La France libre

J’ai peine à croire ce qu’on raconte de Voltaire, que tous les ans la haine du fanatisme, réveillée par l’anniversaire de la Saint-Barthélemy, lui donnait une fièvre périodique et commémorative. Ce que je puis attester, c’est que me trouvant un jour à je ne sais quelle entrée de la reine dans la capitale, et voyant pour la première fois se déployer tout le faste de la royauté, bien que j’aie l’honneur d’être Français, et que je croie en avoir le cœur, je n’éprouvai point du tout cette idolâtrie qu’on assure que nous avons pour nos rois. Le souvenir de ces chars de triomphe des Romains, où à côté du grand homme un esclave l’avertissait qu’il était simple citoyen ; ici au contraire le sentiment profond de leur orgueil, de leur mépris pour la nation, cette idée extravagante que je croyais lire dans leur visage que c’est à Dieu et à leur épée, et non à nous qu’ils doivent d’être élevés sur le pavois, la comparaison de leur petitesse individuelle avec cette grandeur soufflée, la vue d’un peuple immense qui se précipitait, qui se cul-butait, qui s’étouffait pour jouir de son humiliation et de son néant, cette multitude de satellites, de valets, de cochers, et de chevaux même plus fiers que les citoyens, toutes ces images me remplirent d’une indignation inexprimable, et la haine de la royauté me causa une fièvre, la seule que j’aie jamais eue.

Avant la séance royale, je regardais Louis XVI avec admiration, parce qu’il a des vertus, qu’il ne marchait point dans la voie de ses pères, n’était point despote, et avait convoqué les Etats généraux. Au fond de ma province, j’avais lu dans la gazette sa belle parole : Qu’im-porte que mon autorité souffre, pourvu que mon peuple soit heureux? Aurions-nous, m’étais-je dit, un roi plus grand que les Trajan, les Marc-Aurèle, les Antonin, qui n’ont point limité leur puissance? J’aimais personnellement Louis XVI : mais la monarchie ne m’était pas moins odieuse.

J’entends dire de tous côtés que la monarchie est nécessaire à la France, que la nation est tombée dans les derniers malheurs toutes les fois qu’elle s’est détachée de l’obéissance due à ses rois. Je sais que l’on doit à l’autorité royale d’avoir détruit ces châteaux antiques, dont les ruines, liées au souvenir des désordres de ces temps, représentent encore à l’imagination la carcasse et les ossements des grandes bêtes féroces. Mais de bonne foi, avons-nous à craindre aujourd’hui que ces ossements ne se raniment? Ces châteaux vont achever de n’être plus que les maisons de campagne des aristocrates déchus. De bonne foi, avons-nous à craindre de voir, comme du temps de la Fronde, une troupe de robins, ou les Seize, comme du temps de la Ligue, ou Caboche et le prévôt Marcel, prendre les rênes du gouver-nement ? Ce sera la nation qui se régira elle-même, à l’exemple de l’Amérique, à l’exemple de la Grèce. Voilà le seul gouvernement qui convienne à des hommes, aux Français, et aux Français de ce siècle.

N’est-ce pas se moquer, d’assimiler la monarchie au gou-vernement paternel ? Le père commande, parce qu’il est père, parce que ses enfants tiennent tout de lui, parce que la nature répond de son amour et l’expérience de sa sagesse. Quelle parité y a-t-il entre un roi et une nation? Mettez d’un côté Louis XVI et de l’autre l’Assemblée nationale. De quel côté seront les lumières et l’expérience? A Louis XVI, joignez le conseil, la reine, d’Artois, Barentin, Villedeuil, Lamoignon, Brienne, Calonne, Coulon ; joignez Conti, Condé, les favoris et les favorites ; de l’autre côté, mettez Necker, que la nation entière a choisi, et cette foule de députés de tous les ordres, à qui leur patriotisme, leurs talents, leurs vertus ont mérité le suffrage des provinces : souverains collectivement, individuellement subordonnés à leur bailliages, mandataires révocables à la première infidélité, et dites par qui vous aimez mieux être régis ?

Le gouvernement populaire, le seul qui convienne à des hommes, est encore le plus sage. Un exemple va le prouver sans réplique. Premièrement, le meilleur de nos rois, Louis XII ; il eut les vertus d’un monarque, mais sa prison de trois ans ne put lui donner les talents qui lui manquait, la prévoyance et la sagacité. Ses guerres furent mal conduites, ses traités peu honorables. Prenez-y garde, chers concitoyens, si vous concevez à la place du gouvernement monarchique celui que Coligny méditait, que les Seize cherchaient, après lequel Mézerai a soupiré, que l’Amérique a trouvé, les jours tant regrettés de Louis XII ne seront pas les beaux jours de ce gouvernement. Le gouvernement étant alors l’assemblée générale, il sera impossible que le gouvernement ait d’autre intérêt que le sien, et, partant, que l’intérêt général; et comme les vertus publiques ne sont autre chose que l’amour de l’intérêt général, le gouvernement aura toujours des vertus.. Des deux choses à désirer dans les chefs de l’Etat, les vertus et les talents, nous serons donc toujours sûrs de trouver l’une. Quand les deux seront réunies, alors quel empire florissant que la France ! Et si nous faisions toujours de mauvais choix ; s’il arrivait, ce qui est impossible, que nos chefs manquassent toujours d’habileté, eh bien, les choses iraient comme du temps de Louis XII, où le prince n’avait que des vertus, et nous serions au pair de ce règne. Il ne pourrait donc manquer à ce gouvernement que des talents et des lumières ; et la France en manqua-t-elle jamais? Mais la plupart de ses grands hommes lui ont été inutiles. Qu’on compare les chefs que nomme la voix publique à ceux que nomme la cour. Aurions-nous jamais été vaincus, si nous avions choisi nos généraux? Jamais foulés, si nous avions choisi nos ministres ? Je me déclare donc hautement pour la démocratie. Et comment répondre aux exemples de la Grèce, de la Suisse et de l’Amérique?

On répond que la lenteur des délibérations dans les républiques nuit à la promptitude nécessaire aux opérations d’un bon gouvernement : quelle mauvaise foi, ou quelle ignorance ! Les Romains, demande l’orateur des Etats généraux, é.\aient-ils les derniers en campagne? Quelle incroyable célérité dans la première expédition navale de Duilius ! dans l’armement de Carthage à la troisième guerre punique ! L’histoire n’offre rien de pareil, si ce n’est l’armement de la ville de Paris le 14 juillet 1789.
On répond encore que cette forme de gouvernement ne convient qu’à des petites villes comme Athènes et Genève, à des îles comme l’Angleterre, à des pays de montagnes comme la Suisse, ou à ceux qui sont séparés des nations conquérantes par un archipel, comme l’Amérique. Chers concitoyens, ces contrées, tour à tour libres et asservies, montrent que ce n’est point à leur disposition qu’elles durent le bienfait de la liberté.. Qui ne voit que ces exemples se réfutent l’un par l’autre? Si l’Angleterre est environnée de mers, Genève ne l’est, point. Si l’Attique est petite, l’Amérique est un vaste continent. Si la Suisse a des montagnes, la Hollande n’en a point. Si l’Amérique a besoin des barrières de l’Océan pour se défendre, c’est une preuve que la petitesse d’un Etat, loin d’être favorable au gouvernement républicain, lui serait plutôt contraire, puisque plus il est petit, plus il est facile à envahir. Un grand pays comme la France, constitué en république, n’aurait besoin ni de la barrière des mers, ni du boulevard des Alpes. La liberté y serait invincible.