La haute justice sous l’ancien régime

Les rifleurs.

Bien des gens, sans doute, pensent, non sans quelque raison, que la Révolution fut le beau
temps des exécuteurs. Il n’en est rien : nulle classe de la société n’eut, au contraire, plus à souffrir, du grand changement qui suivit l’établissement du régime parlementaire et la propagation
des idées nouvelles.
Avant 1789, il y avait en France, la Corse comprise, plus de cent soixante exécuteurs ; il est difficile d’en fixer le nombre exact, le chiffre de ceux exerçant en Alsace n’étant pas connu. Ils tenaient, pour la plupart, leurs provisions du Roi : un très petit nombre seulement avaient été commissionnés par des seigneurs ou des municipalités. Les Sanson, à Paris, à Tours, à Reims ; les Desmorets, à Étampes, à Dourdan, à Senlis, à Noyon, à Laon, à Epernay, à Châlons et à Vitry-le-Français ; les Ferey, à Rouen, à Pont-Audemer, à Provins, à Orléans; les Jouenne, à Melun, à Evreux, à Caen, à Dieppe, à Caudebec : telles étaient les principales dynasties qui se transmettaient dans le Nord de la France les fonctions de justice. La région du Midi était moins favorisée sous ce rapport : les villes qui voulaient s’offrir le luxe d’un maître des hautes œuvres commissionnaient ordinairement un condamné chargé d’exécuter les autres, car le préjugé qui sévissait dans les provinces méridionales était tel que personne ne se présentait pour remplir une fonction mal rémunérée d’abord, et en si grande mésestime que le bourreau ne trouvait point, la plupart du temps, de boulanger qui lui voulût vendre, ni de propriétaire qui consentît à le loger.
Le Nord-Est, et particulièrement la Lorraine, était, au contraire, véritablement l’Eden des exécuteurs. Le voisinage de l’Allemagne où, dans presque dans tous les villages, se trouvait un maître des basses œuvres chargé de la police des marchés, l’extrême rareté des exécutions à mort, l’habitude de coudoyer chaque jour le bourreau ou quelqu’un de ses descendants — car, en général, les familles d’exécuteurs étaient fort nombreuses, — et, plus que tout cela peut-être, l’aisance dans laquelle vivaient ces fonctionnaires, avaient, pour ainsi dire, éteint le préjugé et fait accepter ces hommes, dont quelques-uns même jouissaient d’une certaine considération. Aussi pullulaient-ils dans cette partie de la France.
Dans le ressort du ci-devant parlement de Nancy, qui était composé de trente-trois bailliages ou prévôtés royales outre plusieurs prévôtés bailliagères seigneuriales, on comptait quarante et un exécuteurs, non compris ceux établis et salariés par les seigneurs particuliers.
A l’exception des deux seules villes et bailliages de Vézelise et de Bruyères, il n’y avait pas un des bailliages du ressort dans l’étendue desquels il n’y eût un et, quelquefois, deux exécuteurs. On n’a aucune indication sur leurs émoluments. On sait seulement que le droit de havage n’était perçu,
avant 1775, qu’aux seuls marchés des villes de Neufchâteau, Bourmont, Épinal, Châtel et Mirecourt. Ces exécuteurs, moins heureux que leurs confrères des Trois-Evêchés, étaient dans la misère.
Ils ne retiraient presque rien des exécutions qui ne profitaient qu’à ceux de Nancy, parce qu’à la réserve de celles par effigie, elles se faisaient toutes dans cette ville pour éviter au domaine les frais de translation des condamnés.
A Thionville, il y en avait deux : Jean Graulle et Jean-Baptiste Dallenbourg, qui exerçait depuis 1748 ; à Montenach, Mudac Spirkel, commissionné en 1761 ; à Rodemach, Jean-Nicolas Spirkel était attaché à la justice du prince de Baden, qui lui avait fait construire une maison isolée au bas du bourg ; à Boulay était Nicolas Wolff; à Sarrelouis, Pierre Cauni, depuis-1781 ; à Bisten (1), François Spirkel, depuis 1766 ; à Filstroff, Pierre Back, depuis 1768 ; à Diding, Pierre Hippo, depuis 1787 ; à Puttelange, Georges Bour; à Longuyon, Henry Habile, dont le véritable nom était Schewindt, mais à qui sa dextérité avait sans doute mérité ce surnom, l’ Habile ; à Briey, Antoine Roch ; à Forbach, les deux frères Mathias et François Bourgard ; à Reling, Jean Wolff, sans compter l’exécuteur des jugements du Parlement de Metz, qui, grassement payé, était, en quelque sorte, par sa situation et son importance, le doyen et le patriarche de ses confrères de la région.
Chacune des bourgades d’Alsace, pour ainsi dire, comptait également un exécuteur au nombre de ses habitants ; en Champagne, ils étaient plus rares.
Cependant toute ville un peu importante avait le sien ; en Flandre, il y en avait à Lille, à Cambrai, à Douai ; celui du Conseil d’Artois siégeait à Arras ; les municipalités de Laon et de Soissons avaient chacune le leur ; la Normandie en comptait près de dix, et, en revanche, certains départements du Midi et du Centre, l’Ain, l’Allier, les Basses-Alpes, les Hautes-Alpes, l’Ardèche, etc., n’en avaient point en 1791. Il convient de dire que la plupart de ces agents de la force publique, gratifiés généralement du titre de maître des hautes et basses oeuvres, n’exerçaient que les fonctions de rifleur (2), c’est-à-dire de surveillant des marchés et d’exécuteur des règlements de police locale.

1. Bisten-im-loch ou Bistain, dans l’ancienne province des Trois-Évêchés, dépendant du bailliage seigneurial de l’évêché de Metz, à Vic. Diding près Freistroff, Filstroff, Puttelange, Forbach, Reling ou Remeling, étaient des bourgs de l’ancienne province de Lorraine. Montenach faisait partie des Trois-Évêchés et dépendait de la prévôté de Sierck. Rodemach était situé dans le bailliage de
Thionville. Quant à Longuyon et Briey, c’étaient d’anciennes villes du Barrois.

2. Ce mot ne se trouve ni dans Littré, ni dans Furetières, ni dans Richelet, ni dans le Dictionnaire de Trévoux, ni dans le Glossaire de Ducange. Son étymologie me semble cependant facile à établir. Le vieux verbe riffler signifie à la fois : effleurer, écorcher et prendre ; dans cette dernière acception, il a formé rafler. Rifflade, riffleure, qui en étaient les substantifs, désignaient une blessure qui ne fait qu’effleurer, une éraflure.
Le rifleur était donc l’exécuteur, chargé non seulement de donner un nombre déterminé de coups de baguette aux délinquants, mais encore d’écorcher les bêtes mortes; et le droit de riflerie, la vente, à son profit, de la dépouille de ces bêtes. — Presque partout le bourreau était en même temps équarisseur.