La haute justice sous l’ancien régime

Les Sanson (1685-1847)

La famille Sanson.

Ces fameux mémoires de Sanson restent, jusqu’à présent, de tous les ouvrages publiés sur l’exercice de la justice criminelle en France, le plus populaire, et nous dirions le plus documenté si l’on pouvait se servir de cette expression pour un livre absolument apocryphe.
C’était en 1860 ; un M. Dupray de la Mahérie, un homme à l’esprit hardi, voire même aventureux, s’était imaginé d’acquérir une imprimerie dans les environs du bazar Bonne-Nouvelle. Ce Dupray était un novateur. Il s’imaginait qu’il allait révolutionner la typographie et la librairie. Il avait associé ses ouvriers aux bénéfices, générosité fort illusoire d’ailleurs ; de temps en temps, il paraissait à une galerie qui faisait le tour des ateliers, et il leur adressait de là un speech sur la grandeur de leur profession.
On conçoit que Dupray s’inquiéta bientôt dé trouver un livre à sensation pour inaugurer son entrée dans la typographie. Un des écrivains à ses gages, un nommé d’Olbreuse, confident de ses pensées, s’offrit à le tirer d’embarras. Ce fut lui qui eut l’idée des Mémoires de Sanson ; il communiqua son plan à Dupray, qui l’accueillit avec enthousiasme, et alla même jusqu’à payer à Sanson une somme de 30,000 francs, comme droit d’auteur, en échange de notes que Sanson s’empressa de promettre, mais dont on ne vit jamais une ligne.
Les trois ou quatre premiers chapitres furent écrits par d’Olbreuse. Mais, si Sanson avait grand soin de signaler ses titres nobiliaires et d’insister pour qu’ils fussent expressément mis en lumière, il se gardait bien, le traître, de fournir aucune pièce, aucun renseignement à l’appui de ses prétentions.

Voilà donc nos biographes rejetés en plein roman. Il leur fallut trouver le romancier. Celui-ci exigea une somme assez forte pour prix de son imagination, et encore mit-il à son concours cette condition qu’il n’écrirait pas le sixième volume. Ce sixième volume devait contenir les faits et gestes du dernier des Sanson, et. notre écrivain ne se souciait guère d’être obligé d’entrer en relations directes avec l’ancien bourreau.
Après trois mois de pourparlers, on finit par s’entendre. Le romancier livra le « manuscrit » de Charles-Henri Sanson ; il avait assez agréablement pastiché le style du XVIIe siècle, et ce premier volume fut mis en vente non sans succès. La vente des volumes suivants fut plus laborieuse ; seule l’édition illustrée se débita à plus de 80,000 exemplaires. Elle permit à Dupray de la Mahérie de rentrer dans ses frais (30,000 francs à Sanson, 12,500 francs au romancier, 5,000 francs à d’Olbreuse pour le commencement du premier volume).
Sanson, pressé de tenir ses engagements, restait invariablement muet comme un poisson. C’était un assez pauvre sire, privé de mémoire (sans jeu de mots), avec l’air paterne et doux d’un vieux bourgeois. Un de mes confrères, qui l’a vu pendant ces singulières négociations, eut la curiosité de lui demander ce qu’il éprouvait quand ses terribles fonctions le condamnaient à ôter la vie à un de ses semblables. Il hésita assez longtemps et finit par répondre : « J’avais grande hâte, Monsieur, que ça fût fini. »
Il avait de singulières prétentions à la noblesse et avait pris soin de dresser lui-même sa généalogie.
A part ces trois compilations, dont la dernière seule mérite d’être parcourue, et dont aucune n’a été écrite d’après des documents originaux, il n’existe pas de biographie de l’homme qui, sans contredit, joua le premier rôle sur la scène révolutionnaire. C’est donc un travail entièrement nouveau que nous entreprenons : ceci soit dit uniquement pour servir d’excuse aux omissions et aux lacunes que présentera notre récit. Il semble, en effet, que la société n’a pour l’homme qui exécute ses vengeances qu’un mépris mêlé d’horreur. Les archives publiques sont le plus souvent muettes sur les bourreaux : leur histoire se construit avec des fragments de légende et tombe bientôt dans l’oubli, comme si ces hommes, suivant l’expression de Michelet, « se terraient dans le sang qu’ils ont versé. »
D’abord quelques mots sur la dynastie des Sanson : d’où venaient-ils ? de Picardie, disent les uns ; d’Italie, assurent les autres. Nous opterions volontiers pour la première de ces deux opinions ; car, si le nom de Sanson, sous sa forme Sansoni, a, en effet, quelque parfum d’au-delà des Alpes, le surnom de Longval, sous lequel était connu l’ancêtre des exécuteurs de Paris, est de forme assez française pour exclure toute hypothèse d’exotisme.
Quoi qu’il en soit, la date exacte de leur prise de possession de la charge de maître des hautes œuvres nous est fournie d’une façon certaine par la lettre de provision que conservent les Archives nationales.

EXÉCUTEUR DES ARRÊTS
Et Sentences criminelles
à Paris. 1688
6,000 liv.
« Louis, par la grâce de Dieu, roy de France et de Navarre, à tous ceux qui ces présentes verront, salut. Par arrest de notre Cour de Parlement de Paris du 11 août de la présente année, ayant esté ordonné pour les causes y continuer que Charles Sanson, dit Longval, fera seul la fonction d’exécuteur de la haute justice en nostre ville prévosté et vicomte de Paris à la charge par lui d’obtenir nos lettres de provision du dit office. A ces causes savoir faisons que pour le bon rapport qui nous a esté fait de la personne du dit Charles Sanson dit Longval nous lui avons, conformément au dit arrest, donné et octroyé, donnons et octroyons par ces présentes l’état d’exécuteur des hautes oeuvres et sentences criminelles de notre dite ville, prévosté et vicomte de Paris, que tenait et exerçait Nicolas Levasseur, dit la Rivière, dernier possesseur d’iceluy qui en a esté destitué par le dit arrest de notre dite Cour de Parlement de Paris, et attaché sous le contre-scel de notre chancellerie, pour le dit office avoir, tenir et dorénavant l’exercer, en jouir et user par le dit Sanson aux droits de havages, dans les foires et marchés de notre dite ville, prévosté et vicomte de Paris, fruits, profits et revenus et émoluments y appartenant tels et semblables qu’en ont bien et dûment jouy les pourvus de pareils offices ; savoir : la jouissance de la maison et habitation du pilory des halles et circonstances et dépendances sans qu’il y puisse être troublé ni inquiété pour quelque cause que ce soit, avec le droit de percevoir de chacun marchand apportant oeufs à col ou à bras un oeuf, de chacune somme deux oeufs, de chacune charette demi quarteron, et de chaque panier de pommes, poires, raisins et autres denrées venant tant par terre que par eau dans des bateaux faisant la charge d’un cheval, un sol ; de chaque cheval chargé pareille somme, et de chacune charrette deux sols ; de ceux qui amènent tant par terre que par eau des pois verts, nèfles, chènevis, graines de sénevé, poulavin, millet, noix, seiches, châtaignes, noisettes, plain sa cuillière de même qu’il s’est toujours pratiqué ; de chacun marchand forain qui apportent à col ou à bras de beurre, fromages, volailles et poisson d’eau douce, six deniers de chaque cheval ; un sol de chaque charrette de harricot ; deux sols et chaque bascule vingt sols et une carpe et de chaque sac de pois, fèves vertes en écorces un sol et de chaque panier six deniers; et de chaque caisse d’oranges et citrons qui seront apportées par les marchands forains, tant par eau que par terre un sol ; de chaque fourgon d’huîtres à l’écaillé, un quarteron ; et de chaque bateau à proportion, et de chacune personne apportant ballets un ballet ; de chaque cheval deux ; et de chaque charrette six ; de chacun marchand amenant du charbon, plein sa marmitte ; des jurés cordiers des cordes pour les exécutions, tous lesquels droits se sont toujours perçus tant en notre dite ville de Paris qu’en autres endroits de notre royaume dont le dit Sanson jouira comme aussi de l’exemption de tout subside de guet, de gardes, ponts, passages, entrées de vin et autres boissons pour sa provision avec droits de ports d’armes offensives et deffensives et ses serviteurs à cause de son office.
Sy donnons en mendement au prévost de Paris ou son lieutenant criminel au Chatelet du dit lieu qu’après lui estre apparu des bonnes vies, moeurs, religion catholique, apostolique et romaine du dit Sanson et de lui pris et reçu le serment en tel cas requis et accoutumé il le mette et institue de par nous en possession et jouissance du dit office, ensemble des droits et exemptions susdites, maison et habitation du pilory des halles circonstances et dépendances pleinement paisiblement cessant et faisant cesser tous troubles et empêchements contraires et à lui obéir et entendre de tous ceux qu’il appartiendra ez choses touchant et concernant le dit office. Car tel est notre plaisir. En témoins de quoi nous avons fait mettre notre scel à ces présentes. »
« Donné à Versailles le 23e jour de septembre l’an de grâce 1688 et de notre règne le 46° et sur le reply est signé :

« Par le roy, Gamart avec griffe et paraphe. »

Comment Sanson dit Longval en était-il arrivé à solliciter et à obtenir la place d’exécuteur à Paris ? Nous l’ignorons : on a dit que, n’ayant pu résister à l’amour que lui avait inspiré Marguerite Jouënne, la fille du bourreau de Caudebec-enCaux, il l’avait épousée et était ainsi entré dans la sinistre confrérie. La chose n’a rien d’impossible : il est certain, en tout cas, qu’un lien de parenté existait au siècle dernier entre les Sanson et les Jouënne : ceux-ci ne manquent point l’occasion, dans leurs suppliques aux autorités, de se prévaloir d’une si illustre alliance : mon cousin Sanson, disent-ils.

Marguerite Jouënne mourut jeune, et Sanson dit Longval se remaria : il épousa, le 11 juillet 1699, à l’église de Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, Jeanne-Renée Dubut, fille d’un maître tourneur demeurant rue de Beauregard. Celle-ci ne lui donna point d’enfants, mais il en avait un de son premier mariage, Charles Sanson, qui, en 1699, remplaça son père, non pas officiellement, mais de fait : Sanson de Longval avait, en effet, cessé d’exercer dès son second mariage, dont sa retraite avait sans doute été l’une des conditions. Il mourut en 1707, et, le 8 mai de la même année, son fils fut définitivement nommé exécuteur en titre. Il n’était point facile aux bourreaux de trouver femmes ; malgré les avantages pécuniaires attachés à l’emploi, ils n’avaient guère à choisir que parmi les soeurs ou les filles de leurs confrères de province. Charles Sanson n’était pas allé chercher si loin. Quelques jours avant sa nomination officielle, le 30 avril 1707, il épousait Marthe Dubut, soeur de Renée Dubut, seconde femme de son père défunt. Il en eut trois enfants :

1° Une fille, Anne-Renée Sanson, née en 1716, qui épousa Chrétien Zelle, musicien, et dont les descendants occupèrent jusqu’à la Révolution la place d’exécuteur à Soissons ;
2° Charles-Jean-Baptiste Sanson, né en 1719 ;
3° Nicolas-Charles-Gabriel Sanson, né en 1721.

Charles Sanson, père de ces trois enfants, transmit le 9 septembre 1726, par-devant maître Dupuis l’aîné, notaire au Châtelet, sa charge d’exécuteur à son fils aîné Charles-Jean-Baptiste, alors âgé de sept ans. Puis il mourut la même année, laissant veuve Marthe Dubut, qui se remaria bientôt à Jean-Baptiste Barré, bourgeois de Paris et exécuteur questionnaire du Parlement (1).

Voilà donc la charge d’exécuteur confiée à un enfant de sept ans. La chose n’était point rare. Sous l’ancienne législation, on pouvait obtenir dès l’enfance la survivance d’une charge ou d’un titre
de famille : il y eut des colonels de six semaines et des abbés de trois mois. On a écrit bien des pages terrifiantes sur ce bourreau-enfant : on l’a représenté, non pas, à la vérité, maniant l’épée de justice, mais sanctionnant par sa présence la légalité des exécutions. Cela me paraît fort douteux : chaque fois que les fonctions d’exécuteur tombaient par hérédité aux mains d’un enfant, les lettres de provisions qui l’en investissaient notifiaient avec grand soin qu’il ne pourrait remplir effectivement l’office que lorsqu’il serait parvenu à l’âge d’homme.

En 1750, par exemple, Simon Jean, mineur, succède à Martin Jean, son père, maître des hautes œuvres à Epernay, « à condition néanmoins, dit la Commission, par le dit Simon Jean, de ne pouvoir en faire les fonctions que quand il aura atteint l’âge compétent, les quelles jusqu’à ce seront faites par Simon Desmorets, son oncle, exécuteur de la haute justice de Châlons-en-Champagne. » Une circonstance analogue se présenta en 1767 à Freistroff, en Lorraine. Un enfant, Pierre Hoffre, obtint la succession de son père, « à la charge par Anne Dillembourger, sa mère, d’en faire faire les fonctions jusqu’à ce que Pierre Hoffre ait atteint l’âge compétent. »

Pendant la minorité de Charles-Jean-Baptiste Sanson, ce fut un nommé François Prud’homme qui fit l’office de bourreau. Nous voyons, en effet, dans un acte passé à Paris, le 21 janvier 1737, par-devant maître Lemoine, notaire, ce Prud’homme désigné comme curateur de Nicolas-Charles-Gabriel Sanson, et commis à l’exercice de la charge d’exécuteur des arrêts et sentences criminels, en attendant que Charles-Jean-Baptiste soit en état. Il ne fut en état qu’en 1740. Parvenu à sa majorité, il épousa la fille de son tuteur, Madeleine Tronson. Atteint de paralysie en 1754, il vécut encore vingt-quatre ans, et mourut en 1778, laissant dix enfants, sept fils et trois filles.
Charles-Henri Sanson, l’aîné de cette nombreuse progéniture, lui succéda. Il était né en 1739, exerçait — platoniquement — depuis 1751, et fut officiellement nommé à la place de son père, le 1er février 1778. Ce Charles-Henri ne se doutait certes pas, en recevant à cette époque ses lettres de provisions, que ce Louis, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre, qui les lui accordait, devait quinze ans plus tard mourir de sa main.

Mais, avant de grouper les documents divers qu’il nous a été possible de réunir au sujet de ce personnage, disons d’abord quelques mots de ses six frères. Tous avaient suivi la carrière de leur père : le premier, Louis-Charles-Martin Sanson, fut nommé à Tours en 1793 ; le 9 germinal an IV, il démissionna et reprit du service quelques mois après; nous le trouvons, en 1807, exécuteur à Dijon, d’où il passa à Angers; il mourut en 1817.
Son fils, Louis-Victor Sanson, après avoir travaillé quelque temps à Montpellier, fut en 1806 commissionné pour Gênes ; lorsqu’à la suite des désastres qui marquèrent la fin de l’Empire, l’Italie cessa d’appartenir à la France, il se retira à Aix où nous perdons sa trace.
Le second, Louis-Cyr-Charlemagne Sanson, était, en 1788, maître des hautes œuvres à Provins, lorsqu’il fut nommé exécuteur de la prévôté de l’Hôtel (2); il mourut exécuteur à Versailles.

Un autre Sanson, exécuteur à Blois avant la Révolution, puis à Montpellier, fut révoqué pour ivrognerie le 28 fructidor an VIII. Un quatrième exerçait à Tours ; le cinquième tint la place de questionnaire à Paris, depuis le 1er décembre 1779 jusqu’au 16 octobre 1792; nous n’avons trouvé aucun titre concernant le sixième frère de Charles-Henri Sanson ; sans doute, remplissait-il les fonctions d’aide à Paris, où la besogne ne manquait pas. L’oncle de ces sept exécuteurs, Nicolas-Charles-Gabriel Sanson, né en 1721, ainsi que nous l’avons dit, était exécuteur à Reims; il se démit de son emploi en 1770 en faveur de son fils, qui mourut en l’an II.
Cette nombreuse famille de questionnaires, de bourreaux, de tortionnaires, vivait, dit-on, fort unie ; il arrivait souvent que les sept frères se trouvaient réunis à la table de l’aîné, qui habitait un assez vaste immeuble dans la rue Neuve-Saint-Jean, au faubourg Poissonnière. La vieille Marthe Dubut, la grand’mère, qui vécut jusqu’à un âge fort avancé, présidait ces singulières agapes, où les aides faisaient le service. On prétend que c’est aux valets de Charles-Henri Sanson qu’est due la coutume d’appeler les exécuteurs du nom de la ville où ils exerçaient : Monsieur de Paris, Monsieur de Tours, Monsieur de Blois, Monsieur de Reims ; dans l’impossibilité où ils se trouvaient de désigner, pour les besoins de leur service, les membres de la famille par ce nom de Sanson qui leur était à tous commun, ils les distinguaient par celui de leur résidence, et cette habitude passa dans le public, qui trouvait commode et décente cette impersonnalité du bourreau.

1. Voici la liste des questionnaires qui l’avaient précédé dans cette charge.
1690 : Gaspart Leboult, dit Desmoulins : il renonça à ses fonctions. Louis Bourdelot, dit Laroche, avait été nommé à sa place, mais il ne put faire enregistrer ses lettres de provisions parce qu’il avait été condamné à trois ans de bannissement hors de Paris pour crime de forfaiture. On nomma donc, en 1703, Jean Demorets, qui disparut en 1715 ; en son absence, la charge de questionnaire fut octroyée à Georges Hérisson. Puis nous trouvons en 1717 : Estienne le Feuve ; en 1722, Louis Liénard ; enfin, en 1746, Jean-Baptiste Barré (Archives nationales: V 540). Les Barré étaient depuis longtemps exécuteurs à Metz.

2. Cette charge, qui était demeurée au siècle dernier une véritable sinécure, puisqu’elle consistait à exécuter les sentences de mort édictées par le prévôt de l’Hôtel du Roi, qui n’en prononçait jamais, avait appartenu, en 1730, à un nommé Carlier qui abandonna la place. François Prud’homme lui succéda en 1733 ; puis elle passa à la famille Sanson qui en resta titulaire jusqu’à la suppression, en octobre 1792. Le titre était : exécuteur des sentences et jugements de l’Hôtel du Roi et grande Prévôté de France. Les gages étaient de 3,300 livres par an.

Le caveau des Sanson à l’église Saint-Laurent.

D’ailleurs, les Sanson jouissaient à Paris, dans leur quartier du moins, d’une certaine considération. Ils étaient riches et se comportaient en bourgeois posés. Ils passaient pour être dévoués au pouvoir qui les rémunérait grassement, faisaient du bien aux pauvres, soignaient gratuitement les indigents malades, car, c’est un fait assez remarquable, une croyance populaire estimait que tout bourreau était un peu médecin. Ainsi que les grands seigneurs, les Sanson avaient leur sépulture de famille dans l’église Saint-Laurent, leur paroisse. On y montre encore, près du banc d’œuvre, la dalle sans inscription qui fermait leur caveau funéraire, aujourd’hui bouleversé par de récents travaux d’installation d’un calorifère. Tous les Sanson avaient été inhumés là depuis 1707, date de la mort du chef de la dynastie ; que sont devenus leurs restes ? On l’ignore ; il est bien probable cependant qu’ils ont été découverts, il n’y a pas bien longtemps, et dans des circonstances qui émurent quelque peu la population parisienne.
C’était au mois d’avril 1871, en pleine commune. Un fédéré adressa au journal le Cri du Peuple la lettre suivante :

« 26 avril 1871.
Citoyen rédacteur,

Hier on apprenait que des faits étranges se passaient dans l’église Saint-Laurent. Un officier d’état-major reçut la mission de s’y transporter. A son entrée dans l’église, il vit différents souterrains ouverts, et grand fut son étonnement quand il aperçut un espace de plus de vingt mètres cubes remplis d’ossements humains.
Plus loin, quelques squelettes remontant à une date plus récente furent trouvés ; après une minutieuse perquisition, on remarqua que ces squelettes appartenaient au sexe féminin. Un d’eux surtout avait encore une chevelure abondante d’un blond cendré.
On se souvient qu’il y a environ dix années une histoire de séquestration de personnes pesa sur le curé de Saint-Laurent ; un homme oublié et endormi dans l’église avait été réveillé par des gémissements.
L’affaire rapportée dans la presse souleva l’indignation générale; des rumeurs circulèrent, mais le parti clérical, aidé par les écrivains du trône et de l’autel, soudoyèrent des médecins qui firent passer le spectateur de cette scène pour un halluciné.
Il y a là un mystère qu’il faut éclaircir, une série de crimes qu’il faudra dévoiler pour l’édification des hypocrites et des gens de mauvaise foi qui blâment la mesure relative à la fermeture des églises.
Il faut bien que les aveugles ouvrent enfin les yeux, que la lumière jaillisse sur les ténèbres que font autour d’eux les hommes noirs, et que les commères égarées par le fanatisme reculent d’effroi devant ces crimes inouïs — Ce jour-là, la superstition et l’ignorance feront place à la vérité, à la civilisation, et les rois et les prêtres disparaîtront de la société nouvelle.

Salut et fraternité.

P.-S. Des médecins ont été chargés des constatations ; un rapport a été envoyé à la Préfecture de police. »

L’événement fit du bruit : le journal officiel de la commune s’en occupa et publia un long article plein de macabres détails sur ce nouveau crime du clergé ; nous n’en retiendrons que quelques lignes donnant la description du caveau que le hasard avait ainsi fait découvrir :

« On enjambe des décombres, puis on descend un petit escalier de pierre, rapide et sombre; on pose le pied sur une terre molle ou grasse : c’est l’entrée du caveau.
C’est un hémicycle voûté, percé de deux soupiraux fort étroits, qui ont été bouchés à une époque relativement récente.
On y pénètre par trois entrées formées au moyen de deux piliers en arceaux.
Le côté droit seulement a été déblayé ; à gauche, la terre recouvre encore les squelettes peu profondément enfouis, car le pied se heurte à chaque instant à quelque affreux débris.
En inspectant les murs du terrain, on voit qu’il a dû servir de prison à une époque fort antérieure à l’enfouissement des cadavres.
Nous avons, à l’aide d’une allumette-bougie, déchiffré quelques grossières inscriptions :

Bardom 1713. Jean Serge 1714. Valent…

Ces noms sont placés en face de l’ouverture du soupirail qui donnait sur la rue Sibour, ancienne rue de la Fidélité.
Les murs du caveau portent des traces de crépit qui dénoncent une restauration qui ne doit pas remonter à plus de quelques années. »

Le gouvernement insurrectionnel pensa se faire une réclame habile en exposant à la vue du peuple les ossements des soi-disant victimes de l’honorable curé de la paroisse Saint-Laurent. On plaça ces restes sur un tapis devant le portail de l’Eglise ; des fédérés montaient la garde devant ces débris ; quelques curieux s’attroupaient, regardaient, haussaient les épaules et s’éloignaient en murmurant : « Sont-ils bêtes ! » Puis, comme la commune avait d’autres soucis plus sérieux, on oublia l’incident.

Eh bien ! ces ossements extraits d’un caveau oublié et sans pierre tombale apparente étaient très probablement ceux des Sanson, inhumés là à différentes époques, et ce sont sans nul doute les restes des bourreaux que la Commune exhiba ainsi en spectacle aux Parisiens de 1871 (1).

1. Les archives de l’église Saint-Laurent ne remontent pas au-delà de 1810 et ne contiennent, par conséquent, aucune pièce relative aux inhumations des membres de la famille Sanson avant la Révolution. Les anciens registres des délibérations de la paroisse Saint-Laurent, aux Archives nationales, ne font point non plus mention, autant que j’ai pu m’en assurer dans une recherche rapide, d’une concession de tombeau à la famille des exécuteurs.