La haute justice sous l’ancien régime

La haute justice sous l’ancien régime.

Le bourreau.

L. S. Mercier écrivait en 1795 1, pour son Nouveau Paris, un chapitre saisissant : « Je voudrais bien savoir », disait-il en parlant du bourreau, ce qui se passe dans sa tête et s’il a regardé ses
terribles fonctions uniquement comme un métier…
Il a vu la jeune fille, à la veille de ses noces, affronter le trépas avec plus de sang-froid, que le fameux d’Estaing qui avait rempli l’Europe des récits glorieux de sa bravoure et de son intrépidité. Comment dort-il après avoir reçu les dernières paroles et les derniers regards de toutes ces têtes coupées…
Il a entendu ces milliers de femmes-furies applaudir avec des cris forcenés à cet épouvantable déluge de sang. Il dort, dit-on, et il pourrait bien se faire que sa conscience fût en plein repos… Il est vrai qu’il ne fût point tout à la fois, comme l’exécuteur de la justice de Nantes, bourreau, président des sociétés populaires et témoin gagé pour déposer contre les prévenus. On ne se disputa point, comme à Nantes, le bonheur de l’avoir pour gendre ; on ne vit point, comme à Nantes, des personnes de tout rang et de tout état l’aborder d’un air caressant et presser amicalement ses mains sanglantes. Et les Parisiennes ne portèrent point à leur oreille, comme bien des femmes de Nantes, des guillotines de vermeil.
« Il reçut, dit-on, des excuses de la reine lorsque sur l’échafaud elle eut posé par mégarde le bout de son pied sur le sien. Que pensa-t-il alors ? Il fut longtemps payé des deniers du trésor royal. Quel homme que ce Sanson ! Il va, vient comme un autre ; il assiste quelquefois au théâtre du Vaudeville, il rit, il me regarde ; ma tête lui est échappée, il n’en sait rien… »
Ces quelques lignes de Mercier, et la lettre que l’exécuteur écrivit, à un journaliste (1), plusieurs jours après le 21 janvier 1793, voilà à peu près tout ce qu’on sait de Sanson, qui fut, suivant un mot célèbre, la clef de voûte de la Révolution. Quant à ses confrères des départements, nul indice. Parfois, dans les monographies locales, surgit un nom que la répulsion populaire a recueilli, que la tradition transmet, sans autre titre à l’histoire que celui-ci : ainsi s’appelait le bourreau au temps de la Terreur. Encore le fait est-il des plus rares. Car c’est une chose digne de
remarque qu’on ait pu écrire, sur l’époque révolutionnaire, une étonnante quantité de récits, qu’on soit parvenu à en éclairer les plus sombres coins, qu’on ait reconstitué, à force de recherches et de documents, ses plus dramatiques aspects, et que toujours soit demeuré dans l’ombre le terrible fonctionnaire auquel restait le dernier mot de tant de drames. L’échafaud et l’exécuteur semblent être des abstractions. Cette rouge silhouette domine toute l’histoire à la façon d’un fantôme qui passe, impersonnel et insaisissable, et personne encore n’a herché la solution de ce problème : Qui était-ce ? Et pourtant — là est l’intérêt de la question — c’étaient des hommes ; des hommes ayant comme d’autres, sinon une famille, du moins, ainsi que le disait de Maistre, une femelle et des petits, des sentiments, des haines, des intérêts, des préjugés, de l’orgueil, des passions, des besoins, des ambitions. Quand on ouvre leurs dossiers déposés dans nos Archives, il se dégage, de toutes ces liasses jamais feuilletées, l’impression qu’on pénètre dans un monde étrange, effrayant et inexploré. C’est un grouillement de figures sinistres, à la fois, et placides, une évocation de monstres bons bourgeois, s’alliant entre eux, se dénonçant, s’entr’aidant, écrivant aux ministres, sollicitant des protecteurs, criant misère, faisant souche de petits bourreaux, demandant des places, se démenant de cent façons pour parvenir, et surtout parlant du métier avec une bonhomie si naturelle et si froide qu’elle en est terrifiante. Il y a là des papiers jaunis, aux plis cassés, qu’on ne peut d’abord regarder sans une sorte de dégoût ; des commissions d’exécuteurs, grises de crasse, qu’ils avaient sur eux pendant la besogne ; des procès-verbaux rédigés au pied de l’échafaud; des lettres
tracées par ces mains gourdes, devenues calleuses au contact des boucles de la bascule ; des billets écrits, après le travail, du bout de ces gros doigts qui avaient encore du sang aux ongles. Pourtant
la répulsion instinctive, que cause tout d’abord le dépouillement de ces dossiers, se change bientôt en quelque chose qui ressemble à de la compassion : on éprouve une sorte d’intérêt des plus vifs
pour toute cette classe d’hommes qu’une hérédité fatale a retranchés du nombre des hommes. Les fils de Jacques d’Armagnac sentirent, dit-on, le sang de leur père dégoutter sur leur front des
planches mal jointes de l’échafaud. Eh bien ! ce fait odieux s’est renouvelé cent fois dans notre histoire : le sang qu’avait versé l’exécuteur allait, à travers les générations, salir le front de ses
descendants: nul espoir de laver cette tache originelle ; le fils du bourreau était bourreau, et, s’il est vrai que cette hérédité n’a jamais existé de droit, il n’en est pas moins certain que, de fait,
elle fut toujours inéluctable. Et c’est ainsi que, pendant des siècles, plus de deux cents familles ont passé dans la vie, humbles, sans droit à la susceptibilité, se sachant méprisées et maudites,
honnêtes parfois, souvent cyniques et se léguant, comme un héritage implacable, la souveraine horreur qui s’attachait à leurs fonctions.

1. Ce journaliste était Dulaure, rédacteur du Thermomètre du jour. Dans son numéro du 13 février 1793, cette feuille avait rapporté le fait suivant :
« Anecdote très exacte sur l’exécution de Louis Capet :
Au moment où le condamné monta sur l’échafaud, dit Sanson
(car c’est l’exécuteur des hautes œuvres criminelles lui-même qui a raconté cette circonstance, et qui se sert du mot le condamné), je fus surpris de son assurance et de sa fermeté ; mais, au roulement du tambour qui interrompit sa harangue et au mouvement simultané que firent mes garçons pour saisir le condamné, sur-le-champ sa figure se décomposa ; il s’écria trois fois de suite très précipitamment : « Je suis perdu ! » Cette circonstance, réunie à une autre que Sanson a également racontée, savoir que le condamné avait copieusement soupé la veille et fortement déjeuné
le matin même, nous apprend que Louis Capet avait été dans l’illusion jusqu’à l’instant précis de sa mort, et qu’il avait compté sur sa grâce. Ceux qui l’avaient maintenu dans cette illusion avaient eu sans doute pour objet de lui donner une contenance assurée qui pourrait en imposer aux spectateurs et à la postérité, mais le roulement du tambour a dissipé le charme de cette fausse fermeté, et les contemporains ainsi que la postérité sauront à quoi s’en tenir sur les derniers moments du tyran condamné. »
Sanson mis, par cet article, directement en cause, adressa un démenti formel aux assertions du Thermomètre du jour, et Dulaure se rétracta en ces termes dans le numéro daté du 18 février :
« Le citoyen Sanson, exécuteur des jugements criminels, m’a écrit pour réclamer contre un article inséré dans le n° 410 du Thermomètre du jour, dans lequel on lui fait raconter les dernières paroles de Louis Capet. Il déclare que ce récit est de toute fausseté.
« Je ne suis pas l’auteur de cet article. Il a été tiré des Annales patriotiques par Carra, qui en annonce le contenu comme certain. Je l’invite à se rétracter. J’invite aussi le citoyen Sanson à me faire parvenir, comme il me le promet, le récit exact de ce qu’il sait sur un événement qui doit occuper une grande place dans l’histoire. Il est intéressant, pour le philosophe, d’apprendre comment les rois savent mourir. »
Et Dulaure recevait quelques jours après la lettre suivante :
« Au rédacteur,
Voici, suivant ma promesse, l’exacte vérité de ce qui s’est passé à l’exécution de Louis Capet:
Descendant de la voiture pour l’exécution, on lui a dit qu’il fallait ôter son habit. Il fit quelques difficultés en disant qu’on pouvait l’exécuter comme il était. Sur la représentation que la chose était impossible, il a lui-même aidé à ôter son habit. Il fit encore la même difficulté lorsqu’il s’est agi de lui lier les mains qu’il donna lui-même lorsque la personne qui l’accompagnait lui eût dit que c’était un dernier sacrifice. Alors il s’informa si les tambours battraient toujours. Il lui fût répondu que l’on n’en savait rien, et c’était la vérité. Il monta l’échafaud et voulut foncer sur le devant, comme voulant parler. Mais on lui représenta que la chose était impossible encore. Il se laissa alors conduire à l’endroit où on l’attacha et où il s’est écrié très haut : « Peuple, je meurs innocent ! »
Ensuite, se retournant vers nous, il nous dit : « Messieurs, je suis innocent de tout ce dont on m’inculpe. Je souhaite que mon sang puisse cimenter le bonheur des Français ! »
Voilà, citoyen, ses dernières et véritables paroles.
L’espèce de petit débat qui se fit au pied de l’échafaud roulait sur ce qu’il ne croyait pas nécessaire qu’il otât son habit et qu’on lui liât les mains. Il fit aussi la proposition de se couper lui-même les cheveux.
Et, pour rendre hommage à la vérité, il a soutenu tout cela avec un sang-froid et une fermeté qui nous ont étonnés. Je reste très convaincu qu’il avait puisé cette fermeté dans les principes
de la religion dont personne ne paraissait plus pénétré ni persuadé que lui. »

Signé: Sanson.
Exécuteur désarrois criminels. »

Ajoutons, pour terminer le récit de cet incident, toujours incomplètement raconté, que Dulaure, pour ne point paraître épouser l’opinion fort peu équivoque du bourreau, crut devoir faire suivre le texte de Sanson des quelques lignes que voici :
« Comment allier ces principes de religion qui condamnent le crime, les perfidies, la trahison, avec les crimes démontrés, les perfidies de Louis ? Comment allier la conscience de ses propres forfaits avec la fermeté de l’innocence ? Ou Louis était un des hommes les plus opiniâtres dans ses opinions criminelles, ou son hypocrisie l’a suivi jusqu’à la mort ; ou bien il était l’homme le plus fanatique, le plus crédule, le plus imbécile de tous ceux que les prêtres aient aveuglés. »