait encore, en 1791, ce Ferey que nous avons vu subsister d’un droit perçu sur les jeux de quilles installés dans les promenades de la ville. Mais comment le nom des Sanson se trouve-t-il mêlé à cette tradition ? L’état des veuves, fils et descendants d’exécuteurs décédés, dressé en 1818, va nous le dire. L’un des frères de Charles-Henri Sanson, le trop fameux factotum de la Révolution, était, en 1788, maître des hautes œuvres à Provins, lorsqu’il fut nommé exécuteur des sentences et jugements souverains de l’hôtel du roi et grande prévôté de France. Quand la prévôté de l’hôtel fut supprimée, il fut nommé exécuteur à Versailles. Il s’appelait Louis-Cyr-Charlemagne Sanson, et avait épousé Marie Gendron, née à Provins en 1759.

Un fils, Louis-Henry-Gabriel, était né de cette union en 1791 : celui-là échappa à la terrible hérédité qui depuis des siècles pesait sur sa famille ; il apprit à Troyes l’état de serrurier ; mais le nom fatal qu’il portait éloignait les clients ; ne parvenant pas à gagner sa vie, il vint s’installer près de sa mère retirée à Provins après la mort de son mari. Il était marié et avait trois enfants, dont une fille née en 1816, et deux fils nés en 1815 et en 1819. Toute cette famille était sans ressources; la femme Sanson touchait un secours annuel de 400 francs, comme veuve d’exécuteur ; avec ce modique revenu, elle venait en aide à son fils, à sa bru et à ses petits-enfants. Une note du préfet de Seine-et-Marne nous apprend qu’en 1823 le fils Sanson, bien qu’habile ouvrier, avait renoncé à trouver du travail : « La profession exercée par le père isole cette famille de toute société, et, bien qu’ils se conduisent d’une manière irréprochable, ils sont dans un état d’indigence et d’oubli. » Peut-être la municipalité de Provins avait-elle permis à ces malheureux d’habiter la masure maudite connue sous le nom de maison du bourreau; les délicates ferrures qui s’y trouvent sont peut-être l’œuvre de ce serrurier, descendant de cinq générations d’exécuteurs.
Du reste, la fin de la dynastie des Sanson fut lamentable. Louis-Victor Sanson, le fils de Monsieur d’Auxerre, après avoir exercé à Montpellier, fut nommé à Gênes, qu’il dut quitter précipitamment, en 1814. Privé d’emploi, il vint se réfugier près de sa mère, sœur de cet ancien chantre Collet de Charmoy, dont nous avons conté les exploits, et qui était logée par charité, en 1818, chez son beau-neveu, exécuteur à Paris. Cette vieille femme de soixante-quinze ans avait auprès d’elle une fille, née de son premier mariage avec un nommé Lexcellent, et qui, âgée de quarante-cinq ans, en 1820, ne trouvait pas à gagner son pain.
Il restait encore à la même époque une fille de Jean-Louis Sanson, ancien maître des hautes œuvres à Reims, avant 1791, lequel avait épousé sa cousine germaine Marie-Josèphe Sanson. Cette fille était ouvrière en linge à Paris, en 1819.
Ainsi finit cette famille tragique. Sans doute, ces renseignements sont incomplets ; outre ces filles qui ne perpétuaient pas le nom, quelques-uns des Sanson ont eu certainement des fils dont les descendants vivent encore aujourd’hui. Où ? dans quel état ? sous quel nom ? peut-être ne serait-il
pas impossible de le savoir ; mais à quoi bon ? De quel droit tenterait-on de soulever le voile qu’ils ont jeté sur leur naissance? Si, à force de précautions, de soins, de détours patients, ils sont parvenus à cacher leur sanglante origine, pourquoi arracher le masque dont leurs noms sont couverts ?
Peut-être se trouve-t-il, sous un faux nom, dans quelque coin perdu de la France, un homme qui, seul, sait aujourd’hui être le représentant de cette antique et sanglante dynastie ; peut-être possède-t-il comme dernier héritage de ses ancêtres l’épée à deux tranchants qu’une dent de Lally Tollendal avait ébréchée, ou le mouchoir qui échappa de la main du roi de France quand, on le lia sur la bascule… et c’est justement à cause de cet homme, s’il existe, qu’il faut arrêter la généalogie des Sanson à celui d’entre eux qui, le dernier, ayant vécu de la guillotine, a su trouver une retraite tellement impénétrable que le mystère n’en a jamais été dévoilé.

La fournée du 4 thermidor an II.

On ne saurait se figurer combien sont rares les récits de ces tristes scènes. J’entends les récits assez détaillés pour sortir de la banalité ordinaire, et assez authentifiés par le nom de leurs auteurs pour qu’on puisse accorder toute confiance aux incidents qui y sont relatés. Je ne me souviens pas d’en avoir lu, dans les journaux de l’époque, un seul qui vaille la peine d’être noté : le plus souvent les gazettes donnent les noms des victimes que dévorait chaque jour la guillotine, et l’heure du supplice. Voilà tout! encore cette nomenclature est-elle souvent incomplète et presque toujours erronée.
Cette absence de comptes rendus est une des caractéristiques de l’époque. Le nombre des curieux était grand, surtout dans les premiers temps, autour de l’échafaud ; un Rapport de police nous
décrit la place de la Révolution « remplie de gens qui courent à toutes jambes, crainte de manquer le spectacle. Presque tous ont des lorgnettes fines et se déplacent souvent pour chercher le point visuel qui doit le mieux s’accommoder à leur vue. Les uns sont montés sur des échelles, les autres sur des charrettes à cinq sous la place… » Pourtant de tous ces gens, qu’une horrible curiosité amenait là, aucun n’a songé à noter journellement ses impressions et ses souvenirs. Ah ! si l’on possédait, noté par quelque homme obscur, sans parti pris d’opinion, sans préoccupation de poser pour la postérité, le Journal d’un Parisien pendant la Terreur! mais, chose incroyable, ce journal n’a pas été écrit. Nos pères, pendant ces deux années, vivaient au jour le jour, oublieux du lendemain et ne se souciant pas plus de la postérité que si le monde allait finir avec eux.

Et puis, il faut dire que ces gens qui se pressaient, maintenus à distance de l’échafaud, ne voyaient rien : un grand mouvement agitait la foule à l’arrivée des charrettes ; le silence se faisait ; au bout d’un instant, la silhouette d’une première victime se dressait sur la plate-forme, une sorte de lutte avait lieu, un coup sourd retentissait; déjà un autre malheureux se présentait à la mort, et toujours ainsi : c’est là le récit invariablement banal et toujours le même que font les spectateurs de toute exécution. Un seul homme aurait pu parler ; un seul homme a reçu les dernières confidences, a recueilli les suprêmes paroles, a soutenu le regard égaré de tant d’illustres mourants ; cet homme, c’est Sanson, et jamais il n’en a rien révélé. On prétend qu’il était par nature doux et compatissant; on assure qu’il cherchait, autant que la chose était en son pouvoir, à adoucir aux condamnés les terribles heures qui précédaient le supplice ; on conte même certains détails : ainsi, il est de tradition qu’étant seul sur la charrette avec Charlotte Corday, il ne quitta pas des yeux la jeune fille qui, en provinciale curieuse, regardait défiler sous ses yeux les enseignes des boutiques de la rue Saint-Honoré ; il lui fit observer qu’en s’appuyant aux ridelles elle éviterait les cahots qui la secouaient rudement ; puis, ayant remarqué qu’elle était prise de cette contraction d’angoisse qui dessèche la gorge de tous ceux qu’on mène à la mort et les empêche d’avaler leur salive, il se pencha vers elle et lui dit : « C’est bien long, n’est-ce pas ? » Charlotte sourit et haussa les épaules d’un air d’indifférence.
On raconte aussi que la Reine, poussée vers la bascule, lui marcha, par inadvertance, sur le pied, et qu’elle balbutia : « Pardon, monsieur ! » — Mais de qui tient-on ces faits ? Sanson, répétons-le, n’a jamais parlé, jamais écrit, et lui seul pourtant pouvait les connaître.
Cependant il existe un récit d’une authenticité certaine, d’une naïveté très grande, d’une sincérité absolue. On le doit à un prêtre réfractaire, caché dans Paris en 1794, et qui, pour accomplir les devoirs de son ministère sacré, eut un jour le courage de suivre les charrettes et d’aller, jusqu’au pied de l’échafaud de la place du Trône, porter à de malheureuses femmes une suprême absolution. Rentré chez lui, l’abbé Carrichon — c’était le nom de ce prêtre oratorien — nota avec détail l’horrible spectacle auquel il venait d’assister pour la première fois. Son manuscrit, légué par lui à M. Castelnau, employé aux Archives nationales, fut donné plus tard à Michelet. Les principaux passages en ont été publiés en 1865 dans la vie d’Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu, et Mme Michelet en a, depuis cette époque, offert l’original à la Nouvelle Revue ; cependant nous devons nous y arrêter quelque peu; car nous trouverons là, sur Sanson et sur la manière dont il exerçait ses fonctions, des détails que l’on chercherait vainement ailleurs.
L’abbé Carrichon avait promis à Mme la maréchale de Noailles, à Mme la duchesse d’Ayen et à sa fille, la vicomtesse de Noailles, de les suivre jusqu’à la guillotine si elles étaient condamnées à mort : il devait, pour être reconnu d’elles au milieu de la foule, se vêtir d’un habit bleu foncé et d’une veste rouge. Ici nous lui laissons la parole : « Le 22 juillet 1794, un mardi, jour de sainte Madeleine, j’étais chez moi ; j’allais sortir, on frappe. J’ouvre et vois les enfants de Noailles et leur instituteur ; les enfants, avec la gaîté de leur âge qui couvrait le fond de tristesse que nourrissait la détention de leurs parentes ; ils allaient se promener et prendre l’air de la campagne; l’instituteur pâle, défiguré, pensif et triste. Ce contraste me frappe. « Passons, me dit-il, dans votre chambre, laissons les enfants dans votre cabinet. » Nous nous séparons. — Les enfants se mettent à jouer. Nous entrons dans ma chambre. Il se jette dans un fauteuil : « C’en est fait, mon ami ! Ces dames sont au Tribunal révolutionnaire. Je viens vous sommer de tenir votre parole….. »
Quelque préparé que je fusse depuis longtemps, je suis déconcerté… Je reviens à moi à l’instant, et, après quelques questions, réponses et autres lugubres détails, je dis : « Partez, je vais changer d’habits. Quelle commission !… »
L’abbé, resté seul, se sent faiblir ; vers une heure, il court au Palais, veut entrer ; impossible. Un homme qui sort de l’audience lui annonce que le verdict est rendu. Il reprend ses courses qui le conduisent jusqu’au faubourg Saint-Antoine, « avec quelles pensées : quelle agitation intérieure, quel secret effroi joint à une tête malade !… Ayant affaire à une personne de confiance, je m’ouvre à elle ; elle m’encourage au nom de Dieu. Pour dissiper mon mal de tête, je la prie de me faire un peu de café : il me fait quelque bien. Je reviens au Palais très lentement, très pensif, très irrésolu, désirant de ne point arriver, de ne point trouver celles qui m’y appellent. J’arrive avant cinq heures. Rien n’annonce le départ. Je monte tristement les degrés de la Sainte-Chapelle, je me promène dans la grande salle, aux environs ; je m’assieds, je me lève, ne parle à personne ; je cache sous un air sérieux un fonds très agité, très chagrin. De temps à autre, un coup d’œil sur la cour pour voir si le départ s’annonce. Je reviens. Ma fréquente exclamation intérieure était :
Dans deux heures, dans une heure et demie, elles ne seront donc plus !… Enfin, aux mouvements qui se produisent, je juge que les victimes vont sortir de la prison. Je descends et vais me placer près de la grille par où elles sortent, puisqu’il n’est plus possible depuis quinze jours de pénétrer dans la cour.
La première charrette se remplit, s’avance vers moi. Il y avait huit dames très édifiantes, sept pour moi inconnues ; la huitième, dont j’étais fort proche, était la maréchale de Noailles. N’y point voir sa belle-fille et sa petite-fille, ce fut un faible et dernier rayon d’espérance: Hélas! sur la seconde charrette montent la mère et la fille. Celle-ci en blanc, qu’elle n’avait point quitté depuis la mort de son beau-père et de sa belle-mère (le maréchal et la maréchale de Mouchy).
Elle paraissait âgée de vingt-quatre ans au plus ; sa mère, de quarante, en déshabillé rayé bleu et blanc. Six hommes se placent à leur suite, les deux premiers, je ne sais comment, un peu plus à distance qu’à l’ordinaire, comme pour leur laisser plus de liberté, et avec un air d’égard et de respect dont je leur sus bon gré.
A peine sont-elles sur la charrette que la fille témoigne à sa mère ce vif et tendre intérêt si connu. J’entends dire auprès de moi : « Voyez donc cette jeune, comme elle s’agite ! comme elle parle ! Elle ne paraît point triste ! » La première charrette reste près de moi au moins un quart d’heure. Elle avance. La seconde va passer. Je m’apprête. Elle passe ; ces dames ne me voient point. Je rentre dans le palais, fais un grand détour et viens me placer à l’entrée du Pont-au-Change dans un endroit apparent. Mmes de Noailles jette les yeux de tous côtés : elles passent et ne me voient pas. Je les suis le long du pont, séparé par la foule, mais cependant assez près d’elles… Je suis tenté de renoncer. J’ai fait tout ce que j’ai pu. Partout ailleurs la foule sera plus grande. Il n’y a pas moyen, je suis fatigué. Je vais me retirer. »
A ce moment, un orage éclate, la pluie tombe par torrents, le vent fait rage ; en un instant, la rue est balayée, les curieux se réfugient sous les portes, abandonnant l’affreux cortège. Les cavaliers et les fantassins qui escortent les condamnés pressent l’allure des charrettes. Le pauvre abbé, trempé de sueur et de pluie, s’approche de celle qui contient les dames de Noailles, et, après de nouvelles indécisions, parvient à se faire remarquer ; la tête couverte, il leur donne l’absolution. Quand on arrive à la place du Trône, la pluie a cessé : « Les charrettes s’arrêtent, l’échafaud se présente, je frissonne. Les cavaliers et les fantassins aussitôt l’entourent. Derrière eux un cercle nombreux de spectateurs. La plupart rient et s’amusent de ce désolant spectacle. Je suis au milieu d’eux, dans une situation bien différente !… J’aperçois le maître bourreau et ses deux valets dont il se distingue par sa jeunesse ( 1) et l’air et le costume d’un petit maître manqué. L’un des deux valets est remarquable par sa taille, son embonpoint, la rose qu’il a à la bouche, le sang-froid et la réflexion avec lesquels il agit, ses manches retroussées, ses cheveux en queue et crêpés, enfin une de ces physionomies régulières et frappantes quoique sans élévation, qui ont pu servir de modèle aux grands peintres qui ont représenté les bourreaux dans l’histoire des martyrs. Il faut le dire : soit par un fonds d’humanité, soit par habitude et désir d’avoir plus tôt fini, le supplice était singulièrement adouci par leur promptitude, leur attention à descendre tous les condamnés avant de commencer à les placer le dos à l’échafaud, de manière à ce qu’ils ne puissent rien voir.

Je leur en sus quelque gré, ainsi que de la décence qu’ils observaient et de leur sérieux constant, sans aucun air rieur ou insultant pour les victimes.

Pendant que les valets aident les dames de la première charrette à descendre, Mme de Noailles me cherche des yeux, elle m’aperçoit. Que ne me dit-elle pas par ses regards, tantôt élevés vers le ciel, tantôt abaissés vers la terre ? Ces signes, d’une piété si vive, d’une éloquence si touchante, faisaient dire à mes tigres : « Ah ! celle-ci, comme elle est contente, comme elle lève les yeux au ciel, comme elle prie ! Mais à quoi ça lui sert-il? » Puis, par réflexion : « Ah ! les scélérats de calotins ! »
« Le dernier adieu prononcé, elles descendent. Je quitte l’endroit où je suis, je passe d’un autre côté pendant qu’on fait descendre les autres condamnés, et me trouve en face de l’escalier sur lequel est appuyée la première victime, un vieillard en cheveux blancs, grand, l’air d’un bonhomme, qu’on dit être un fermier général. Auprès de lui, une dame très édifiante que je ne connaissais pas ; ensuite la maréchale vis-à-vis de moi, en deuil, assise sur un bloc de bois ou de pierre qui se trouve là, ouvrant des yeux grands, fixes. Tous les autres, sur plusieurs lignes, sont rangés au bas de l’échafaud du côté qui regarde l’ouest ou le faubourg Saint-Antoine. Je cherche ces dames, je ne peux apercevoir que la mère dans cette attitude de dévotion simple, noble, résignée, les yeux fermés, plus l’air inquiet; mais telle qu’elle était lorsqu’elle s’approchait de la Table sainte… Tous sont descendus. Le sacrifice va commencer. La joie bruyante, les affreux quolibets des spectateurs redoublent et accroissent le supplice doux en lui-même, mais atroce par les trois coups qu’on entend l’un après l’autre et la vue de tant de sang versé. Le bourreau et ses valets montent, arrangent tout. Le premier se revêt, sur ses habits, d’un surtout rouge sanglant. Il se place à gauche, à l’ouest, et ses aides, à droite, à l’est, regardant Vincennes. Le grand valet surtout est l’objet de l’admiration et de l’éloge des cannibales, par son air capable et réfléchi, comme ils disent. Tout étant prêt, le vieillard monte avec l’aide des bourreaux. Le maître bourreau le prend par le bras gauche, le grand valet par le bras droit, le second par les jambes : en un instant, il est couché sur le ventre, la tête coupée, jetée ainsi que le corps tout habillé dans un vaste tombereau où tout nage dans le sang; et toujours de même. Quelle horrible boucherie !…
La maréchale monte la troisième. Il faut échancrer le haut de son habillement pour lui découvrir le cou. Mme d’Ayen monte la dixième. Qu’elle paraît contente de mourir avant sa fille, et sa fille de ne point passer avant sa mère ! Le maître bourreau lui arrache son bonnet. Comme il tenait par une épingle qu’il n’a pas eu l’attention d’ôter, les cheveux soulevés et tirés avec force lui causent une douleur qui se peint sur ses traits. La mère disparue, la fille la remplace. Quelle émotion en voyant cette jeune femme toute en blanc ! Elle paraît beaucoup plus jeune qu’elle ne l’est en réalité…
Ce qui est arrivé pour sa mère arrive aussi pour elle. Même inattention pour l’épingle, même douleur. Hélas ! quel sang abondant et vermeil sortit de la tête et du col !… mais que la voilà bienheureuse ! m’écriai-je intérieurement, quand on jeta son corps dans cet épouvantable cercueil ! Je m’en allais, mais je suis arrêté un moment par l’air, les traits et la taille de celui qui vient après elle.
C’était un homme de cinq pieds huit à neuf pouces, gros à proportion, d’une figure très imposante. Je l’avais remarqué au pied de l’échafaud. Il s’en était éloigné pendant, qu’on immolait les autres, afin de voir ce qui s’y passait. Sa grande taille avait servi de curiosité. Il est monté avec fermeté, a regardé les bourreaux, le lit et l’instrument de mort avec des regards intrépides, trop fiers peut-être. L’homme qu’on venait d’exécuter était Gossin qui a tant contribué à diviser la France en départements. Après sa mort, je quitte tout, hors de moi-même. Je m’aperçois alors que je suis tout glacé !… Quand je quittais, il était près de huit heures.
En vingt minutes on avait fait descendre quarante ou cinquante personnes ; on en avait exécuté douze. »

Ce récit me semble, pour me servir d’une expression aujourd’hui à la mode, éminemment suggestif. On y trouve bien des choses que le bon abbé n’a pas voulu y mettre. Ainsi, on s’est demandé souvent comment le Paris de la fin du XVIIIe siècle, bien peu différent par ses habitudes et ses mœurs du Paris d’aujourd’hui, avait pu supporter pendant de si longs mois le spectacle quotidien de la sanglante hécatombe que la Révolution croyait nécessaire à son salut. Comment cette grande ville nerveuse et sensible ne s’est-elle pas révoltée dès la première exécution ; comment avait-elle bien pu accepter que la guillotine devînt une de ses fonctions, un de ses organes habituels! Eh mais! l’abbé Carrichon vous l’explique. Voilà un homme, un prêtre, qui redoute tellement l’horrible spectacle de l’échafaud que non seulement il a toujours repoussé avec horreur l’idée d’aller à une exécution, mais que, chargé d’une mission sacrée, il est vingt fois près de reculer, il souhaite d’être mis dans l’impossibilité de la remplir. Une première charrette chargée de condamnés se présente à la grille du palais de justice et reste là, arrêtée, un quart d’heure ! Un quart d’heure que ces malheureux subissent tranquillement, immobiles, silencieux, calmes, ne pensant même pas à émouvoir la foule, à crier, à prendre le peuple à témoin de leur innocence. Leur attitude n’éveille que cette réflexion : « Ils ne paraissent point tristes… » Le cortège s’ébranle : la populace comprend si peu la terrible grandeur du spectacle qui lui est offert, que, la pluie, venant à tomber, tout le monde s’esquive : quarante-quatre personnes conduites à la mort, c’est curieux, mais ça ne vaut pas qu’on se mouille ! Grâce à cette fuite générale, le prêtre peut remplir sa mission; il donne à ses nobles amies une absolution suprême ; il est brisé de fatigue, trempé d’eau, il pourrait maintenant rentrer chez lui, son devoir est rempli : point du tout ; poussé par une incompréhensible attraction, il va jusqu’à l’échafaud ; il est plein de sang-froid et, il faut le remarquer, de curiosité, car il dépeint les bourreaux et décrit toute leur besogne : il admire leur habileté, il leur sait gré de leur humanité, il trouve tout cela parfaitement organisé, le supplice lui paraît doux, il n’en perd pas un détail, il voit jusqu’au sang vermeil qui jaillit en abondance du cou d’une jeune femme qu’il a connue, estimée et respectée. Cette fois, c’est bien fini ; vous croyez qu’il va quitter la place ! Non pas, il y reste par curiosité,… nous allions écrire par plaisir !
Et, si un prêtre, dans de telles circonstances, a subi cette atroce fascination, jugez de ce qu’elle devait être pour ceux que l’habitude avait blasés sur l’horreur de tels spectacles.
On raconte que, dans certaines contrées neuves de l’Amérique, lorsqu’on représente au théâtre un drame au cours duquel un des personnages doit être pendu, l’imprésario se procure, pour jouer ce rôle, un condamné aux galères, afin que sa situation de criminel ajoute un certain piment au simulacre du supplice. Eh bien ! les Parisiens de 1794 assistaient chaque jour à la représentation
d’un drame bien autrement poignant. Les acteurs mouraient pour de bon et jouaient leur rôle à ravir. Ils n’avaient plus rien d’humain, ces gens qui s’en allaient si placidement à l’échafaud, et qui, sans faiblesse, le dos tourné à l’instrument de mort, attendaient de sang-froid leur tour pendant trois quarts d’heure. Si les victimes avaient parlé, si leurs cris et leurs larmes avaient rappelé aux spectateurs que c’étaient des êtres comme eux qu’on égorgeait, l’échafaud n’aurait pas duré une semaine. Sur le parcours de la charrette qui conduisait au supplice Mme Dubarry échevelée, sanglotante, criant au secours, les curieux s’enfuyaient, les portes se fermaient, des cris d’horreur s’élevaient de la foule déconcertée… Mais les autres ! Pourquoi les simples curieux se seraient-ils émus d’une chose qui semblait émouvoir si peu les victimes. On allait là dans l’attente de quelque incident nouveau, dans l’espoir qu’un des malheureux faiblirait, et qu’on pourrait rire un peu de ses grimaces ; et, comme la chose n’arrivait jamais, il ne restait du spectacle que la sadique jouissance de voir couler le sang, le sang abondant et vermeil des jolies aristocrates.

1. Edgevorth de Firmont, rendant compte de l’exécution de Louis XVI, raconte qu’il vit distinctement le plus jeune des bourreaux faire fonctionner la guillotine ; lors de la mort de Marie-Antoinette, le porte-clef Larivière, qui a laissé un récit des derniers moments que la reine passa dans son cachot, note que ce fut Henry Sanson (sic), jeune homme alors, qui coupa les cheveux de l’auguste victime. Voici l’abbé Carrichon qui nous dépeint encore le bourreau comme étant jeune en 1794. Cependant les pièces officielles ne laissent aucun doute : à l’époque de la Terreur, Charles-Henri Sanson, l’exécuteur en titre, avait cinquante-quatre ans, étant né en 1739, et comptait plus de quarante ans de service effectif. Il y a donc, entre les récits des témoins oculaires, qui font du bourreau un jeune homme, et les documents officiels, une singulière divergence qu’on ne peut expliquer que d’une seule manière : Charles-Henri Sanson, à qui la guillotine répugnait, laissait le soin des exécutions à mort à son fils non commissionné, mais moins sensible. Si cette hypothèse est admise, elle ajoute un trait bien curieux à l’histoire de l’échafaud.