Jean-Pierre Brissot

démasqué par Camille Desmoulins

Paris, ce 1er février, l’an III, et non IV de notre ère, en dépit du décret Ramond.

 

J.-P Brissot,

Les lâches journalistes, qui m’ont attaqué depuis que j’ai quitté la carrière athlétique, n’oseraient le faire, si je tenais encore le ceste. Après les avoir tant de fois convaincus de mauvaise foi et d’incivisme, après les avoir fait pirouetter, comme Lycas, sous le fouet de la censure, je ne m’étonne pas s’ils poursuivent de leurs cris le censeur, devenu émérite ; mais si j’ai pris les invalides, je vais vous montrer que je ne suis pas encore hors de combat. J’opposerai toujours le plus froid mépris aux injures des journalistes feuillants. Comment pourrais-je être jaloux des suffrages de journaux diffamés par les éloges de Dandré, Bailly, Lafayette, et de la pétition individuelle du directoire du département de Paris, etc., etc. ? Il me suffira de répondre à ces messieurs comme j’ai fait par la voie du journal de Gorsas et du vôtre : « Que la haine, la jalousie et les ressentiments personnels, depuis si longtemps à l’affût, s’il n’échappe rien à ma plume dont ils me puissent faire rougir, désespèrent qu’elle cesse d’être irréprochable et incorruptible. J’écris en présence de mes ennemis, et je ne leur donnerai pas cette joie. Pour réponse aux vagues déclamations de mes détracteurs, je n’aurai jamais besoin que de les renvoyer à l’ouvrage qu’ils calomnient, de leur faire le défi d’imprimer la page si criminelle, et de prendre pour juge entre eux et moi le public, le juré d’opinion. Mes concitoyens trouveront toujours dans mes écrits le même cachet de probité, de bonne foi et de haine pour les oppresseurs couronnés, enherminés, ou empanachés ; je serai toujours Camille Desmoulins. » Il suffit de cette réponse circulaire au Chroniqueur, Modérateur et consorts. Leur réputation est faite. Mais vous, J.-P. Brissot, vous méritez des égards, et je ne vous tiens pas quitte pour l’amendement que vous avez inséré dans votre numéro du lendemain. Aussi bien le sous- amendement que vous y avez joint a-t-il conservé à votre feuille de la veille tout son venin. Il ne vous sert de rien de dire que la diatribe n’est pas de vous, qu’elle est avouée et signée Girey-Dupré. Le maître est responsable des délits des domestiques, et le régent de ceux qui sont sous la férule. Il est commode à un journaliste de prendre ainsi M. Girey en croupe pour couvrir son dos; mais je saute à la bride, parce que c’est vous qui la tenez, et qui m’avez lâché cette ruade. Il y a longtemps que j’ai remarqué cette malveillance pour moi. Avant d’éclater par des injures, elle transpirait encore, il y a quinze jours, par un éloge perfide et des louanges amères, dans votre second discours sur la guerre à la séance des Jacobins. Je vous avertis qu’on ne réussira pas à brissoter ma réputation : c’est moi qui vais vous arracher le masque ; mais je ne veux point me fâcher et vous rendre injures pour injures. Je vais vous dire seulement quelques vérités. Je suis bien aise de vous faire voir que cet homme, qui ne se dit patriote que pour calomnier le patriotisme, avait ample matière à médire de votre patriotisme, que vous lui aviez quelque obligation de son silence, et qu’il eût été de votre sagesse de ne pas provoquer la verge de notre tribunal correctionnel.

Mais avant, pour ne pas paraître seulement récriminer, je dois commencer par purger votre accusation et répondre à votre paragraphe insolent et calomnieux. Je vous passe le mot salir les murailles. Mais dites-moi, J.-P. Brissot, comment pouvez-vous qualifier la première partie de l’affiche de sophistique. Qu’y fais-je autre chose que de citer mot à mot le texte de la loi ? Quoi ! Citer les décrets, c’est faire des sophismes ! — Les juges ont fait leur devoir. — Quoi ! Est-ce que l’article 35 ne dit pas : en cas d’appel le condamné gardera prison. Donc l’appel est suspensif de la peine ; donc l’accusé n’a pu être envoyé dans une maison de force, mais seulement dans une maison d’arrêt. Quelle mauvaise foi insigne de prétendre que les juges ont fait leur devoir, et que ce n’est pas violer la loi d’envoyer un accusé aux Galbanum. Où est votre logique, J.-P. Brissot? — Mais le condamné est un souteneur de tripots. — D’abord c’est la question. Une consultation signée des plus célèbres jurisconsultes le nie, et ensuite, fût-ce un souteneur de tripots, est-ce que la loi doit jamais être invoquée en vain, même par le coupable, même lorsqu’il est revêtu de la chemise rouge, comme dit l’affiche?

A la place du roi, la nation a mis la loi, et elle a fort bien fait. Mais comment ne pas voir que si nous n’y prenons garde, la loi, dans le nouveau régime, ne sera qu’un vain simulacre, comme le roi dans l’ancien, avec cette différence que le roi n’avait qu’une demi-douzaine de ministres qui disposaient de sa griffe ; au lieu que la loi a cinq ou six mille ministres qui ne se serviront pas moins arbitrairement de son nom, témoin le tribunal de la police correctionnelle. Oh ! que nous sommes loin en cela des Anglais et du respect religieux qu’ils ont pour les formes protectrices de la liberté individuelle ! Je ne sais quel citoyen avait été dénoncé, il n’y a pas bien des années, au ministre, comme auteur d’un écrit prétendu criminel. Sur cette dénonciation, le ministre l’envoie en prison. Il est reconnu effectivement pour l’auteur, et condamné par le tribunal à deux ans de prison ; mais par le même jugement, le ministre, pour l’y avoir envoyé prématurément et arbitrairement, est condamné envers lui à une réparation pécuniaire, immense, et telle qu’il est ruiné par l’énormité de l’amende. Comment vous, J.-P. Brissot, qui citez si souvent les lois et la jurisprudence anglaise, ne vous êtes-vous pas souvenu de cette cause célèbre ? Comment, et depuis quand avez-vous pu faire un crime à un homme de loi, au conseil d’un accusé, de réclamer la loi en sa faveur? Vous voyez d’abord que votre sortie contre ma consultation en placard, contre le délibéré de l’affiche, n’a pas le sens commun, et qu’il faut être bien aveuglé par la haine pour appeler des sophismes la citation pure et simple des articles 35 et 61 du code correctionnel.

Je passe au considérant de mon affiche à l’opinion publique que je me suis permis d’énoncer comme citoyen. Je voudrais bien savoir dans quelle phrase vous y découvrez une invective abominable contre les mœurs, et une apologie scandaleuse des jeux de hasard. J’atteste le lecteur impartial si l’affiche ne respire pas d’un bout à l’autre le respect des mœurs et le mépris pour les mauvais lieux dont vous me faites le patron. J’ai dit que les contre-révolutionnaires voulaient s’aider de la dépravation comme de la religion, pour arriver à leurs fins ; qu’il leur était indifférent de nous susciter des ennemis dans les tripots ou dans les temples ; qu’à tous les abus, tous les crimes soulevés contre la révolution, on veut joindre l’accession de tous les vices pour grossir le nombre des ennemis de la liberté ; que dans leur repaire, où parfaitement neutres sur les affaires du temps, absorbés par la contemplation de la rouge et de la noire, les joueurs n’entendraient pas plus les trois cents tambours de l’armée parisienne qu’Archimède les cris de la prise de Syracuse, il semblait qu’on voulût les enfumer et les forcer à prendre parti contre nous. J’ai dit que le code correctionnel me paraissait avoir évidemment pour but de rendre le joug de la loi plus insupportable que celui du despotisme, que je ne pouvais prêter d’autre intention au monarchien Desmeuniers, en appliquant à nos mœurs de Sybaris les lois de Sparte. D’ailleurs le mot seul de police correctionnelle a je ne sais quoi de monacal et de malsonnant à l’oreille d’une nation libre. Le censeur notait les citoyens romains ; on ne corrige que des enfants ou des esclaves. J’ai dit que l’intérêt général était la base inébranlable de notre liberté (heureusement) ; car Paris, ai-je ajouté, n’est guère moins corrompu que Rome du temps de Jugurtha ; cette vérité est incontestable, puisqu’un des plus grands symptômes de la corruption, c’est lorsqu’il ne s’élève point de grands caractères, lorsque toutes les âmes sont nivelées, sans physionomie, et comme les pièces de monnaie usées par le frottement. Or, tel est Paris, aussi stérile aujourd’hui que Rome était alors féconde en grands caractères ; ce qui est encore très heureux ; car on peut s’en promettre un dénouement moins sanglant de nos discordes que de celui des discordes de Marius et de Sylla.

Personne n’a plus d’aversion que moi pour les maisons de jeux. De toutes les passions, le joueur a la plus ridicule, sous le rapport de l’amusement ; car tout cet argent s’est perdu sans vous divertir, comme disait madame de Sévigné ; sous le rapport de l’intérêt, elle est la plus déplorable. Dussaulx a raison de tonner contre les académies et les tripots. Mais le joueur fût-il aussi odieux que Beverlay, tant qu’il ne fait tort qu’à lui-même, sa peine ne saurait être que les remords et l’infamie. Que sa femme obtienne divorce à sa première demande. Que le bien de ses enfants soit soustrait à sa disposition. C’est au tribunal de famille, et non au tribunal correctionnel, qu’il appartient de prononcer contre le joueur. Mais je ne vois pas comment la loi peut le traiter plus sévèrement qu’un dissipateur dont le châtiment est l’interdiction, mais non pas Bicêtre.