La France libre

Camille Desmoulins

 

QUELLE CONSTITUTION CONVIENT LE MIEUX A LA FRANCE

Je m’attends aux clameurs que ce paragraphe va exciter. Messieurs, point de colère, je vous prie. Je ne prétends asservir personne à mon opinion, et suis prêt à en faire le sacrifice, si elle est réprouvée par leurs hautes puissances nos seigneurs de l’Assemblée nationale. Mais on était étouffé par ses pensées. Souffrez que je profite du moment pour les exhaler. C’est un esclave qui use des saturnales. Poursuivons. Age libertate decembri.

Après avoir fait le procès à la mémoire de nos rois, Mirabeau ajoutait cette réflexion alors si courageuse : « Toute l’Europe a applaudi au sublime manifeste des Etats-Unis d’Amérique. Je demande si les puissances qui ont contracté des alliances avec eux ont osé lire ce manifeste ou interroger leur conscience après l’avoir lu. Je demande si, sur les trente-deux princes de la troisième race, il n’y en a pas eu au-delà des deux tiers qui se sont rendus beaucoup plus coupables envers leurs sujets que les rois de la Grande-Bretagne envers les colonies. »

Pour se renfermer dans les cinq siècles que nous venons de parcourir, que répondre à une expérience de cinq cents ans? La chose parle de soi. Les faits ne crient-ils pas que la monarchie est une forme de gouvernement détestable? Dans une si longue période de temps, trois rois seulement ne sont pas indignes du trône ; et qu’on ne fasse pas honneur de ces trois princes à la royauté. Ils durent à leurs premières années, si différentes de celles des dauphins, de n’être pas comme le vulgaire des rois. Quand nous sommes malades, nous devenons bons. Charles V, prince valétudinaire, s’instruisit encore à l’école du malheur. Les règnes désastreux de Jean et de Henri III donnèrent l’expérience à Charles V et à Henri IV leurs successeurs ; l’éducation de ce dernier, les vicissitudes de sa fortune, en firent ce prince que nous regrettons encore ; et si Louis XII fut le père du peuple, remercions la grosse tour de Bourges. Tant que les enfants des rois seront élevés sur les degrés du trône, livrés à des instituteurs courtisans, nourris de ces leçons qui font les rois par la grâce de Dieu, et non par la grâce du peuple ; complimentés dès le berceau par les robes rouges et les soutanes violettes, qui s’empressent d’aduler bassement l’auguste marmot ; tant qu’on ne dira pas du prince héréditaire, comme Henri IV de son fils, cet enfant est à tout le monde; que la nation n’aura pas le droit de diriger exclusivement son éducation, de l’arracher de la cour et du sein empesté de la flatterie dont il suce la maxime avec le lait, il sera impossible aux rois de n’être pas ce qu’ils ont toujours été.

Eh ! Pourquoi vouloir que le bonheur d’un empire dépende d’un précepteur, que la destinée d’un peuple soit dans la main d’un seul homme? Ce mot de Cicéron à Atticus m’a toujours frappé : César voudra-t-il ressembler à Phalaris ou à Pisistrate? Je n’en sais rien, mais il en est le, maître. Comment les peuples ont-ils pu placer leurs espérances dans un seul homme? Elevés loin de la cour et par les plus sages instituteurs, la plupart ne seront alors que de méchants rois. Les Césars, nés presque tous loin du trône, en furent-ils moins de mauvais princes? La royauté, la puissance se corrompt d’elle-même. Que sert de préparer le vase? c’est la liqueur qui ne vaut rien. Pourquoi juger les rois plus favorablement qu’ils n’ont fait eux-mêmes? Ecoutons un empereur rendre ce témoignage aux monarques : « II ne faut que quatre ou cinq courtisans déterminés à tromper le prince pour y réussir ; ils ne lui montrent des choses que le côté qu’ils veulent. Comme ils l’obsèdent, ils interceptent tout ce qui leur déplaît, et il arrive, par la conspiration d’un petit nombre de méchants, que le meilleur prince est vendu, malgré sa vigilance, malgré même sa défiance et ses soupçons. »

C’est Dioclétien qui fait cet aveu. Il suppose le meilleur roi. Que dire d’un prince faible, d’un prince médiocre, d’un prince comme il y en a tant? Point de bête plus féroce, dit Plutarque, que l’homme, quand à des passions il réunit le pouvoir. Telle est l’idée qu’on a eue des rois dans tous les temps. Je parle de ceux qui ont été vraiment rois ; car il est ridicule dé donner le même nom à Agis et à Xerxès, au premier magistrat de Lacédémone et au grand roi. Beaucoup de peuples ont chassé les rois, si on excepte les Juifs à qui Dieu prédit en vain qu’ils s’en repentiraient ; je ne connais aucune nation qui se soit donné des rois proprement dits, ce qui est la preuve que ce gouvernement a été rejeté avec horreur par tous les peuples qui ont eu la liberté de choisir et de se constituer.

Chers concitoyens, il faut que ce soit un grand bien que la liberté, puisque Caton se déchire les entrailles plutôt que d’avoir un roi ; et de quel roi peut-on comparer la bonté et les qualités héroïques à celles de ce César dont Caton ne put supporter la dictature ; mais c’est ce que nous ne pouvons comprendre. Abâtardis par la servitude, nous ne concevons pas les douceurs et le prix de la liberté ; nous sommes comme ce satrape qui vantait à Brasidas les délices de Persépolis, et à qui ce Lacédémonien répondit : Je connais les plaisirs de ton pays, mais tu ne peux connaître ceux du mien. Ce qui fait saisir à J.-J. Rousseau ce rapprochement admirable : « Il en est de la liberté comme de l’innocence et de la vertu, dont on ne sent le prix que lorsqu’on en jouit soi-même, et dont le goût s’éteint sitôt qu’on les a perdues. »

Il est pourtant, chez les peuples les plus asservis, des âmes républicaines. Il reste encore des hommes en qui l’amour de la liberté triomphe de toutes les institutions politiques. En vain elles ont conspiré à étouffer ce sentiment généreux : il vit caché au fond de leurs cœurs, prêt à en sortir à la première étincelle, pour éclater et enflammer tous les esprits. J’éprouve au dedans de moi un sentiment impérieux qui m’entraîne vers la liberté avec une force irrésistible ; et il faut bien que ce sentiment soit inné, puisque, malgré les préjugés de l’éducation, les mensonges des orateurs et des poètes, les éloges éternels de la monarchie dans la bouche des prêtres, des publicistes, et dans tous nos livres, ils n’ont jamais appris qu’à la détester.