La haute justice sous l’ancien régime

La charrette de Sanson

La foule était ordinairement grande autour de l’échafaud. Il y avait là de tous les mondes ; des bourgeois, des militaires, des muscadins, des femmes, beaucoup d’espions de police, très peu d’ouvriers. Les députés n’y venaient guère, et pour cause ; cependant Dulaure nous dit qu’il cherchait à se familiariser avec la vue du supplice.

« Robespierre, lui, ne paraît pas avoir éprouvé la moindre répulsion pour ce terrible instrument objet de dégoût et d’horreur pour presque tout le monde. Loin d’en fuir la vue, il passait pour le contempler fréquemment ; on aurait presque dit qu’il y trouvait du plaisir, car il s’arrêtait, dit-on, quand sa promenade l’amenait au bas des Champs-Elysées. Cela n’est guère en harmonie avec les sentiments d’humanité et de sensibilité qu’il affectait et dont il parlait à tout instant . »

Cependant, quand les victimes étaient obscures et en petit nombre, les spectateurs étaient assez clairsemés : d’ailleurs, l’heure des exécutions variait suivant la durée des séances du tribunal, et bien des gens se contentaient d’aller voir les charrettes dans la rue Saint-Honoré. C’était là qu’avait lieu le vrai drame. C’était là qu’on pouvait assister de près à la lente agonie de ceux qu’on traînait à la boucherie. Elles existent encore pour la plupart, les vieilles et hautes maisons de cette voie douloureuse, qui ont vu passer tant de malheureux liés aux ridelles du vis-à-vis de maître Sanson. L’affreux cortège débouchait de la rue du Roule et s’engageait à gauche de la rue Saint-Honoré. Il y a là, en face de ce tournant étroit où l’encombrement des curieux était toujours énorme à cause du voisinage des Halles, une maison Louis XIV avec un des plus beaux balcons de Paris. Un peu plus loin est la fontaine de l’Arbre sec. Charlotte Corday, qui, curieuse, profitait du long parcours à travers les rues pour voir Paris qu’elle ne connaissait pas, jeta sans doute un regard à ce monument d’un joli style rococo. Puis voici l’Oratoire : bien des fronts de condamnés ont dû se relever en passant devant cette église, bien des prières suprêmes ont dû monter vers ce noir portail. C’est là, dit-on, que, au moment où l’on conduisait la Reine à l’échafaud, une mère, dans la foule, éleva au-dessus des têtes son enfant, un petit garçon blond, de l’âge du Dauphin, qui envoya un baiser à la pauvre femme qui allait mourir. Devant le Palais-Égalité la foule était toujours houleuse et serrée : on était bien là pour voir. Sur les marches de Saint-Roch on était mieux encore ; aussi les curieux s’y installaient-ils longtemps avant le passage des charrettes. Au 16 octobre, le perron de l’église était noir de monde. Une femme, postée à l’extrême bord d’un des massifs de maçonnerie qui se trouvent là, cracha dans ses mains et tâcha de lancer sa salive jusqu’à la Reine. Ce qui a pu faire croire que Marie-Antoinette s’aperçut de cette lâche insulte, c’est qu’à ce moment, bien qu’elle eût les mains liées, elle tourna le dos à toute cette canaille. Précédant la charrette, qui menait la Reine à l’échafaud, un officier de la garde nationale, l’épée à la main, levait et inclinait alternativement son arme pour inviter le public à garder le plus profond silence. « L’air solennel et pénétré de sa mission, la gravité de sa marche, la douleur concentrée du héraut de la mort, la majesté de son geste, tout imprimait à ce spectacle une horreur indicible et poignante. »

Celui qui, tout enfant, a été témoin de ce fait avait conservé du passage des charrettes un autre souvenir non moins poignant. « Comment, à l’âge que j’avais 2, me suis-je trouvé là ?… Ce sont de ces choses que je suis réduit à classer parmi les énigmes de ma vie. Quoi qu’il en soit, je l’ai vu, ce tombeau roulant ; il était rempli de malheureux qui allaient à la mort… tous hommes. L’un d’eux (je reproduirais sa figure avec ses angoisses avant qu’il eût parlé, et sa résignation lorsqu’il se fut écrié) : « Y a-t-il quelqu’un qui veuille aller rue de la Vieille-Draperie, n° 16 ? — Moi, répondis-je par un mouvement de pitié que je ressens encore, et sous les yeux de la foule qui n’osait m’approuver — « Merci, jeune homme, ajouta-t-il, allez dire à ma femme et à mes enfants que je meurs en les aimant, et qu’ils se consolent — J’y cours, » lui dis-je en m’élançant du côté que l’on m’indiqua ; et j’allai m’acquitter de ma promesse comme un pauvre enfant tout attendri, mais ne comprenant ni les motifs de ce drame, ni la difficile grandeur du rôle qu’il venait d’accepter. »

Comme on n’irait pas chercher dans le journal de Charles Maurice des anecdotes sur la Révolution, cueillons-y encore celle-ci qui rectifie un fait avancé par divers historiens. « On a dit qu’en allant à la mort les Girondins chantaient le fameux hymne : Mourir pour la patrie !… C’est une erreur. D’abord ces infortunés, dont la tenue et le courage étaient admirables, ne pouvaient se sentir inspirés par le cadavre de Valazé placé sur une charrette particulière. Deux seuls entre tous, Duprat et Mainvielle, se sont soulevés en passant devant la rue Saint-Roch, et ont fait entendre le premier couplet de la Marseillaise. Ils continuaient, lorsqu’un enfant de onze ans, qui, seul aussi peut-être, les écoutait avec cette sorte de prédestination dont le mot est : « Regarde pour te souvenir ! » les perdit de vue et demeura terrifié sur la place. Cet enfant, c’était moi. J’avais onze ans et sept mois. A cet âge, la mémoire est déjà forte. Le collège de M. Hix, dont je faisais partie, avait pour quelques jours renvoyé ses écoliers à leurs parents, et le hasard voulut que l’épouvantable spectacle vînt frapper ma jeune imagination pour ne jamais s’en effacer. Quant au chant Mourir pour la Patrie ! il est, on le sait, l’ouvrage d’un jeune homme de vingt-quatre ans, nommé Girey-Dupré, rédacteur du journal le Patriote français, et qui en a expié aussi la généreuse inspiration. Cela se bornait à un seul couplet, que son brave auteur avait composé avant de se rendre au tribunal, et qu’il a chanté depuis la prison jusqu’à l’échafaud. En voici la reproduction exacte :

Pour nous quel triomphe éclatant !
Martyrs de la liberté sainte,
L’immortalité nous attend,
Dignes d’un destin si brillant,
A l’échafaud marchons sans crainte,
L’immortalité nous attend.
Mourir pour la Patrie ! (bis)
C’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie !

Après la réaction on a ajouté des couplets à celui-ci, pour en faire un hymne national, et les chanteurs des rues en ont assez longtemps propagé la mémoire. »

Peu à peu, cependant, le quartier Saint-Honoré se lassa du spectacle quotidien qui lui était offert. Le passage des charrettes paralysait entièrement le commerce à certaines heures de la journée. Dès que le sinistre cortège approchait, les boutiques se fermaient, la rue appartenait à la plus vile populace. D’abord les crieurs apparaissaient, annonçant la liste des condamnés, fraîchement imprimée ; les groupes se formaient, stationnant le long des maisons, hurlant des obscénités ou chantant des refrains révolutionnaires; les fenêtres hautes se garnissaient de curieux : tout à coup, l’on criait : Les voilà ! Et, escorté d’un groupe de gendarmes, apparaissait le carrosse à trente-six portières. Les patients, les mains liées derrière le dos, les pieds nus ou chaussés de larges souliers ou de pantoufles, y étaient placés, attachés aux ridelles, se faisant vis-à-vis. Chaque charrette contenait cinq à six condamnés. Quand il n’y avait qu’une ou deux victimes, elles étaient tournées de façon à ne pas voir les chevaux. On sait que la Reine, sortant de la Conciergerie et arrivée sur la charrette, enjamba assez lestement la planche qui, posée en travers, servait de banc, et s’assit face en avant ; Sanson la fit se relever et s’asseoir le dos tourné à l’attelage. La durée du trajet variait de trois quarts d’heure à une heure et demie.

La place de la Révolution ne présentait point, non plus, un aspect bien réjouissant. Au mois d’août 1793, le Conseil général de la Commune avait arrêté que la guillotine y resterait dressée en permanence jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné, « à l’exception néanmoins du coutelas que l’exécuteur des hautes œuvres sera autorisé d’enlever après chaque exécution ». Cet épouvantail interrompait singulièrement la perspective de la grande avenue des Tuileries. Autour de lui, le sol était toujours imprégné de sang, au point que la trace des pieds des passants qui avaient traversé la place se reconnaissait bien au loin et jusque sur le pavé de la rue de Bourgogne. Cela, non plus, ne plaisait qu’à demi aux habitants du quartier. Aussi, après la fête de l’Être Suprême (1), le 25 prairial an II, jugea-t-on convenable de transporter l’échafaud à l’autre extrémité de Paris, à la barrière du Trône-Renversé.

1. La guillotine fut d’abord dressée sur la place de la Bastille ; mais elle n’y resta qu’un jour. « Le 26 germinal, la trésorerie a payé au citoyen Prud’homme la somme de 52 livres pour avoir fourni de l’eau et du sable pour laver et couvrir le sang des victimes péries place de la Révolution, la veille de la fête en l’honneur de l’Être suprême. »
« Cela doit être noté dans les préparatifs de la fête… Le citoyen Prud’homme trouva du sang tout frais. C’était celui de douze administrateurs du département des Ardennes, condamnés le jour même par le tribunal révolutionnaire ; c’était le sang d’un nommé Thézut, ex-noble ; c’était le sang d’un enfant de dix-huit ans, volontaire dans le 9° régiment d’artillerie légère ; c’était le sang, enfin, d’un certain Lecoq, domestique de Roland, coupable d’avoir apporté un cahier de musique à Mme Roland dans sa prison. L’agent-voyer et ses ouvriers trouvèrent sous la flaque encore fraîche, une rouille plus tenace, faite du sang des milliers de victimes royalistes, fédéralistes, dantonistes, hébertistes immolées pendant une année sur cette place. »