Jean-Pierre Brissot

Ainsi donc, vous disais-je, sa motion pour le veto absolu, pour la loi martiale, pour le droit de paix et de guerre, pour ne pas ouvrir les lettres du congrès de Belgique, pour ne pas reconnaître l’indépendance des Belges, pour châtier la sainte insurrection des Marseillais, contre lesquels on sait qu’il a demandé à marcher, afin de tirer une vengeance exemplaire de la conquête de leurs bastilles ! et sa protestation contre la réunion des ordres, d’abord secrète, mais révélée ensuite par ses codéputés, indignés de ses perfidies ! Et les épaulettes, les habits bleus, le gouvernement militaire introduit à Paris ! C’étaient peccadilles que cela. Et le fameux ordre, donné le 31 juillet aux 60 bataillons, trois heures avant que Malouet eût fait passer son beau décret contre la liberté de la presse, et sa fameuse lettre à d’Estaing, et sa profession de foi qu’il était royaliste (et ces fédérés qu’il prosternait aux pieds du roi, qu’il précipitait dans son idolâtrie), vous, qui êtes si républicain, vous appeliez cela des faiblesses! Et sa persécution contre M. d’Orléans, son espionnage auprès de lui à Londres comme à Paris, et son plaisant refus de lui donner mainlevée de la lettre de cachet qui le retenait outre-mer ! Et sa persécution sourde ou déclarée contre Santerre, contre les vainqueurs de la Bastille, contre les soldats du régiment du roi, ceux de Royal-Champagne, etc., etc., etc. Ses liaisons, celles qu’il cachait, avec le Châtelet, Mirabeau, et celles qu’il ne cachait pas, avec Bouillé, Latour-Dupin, Montmorin, Chapelier, Dandré ! Ses relations, sa commensalité, sa fraternité avec des mouchards, des escrocs, des coupe- jarrets ! Sa clientèle des Pelletier, des Durosoy, des Royou ! Ses sentinelles à la porte des Gauthier ; tandis qu’il assiégeait Marat avec du canon. Et cette forge qui ne cessait depuis dix-huit mois de vomir des libelles et des calomnies atroces contre M. d’Orléans, contre les Jacobins, contre tous les meilleurs patriotes, cette boutique de poisons et d’impostures, son atelier de charité pour une meute enragée par la faim, et qu’il lâchait aux jambes des meilleurs citoyens ! Et ses tentatives de faire partir le roi le 5 octobre 1789, le 28 février, le 18 avril 1791, et l’affaire de Vin- cennes, celle de la Chapelle, le massacre de Nancy, vous appeliez tout cela quelques faiblesses!

C’est après cette longue série de crimes que vous vous êtes écrié : la démission de M. Lafayette est une vraie calamité. Et vous ne seriez pas de la plus insigne mauvaise foi ! Vous ne seriez pas un traître ! Vous seriez donc le plus stupide des hommes. Je ne ferai pas l’injure à mes lecteurs de m’appesantir davantage sur cette démission de M. Lafayette si désastreuse, et à laquelle le patriote Bris- sot a mis un vetosuspensif, jusqu’après le massacre du Champ de Mars. Mais je ne saurais retenir une réflexion. Dans ce moment où Lafayette avait donné sa démission, où une partie de la capitale avait demandé son expulsion, où des soldats avaient jeté leurs armes, et même les avaient tournées contre leur général plutôt que d’obéir à ses ordres visiblement contre-révolutionnaires et parricides, qui peut douter que nous fussions parvenus à renverser l’idole, si vous vous fussiez joint à nous, pour saper le piédestal déjà ébranlé de toutes parts ; si, au lieu de vous déshonorer à jamais, par cette jérémiade sur la retraite du complice de Bouillé, vous aviez secondé nos efforts, pour dessiller les yeux de tous ceux qui ne contrefaisaient pas les aveugles ; si vous aviez expié deux ans de flagorneries, d’adulations, en vous réunissant enfin à Loustalot, à Robert, à l’Orateur du peuple, à l’Ami du peuple, à Carra, à Audouin, à moi et à tous les écrivains vraiment patriotes. Qui peut croire que ces fragments de légions parisiennes, qui se rendaient en procession chez Lafayette, ne voyant à leur tête que le Journal de la Cour et de la Ville, les Royou, les Duquesnoy, le Postillon par Calais, la Chronique de Paris, la Gazette universelle, le Mouchard Etienne, n’eussent pas rougi de n’être précédés que de tels hérauts, de tels connaisseurs en patriotisme, et qu’un grand nombre eût si fort pressé Lafayette de se faire une feinte violence et de reprendre ses épaulettes. C’est vous, Brissot, qui en vous faisant le paranymphe de ces cohortes égarées, c’est vous qui avec vos cheveux plats, votre tête ronde et toujours collé sur l’immense cornet, d’où vous versez des flots d’encre dans le public, et volumes sur volumes ; c’est vous, qui couvrant Lafayette de votre caution, de votre responsabilité, de la réputation dont vous environnez une vie si laborieuse, l’autorité de vos principes et de votre puritanisme, c’est vous qui avez fourni un prétexte à ses satellites de le redemander à grands cris ; c’est vous qui, lorsque l’éclat éblouissant de la vérité pénétrait de tous côtés dans les yeux les plus fermés jusqu’alors à la lumière, avez rattaché et épaissi sur ceux de la garde parisienne le bandeau que la crédulité n’y pouvait plus soutenir. « C’est toi, disait Cicéron à Antoine, qui, en t’opposant à la démission que le Sénat demandait à César, et que César offrait, pourvu que Pompée désarmât, c’est toi qui, opposant ton veto comme tribun du peuple à cette démission, as été la cause de tous nos désastres ; vous pleurez. Romains, la perte de trois armées, c’est le veto d’Antoine à la démission de César qui les a détruites ; vous pleurez la mort des plus grands personnages de la république, c’est le veto d’Antoine qui les a fait périr; vous pleurez l’avilissement du Sénat, c’est le veto d’Antoine qui l’a jeté dans cet excès d’abaissement : en un mot, tout ce que vous avez éprouvé de maux, vous les devez à cette opposition fatale d’Antoine à la démission de César. » Et nous pouvons dire ici avec non moins de vérité à Brissot : c’est à votre opposition à la démission du dictateur Lafayette que nous devons tous les maux que nous avons essuyés depuis et qui sont prêts encore à fondre sur nous ; oui, c’est votre caution, ce sont vos louanges serviles ou vénales (que m’en fait le motif ?) qui ont séduit un grand nombre de bons citoyens et qui ont replacé Lafayette à la tête de la force publique. Si, à peine rentré en place, il a chassé si arbitrairement, si ignominieusement les grenadiers de l’Oratoire, si l’Assemblée nationale a été avilie, si cette révision déplorable s’est opérée au milieu de ses baïonnettes, si elle s’est terminée par égorger nos frères, si le champ sacré de la fédération a été souillé, si l’autel de la patrie s’est teint du sang le plus pur, c’est à vous qu’il faut nous en prendre, c’est à vous que les pères doivent redemander leurs enfants, les femmes leurs époux ; à vous qui, lorsque l’assassin abdiquait, deux mois auparavant, vous jetiez avec plus de bassesse qu’Antoine aux pieds de César qui, du moins, était un grand homme, et le conjuriez comme un sauveur, comme l’homme unique, et par des louanges idolâtres, de reprendre la dictature. Voilà l’homme qui prend pour devise, integer vitœ scelerisque purus! Voilà l’homme qui, après avoir décrié sourdement Robespierre, Danton et les meilleurs citoyens, s’écrie : Et moi aussi, je suis pur! Voilà le citoyen irréprochable qui dit, en parlant de moi : cet homme ne se dit donc patriote que pour calomnier le patriotisme ; tandis que je retenais ces vérités dans mon sein, dans la crainte de nuire à la cause du patriotisme : tandis que je dédaignais de médire de Brissot ; tandis que lui, Brissot, selon toutes les vraisemblances, est un tartufe, qui n’a pris le manteau de Zénon, les cheveux plats et la longue barbe, qui n’a affiché le rigorisme et l’inflexibilité de principes, que pour mieux servir le tyran ; en imposer aux imbéciles, en se rangeant auprès de lui dans les moments désespérés, comme le jour de la démission de Lafayette.

Et en effet, s’il y avait dans Brissot la moindre étincelle de patriotisme, s’il était autre chose qu’un vil hypocrite ; s’il était vrai qu’il eût été trompé par Lafayette, Lafayette aurait-il un ennemi plus acharné que Brissot ? Est-ce que ce journaliste venant à penser que c’est sa garantie, que ce sont ses louanges qui ont fasciné les yeux sur Lafayette, poursuivi par les remords d’avoir trompé ses concitoyens, n’eût pas poursuivi sans cesse le meurtrier? Ne se serait-il pas attaché à ses pas comme les Furies à ceux des parricides? Ne lui aurait-il pas crié sans cesse, comme j’ai crié moi-même, avec mille fois moins de sujet, à Mirabeau et aux Lameth : Rendez-moi mes louanges dont vous étiez indignes ! Rendez-moi la confiance publique dont je vous ai environné ! Au lieu de cela, voyez avec quels ménagements il a toujours parlé de Lafayette. S’il l’a quelquefois improuvé, on a vu que c’était légèrement, de concert avec lui, pour le mieux servir, et comme ces Crispins qui battent dans la comédie leur maître, déguisé en valet, pour mieux tromper un Orgon imbécile et faire réussir une intrigue. Voyez, par exemple, dans le dernier discours de Brissot aux Jacobins, comme il ménage encore Lafayette.

« Avant la Saint-Barthélemy du Champ de Mars, dit-il, je voyais Lafayette une fois tous les mois, c’était pour soutenir en lui quelque souffle de liberté. Il m’a trompé, depuis je ne l’ai point revu. Il m’est étranger, il me le sera toujours. — Quand il s’est retiré, pourquoi aurais-je eu l’inhumanité de le poursuivre dans la solitude ? Il est nommé général, je ne fais qu’un vœu, c’est qu’il efface les taches de sa vie; il est vrai, j’avoue cette faute, je n’ai pas envoyé dans son camp des brochures contre lui, je n’excite point ses soldats à la désobéissance. Je ne les arme point de poignards. » Tartufe, en cet endroit, se démasque bien lui-même. Je ne relève point ce mot, il m’a trompé. D’abord, après l’énumération des crimes que j’ai retracés, il fallait être le plus stupide des hommes, comme je l’ai dit, pour se laisser tromper ; mais Brissot nous fournit ici, sans y penser, la preuve qu’il n’était point trompé par Lafayette sur son compte ; mais que c’était lui qui trompait ses concitoyens. « Je le voyais pour soutenir en lui quelque souffle de liberté. » Si tu voyais que la liberté était expirante dans son cœur, pourquoi donc nous disais-tu que sa démission était une calamité? Traître, pourquoi trompais-tu la nation? Pourquoi remettais-tu sa destinée entre des mains si incertaines ? Je n’ai besoin que de tes écrits pour te confondre. Quoi! Cet homme n’avait plus qu’un souffle de patriotisme, et tu jurais que lui seul pouvait nous sauver ! Vil imposteur ! Et tu te dis patriote !

Après la Saint-Barthélemy du Champ de Mars, ajoutes-tu, j’ai rompu avec lui. Non, tu n’as pas rompu avec lui. Après cette affaire du Champ de Mars, qui n’était qu’une faiblesse de plus, comme l’affaire de Nancy, celle de la Chapelle, et tant d’autres, la preuve que tu es encore un de ses suppôts, je la tire de cet endroit même, et elle saute aux yeux de tout lecteur tant soit peu attentif. En effet, tu es forcé d’appeler l’affaire du 17, une Saint- Barthélemy, et eu dis froidement. : J’ai rompu avec le massacreur, il m’est étranger, il le sera toujours. Il est nommé général, je me garde bien d’inspirer de la défiance à ses soldats. C’est donc un crime à Robespierre, à Antoine, à Billaud et à moi d’avoir appelé la défiance sur un traître que toi-même avoues être l’auteur d’une Saint-Barthélemy ! Grands dieux ! des ménagements, de l’humanité, de la confiance pour Charles IX, pour Catherine de Médicis ! Peut-on être plus étranger à l’amour de la patrie et à l’humanité, que cet hypocrite qui croit être quitte envers sa patrie, en disant que le bourreau de ses frères lui sera toujours étranger? Mais c’est une discussion déjà trop longue sur Brissot, considéré dans ses rapports avec Lafayette. L’examen Je ses opinions politiques achèvera de donner la mesure de son patriotisme, de faire apprécier les services éclatants qu’il a rendus à la liberté et à la révolution.

C’est un beau sentiment, et digne d’un Lascasas, d’embrasser tout le genre humain dans ses affections, c’est une grande idée, et digne d’un Alexandre en philanthropie, de vouloir affranchir à la fois tous les peuples et toutes les castes ; mais ce vœu ne peut être que le second, dans un révolutionnaire politique et non aventurier ; qui médite, non pour sa gloire, ce qui frappe l’imagination, mais pour le bonheur de ses concitoyens, ce qui est faisable ; qui reporte ses regards sur les siècles passés, qui considère que la liberté a été le partage de bien peu de peuples, que, dans ce petit nombre, chez la plupart, elle n’a fait que poser le pied et fuir pour jamais, qu’elle a semblé jusqu’ici se plaire sur des rochers et dans de petits Etats, et qui la voit s’établir à ses côtés au milieu de 25 millions d’hommes, et dans un climat si beau que la France. Certes, le premier vœu, l’unique vœu d’abord de ce citoyen, doit être de l’y retenir et de l’y fixer avant tout et non de travailler à grossir sans cesse le nombre de ses ennemis. Je demande maintenant s’il y a quelqu’un qui se soit appliqué aussi constamment que Brissot à accroître le nombre des ennemis de la révolution. Qu’on jette avec moi un coup d’œil sur ses principales opinions politiques, celles auxquelles il s’est acharné, et j’interpelle la bonne foi de prononcer, si toutes les apparences ne sont pas contre la pureté de ses intentions, et si cet écrivain aussi médiocre qu’infatigable, et dans les mille et un écrits duquel vous ne trouvez pas un seul trait qui parte du cœur et qui n’ait pu sortir aussi bien des lèvres d’un charlatan, si ce Scudéri politique ne semble pas visiblement avoir été accrédité par un parti, qui avait besoin de l’envoyer aux Jacobins et à l’Assemblée nationale et de lui faire un trousseau de réputation, pour y jouer le rôle qui convenait à ses vues. Je demande si on ne dirait pas qu’il a été aposté aux Jacobins pour susciter de toutes parts des ennemis à la liberté, pour soulever contre la société ses plus fermes soutiens, pour décrier ceux qu’il ne pourrait séparer d’elle, et qui sacrifièrent toujours leurs ressentiments personnels au bien public, pour fournir aux ennemis de la société des armes et des prétextes contre elle, pour avancer toutes les privations de la liberté à une génération qui n’en pouvait pas connaître encore les douceurs qui les compensent, et qu’on lui retardait, pour lui faire regretter les oignons d’Egypte, enfin pour lui faire avorter la liberté de l’univers par un empressement insensé d’en faire accoucher la France avant terme. Je demande si, pour réussir, Sinon eût pu mieux s’y prendre.

Ainsi, par exemple, lorsque les villes maritimes, toujours plus indépendantes que les autres, comme si, placées à l’extrémité entre les royaumes qui ont un maître et des limites, et la mer qui n’a ni roi ni frontières, elles participaient de l’indépendance des flots qui. baignent leurs murs ; lors, dis-je, que nos villes maritimes étaient attachées plus encore à la liberté et à une révolution qui s’était faite en faveur du commerce et de la classe laborieuse, aux dépens de la classe paresseuse et privilégiée ; était-il d’une bonne politique à J.-P. Brissot de refroidir l’ardeur de leur patriotisme, de mécontenter ceux-là mêmes pour qui la révolution avait mécontenté tout lé monde, de mettre avec opiniâtreté à l’ordre du jour des questions sur lesquelles, sans doute, il était impossible de nier qu’il eût raison, mais que l’intérêt de la liberté elle-même lui faisait un devoir d’ajourner à des temps plus calmes les questions d’état des hommes de couleur et des noirs? Je sais quelle part a eu le pouvoir exécutif, et l’Espagne, et la contre-révolution, aux incendies, aux massacres et aux dévastations de Saint-Domingue ; mais n’est-ce pas Brissot qui a le premier incendié ces belles contrées ? Oui, Brissot, il vous est impossible de le nier ; car nous vous avions prédit ces maux avant qu’ils arrivassent ; nous avions demandé si vous ne trembliez pas de l’affreuse responsabilité dont vous chargeait votre précipitation. Nous vous avions montré les flammes du Port-au-Prince et du Cap, et vous ne pouvez prétexter cause d’ignorance. Oui, si tant d’habitations sont réduites en cendres, si on a éventré les femmes, si un enfant porté au bout d’une pique a servi d’étendard aux noirs, si les noirs eux-mêmes ont péri par milliers, c’est toi, misérable, qui as été la première cause de tant de maux ! Aurais-tu fait autrement si tu avais été d’intelligence avec Coblentz et le comité autrichien? Coblentz nous a-t-il fait autant de mal que ton patriotisme? Crois-tu que J.-J. Rousseau, qui te valait bien en patriotisme, calculant ces maux inévitables, n’eût pas ajourné à un autre temps la question des noirs, lui qui disait que la liberté était achetée trop cher avec le sang d’un seul homme » ? Ne trouvais-tu donc pas autour de toi assez de sujets pour exercer ta sensibilité, muette sur les victimes de Lafayette, et qui se portait toute au-delà des mers? Qui ne voit que tu pleurais sur les noirs, pour te dispenser de gémir sur les gardes françaises, Châteauvieux et tant d’autres, pareil à ce Mirabeau le fils, qui se passionnait le lendemain pour les noirs, afin de se faire pardonner ses décrets liberticides de la veille ; et à ce Mirabeau le père, qui se faisait l’ ami des hommes pour se dispenser d’être l’ami de sa femme et de ses enfants, et se faire pardonner cinquante-sept lettres de cachet contre sa famille ?