La France libre

Mais, dit-on, les parties de ce grand tout se désuniront ; nous deviendrons autant de petites républiques. Je ne saurais me persuader la possibilité de ce démembrement. Pourquoi nous désunir ? Pourquoi vouloir être des Bretons, des Béarnais, des Flamands ? Y aurait-il alors sous le ciel un nom plus beau que celui de Français? C’est à ce nom déjà si célèbre qu’il faut tous sacrifier le nôtre. C’est à vous, dignes représentants de la nation, à arracher toutes ces haies de division qui séparent les provinces, à nous unir si fortement, à nous donner une constitution si belle, si heureuse, que cette année 1789 soit pour nous ce qu’était pour les juifs celle de la délivrance des Pharaons ; et qu’une loi divine et descendue du ciel nous inspire pour les gouvernements étrangers la même aversion que ce peuple avait pour les idoles des nations. Quelque mépris qu’on ait pour les juifs, il est impossible de ne pas admirer leur législateur et la profondeur des fondements sur lesquels il a bâti une constitution impérissable. Quand je lis le psaume CXIII, je ne m’étonne plus qu’éparse depuis tant de siècles, cette nation n’ait jamais pu se fondre et se dissoudre avec les peuples au milieu desquels elle vit. Nous ne pouvons pas demander à nos députés qu’ils fassent sauter les montagnes comme des béliers ; mais la raison seule peut nous organiser aussi fortement que le merveilleux, et la main de justice fera plus que la baguette de Moïse.

O vous ! Dignes représentants de la nation et les pères de la patrie, voyez tous les amis de la liberté et de l’humanité, tous ceux pour qui le bien public et la gloire du nom français ne sont pas des chimères, tourner incessamment vers notre auguste Assemblée des yeux pleins d’espoir et de reconnaissance. Jusqu’à ce jour vous avez rempli votre tâche avec courage, et la sagesse de vos délibérations est la meilleure réponse aux détracteurs du gouvernement populaire. Votre serment avant la séance royale, et depuis votre réponse au marquis de Brézé, qu’on vous envoyait comme si vous étiez une procession, et que vous eussiez à écouter un maître des cérémonies, toute cette conduite ferme et sage a bien justifié notre confiance. Vous avez donc juré de ne point vous séparer que la France n’ait une constitution digne d’elle. Poursuivez sans crainte, le despotisme frémit de lâcher sa proie : il a déployé tout l’appareil de sa puissance : il a osé lutter un moment contre vous. Lutte impuissante ! Vous avez persisté, et avec vous la nation entière. Continuez de donner au monde le plus beau des spectacles, un spectacle inconnu aux siècles passés, celui de la raison toute nue aux prises avec la force, et victorieuse.

Déjà la plus étonnante merveille s’est opérée. Nos soldats ont jeté bas les armes. L’exemple qu’ont donné les gardes françaises ne sera point perdu pour l’armée. Braves soldats, venez-vous mêler parmi vos frères, recevoir leurs embrassements. Nous allions nous entr’égorger : venez, mes amis, recevez les couronnes civiques qui vous sont dues. Vous avez ennobli vos épées ; maintenant elles sont honorables ; maintenant vous n’êtes plus les satellites du despote, les geôliers de vos frères, vous êtes nos amis, nos concitoyens, les soldats de la patrie ; maintenant vous n’avez plus une livrée, vous avez un uniforme. Venez-vous asseoir à nos tables ; portons ensemble un toast à la santé des augustes représentants du peuple français, à la santé de l’immortel Necker, du duc d’Orléans, et que depuis les Alpes et les Pyrénées jusqu’au Rhin on n’entende plus que ce seul cri : Vive la nation! vive le peuple français!

Comme la face de cet empire est changée ! Comme nous sommes allés à pas de géants vers la liberté ! Altérés d’une soif de douze siècles, nous nous sommes précipités vers sa source dès qu’elle nous a été montrée. Il y a peu d’années, je cherchais partout des âmes républicaines ; je me désespérais de n’être pas né Grec ou Romain, et ne pouvais pourtant me résoudre à m’éloigner de la terre natale et d’une nation que, dans son asservissement même, on ne pouvait s’empêcher d’aimer et d’estimer. Mais c’est à présent que les étrangers vont regretter de n’être pas Français. Nous surpasserons ces Anglais si fiers de leur constitution et qui insultaient à notre esclavage. Plus de magistrature pour de l’argent, plus de noblesse pour de l’argent, plus de noblesse transmissible, plus de privilèges pécuniaires, plus de privilèges héréditaires. Plus de lettres de cachet ; plus de décrets ; plus d’interdits arbitraires, plus de procédure criminelle secrète. Liberté de commerce, liberté de conscience, liberté d’écrire, liberté de parler. Plus de ministres oppresseurs, plus de ministres déprédateurs, plus d’intendants vice-despotes, plus de jugements par commissaires, plus de Richelieu, plus de Terrai, plus de Laubardemont, plus de Catherine de Médicis, plus d’Isabelle de Bavière, plus de Charles IX, plus de Louis XI. Plus de ces boutiques de places et d’honneurs chez la Du barry, chez la Polignac. Toutes les cavernes de voleurs seront détruites, celle du rapporteur et celle du procureur, celles des agioteurs et celles des monopoleurs, celles des huissiers-priseurs et celles des huissiers-souffleurs. La cassation de ce conseil qui a tant cassé ; l’extinction de ces parlements qui ont tant enregistré, tant décrété, tant lacéré et se sont tant nos seigneurisés, qu’il en périsse jusqu’au nom et à la mémoire. Suppression de ce tribunal arbitraire des maréchaux de France. Suppression des tribunaux d’exception. Suppression des justices seigneuriales. La même loi pour tout le monde. Que tous les livres de jurisprudence féodale, de jurisprudence fiscale, de jurisprudence des dîmes, de jurisprudence des chasses, fassent le feu de la Saint-Jean prochaine ! Ce sera vraiment un feu de joie, et le plus beau qu’on ait jamais donné aux peuples. Qu’on extermine surtout cette robe grise, cette police, l’inquisition de la France, le vil instrument de notre servitude, ces milliers de délateurs, ces inspecteurs, la lie du crime et le rebut des fripons même. Qu’il fuie de la terre des Francs, l’infâme qui, depuis l’ouverture des Etats généraux, aurait dénoncé un citoyen ; qu’il fuie ou qu’il soit sûr que le fer ardent du bourreau le poursuit, qu’il l’atteindra, et lui imprimera sur la joue le mot espion, afin qu’on le reconnaisse. Qu’on détruise un autre espionnage plus odieux encore ; du moins je me défie de la police : mais je me fie à la poste, et elle me trahit ; le commis de la barrière ne fouille que dans ma poche, celui de la poste fouille dans ma pensée ; que le secret des lettres soit inviolable. Que les vils fauteurs du despotisme, que les d’Esprémesnil, que Moreau, que Linguet, que l’abbé Maury, l’abbé Roy, que Condé, que Conti, que d’Artois vivent; qu’ils respirent pour montrer notre tolérance ; mais que le mépris s’attache à leurs pas ; qu’ils ne marchent qu’investis de l’exécration publique, qu’au milieu de leurs valets et de leur faste, ils soient devant nos yeux et dans l’opinion comme ces traîtres que les Germains plongeaient dans la vase, dans le bourbier, dans une mare, et où ils les tenaient enfoncés jusqu’aux oreilles. La Bastille sera rasée, et sur son emplacement s’élèvera le temple de la liberté, le palais de l’Assemblée nationale. Peuples, on ne lèvera plus sur vous d’impositions royales, mais nationales, et pas un denier au-delà des besoins de l’année. Le trésor national, l’armée nationale composée de milice bourgeoise, de milices comme la magistrature, comme le sacerdoce, où les vertus, la voix publique, la considération mèneront à tout, et la naissance, l’argent, la faveur du prince, à rien. Nous aurons des bailliages provinciaux, des assemblées municipales, une Assemblée nationale perpétuelle, arbitre de la paix et de la guerre ; des traités et des ambassades ; non pas une Assemblée nationale dont les membres puissent se déclarer inamovibles, héréditaires, comme M. de Mirabeau en admet la possibilité dans sa onzième lettre, hypothèse qui m’a étrangement surpris de la part d’un écrivain dont la logique est aussi saine ; mais une Assemblée nationale subordonnée à la nation, de manière qu’un bailliage puisse retirer ses pouvoirs à son représentant, et qu’on soit destitué comme on a été institué. Fiat! Fiat! oui, tout ce bien va s’opérer ; oui, cette révolution fortunée, cette régénération va s’accomplir ; nulle puissance sur la terre en état de l’empêcher. Sublime effet de la philosophie, de la liberté et du patriotisme ! Nous sommes devenus invincibles. Moi- même j’en fais l’aveu avec franchise, moi qui étais timide, maintenant je me sens un autre homme. A l’exemple de ce Lacédémonien, Otriades, qui, resté seul sur le champ de bataille et blessé à mort, se relève, de ses mains défaillantes dresse un trophée, et écrit de son sang : Sparte a vaincu! je sens que je mourrais avec joie pour une si belle cause, et, percé de coups, j’écrirai aussi de mon sang : La France est libre!