Jean-Pierre Brissot

Etait-il encore d’une bonne politique de poursuivre avec tant d’acharnement Barnave et les Lameth, de les forcer presque à se jeter dans le parti de la Cour, dans le temps qu’ils soutenaient presque seuls la société des Jacobins contre tant d’ennemis, et lorsque la société leur devait tout ? Je sais qu’ils n’avaient pour guide que leur ambition, qu’ils voulaient gouverner et qu’ils se servaient de la société comme d’un marchepied pour monter au ministère ; mais ils nous défendaient contre les satellites de Lafayette et contre le comité autrichien ; le massacre du Champ de Mars, la révision n’eût point eu lieu. Que m’importe qu’ils voulussent être ministres ! cela ne pouvait importer qu’à d’autres ambitieux qui spéculaient pour eux-mêmes, ou pour leurs amis, sur le ministère, et qui les trouvaient sur leur chemin ; le citoyen passionné pour la liberté se sert de tous les instruments pour la consolider ; il se sert de la tête d’Alexandre Lameth, et de la langue de Barnave, comme un dévot curé fait sa vierge de Saint-Sulpice avec des pots de chambre.

Etait-ce encore d’une bonne politique, lorsque la France avait été décrétée une monarchie, lorsque le nom de république effarouchait les neuf dixièmes de la nation, lorsque ceux qui passaient pour les plus fougueux démocrates, Loustalot, Robespierre, Carra, Fréron, Danton, moi, Marat lui-même s’étaient interdit de prononcer ce mot, était-il d’une bonne politique à vous, Brissot, d’affecter de vous parer du titre de républicain, de timbrer toutes vos feuilles de ce mot république, de faire croire que telle était l’opinion des Jacobins, et d’autoriser les calomnies et la haine de tous ses ennemis ? Etait-il d’une saine politique, surtout peu de jours avant l’affaire du Champ de Mars, de vous montrer avec ce Duchâtelet, aide de camp de Bouillé, dans ce fameux journal intitulé le Républicain, d’annoncer avec tant d’emphase ce journal qui ne parut que quelques jours, et qui semble n’avoir été enfanté que pour exciter des troubles, pour préparer le rassemblement des patriotes égarés, pour les rabattre comme un gibier dans le Champ de Mars, sous les sabres et les fusils des cannibales en écharpes? Comment vous, qui voyiez alors Lafayette, qui de votre aveu ne lui trouviez plus qu’un souffle de patriotisme, je dis plus, vous qui le saviez haletant de la soif du sang des républicains ; car vous ne ferez croire à personne que, lorsque de loin vous sondiez si bien le cœur de Barnave, vous n’ayez pu lire de si près dans celui de Lafayette ; comment se trouve-t-il que ce soit vous qui ayez rédigé cette fameuse pétition du Champ de Mars ? Que penser, lorsqu’on vient à réfléchir que nous tous, poursuivis pour cause de républicanisme, et comme signataires de cette pétition, nous étions décrétés et obligés de fuir, tandis que vous, rédacteur de la pétition, vous, le coryphée des républicains, et qui seul preniez ce titre depuis six mois, qui sembliez avoir pris des traîtres une permission de l’afficher, vous vous promeniez tranquillement dans Paris?

Enfin, lorsque nous ne pouvons-nous dissimuler, qu’à la différence des révolutions du XVE siècle, qui tiraient leur force de la vertu, et avaient leurs racines dans la conscience ; à la différence de ces révolutions que le protestantisme opérait dans l’Angleterre et dans tout le Nord, plutôt des réformes religieuses que civiles, et soutenues par le fanatisme et les espérances d’une autre vie, notre révolution, purement politique, n’a ses racines que dans l’égoïsme et dans les amours-propres de chacun, de la combinaison desquels s’est composé l’intérêt général ; dans une telle révolution, était-il d’une bonne politique, quand le clergé et la noblesse, l’orgueil et l’oisiveté, tous les abus et tous les privilèges, étaient déjà soulevés contre elle, quand on avait soulevé une partie du commerce par la ruine de la plus florissante de nos colonies, de chercher encore à cette révolution des ennemis dans toutes les passions ; d’effaroucher la corruption ; de pousser la sévérité contre les joueurs jusqu’à violer la loi même ; de prêcher la réforme par l’envoi de sept cents personnes en quinze jours à Bicêtre ou à l’hôpital ; de sévir contre les vices, avant que l’éducation nous ait donné des mœurs et des vertus, et de retirer les oignons d’Egypte avant d’avoir fait pleuvoir la manne ? Croyez-vous avoir consolé le peuple du renchérissement du sucre par un sermon sur la superfluité du sucre, et ne voyez-vous pas qu’il n’y a que le prêtre, et celui qui promet aux hommes le ciel et les jouissances d’une autre vie, qui ait le droit de leur faire supporter, sans se plaindre, les privations de celle-ci ? Si je passe à l’examen des services de Brissot depuis qu’il est à l’Assemblée nationale, qu’a-t-il fait pour la nation qui réponde à cette grande attente qu’il avait excitée? Il a allumé de la paille, répondait à cette question M. de Lauraguais ; il n’a paru se donner de mouvement que pour faire déclarer la guerre offensive. Il a parlé au moins huit heures sur cette question, tant aux Jacobins qu’à l’Assemblée nationale. MM. Billaud-Varenne, Machenaud, Robespierre, Doppet et moi, avons discuté, dans des discours irréfutables, s’il était d’une bonne politique de prendre ce moment pour rompre les traités, guerroyer avec toutes les puissances et municipaliser l’Europe. Brissot et Rœderer ont été vaincus en raison et en éloquence, comme l’a dit Danton. Le talent de Robespierre s’est élevé en cette occasion à une hauteur désespérante pour les ennemis de la liberté, il a été sublime, il a arraché des larmes, il a levé un coin du masque que je viens d’arracher. La cabale déjouée, impuissante contre Robespierre, s’est tournée contre moi, qui n’ai cessé de le montrer depuis trois ans à mes concitoyens comme un Caton, et qui le montrais alors comme un Démosthène. /

Le vrai patriote Rœderer, ci-devant 89, quand les Lameth étaient Jacobins, et qui n’est revenu aux Jacobins que quand les Lameth se sont faits Feuillants,, en sorte qu’il a moins paru rechercher la société des amis de la Constitution que fuir celle des Lameth ; Rœderer, bien connu pour ne pas haïr moins Robespierre que les Lameth ; vrai patriote, qui n’a point encore installé les jurés, et qui, placé par nous, électeurs, au milieu du directoire de Paris, pour surveiller ses anciens camarades de 89, n’a pas encore eu l’occasion de révéler le plus léger trait d’incivisme de ce directoire, vrai patriote aussi; le vrai patriote Rœderer, qu’il suffit de voir pour regarder cette tête comme la meilleure étude que la nature ait montrée aux peintres pour dessiner la haine, la jalousie et la méchanceté ; ce vrai patriote ne m’a point pardonné, lui et sa cabale, d’aimer Robespierre, mon ami de collège, vénérable, grand à mes yeux, quoiqu’on ait dit qu’il n’y avait point de grand homme pour son valet de chambre, son camarade de collège, et le témoin de sa jeunesse. Il ne cesse depuis un mois de calomnier, tout bas, le pseudo-patriote, Camille Desmoulins. La société des Jacobins se souvient qu’instruit de l’atroce calomnie qu’il allait chuchotant contre moi, que je lui avais offert les faveurs de ma plume, et le voyant à la tribune, je le sommai, il y a trois semaines, de publier hautement ce qu’il colportait à l’oreille de tout le monde. Le conseiller au parlement de Metz, Rœderer, fier d’avoir emporté la place de procureur syndic sur Dandré, le conseiller d’Aix, répondit avec dignité qu’il ne venait pas entretenir la société de si minces objets, que lorsqu’il aurait à m’accuser, il commencerait à m’en prévenir par une lettre. Cependant il a continué à semer lâchement dans l’ombre le grain de la calomnie. Aujourd’hui qu’il croit que ce grain est levé assez pour étouffer ma réputation, il me fait attaquer par les journaux. Un feuillant, le sieur Millin, valet de plume de Bailly, Lafayette, et du Directoire de Paris, a inséré cette phrase dans la Chronique de Paris, dont il est un des plus honorables rédacteurs : « Que Camille Desmoulins, audacieux souteneur de tripots, soit rayé de la liste des Jacobins, que le vrai patriote Rœderer soit invité à lire les notes qu’il a recueillies sur cet homme qui s’est vendu à tout le monde, et n’a été acheté par personne. Elles sont vraiment curieuses et pourront éclairer la société sur tous les agents de la coalition. »

J’ai écrit au rédacteur : « Monsieur Millin, j’ai répondu à M. Brissot par un écrit, on répond à vous par un huissier. Je rends plainte contre vous, si demain vous n’insérez dans votre journal, que je somme M. Rœderer de publier les notes curieuses qu’il a recueillies sur moi. »

Signé : CAMILLE DESMOULINS.

L’honnête chroniqueur n’a point inséré cette lettre, et M. Rœderer n’a point désavoué l’article. Je vais poursuivre M. Millin au criminel. Déjà le commissaire de police a reçu ma plainte. J’attends les preuves du rédacteur, ou de son souffleur Rœderer, que je me suis vendu à tout le monde, moi dont la plume a été recherchée tour à tour par Lafayette, Mirabeau èt Lameth dans un temps où ils disposaient des places et de la fortune publique, et où j’étais dépendant des besoins. Il m’était difficile de ne pas soupçonner que c’était Lafayette qui, à l’expiration de mon traité avec Garnery, m’avait envoyé quelqu’un mettre l’enchère sur les offres de celui-ci, que c’était lui qui me donnait 10.000 livres par an, que c’était le bailleur de fonds et que j’avais l’honneur d’avoir pour entrepreneur de mon journal le héros des deux mondes. Voyez si je suis vendu à Lafayette, s’il a un censeur plus sévère que moi.

Mirabeau m’avait fait habiter avec lui sous le même toit à Versailles. Il me flattait par son estime. Il me touchait par son amitié. Il me maîtrisait par son génie et ses grandes qualités. Je l’aimais avec idolâtrie. Ses amis savaient combien il redoutait ma censure qui était lue de Marseille et qui le serais de la postérité. On sait que, plus d’une fois, il envoya son secrétaire à une campagne éloignée de deux lieues, me conjurer de retrancher une page, de faire ce sacrifice à l’amitié, à ses grands sacrifices, à l’espérance de ceux qu’il pouvait rendre encore. Dites si je me suis vendu à Mirabeau. Je ne savais pas que les traîtres, à une distance si immense de lui pour les talents, bientôt nouveaux parvenus à la tribune, nous conduiraient avec plus de perfidie à la ruine de la liberté, et me réduiraient à demander pardon à sa grande ombre, et à regretter tous les jours les ressources pour la France dans son génie, et pour la liberté dans son amour de la gloire.

Les Lameth, sachant bien que j’étais incorruptible, avaient employé le seul moyen de corruption possible avec moi, celui de me jurer qu’ils ne se sépareraient jamais des Jacobins, qu’ils porteraient leur tête sur l’échafaud pour la cause de la liberté. Voilà la séduction dont ils ont usé avec moi. Voilà la séduction dont ils ont fait briller à mes yeux. Lorsque Lafayette, en vous lâchant à leurs jambes et à la cour, en les faisant injurier aux Jacobins, les a comme forcés à se réunir à elle et à Lafayette, lorsqu’ils ont ouvertement trahi les intérêts de la nation; dites si je leur ai été vendu, s’ils ont eu de plus ardents ennemis que moi ? Tel est, tel sera toujours le pseudo-patriote Camille Desmoulins, qui s’est vendu à tout le monde et n’a été acheté de personne. Si j’avais voulu me vendre, si ma conscience avait été sur la place, à qui fera-t-on croire que le journaliste des Révolutions de France et de Brabant eût manqué d’acheteurs ? Lui, à qui il est venu des témoignages les plus flatteurs et des hommages du fond de l’Asie et de l’Amérique. J’ai parlé dans mon numéro 31 de l’épreuve la plus rude à laquelle puisse être mise la fragilité humaine. Je défiais alors, en justice et devant le Châtelet, où j’étais traduit, un député que je ne nommais pas, mais qui m’entendait, et Mirabeau que je nommais, de nier leurs sollicitations et leurs offres de corruption. Le défi ne fut point relevé et l’affaire en resta là. Depuis, comme j’ai encore été circonvenu ! Comme on avait pris la peine d’épier mes passions et d’étudier l’endroit faible ! Je n’ai pas succombé, je n’en fais pas même vanité. Est-ce qu’il m’était possible de varier, à peine d’être le dernier des hommes? Est-ce que je pouvais changer de langage, à peine de me mettre sur le corps cinquante pieds de fumier? Mais que je doive à la vertu ou à la crainte de l’infamie mon incorruptibilité, elle n’en est pas moins incontestable. On cite des fortunes immenses qu’ont faites les principaux acteurs de la révolution, les terres, les hôtels, les châteaux qu’ils ont achetés ; on sait les places auxquelles ils se sont poussés. Dans les grands débordements de la révolution, je défie qu’on puisse dire que mon champ se soit arrondi de la moindre alluvion et agrandi d’un pouce de terre. A l’époque de l’expiration de mon bail avec la personne qui avait rétrocédé à M. Gaillard, et que j’ai toujours regardée comme le prête-nom de Lafayette, au n° 78, ayant voulu le continuer à mes frais, bien loin de m’enrichir, à dire la vérité, je dépensai près de 3.000 livres en 8 numéros, ce qui, comme je n’ai que 4.000 livres de rentes, m’a mis dans l’impuissance de tenir plus longtemps la campagne contre mes ennemis de toute espèce. Sollicité depuis, par une foule de patriotes, et engagé, par M. Rœderer lui-même, à reprendre mon journal, j’eus avec lui un entretien particulier qui a servi de prétexte à ces calomnies. Je pourrais fermer la bouche par un seul mot à M. Rœderer. Je n’avais qu’à nier cet entretien, ces confidences qu’il dit que je lui ai faites ; mais ma franchise me défendra toujours mieux que le mensonge, car ce caractère de franchise qu’on me connaît ne vient que de ce que je n’ai pas besoin de mentir. Que ne publiez-vous, M. Rœderer, comme je vous en ai sommé il y a trois semaines à la tribune des Jacobins, cet entretien tel que je l’ai eu, et on n’y verra qu’un trait de plus de patriotisme de ma part et la meilleure preuve de mon incorruptibilité. Pourquoi cet acharnement à me ravir l’estime de mes concitoyens, le seul bien que j’ai gagné à la révolution, le témoignage de mon incorruptibilité? Je ne suis sur le chemin de l’ambition de personne, je n’envie point aux héros de la révolution leur fortune, leur avancement, votre chaise curule, qu’on disait qui endort le patriote, comme le fauteuil d’académicien assoupissait les auteurs. C’est ma fortune de ne m’être point enrichi dans la révolution. Voilà ce qui atteste ma bonne foi ; voilà mes honneurs, ma place, de n’être point arrivé aux places et aux honneurs. J’ai pris le premier la cocarde, j’ai combattu trois ans pour la liberté publique, j’ai écrit sept gros volumes révolutionnaires. Dans ces trois mille pages rapidement écrites, périodiques et obligées, je défie mes ennemis de trouver une seule ligne que la philosophie, l’humanité, la politique puissent désavouer. Je ne saurais me plaindre de l’ingratitude de mes concitoyens. Ils ne me doivent rien ; car je ne leur ai rendu aucun service, puisqu’ils ne m’ont jamais écouté. Lors même que j’ai été le plus applaudi aux Jacobins, je n’ai connu que des applaudissements stériles, et je ressemblais alors même à une voix qui crie au secours dans le désert et à qui est répondue par des échos inanimés. Souffrez donc, J.-P. Brissot, qu’inutile à la liberté publique, je me tourne vers la liberté individuelle. Permettez que, ne Voulant être ni mendiant, ni fripon, démissionnaire d’un journal ruineux, et n’ayant point de fonctions salariées, je me tourne vers la reconnaissance des opprimés. Pardonnez à un homme de loi de réclamer la loi en faveur des opprimés, fussent-ils même aristocrates. Si votre substitut, M. Girey-Dupré, relève mes erreurs d’homme de loi, qu’il ne m’isole pas, en tonnant contre moi seul, tandis que mon affiche-consultation est signée de MM. Renauld-d’Angely, Henrion, Martineau, Blondel, De Bruges, Bonnet. Pour vous, que l’espérance des patriotes a appelé au gouvernail; vous qui daignez qualifier ingénieux mon discours du mois d’octobre sur notre situation politique, et qui, dans un de vos écrits (du mois de septembre, je crois) placez naïvement la tête de J.-P. Brissot entre les bustes de J.-J. Rousseau et de Mably, c’est à vous de remplir les deux tribunes de l’Assemblée nationale et des Jacobins. Je ne vous les dispute point; mais j’ai cru devoir à mes concitoyens de leur présenter le tableau de vos principales opinions et leurs résultats. J’ai dit les faits. En vous écrivant, le mépris a pris insensiblement la place de l’indignation. J’ai ri, me voilà désarmé, et je doute si je dois conclure de tout ceci pour la perfidie ou l’impéritie de votre part. Je ne conclus point ; mais je vous défie de nier vous-même que dans les deux cas, et à coup sûr, vous n’ayez été le plus grand tueur de tous nos médecins politiques.