Jean-Pierre Brissot

Est-ce qu’on ne distinguera pas entre les vices et les crimes ! La peine du vice, encore une fois, c’est le remords ; une autre peine, c’est que le vice mène au crime, dont le châtiment est Bicêtre ou l’échafaud, mais, là seulement où le crime commence, doit commencer la sévérité de la police, et puis tous les joueurs ne finissent pas par être fripons. Est-ce qu’on ne fera pas une distinction immense entre tel jeu et tel autre? Y a-t-il plus monstrueuse contradiction que celle d’une nation qui, dans sa loterie, tient contre les citoyens une banque où elle a vingt chances contre une, et qui envoie à Bicêtre le citoyen qui tient la banque d’un jeu où les chances sont égales? Enfin, est-ce qu’on ne fera pas une distinction immense entre telle maison de jeu et telle autre? Qu’on sévisse, si l’on veut, contre les tripots, où l’escroquerie attire l’inexpérience, contre ces maisons ouvertes au public, et domicile commun de tous les fripons, où le magistrat est suffisamment appelé à entrer et à réclamer force à la loi par l’invitation générale à tous les passants : mais comment justifier la violation du domicile chez un citoyen qui n’a point appelé le ministre de la loi? Le mémoire à consulter du sieur Diturbide développe très bien cette distinction. Avant de nie charger, de me mêler de son procès, il m’est arrivé de mettre une fois les pieds dans une maison de jeu; j’y suis allé pour mieux observer et ne pas m’embarquer étourdiment dans l’affaire. J’avoue qu’en pensant que tout ce cercle nombreux de citoyens, libres de tuer le temps à hasarder une partie de leur fortune, était dans le cas d’aller coucher aux Galbanum, je n’ai pu comparer notre code Desmeuniers qu’au code de Dracon qui punissait de mort l’oisiveté. La passion du jeu, dit J.J., fruit de l’avarice et de l’ennui, ne prend que dans un cœur vide ; mais avons- nous donc un si grand nombre de citoyens dont la tête et le cœur soient pleins ? Combien y en a-t-il d’ailleurs pour qui le jeu est un commerce et une navigation? A midi, dit Steele, nous étions à 4,000 sterling ; nous étions, à trois heures, montés à 6.000, et demi-heure après descendus à 1,000 ; à quatre heures il ne nous en restait que 200, à cinq heures notre capital fut réduit à 50, à six il le fut à cinq, et sur la première carte, nous perdîmes notre dernier sol : voilà un naufrage. Mais quelle foule immense hasarde tous les jours, sur la mer, corps et biens, sans que la police correctionnelle donne un mandat d’amener !

Que la Sorbonne mette un embargo sur l’aérostat de Charles et Robert ; elle se détermine d’après le principe qu’un homme n’a pas le droit de risquer sa vie, et d’après les arguments de l’abbé Royon sur le suicide, on comprend qu’elle aurait mis de même son veto au départ de Jason faisant voile sur le premier navire Argo ; mais d’après les articles 4 et 5 de la Déclaration des droits, j’avoue que j’en suis venu à douter parfois si nos lois correctionnelles contre les jeux n’étaient pas tout aussi ridicules et plus inconséquentes que le décret de la Sorbonne contre les aérostats? Telles sont, du moins, les réflexions que j’ai faites en voyant l’ignorance et le patriotisme déchirer mon affiche, et des barbouilleurs de papier, y jeter leur encre. Je ne doute pas, dom Brissot, qu’il ne reste encore dans votre carnet pour faire la dépense d’un volume et d’un centième tome ajouté à vos politiques, en réponse à ces réflexions. Votre ambition démesurée a cru trouver l’occasion favorable de s’agrandir et de faire des conquêtes sur ma petite réputation. Fidèle à mon système, je suis resté sur la défensive, j’ai repoussé d’abord votre agression, et il me semble que je me suis assez bien justifié de ce que j’avais dit, et même de ce que je n’avais pas dit. Maintenant je vais vous attaquer à mon tour : nous verrons comment vous soutiendrez la guerre offensive que vous aimez tant.

En vous entendant l’autre jour à la tribune des Jacobins vous proclamer un Aristide et vous appliquer le vers d’Horace : integer vitœ scelerisque purus, je me contentais de rire tout bas avec mes voisins de votre patriotisme sans tache et de l’immaculé Brissot. Je dédaignai de relever le gant que vous jetiez si témérairement au milieu de la société ; car, loin de chercher à calomnier le patriotisme, je suis plutôt las de médire de qui il appartient ; mais puisque, non content de vous préconiser à votre aise, et sans contradicteur, à la tribune des Jacobins, vous me diffamez dans votre journal, je vais remettre chacun de nous deux à sa place.

Honnête Brissot, je ne veux pas me servir contre vous de témoins que vous pourriez récuser comme notés d’aristocratie. Aussi je ne produirai point l’envoyé extraordinaire de Russie, M. le baron de Grimm, dont le témoignage a pourtant quelque gravité, à cause du caractère dont il est revêtu, et qui, dans une lettre qu’il a publiée, s’exprimait ainsi sur votre compte : « Vous me dites que Brissot de Warville est un bon républicain. Oui ; mais il fut espion de M. Lenoir, à 150 livres par mois : je le défie de le nier, et j’ajoute qu’il fut chassé de la police, parce que Lafayette, qui dès lors commençait à intriguer, l’avait corrompu et pris à son service. »

Je ne vous citerai point non plus Morande, avec qui votre procès criminel reste toujours pendant et indécis, et qui va disant partout, assez plaisamment à qui veut l’entendre : « Je conviens que je ne suis pas un honnête homme ; mais ce qui m’indigne, c’est de voir Brissot se donner pour un saint, et Amboise de Laméla, devenu le frère Antoine, méconnaître son frère d’armes, et ne plus se souvenir de la caverne et de dame Léonarde. » En vérité, J.- P. Brissot, pour votre honneur et pour celui de vos amis, vous devriez bien faire taire votre ancien collaborateur par une sentence qui fixât enfin l’opinion.

Je ne produirai pas même ici le témoignage de Duport du Tertre, que je trouvai l’autre jour furieusement en colère contre vous, dans un moment où ma profession m’appelait chez lui ; il ne vous traitait pas plus respectueusement que ne fait Morande, et me disait : « Que vous et C… étiez deux coquins (c’est le mot dont j’atteste qu’il s’est servi), qui aviez grand tort, pour votre compte, de le rappeler à son troisième de la rue Bailleul ; que s’il n’était pas ministre, il révélerait des choses……» Il n’acheva pas ; mais il me laissa entendre que ces choses n’étaient pas d’un saint, ni surtout d’un Jacobin.

Dites que M. Duport est antijacobin ; récusez son témoignage, j’y consens; cependant, J.-P. Brissot, pour prétendre asservir tout le monde à vos opinions, pour décrier le civisme le plus pur dans la personne de Robespierre, comme vous faites, vous et votre cabale, depuis six semaines, pour vous flatter de déraciner dans l’opinion publique ses amis, de dépit de n’avoir pu seulement l’y ébranler, pour vous ériger en dominateur des Jacobins et de leurs comités, vous m’avouerez que ce n’est pas un titre suffisant que l’honneur d’être traité d’espion, de fripon et de coquin, par des ambassadeurs et par le ministre de la justice, et qu’il n’y a pas de quoi être si fier de voir votre nom devenu proverbe.

Je laisse de côté ces différents certificats; je ne produirai d’autre témoin contre vous que vous-même. Je ne remonterai pas non plus au-delà de l’ère de notre liberté; j’accorde volontiers aux autres une amnistie (dont je n’ai pas besoin), pour les temps antérieurs où c’était une nécessité pour tout Français de vivre enclume ou marteau ; l’insurrection des enclumes, le 14 juillet, a fait refondre ensemble toute la masse de la nation, et je ne distingue plus l’ancienne forme du métal, je ne connais que celle qu’il a prise dans la refonte. C’est donc sur votre conduite dans ces derniers temps, J.-P. Brissot, que je vais jeter rapidement un coup d’œil. On verra que, parmi les écrivains révolutionnaires, vous avez été de la plus mauvaise foi, un vrai Tartufe de patriotisme et un traître à la patrie, selon.la définition qu’en donne Démosthène, comme nous le rapportait Pierre Manuel : « Un traître est celui qui ne pense pas comme il parle. » Je ne dirai pas que vous êtes tout à fait un Sinon qui ne s’est glissé parmi les patriotes que pour les pousser à de fausses mesures, qui ne s’est rangé avec les Jacobins que pour attaquer par derrière les plus redoutables et les plus clairvoyants défenseurs de la liberté. Je ne le crois pas ; ce caractère est trop odieux, et vous n’êtes pas capable d’un tel effort de crime. Entre la nécessité apparente de vous regarder cependant d’après les faits, comme tel, ou comme le plus inepte de tous les conseillers du peuple, je ne choisirai pas même cette dernière alternative ; non, on ne peut supposer en vous ce comble de l’impéritie. On peut expliquer autrement votre conduite, et pour cela il n’est pas même besoin d’une grande sagacité. Ici j’exposerai les faits. Je laisserai chacun tirer les conséquences ; mais ce qu’il sera impossible, à qui que ce soit, de conclure, c’est que vous soyez un honnête homme : ce qu’il sera impossible de nier, c’est que vous, propriétaire en titre d’office du beau nom de Patriote Français, vous n’ayez fait à vous seul plus de mal à la cause du patriotisme et de la révolution que tous les aristocrates ensemble. Si Brissot n’est pas de la plus insigne mauvaise foi, et un traître, qu’on m’explique donc, dans le même observateur, ce phénomène d’une vue si perçante et qui lisait dans les replis du cœur de Barnave un an avant que celui-ci eût montré son autre face, de cette taie, de cette cataracte, de cette triple écaille sur les yeux de notre homme, quand il s’agissait de reconnaître les nombreuses perfidies de Lafayette démasqué depuis deux ans.

Je n’ai jamais loué Lafayette, nous a dit l’autre jour Brissot aux Jacobins, aussi lâchement qu’effrontément. Vous ne l’avez jamais loué ! Niez donc que peu de semaines encore avant le massacre du Champ de Mars, vous ne vous soyez écrié dans votre feuille : la démission de M. Lafayette est une vraie calamité. Peut-on faire un plus pompeux éloge que d’employer l’expression magnifique de Fléchier, déplorant la perte de Turenne, dans une oraison funèbre ; niez que, dans ce même numéro de votre journal, vous avez ajouté : «M. Lafayette, malgré l’impopularité que quelques faiblesses lui ont attirée, jouit d’une estime presque universelle. » Il vous souvient comme à cette occasion je vous appliquai rudement les étrivières dans mon n° 74, de là votre rancune. Vous, qui êtes si verbeux, vous ne soufflâtes pas un mot en réponse ; alors vous attendîtes prudemment que j’eusse cessé d’écrire, pour prendre votre revanche contre moi. C’est ici le lieu de répéter rémunération que je fis alors, et qui vous ferma la bouche si hermétiquement.