La Bastille

La Bastille

La Bastille

Un des cachots de la Bastille fait sur les lieux lors de la prise de cette affreuse prison.

Un des cachots de la Bastille fait sur les lieux lors de la prise de cette affreuse prison.

 

Cachot de la Bastille découvert sous l'oreillon du bastion le 23 avril 1790

Cachot de la Bastille découvert sous l’oreillon du bastion le 23 avril 1790

 

Le Langage des murs, ou les cachots de la Bastille dévoilant leurs secrets.

14 août 1789.

Cachots:
de M. le Comte de Lorges.
de L. de Silly.
de M. d’Avaux.
de M. Linguet.
de M. le Comte de Mar……..Singularité trouvée dans ce cachot.
M. de Riolay.

L’Aiguille du temps, trop lente à mon gré, venoit enfin de marquer sept heures du soir ; les ouvriers avoient déja abandonné leurs travaux, leur troupe nombreuse s’étoit dispersée, & plus de douze cents Citoyens étoient déja répandus sur le faîte de ces murs construits par le despotisme ; le cœur rempli d’une foule de sentimens, plus faciles à éprouver qu’à dépeindre ; l’ame accablée tous le poids d’un souvenir qui me rappelloit tous ces prétendus criminels qui avoient trouvé
dans la Bastille le tombeau de leur liberté ; (combien de leur vie !) l’œil morne & abattu, je parcourois lentement l’entrée de ce lieu, dont je n’avois jamais prononcé le nom qu’avec horreur…….. O Français ! ô Peuple libre , me disois-je , tu peux donc à présent fouler sous tes pieds cet exécrable monument de la tyrannie ! Tu peux promener tes regards inquiets, mécontens & curieux sur la trop vaste étendue de ce manoir infernal !…. Arrête un instant !….
Garde-toi d’avancer ! Encore un pas, & tu marches sur la tombe de ton ami, de ton
parent, de ton frere !…. Ah ! éprouves-tu, comme moi, me disois-je encore, tous
les sentimens de la haine, de la rage & de la fureur, contre ces Aristocrates anciens qui ont voulu, & qui ont établi cette inquisition civile ; contre les modernes qui l’ont protégée, & qui vouloient en faire un rempart à leurs crimes & à leur scélératesse.

Telles étoient les réflexions qui m’occupoient, lorsque je m’apperçus que j’étois
déja au – delà du pont – levis que terminoit autrefois un corps-de-garde.
Parvenu dans la derniere cour, je sentis renaître en moi les mêmes émotions que j’y avois éprouvées, lorsqu’un mois auparavant j’y étois entré en vainqueur, & au mépris des balles qui sifflaient à deux pouces de ma tête. J’y cherchai de nouveau, mais vainement, cette horloge, qui n’avoit jamais sonné que l’heure de la douleur & du désespoir ; il n’existoit plus, & il n’offroit que des débris accumulés sur d’autres débris. (O LINGUET ! tous les ouvriers qui travaillent à la destruction de la Bastille sont des Dieux pour toi, tu leur dois tes hommages.)
Mes regards erroient encore sur toutes ces ruines amoncelées, lorsqu’un de ces mêmes ouvriers s’offrit de me conduire dans tous les cachots de cette demeure infernale.
Je commençai par la tour qui est à gauche, en entrant par le côté de la rue Saint-Antoine ; je ne parvins au cachot le plus profond, qu’après avoir descendu un escalier de quarante-quatre marches, a compter du rez-de-chaussée. J’éprouvai, en y entrant, un frémissement involontaire & universel ; mes yeux, cherchoient à y découvrir une autre clarté que celle que répandoit la chandelle de mon conducteur ; mais ces affreux tombeaux sont sans ouvertures, & l’air ne pouvait s’y renouveller que lorsque la plus grande necessite obligeoit d’ouvrir, pour un instant, les doubles portes qui en fermoient l’entrée.
Le froid devoit y être meurtrier, l’air puant & infest, & l’on n’y respiroit que pour avaler des miasmes putrides.
Je m’emparai de la chandelle, & il n’est pas le plus petit espace dans tous les cachots que j’ai parcourus, sur lequel je n’aie porté mes regards.
Si j’y cherchois vainement quelque passage à la lumiere, ce ne fut point inutilement que je m’occupai à y découvrir quelques inscriptions qui pussent m’apprendre le nom des personnes qui y avoient été détenues comme victimes sacrifiées à la politique, à la haine,à l’ambition, ou à la vengeance.
Le premier de tous les noms que je déchiffrai, non pas sans peine, fut celui du Comte de Lorges. Le millésime étoit entièremont effacé ; mais, en revanche, je lus distinctement ces mots, qui ont toute la cadence d’un vers, sans en avoir la mesure.

« Exoriri possit aliquis nostris ex ossibus ultor. »

Oui, me suis-je dit sur-le-champ, tu es vengé, & ce n’est point par un seul homme ; c’est une Nation entiere, c’est un Peuple impatient de la liberté, qui a vaincu, dans un seul jour, un préjugé de douze siécles ; c’est le Corps des François réunis qui vient de combattre & de terrasser le monstre affreux du despotisme, qui, couvert des livrées de la plus haute puissance, dévoroit des victimes sans nombre.
Je vis encore, dans le même cachot, le nom de de Silly, ayant pour date 1747, accompagné de cette phrase effrayante :

« L’horloge ne sonnera jamais pour moi l’heure de la liberté. »

Ah ! sans doute le malheureux étoit convaincu que rien ne pourrait appaiser la rage ministérielle excitée contre lui.
Le troisieme nom que j’apperçus fut celui d’un Monsieur d’Avaux, avec ces vers :

Dijon, chère Dijon ! ô toi qui m’as vu naître,
Pour jamais je te perds : c’en est fait ; & peut-être
La main qui me retient dans ces horrible lieux
Va terminer mes jours par des tourmens affreux

Sans doute que M. d’Avaux épancha de cette maniere les sentimens de son cœur, en
fixant les yeux sur la sinistre poulie attachée à la voûte…….. Je demande ici si elle etoit destinée à suspendre un rèverberè dans le cloaque où pourrissoient ces illustres malheureux…. Non, non, ce n’est point à cet usage que la destinoit la tyrannie. Mais éloignons de nous un pareil tableau, & glissons sur de telles horreurs.
En sortant de ce cachot, je ne vis rien de remarquable dans les chambres que l’on rencontre en parcourant la tour. Quelques-unes étoient assez spacieuses, & avoient des cheminées ou des poêles ; mais toutes étaient peu ou point éclairées. Les fenêtres sont pratiquées dans des murs de dix pieds d’épaisseur ; elles représentent une pyramide ou un cône tronqué, dont la base se trouve dans l’intérieur la chambre ; elles font fermées à cette même base, au milieu, & au sommet, de grilles de fer dont l’épaisseur ne donne passage qu’à une très-faible lumière.
Je me trouvai bientôt sur le haut des murs, & ce ne fut pas sans éprouver les mouvemens de la joie la plus pure que je me vis couvert de poussiere. Ces ruines, que je contemplai avec délices, étoient pour moi plus que tous les palais des Rois ; & celles dont je fuis possesseur, je ne les céderai jamais qu’au péril de ma vie…. Je suis Français. Quelle gloire pour moi de pouvoir me flatter devoir travaillé à la démolition de la Bastille !
Dans la troisieme chambre de la troisieme tour, sur le même côté, je lus distinctement ce qui suit :

« Riolay, Procureur au Parlement de Bretagne, à été mis à la Bastille en 1788, au commencement des troubles. »

J’ai observé que cette chambre devoit être moins sombre que les autres ; mais je ne prononcerai pas cependant sur le degré de lumiere que recevoient ces exécrables réduits, parce que, lorsque j’y entrai, la plupart étoient assez éclairées, à raison du peu de hauteur des murs de revêtissement, dont la moitié étoit déjà détruite.
Tous les cachots étant construits sur le même modele, tous offrant le même coup-d’œil, tous révoltant également l’humanité, je n’entrerai pas dans une description plus détaillée. On trouve par-tout, & jusques dans les endroits d’aisance, des noms, des sentences, des épitaphes, & quelquefois des vers assez bien tournés.
Mais rien n’a fixé davantage mon attention, que cette phrase que j’ai trouvée dans le cachot où l’on m’a assuré qu’a été détenu M. Linguet. Je ne prétends pas
la lui attribuer ; mais cependant qu’il me soit permis de dire que le style. en est vraiment marqué à son coin…. La voici :

« La constitution d’un Etat n’est ordinairement qu’unouvrage du hasard, que le temps a façonné en le roulant insensiblement sur la pente des abus. ».

Le morceau de papier sur lequel cette phrase est écrite, & que j’ai entre les mains, est taillé en pointe aux deux côtés ; il étoit roulé, & placé dans un petit trou à gauche de la cheminée…. Si ces expressions font celles de M. Linguet, assurément lorsqu’il les écrivit il étoit bien éloigné de penser qu’elles seroient lues si-tôt par un patriote, qui viendroit fouler aux pieds les débris d’un cachot où il avoit tant souffert.
L’ame remplie de tout ce que je venois d’observer, & transporté d’un noble enthousiame, je m’écriai : « Enfin le despotisme est écrasé ; il expire. Enfin nous savons tous que nous ne sommes qu’une société d’égaux ; nous savons que nous ne sommes soumis à l’inégalité que sous la promesse expresse du bonheur. »
On m’assure qu’un jeune homme, parcourant comme moi tous les cachots avec des yeux avides, trouva enfin, dans l’un d’eux, ces mots tracés sur le mur, à gauche de l’entrée, à-peu-près à deux pieds de terre :
[ Comte de Mar…..] L’humidité plus grande à la seconde partie de pierre avoit entièrement fait disparoître le reste du nom ; qu’à quelque distance de cet
endroit, il apperçut la longueur du petit doigt d’un suif noirci ; qu’avec son couteau il enleva cette couche de suif, & découvrit une fente au mur, dans laquelle il trouva un lambeau de toile rouge, large d’environ deux pouces, se terminant en pointe à l’une des extrémités, sur lequel lambeau sont tracées, à la maniere de la
marque du linge, & en fil blanc très – fin, ces trois lignes :

+ + + + + + | ans.

J’ai respecté les jours de mon Roi,
voilà mon crime.

Ce morceau de linge étoit, roulé, & contenoit un boutde ce même fil blanc, attaché à un brin de crin noir très fort.
Pourquoi ce malheureux, quel qu’il fut, n’a-t-il pas ajouté son nom ? on sauroit. actuellement quel homme fut victime du ressentiment de ceux qui n’avoient pas craint de lui commander un si noir forfait.

O vérité sacree !…. Tu viens donc enfin de frapper les oreilles des Rois ! Repose-toi toujours sur la tête des Français, & préviens à-la-fois les révoltes par l’espérance, & la tyrannie par la crainte !…… Rassure cependant notre Monarque chéri : dis bien à Louis XVI, le restaurateur de la Liberté française, que le Français paye au centuple, en amour, en fidélité, tout ce que ses Rois lui donnent, (que dis-je) tout ce qu’ils lui promettent seulement en bonheur. Dis-lui enfin que le Français, dans ses mécontentemens les plus violents, ne peut que se remuer autour du Trône, mais jamais s’en éloigner.

Mauclerc, de Châlon en Bourgogne.