Jacques de Latocnaye – Les causes de la révolution (1797)

LES CAUSES

de la

REVOLUTION DE FRANCE

ET LES EFFORTS DE LA NOBLESSE

pour en arrêter les progrès.

DISCOURS PRELIMINAIRE

La révolution de France étant un de ces événements marquants, qui frappent et demeurent à jamais dans la mémoire des hommes, les causes qui l’ont produite, sont dignes de la recherche des gens instruits où sensibles, que les crimes dont elle a été le prétexte, ont affligés et étonnés.

Etant sur les lieux dans ces moments de crise qui l’ont précédée, je suis en état de présenter au public, un grand nombre d’anecdotes peu connues et quelques détails intéressants, qui pourront par la suite faciliter au pinceau habile de l’historien la description de ce phénomène politique. Ils serviront à exposer, dans un plus grand jour, l’esprit dominant de cette noblesse (dont je me glorifie d’être membre), qu’on a si injustement calomniée, et à qui ses malheurs mêmes doivent servir de nouveau lustre.

On la verra, ferme et courageuse, lorsqu’unie avec le peuple, pour défendre les lois de son pays, contre les innovations du ministère ; inébranlable dans ses principes, lorsque par des intrigues criminelles, on fut parvenu à lui enlever l’affection, et enfin fidèle et entièrement dévouée, abandonner ce qu’elle avait de plus cher, pour soutenir la cause défaillante de la monarchie.

Je parlerai succinctement des événements qui ont amené la révolution, et j’en suivrai le fil jusqu’au 14 juillet. Je ne m’arrêterai ensuite que sur les faits dont j’ai été moi-même témoin, ou que j’ai entendu raconter par des personnes dignes de foi, dans les différents lieux où les circonstances m’ont conduit.

Je donnerai une légère esquisse den la cour des princes, à Turin et à Coblentz ; je rendrai compte des expéditions infructueuses qui les occupaient alors, et qui presque toutes ont manquées au moment de l’exécution, par une fatalité inconcevable, qui semblerait faire croire que les hommes avaient été frappés d’aveuglement et que cette époque fatale était marquée, pour donner au monde une grande et terrible leçon.

Je présenterai ensuite les causes qui ont rendu l’émigration générale, et j’ose dire presque indispensable pour l’homme d’honneur isolé, et souhaitant employer son courage à rétablir le trône, les trois différentes armées composées de gentilshommes émigrés, la première campagne de cette guerre, et la retraite du Duc de Brunswick ; j’ai cru devoir aussi, ajouter la constitution de la Bretagne, et ses rapports avec la France, cela peut jeter beaucoup de lumière sur l’origine de la guerre des Chouans, et de celle que les Royalistes ont soutenu si long tems dans la Vendée. Je donnerai aussi quelques détails sur cette lutte terrible, qui ne s’est enfin terminé que par l’anéantissement des habitants de ce malheureux pays.

Je ne parlerai surtout, que de ce dont, j’ai été témoin oculaire, où dont j’ai eu des rapports assez fidèles, pour qu’il me soit impossible d’en douter ; je ne m’attacherai point à suivre le fil des événements, mais seulement les accidents partiels, qui se sont passés dans les pays, où je me suis trouvé, cela donnera peut-être plus de lumière, que si je rapportais avec emphase des mensonges brillants, où des faits incertains.

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EXIL ET RAPPEL DU PARLEMENT DE PARIS EN 1787, DISPOSITION DES ESPRITS, A CETTE EPOQUE.

Une erreur commune a généralement prévalu par toute l’Europe, qui est que la révolution de France a été opérée dans un instant, et par la seule impulsion de tout un grand peuple, s’armant au même moment, pour la défense de ses droits, et de sa liberté.

Quelque séduisante que soit cette idée à bien des personnes, il est fort aisé de les convaincre que jamais événement ne fut mieux prévu en rappellent à leur souvenir les divers mouvements qui agitaient la France avant cette époque fatale.

La cour épuisée par les folies des dernières années du règne de Louis XV, et conséquences, aussi bien que par les emprunts ruineux, et absurdes de Mr. Necker, pour soutenir la dernière guerre d’Amérique, se vit enfin obligée d’avoir recours à la création de nouvelles taxes. Après avoir essuyé les refus les plus opiniâtres du parlement de Paris, qui ne voulut jamais consentir à enregistrer l’impôt territorial, et celui du timbre malgré les menaces les plus fortes, et même l’arrestation de plusieurs de ses membres : le ministère rassemble les notables, sous prétexte de les consulter sur quelques changements importants à la constitution, et nécessaires au bonheur du royaume, mais dans les faits pour tâcher d’obtenir l’agrément de lever les nouveaux impôts, et le dispenser de l’enregistrement du parlement.

Le roi ouvrit l’assemblée le 22 février 1787, par un discours dans lequel il fit allusion à l’usage que Henri IV, le chef des Bourbons, avait fait de ce corps ; les instruisit en peu de mots de la nature des plans qui devaient être soumis, « que son intention était d’améliorer les revenus de l’état, par une répartition plus exacte des taxes, d’ôter au commerce les entraves qui le gênaient, et de secourir autant que les circonstances le permettraient la classe indigente de ses sujets. Certains que ces vues avaient le bien public pour base, et que les membres de l’assemblées étaient animés du même zèle pour son service, il s’adressait à eux, avec la plus grande confiance pour avoir leur avis, sur ces différentes opérations. »

Quand le roi eut fini de parler, Mr de Lamoignon, garde des Sceaux, et Mr de Calonne, ministre des finances, adressèrent la parole à l’assemblée, le dernier donna de longs détails, sur les projets immenses qu’il avait formé ; les principaux étant l’impôt territorial, et les assemblées provinciales, dont le plan semble avoir servi de modèle aux départements républicains, puisque la noblesse et le clergé ne devaient point y avoir de place distinguée, et que chacun ne devait y paraître, ou avoir le droit d’y envoyer un représentant, que par sa fortune, sans distinction de rang.

On divisa ensuite l’assemblée en sept bureaux, chacun d’eux présidé par un prince du sang, et le premier par Monsieur : ils agréèrent la plupart des changements que le gouvernement voulait faire, mais dirent presque généralement qu’ils ne se croyaient pas fondés à autoriser l’établissement de l’impôt territorial ; ils se plaignirent aussi avec juste raison de la manière dont on voulait évidemment réduire la noblesse au niveau du tiers, en ne lui assignant pas de place marquée dans les assemblées provinciales.

Les notables n’avaient pas été assemblés pour contrôler les opérations, et les plans du gouvernement, mais pour donner leur avis sur la manière dont ils devaient être faits, où pour parler plus franchement pour les approuver. Comme ils persistèrent dans ce qu’ils avaient déjà annoncé au sujet de l’impôt territorial, leur roi leur fit dire qu’il était résolu à l’établir, qu’ainsi leur discussions devaient seulement rouler sur la manière la plus convenable de le faire ; les bureaux déclarèrent alors, qu’il paraissait qu’on n’avait assemblé les notables qu’afin de s’en servir comme d’une batterie, pour tirer sur le parlement et l’obliger à enregistrer les loi, que le ministère avait adoptée.

A cette époque la Fayette et Mirabeau, commencèrent à faire parler d’eux ; le premier enthousiaste de la forme républicaine de gouvernement, pourvu qu’il en fut le Washington, avait servi comme volontaire dans la guerre d’Amérique, et s’était plusieurs fois fait dire par ses amis, que sa tête exaltée finirait par tomber sur un échafaud, dont les autrichiens l’ont sauvé par la suite, en le claquemurant. Le second, homme sans mœurs, méprisé généralement pour différents petits tours qu’on pourrait appeler escroqueries, venait d’être employé par Mr de Calonne dans un emploi subalterne de diplomatie à Berlin ; apparemment peu satisfait de son Mécène, il écrivit un mémoire sanglant contre lui, ainsi qu’il l’avait fait autre fois contre son père et sa mère, qui plaidaient en séparation .

Heureux, si ses grands talents eussent pu être employé, en faveur de la cause qu’il a attaquée, car les deux lui étaient, ce semble, assez indifférentes, pourvu qu’il fut exposé à la vue du public, et qu’il dirigeât la machine : aussi les novateurs s’en sont servis pour l’accomplissement de leurs desseins, mais lors qu’il a paru pencher, pour rendre l’autorité au roi, dont il eut vraisemblablement été le ministre, ils l’ont traité comme Romulus, en forçant tous les Français à porter son deuil.

Mr. de Calonne répondit à ses mémoires, et en fit un dans lequel il en appelait au peuple, contre l’injustice des accusations qu’on portait contre lui. Les bureaux du Duc de Bourbon, et du prince de Conti, se plaignirent avec raison de cette forme démocratique, qu’ils regardaient comme contraires aux lois de toute monarchie, ajoutèrent que la publication d’un tel avis, pouvant exciter la fermentation la plus dangereuse parmi le peuple, ils étaient sûrs que rien n’était plus contraire à l’intention de sa majesté, aux pieds de laquelle, ils portaient l’expression de leur douleur, et le cri de leur honneur offensé.

Le Roi répondit, que son ministre n’avait rien publié que par ses ordres, et quelques jours après il lui fit demander sa démission en l’engageant cependant à rester à Versailles, et à assister son successeur de ses avis.

Necker publia quelques jours après, un mémoire dans lequel il se donnait comme à son ordinaire, les louanges dont ses écrits sont farcis ; quoique au fait Mr. de Calonne n’eut été poussé à faire ces grands changements, que pour réparer les bévues que son prédécesseur avait fait, le public était tellement porté pour ce dernier, qu’autant la mémoire de l’administration de Mr. de Calonne était blâmée, autant l’enthousiasme était aveugle et absurde en faveur de Mr. Necker. La cour sembla elle-même imbue de l’esprit général, où pour paraître satisfaire les notables et le public, elle envoya Mr. de Calonne en exil sur ses terres, et cependant persista dans l’exécution des plans, qu’elle lui avait fait annoncer. Le 23 avril, le roi vint à l’assemblée, déclara son intention de conserver aux deux premiers ordres de l’état, dans les assemblées provinciales, la prééminence dont ils avaient toujours joui dans de pareilles circonstances, expliqua ensuite les nouveaux impôts que la nécessité urgente de l’état le forçait à créer, &c. Dit aux notables, que la gloire de la France leur était confié, et qu’il leur appartenait de déployer les avantages qu’il possédait, en gouvernant une nation, dont les ressources étaient aussi inépuisables, que son amour pour son roi.

Cependant les ministres qui avaient succédés à Mr. de Calonne, reçurent bientôt leur démission, et furent eux-mêmes remplacés par l’Archevêque de Toulouse, qui parut pour la première fois à l’assemblée en qualité de ministre, le 8 de Mai, et en réponse à la demande des nouveaux impôts, ne reçut que des recommandations d’une économie plus sévère et mieux entendue, les notables au surplus assurèrent, qu’il n’était pas dans leur pouvoir de les accorder, mais que si sa majesté croyait devoir les établir, ils pensaient que la noblesse et le clergé ne devaient pas en être exempts, ils engageaient aussi le roi à se rappeler des promesses qu’il avait faites, de conserver aux premiers ordres de l’état leurs privilèges honorifiques.

Quand la cour vit, qu’elle ne pouvait absolument tirer des notables, aucune autorisation qui put sembler légale, de suivre les opérations : on pensa à les dissoudre. Le 25 May, après avoir donné de grands éloges à la vigilance avec laquelle l’assemblée, s’était instruite des affaires de l’état, le roi la remercia de ses travaux, qu’il dit être très importants, en ce qu’il reconnaissaient le déficit et la nécessité d’établir de nouveaux impôts, suivant que les circonstances le demanderaient, puis l’archevêque de Toulouse, après avoir félicité les membres de l’assemblée sur leur désintéressement à reconnaître que la différente répartition des taxes était un reste de féodalité, et ne devait point exister, « les assura que l’intention du roi, était de conserver les privilèges et les distinctions des ordres de l’état, sans viser à une égalité incompatible avec la monarchie : que les trois ordres devaient avoir leurs représentants, dans les assemblées provinciales, et que comme la noblesse et le clergé avaient généreusement consentis, à unir leurs intérêts avec ceux du tiers, il devait par conséquent avoir autant de représentants pour lui seul, que les deux premiers ordres. Que le roi était résolu à former les assemblées provinciales sans aucune division de chambres, que les voix seraient prises individuellement et non par ordres séparés. Cette époque devait répandre une nouvelle splendeur sur la monarchie Française, par la destruction prochaine d’établissements injurieux et à charge du public. »

La harangue insidieuse de l’archevêque de Toulouse, fut suivie d’une de Monsieur, comme président de la noblesse et de chacun des présidents des différents bureaux, et présidents des parlements et chambres des comptes, remplies de louanges, et de compliments au roi. Le lieutenant de police de Paris surtout, « assura sa majesté, qu’Henry quatre se serait modelé sur lui, si la bonne fortune des Français ne l’avait fait naître dans ce siècle pour compléter leur bonheur. »

Ainsi se termina cette assemblée, qui comme on peut le voir, laissa le ministère un peu plus embarrassé qu’il n’était avant, puisqu’elle n’avait rien décidé absolument, sinon qu’il y avait un déficit énorme, ce qui était déjà très connu ; elle ne fut pas même capable d’en constater la quotité, et déclara n’avoir pas le pouvoir d’établir les impôts nécessaires pour y parer, sans donner aucun avis sur la forme dont cette opération devait se faire.

Cependant malgré l’opposition que le roi rencontrait dans ses plans, sa bonne intention était connue et appréciée du public, on louait de toutes parts son bon cœur, sa bienveillance et même son courage à entreprendre des changements aussi considérables, quoiqu’un grand nombre les désapprouvassent ; dans différentes boutiques d’image on avait exposé à la vue du public, ce petit jeu de mots 12 et 4 font 16. Pour faire comprendre que Louis XVI possédait les bonnes qualités de Louis XII, et de Henri IV.

L’établissement des assemblées provinciales était regardé de très bon œil : les provinces qui jalousaient les pays d’états espéraient bientôt pouvoir les rivaliser. On louait aussi beaucoup l’économie sévère du roi, qui lui fit renvoyer un grand nombre de gens de sa maison ; politique assez mal entendue, et qui a peut-être même, été la cause de bien des maux, car les gens sur qui elles tombaient, et qui se trouvaient ainsi renvoyés après de longs services, sans dédommagement, ne trouvaient pas que ce fut grande consolation pour eux, de voir le public profiter de leur malheur ; ces réformes mêmes, tombèrent presque toutes, sur des emplois de peu de valeur, dont l’honneur était beaucoup plus regardé que la finance, par ceux qui les possédaient.

Le gouvernement se trouvant déçu dans l’espérance de secours, qu’il espérait recevoir de l’assemblée des notables, fut obligé d’avoir recours à la manière usitée d’avoir de l’argent, c’est à dire de présenter à l’enregistrement du parlement de Paris, la création de l’impôt territorial et celui du timbre.

Le Parlement refusa l’enregistrement de toutes nouvelles taxes, avant d’avoir un détail exact de l’état des finances, et de l’emploi des sommes qu’on devait lever ; il présenta à la couronne une remontrance pleine d’énergie et écrite à la fois d’un style, ferme et respectueux, déclarant formellement, que chargé par le souverain d’annoncer sa volonté au peuple, il n’était point chargé par le peuple de le représenter au point de consentir en son nom à la création d’impôts onéreux et perpétuels, que la nation seule assemblée en états généraux, avait ce pouvoir, invitant le roi à s’entourer de ses sujets fidèles, et l’engageant à annuler les différents édits qu’il venait de publier.

Quoique cette remontrance fût très sage, comme elle ne suppléait point au besoin urgent du moment, le roi dans un lit de justice, fit enregistrer les nouveaux édits devant lui. Le jour d’après, le parlement fit une protestation solennelle contre ce qui s’était fait la veille, et déclara, que toutes personnes prétendant mettre ces édits à exécution seraient regardées comme traîtres et condamnées aux galères : protestation incroyable, et qui semble plutôt dicté par la colère, que par la sagesse, mais qui devint plus formidable par la sanction que les autres parlements y donnèrent ; ils étaient bien loin de penser, qu’ils allumaient un feu, qui devait les consumer eux-mêmes.

La cour alors se vit réduite à en venir aux dernières extrémités, et où à abandonner pour jamais, l’idée de lever des impôts, sans le consentement du parlement, quelques fussent les nécessités de l’état. Quelques jours après la protestation du parlement, un officier aux gardes, fut chargé de porter à chacun des membres, une lettre de cachet qui leur enjoignait de se rendre sur le champ à Troyes, où le parlement, était exilé.

Quel que soit le motif qui ait engagé le parlement, à se refuser à l’enregistrement que désirait la cour : que ce soit l’intérêt général du royaume, où comme on l’en a accusé par la suite avec tant de fureur, et j’ose même dire avec injustice, l’intérêt particulier de son corps dont les privilèges se trouvaient heurtés par le nouvel ordre des choses. Toujours est-il certain, que la résistance fut très populaire : chacun crut voir en lui le sauveur de la France, tous les cœurs le suivirent dans l’exil où il fut envoyé, et l’on regarda ceux de ses membres, qui furent les objets marqués du ressentiment des ministres, comme des héros, martyrs de la juste cause qu’ils avaient entrepris de soutenir.

Quoique au moment de l’exil du parlement, Paris fut consterné, cependant comme de tous les peuples de la terre, celui de cette ville, était peut-être le moins sensible aux maux passés et le moins prévoyant des futurs, ce violent chagrin ne fut pas de longue durée : quand la rage se fut bien exhalée en malédiction et en jurements contre les ministres, qu’on les eut bien chansonnés, qu’on eut bien ris à leurs dépens, comme rien de pis n’arrivait, on commença à se rasseoir, et je crois en vérité que sans les parents, et les femmes des exilés, on aurait bientôt oublié que le parlement était à Troyes.

Cependant il était inflexible et la persécution qu’il avait éprouvé, en lui découvrant pleinement, que la nation était de son coté, avait redoublé son courage. La cour voyant que l’autorité ne servait à rien, et d’ailleurs ayant eu le temps de s’apercevoir que le public était aigri et qu’une étincelle pourrait allumer un grand incendie, après l’avoir envoyé en exil avec trop de légèreté, commit une plus grande faute encore, en le rappelant tout à coup, et en retirant les édits du timbre et de l’impôt territorial.

Le peuple qui dans ce moment, crut avec quelque apparence de raison, avoir fait plier la cour et les ministres sous sa loi, poussa son insolence et ses prétentions aux derniers excès, en quoi il ne fut malheureusement, que trop encouragé par le parlement, les propriétaires et généralement tous les ordres de l’état, qui dans ce moment faisaient cause commune avec lui, et se réjouissaient de l’espèce de victoire, qu’ils venaient de remporter.

Il faut avoir été sur les lieux, où avoir vu par la suite quelques-unes des orgies de la révolution, pour avoir une juste idée de la frénésie qui s’empara des têtes, lorsque le parlement, dans une longue file de plus de deux cents voitures, rentra dans la capitale, et comme en triomphe reprit possession du palais.

Ce fut à peu près deux ans avant la révolution, à la fin de l’été de 1787, que Paris fut témoin pour la première fois, des scènes ridicules, extravagantes, qui depuis ont ensanglanté le trône, renversé la monarchie, détruit toutes les propriétés, bannis ou massacrés la noblesse, le clergé, et ce même parlement qui était alors l’idole et l’objet favori de l’enthousiasme général ; elles n’ont pas laissé vestige de ces anciennes loi et établissements qui (quoique abusifs peut-être) avaient établis et supportés avec splendeur la monarchie Française au milieu des nations de l’Europe, pendant près de quatorze siècles ! période peu commune d’existence dans l’histoire des peuples, mais qui par cette raison même, devait finir !

Ce sont aussi ces orgies d’un peuple ivre qui ont plongés l’Europe entière dans les horreurs d’une guerre désastreuse, ont accumulées les massacres dans l’intérieur du royaume et malgré l’apparence brillante de ses succès, ont fait de toute une grande nation, un peuple de malheureux.

La populace ivre de joie, courut les rues en frénétique pendant plusieurs jours, et sous prétexte d’éclairer la fête força plusieurs boutiques d’épiciers et s’empara des flambeaux et de toute espèce de matière inflammable, puis continua de courir à la lueur des torches.

Un parti prit dans sa tête, d’arrêter les passants devant la stature d’Henry quatre, de les forcer à boire à sa santé puis à donner quelque argent pour la continuation de la fête : aurait-on jamais dû penser que trois ou quatre ans après, les mêmes gens, devaient faire un canon de cette statue, d’un roi si justement chéri.

Ceux qui refusaient de se soumettre à ces idées bizarres étaient insultés, traités avec le dernier mépris et même je me rappelle avoir oui dire, que différentes personnes furent arrachées de leur voiture et forcées par le peuple, à se mettre à genoux devant la statue et à prononcer à haute voix une réparation d’honneur et un panégyrique, qu’un deux leur dictait.

Un Anglais ayant ainsi été obligé, de sortir de sa voiture et de faire sa révérence au cheval de bronze, gagna l’amitié du peuple, en disant après que la cérémonie fut finie ; ” Si jamais vous venez à Londres, je vous attends à la statue d’Elisabeth. ” Il fut beaucoup applaudi, et la populace le reconduisit à sa voiture en poussant des cris tumultueux.

Au milieu de ces scènes de folie, le feu prit par malice où accident, dans différents endroits ; quelques personnes périrent à la suite des persécutions que le peuple leur avait fait éprouver.

Les gens aisés et le parlement lui-même, commencèrent à être effrayés : il fit afficher différentes publications, dans lesquelles il exhortait le peuple à se tenir tranquille et enfin la police à la grande satisfaction des honnêtes gens, prit des mesures efficaces pour le faire rentrer dans l’ordre.
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NOUVELLES DEMANDES, IRRESOLUTION, LETTRES DE CACHET, LA COUR PLENIERE.

On s’attendait que la cour en rappelant le parlement, était déterminé à ne remédier à la dette de l’état et au présent manque d’argent, que par une régulation mieux entendue et une économie sévère. Le roi même donna du crédit à cette opinion, par la réforme qu’il fit dans sa maison et les ordres qu’il donna aux administrateurs de ne faire que les dépenses nécessaires, les rendant responsables pour toutes celles qui seraient jugés inutiles.

Cette modération, ne pouvait pas être de longue durée, car l’économie la plus sévère ne pouvait pas remédier aux besoins du moment : le roi dans une séance royale au parlement, où les princes du sang et les pairs du royaume se trouvèrent, demanda l’enregistrement d’un emprunt considérable et d’un édit en faveur des protestants ; dans le courant de son discours, il lui reprocha ses prétentions indiscrètes et parla avec amertume du passé, qui semblait avoir été pardonné : ayant ensuite permis aux magistrats de donner librement leurs opinions, la discussion dura très longtemps, et lorsque tout le monde eut parlé, il se leva et ordonna que les édits fussent enregistrés sur le champ, sans plus de délai.

Le Duc d’Orléans se leva tout à coup, et déclarant que c’était une violation des privilèges du parlement, il protesta contre tout ce qui s’était fait.

Le roi étonné, répéta ses ordres et quittant l’assemblée, retourna sur le champ à Versailles, sans avoir mangé du jour. Après son départ, le parlement se joignit à la protestation du Duc d’Orléans, et annula la séance, les voix des différents membres n’ayant pas été comptés.

Le lendemain au soir, le baron de Breteuil présenta une lettre du roi au Duc d’Orléans, qui lui faisait connaître, que sa majesté avait raison d’être mécontente de sa conduite et l’envoyait en exil à Villers-Cotterêts, une de ses terres. Le même jour aussi, deux membres du parlement, l’Abbé Sabbatier, et Mr. Fréteau, qui avaient montré plus de chaleur la veille dans la discussion, reçurent des lettres de cachet, et furent conduits, l’un au mont St. Michel, et l’autre au château de Ham en Picardie.

Le parlement se rendit le jour suivant, à Versailles, et le président exprima au roi son étonnement en apprenant l’exil du premier prince du sang, et l’arrestation de deux magistrats, pour avoir déclaré en sa présence, ce que leur devoir et leur conscience leur avait dicté, après surtout que sa majesté les eut formellement invité à le faire et le supplia de rendre la liberté au premier prince du sang, et aux deux magistrats.

Le roi répondit, que puisqu’il avait éloigné un prince du sang de sa présence, le parlement devait supposer qu’il avait de bonnes raisons, et qu’il avait puni deux magistrats, parce qu’il en était mécontent.

Cette réponse courte et positive, loin d’intimider le parlement, lui fit faire une adresse vigoureuse deux jours après, où le même sujet était traité avec la plus grande force : il continua ses réclamations, jusqu’à ce qu’il eut enfin obtenu que la prison des magistrats serait changée en exil. La Cour cependant n’y consentit qu’après l’enregistrement d’un emprunt partiel.

Ce serait perdre le temps, que d’entrer dans un grand détail des prétentions de la cour, et de la résistance opiniâtre du parlement ; je me contenterai seulement de remarquer, que la cour prétendait avoir le droit, de faire et de corriger les lois : Qu’après avoir entendu les représentations des magistrats, ils n’avaient pas le droit de se refuser à les enregistrer, si elle persistait dans son avis.

Le parlement était bien loin de reconnaître ces prétentions dérogatoires de ses privilèges, et avait pour lui, la voix du public qui était vivement intéressé dans la dispute, et attendait avec grande impatience de quelle manière elle se terminerait. Il reprochait avec beaucoup de chaleur aux ministres, les abus choquants d’autorité, qui avaient été commis depuis quelque temps, l’usage scandaleux des lettres de cachet, qui n’étaient que trop souvent employés pour satisfaire des ressentiments particuliers ; enfin dans le mois de Janvier 1788, le parlement croyant se débarrasser entièrement des importunités de la cour, et peut-être aussi n’imaginant pas, qu’il serait pris au mot, déclara ” qu’il n’était point dans son pouvoir, ni dans celui de la Couronne, ni même dans leur mutuel accord, de garantir où de lever aucunes nouvelles taxes ; que les états généraux seuls, avaient ce pouvoir ; et qu’il n’avait déjà que trop pris sur lui-même, en consentant à différentes fois à l’enregistrement d’impôts et d’emprunts onéreux : qu’il avait toutes fois son excuse dans la nécessité urgente des temps, et dans les pouvoirs, limités qu’il avait reçu des derniers états assemblés à Blois (deux cents ans avant,) ; que rien dans le monde ne pourrait l’engager à se désister de ce glorieux privilège qui était plutôt celui du peuple en général, et que la volonté du roi ne peut avoir force de loi, que lors qu’elle a été discutée, consentie et publiée par les autorités légales. Cette déclaration produisit un effet étonnant, toutes les têtes furent comme électrifiées : autant la crainte des nouvelles impositions avait affaissé les esprits, autant la joie fut extrême en apercevant, qu’aucune autorité existante n’avait le pouvoir de les établir.

Les louanges du parlement retentissaient de toutes parts et l’admiration générale poussée à l’excès, en regardait tous les membres avec enthousiasme.

On s’attendant néanmoins, (et peut-être le parlement lui-même) que la cour refuserait d’accéder aux vœux du public et que persistant dans ses projets, elle ferait usage de tout son pouvoir pour les faire réussir : mais étant instruite des dispositions du peuple, et craignant avec juste raison, qu’un refus formel ne servit de prétexte, pour exciter un mouvement populaire, la cour quoiqu’en termes ambigus, ne parut pas très éloigné de consentir au rassemblement des états généraux, et même en quelque sorte, promit, de s’en rapporter à leur décision.

Il semble que dans cette affaire, il y avait aussi peu de bonne foi d’une part que de l’autre, le parlement croyait avoir par-là, un prétexte plausible, pour ne point consentir aux demandes de la cour, et peut-être aussi par son refus, de la mettre dans une position critique qui l’obligeât à retourner sur ses pas et à ne penser de longtemps à aucune innovation où réforme !

La cour de son coté, ne pouvait pas désirer le rassemblement des états généraux, qui dès l’instant de leur formation devaient lui enlever le plus beau fleuron de la Couronne, ce privilège qu’elle prétendait posséder, le présent sujet de la dispute, le droit de faire des lois et de les faire exécuter sans contrôle. Cet ancien axiome, qu’on attribuait à Charlemagne, était dans toutes les bouches, rex fit leges consenso populi, et la nation était disposée à le regarder comme le boulevard de ses droits ; mais calculant peut-être, sur ce premier et certain mobile de cœur humain, l’intérêt personnel, elle pensait qu’ayant l’air de les accorder, le parlement effrayé pour la perte certaine de ses privilèges, que l’usage beaucoup plus qu’aucune loi précise lui avait accordé depuis des siècles, en deviendrait plus traitable et consentirait plus volontiers à ce qu’elle désirait de lui.

C’est à cette époque, que le Duc d’Orléans, qui jusqu’alors avait été méprisé généralement, commença à attirer l’attention du public. Ses partisans répandirent avec soin qu’il n’avait été disgracié et banni de la cour, que pour avoir voulu soutenir les droits du peuple.

Ce fut alors seulement, que de tous côtés on entendit ses louanges ; que sa charité, son humanité, furent portés jusqu’aux nues ; on publia, qu’un jour à la chasse, sur la terre où il était exilé, un de ses domestiques tomba dans une rivière ; qu’il allait se noyer, lorsque le Duc d’Orléans, sans balancer, descendit de cheval, se précipita après lui et le ramena au bord : ce trait de courage et de bienveillance était représenté sur toutes les boutiques d’image, et lui gagna un grand nombre de partisans ; personne ne s’avisa de penser, que ce pourrait bien être une fausseté, et que dans tous les cas, c’était une chose simple et de peu de conséquence.

L’esprit de réformation qui régnait alors, produisit cependant quelques bons effets ; les codes civils et criminels furent examinés avec attention, et quelques changements avantageux à la liberté et à la sûreté individuelle, furent opérés à la satisfaction générale. Le roi publia aussi un édit en faveur des protestants, et sans toutes fois leur accorder l’exercice public de leur religion, leur donna tous les privilèges des autres habitants, pour leur mariage, baptêmes, enterrements, succession et même le pouvoir de posséder des emplois publics ; privilèges, dont il est vrai, ils étaient en possession depuis longtemps, mais que la loi ne reconnaissait pas.

La dispute entre la cour et le parlement existait toujours dans la plus grande chaleur, et produisait de tems en tems, des remontrances vigoureuses et des réponses menaçantes et impérieuses. « Que deviendraient disait l’un, les devoirs réciproques entre les rois et les sujets, si les premiers avaient le droit, de faire et de changer les loi, la France ne serait plus une monarchie, mais une aristocratie de magistrats, également contraire à l’intérêt des sujets et à celui du monarque : que c’était son devoir de garantir la nation d’un pareil malheur ; « elle le rappelait aussi, » que le royaume était redevable d’un grand nombre de loi salutaires à l’autorité de plusieurs de ses rois, qui les avait fait enregistrer sans aucun égard et même en opposition aux remontrances du parlement. »

Un grand nombre remarquaient cependant, que dans toutes ces proclamations, il n’était point parlé de l’assemblée des états généraux, et que les deux partis semblaient les laisser entièrement à l’écart et ne prononçaient même plus leur nom. La remarque qui en fut faite, dans quelques papiers, excita encore davantage l’effervescence du peuple et même le détacha un peu du parlement ; car depuis que la cour les avait promis, ils étaient devenus le sujet général des conversations et le grand objet, auquel se rapportaient, les désirs et les vœux des opinions les plus opposées.

La cour s’occupait alors de la formation d’un corps de judicature, auquel elle devait s’adresser pour l’enregistrement de nouveaux édits, sans être obligé de passer en revue tous les parlements du royaume.

Pour donner au nouvel ordre de choses l’approbation publique, par le choix des personnes destinées à remplir les places, la cour plénière devait être composée, des pairs du royaume, de quelques membres des différents parlements, et des chambres des comptes, &c, &c. on pensait avec raison que c’était là un moyen sûr, de se débarrasser à jamais de leurs importunes remontrance, et peut-être en même temps d’éluder les états généraux.

Le plus grand secret couvrait les opérations, des sentinelles avaient été placées autour des imprimeries royales, rien ne transpirait : cependant le parlement, s’étant assemblée * (May 1788), déclara qu’étant, instruit par la voix publique, que quelque coup fatal allait lui être porté : c’était son devoir de s’opposer à tous les attentats, contraires aux loi et au bien de la France, que le droit de lever de nouveaux impôts, appartient seulement à la nation convoquée en états généraux. Qu’il était résolu à s’opposer à toute innovation, et à ne délivrer la justice, que dans le même tribunal, avec les mêmes personnes, et les mêmes privilèges, et de crainte, ajoutait-il, que la force ne supprimât cette délibération, il ordonna que des copies nombreuses en seraient sur le champ imprimées et envoyées, à tous les parlements du royaume.

Le bruit courut alors que Mr Despresmesnil, conseiller au parlement avait réussi à s’introduire dans la presse et avait fait part à son corps, de ce qui se tramait contre lui.

La cour fut très irrité de cette déclaration, et particulièrement de la découverte qui l’avait occasionné, et voulant faire sentir sa vengeance, à ceux qui étaient soupçonnés l’avoir faite. Elle envoya une lettre de cachet à Despresmesnil et à un autre conseiller ; ils trouvèrent le moyen de l’éviter, mais loin de prendre la fuite ils prirent place le même jour au parlement, qui fut convoquée à ce sujet et où malgré sa promptitude plusieurs pairs se trouvèrent. On y délibéra sur la mesure violente de la nuit dernière, et on résolut d’envoyer une députation à sa majesté, avec une remontrance vigoureuse. Le parlement rappelant ses premières opinions sur la liberté personnelle, accusait les ministres de vouloir renverser les lois du royaume, et avisait le seigneur roi, de se défaire de ces conseillers perfides, et de les livrer à la justice.

Le roi refusa de recevoir la députation et bientôt les gardes Françaises entourèrent le palais et y jetèrent la plus grande consternation. Mr. d’Agout major des gardes, entra dans l’assemblée et demanda au nom de sa majesté, les deux membres, qui avaient dû être arrêté la nuit précédente.

Loin de les lui remettre, le président déclara qu’ils avaient tous la même opinion et étaient tous des Despresmesnil et Monsanbert et lui dit d’aller rendre compte, de ce qu’il venait d’entendre, à l’autorité qui l’avait envoyé.

Mr. d’Agout se retira et telle était l’irrésolution du gouvernement, que ce ne fut qu’après vingt et quelques heures durant lesquels le parlement avait toujours été bloqué qu’il revint avec des ordres précis, et déclara formellement que l’on eut à lui désigner les deux conseillers qu’il avait ordre d’arrêter ! Le plus profond silence régnait, lors qu’enfin Messieurs Despresmesnil et Monsanbert se levèrent d’eux-mêmes et demandèrent la permission de se soumettre aux ordres du roi ; le premier, fut envoyé aux îles Ste. Marguerite, sur la côte de Provence, et le second au château de Pierre-en-Cize à Lyons.

Ce coup d’autorité, le long confinement, dans lequel le parlement avait été sous la garde de soldats pendant plus de vingt-quatre heure, ne purent lui faire changer de conduite, ni abattre en rien son courage. Il était soutenu par l’esprit général des ordres de l’état, qui partageaient toutes ses démarches et applaudissaient hautement à sa fermeté.

La cour croyant avoir semé la terreur, parmi le grand nombre des magistrats, annonça la tenue d’un lit de justice pour le 8 de Mai.

Avant de se rendre aux ordres du roi, le parlement publia une protestation contre tout ce que la force et la violence, pourraient l’obliger de faire, contre l’intérêt de la nation ; accusant la cour d’un dessein marqué et suivi depuis plus de douze ans, d’envahir tous les privilèges et les droits des différents ordres de l’état.

Le roi dans son lit de justice, après avoir reproché au parlement ses refus obstinés d’enregistrer les lois salutaires au royaume, déclara que c’était son intention qu’elles fussent exécutées, et qu’il entendait que la dispensation de la justice fut rendue plus régulièrement à ses sujets, en obligeant le parlement à s’en occuper uniquement.

Il annonça alors, la cour plénière, du zèle des membres de laquelle, il attendait le succès qu’il avait lieu d’espérer, que son intention n’était point de détruire, mais de rétablir les choses sur l’ancien pied, où elles étaient du temps de Philippe le bel, en établissant par tout le royaume une unité de système, sans laquelle la force même lui était nuisible ; puis ayant fait enregistrer devant lui ses anciennes et nouvelles volontés, il se retira en recommandant au parlement de ne pas le forcer par son refus, d’user de mesures violentes, et dont il regrettait d’avoir déjà été obligé de se servir.

Lorsqu’il se fut retiré, le garde des Sceaux lut une partie du nouveau code, que la cour prétendait établir, contenu dans un volume in quarto, et dont tous les articles étaient signés du roi et du baron de Breteuil.

Le plus profond silence avait régné tant que le parlement, avait été dans la présence du roi, mais aussitôt que les magistrats purent se communiquer leurs pensées, ils résolurent secrètement une assemblée pour le lendemain à la pointe du jour.

Datant leurs nouvelles déclarations de sept heures du matin, ils protestèrent contre tout ce qui s’était fait la veille, et déclarèrent à la nation, que rien ne les ébranlerait dans l’exercice de leur devoir, et ne pourrait forcer aucun d’eux, à accepter un emploi dans le nouveau tribunal, que le seigneur roi, voulait établir.

Cette nouvelle adresse fut envoyé à sa majesté, avec un refus formel d’un grand nombre de pairs, d’accepter des places dans la cour plénière.

Le roi la convoqua sur le champ, telle qu’il l’avait annoncé la veille, envoyant ordre à tous les individus, qu’il avait destiné à la composer, de se rendre dans l’endroit qu’il indiquait. C’est la seule fois que cette cour plénière fut assemblée ! Sa majesté déclara, que son principal objet dans ce nouvel établissement, était la tranquillité générale du royaume et le bien du public ; qu’il ne doutait point que le zèle des membres qui la composaient, et plus particulièrement ceux de la grande chambre du parlement ne les porta à approuver son intention et à lui en faciliter l’exécution. Ayant ensuite ajouté qu’il leur ferait savoir ses volontés, il se retira et la cour plénière se sépara, pour ne se jamais rassembler.

On s’attend bien que cette occasion ne fut pas manquée, de publier encore de nouvelles remontrances ; dans celles-ci le parlement persista dans sa première résolution et comme ajoutait-il, les magistrats ne pouvaient plus s’adresser à la personne dont le devoir était de recevoir leur réclamation, (faisant allusion au garde des Sceaux, Mr. de Lamoignon, qui était réputé l’auteur des nouveaux plans) ils chargèrent un d’entre eux, de les déposer chez un notaire et d’en faire imprimer autant d’exemplaires qu’il serait jugé nécessaire pour les rendre connues du public.

Pendant que le parlement était occupé à Versailles, dans cette guerre de plume, le gouverneur de Paris, sur les ordres de la cour, s’emparait du palais. Ayant forcé l’entrée des différentes chambres, il ouvrit les registres prit possession des papiers et des archives, puis mettant le sceau du roi sur les portes, il en emporta les clefs avec lui.

Tous les parlements du royaume furent aussi suspendus de leur fonction. J’étais alors en garnison à Mets, je me rappelle l’effet étonnant, que l’exécution de cet ordre, produisit sur l’esprit du peuple, et même sur les soldats, qui commençaient déjà, à montrer ces dispositions inquiètes, dont depuis, les novateurs ont si bien sus se servir, pour l’exécution de leur dessein, et la ruine de la monarchie.

Il semble que la cour, fit dans ce moment quelques démarches secrètes pour obtenir du châtelet, (le premier tribunal subalterne à Paris) cet enregistrement si désiré et qui avait été refusé si obstinément, par tous les parlements du royaume. Le châtelet peu de jours après, déclara qu’il était vivement affligé des abus d’autorité, exercés contre les différentes cours de magistrature, et qu’il ne consentirait jamais, à enregistrer aucuns édits, donnés par la cour à ce sujet.

Les pairs aussi, présentèrent eux-mêmes au roi, un papier dans lequel il témoignaient le chagrin avec lequel ils se trouvaient obligés d’approcher sa majesté, mais que c’était un devoir dont ils ne pouvaient se dispenser, vu l’état alarmant des affaires public, et le mécontentement qui prévalait parmi les gens de tous rangs ; qu’ils présentaient leurs opinions à sa majesté, avec les sentiments de la Loyauté la plus pure et espéraient, que dieu la porterait, à les considérer mûrement et à laisser les choses sur le pied, où elles avaient été pendant si longtemps à la satisfaction générale : que c’était le seul moyen, de prévenir une altération inévitable, dont il était aussi aisé de prévoir les conséquences funestes, tant pour lui-même, que pour son peuple.

La cour ordonna péremptoirement au châtelet de se taire et de se mêler de ses affaires et l’on prétendit à Paris que peut s’en fallut, que les pairs qui avaient présenté ce petit mot d’avis, ne reçussent un billet de logement dans quelques-uns des châteaux du roi.

Cependant un mécontentement universel, paraissait de toutes parts à un point effrayant : la secte des novateurs, qui était très considérable et s’augmentait encore tous les jours, montrait déjà, une partie de cette fureur et de cet enthousiasme qu’elle a eu depuis, si souvent occasion de déployer. Les bâtiments publics, étaient couverts de placards incendiaires, où le roi était dépeint sous les plus noirs couleurs : On reprochait au peuple, son peu d’énergie et on l’engageait à se soulever.

Dans la foule des factieux, il y en avait un petit nombre qui dans l’ombre du mystère complotaient la subversion totale de ce gouvernement, qu’au fait le gros de la nation voulait réformer, mais pas détruire. Ceux-là, profitaient des abus d’autorité de la cour, aussi bien que des fausses démarches du parlement, ils échauffaient les têtes par des récits trompeurs, où des faits exagérés ; les maux passés étaient représentés comme le prélude de futurs ; on accusait la cour d’avoir l’intention, de réduire la nation à un état entier de servitude ; on donnait, il est vrai, des louanges à la résistance du parlement, mais on étalait en même temps, une telle affectation de philanthropie et de philosophie, qu’on aurait pu dès lors voir, que non seulement on cherchait à armer le peuple contre la cour, mais encore à le détacher des principaux ordres de l’état ; ils faisaient à présent disait-on cause commune avec lui, parce que leurs intérêts se trouvaient compromis dans la dispute, mais au premier moment, où ils verraient, qu’ils pourraient se sauver à ses dépens, ils s’en détacheraient certainement.

Dans ce temps, comme on a pu le remarquer, le Duc d’Orléans, avait été envoyé en exil ; outre ce sujet de mécontentement contre la cour, il en avait d’autres d’une nature beaucoup plus sensible? Le roi et la reine particulièrement, lui avaient souvent donné des marques non équivoques du plus profond mépris.

A l’occasion de son nouveau palais royal, qu’il avait rempli de boutiques, dont il tenait même quelques-unes par ses agents, le roi s’était permis dit-on, quelques plaisanteries, ainsi que sur sa fameuse expédition marine à Ouessant, et lui avait plusieurs fois demandé des nouvelles des Anglais. La police aussi, n’avait pas pris le moindre soin, pour tâcher d’empêcher les Parisiens de s’égaler à ses dépens, dans les caricatures, où dans les chansons de rue ; j’ai vu un portrait de lui, exposé au public, au bas duquel il y avait, mare vidit et fugit, et Jordanis conversus est in retrorsum, un autre où à moitié caché dans un coffre à fond de cale, une bouteille à la main, les mots courage, amis, sortaient de sa bouche. Comme il cherchait partout des locataires, pour habiter son palais royal, et que même souvent il faisait des bassesses pour en avoir, on le représenta habillé en chiffonnier, chargé d’une hotte, et au bas le Duc d’O*****s, cherchant des Loques à Terre. Ce jeu de mots assez ingénieux, fit rire tout Paris à ses dépens : Ses orgies aussi n’étaient point ménagées dans les satyres du tems ; on le représentait comme la sentine de tous les vices, sans aucune vertu où qualité aimable, qui put les rendre moins dégoûtants. Il était donc très naturel, de supposer qu’un tel prince par motif d’ambition où de vengeance, se prêterait volontiers à ce qui pourrait le conduire, à satisfaire ses vues criminelles.

D’après ce petit préambule, il ne doit plus paraître si surprenant, de voir le Duc d’Orléans à la tête des représentations et des oppositions les plus violentes contre la cour, en un mot à la tête du parti populaire : ni d’entendre de toutes parts les louanges outrées, d’un homme que la cour aussi bien que toute la nation, regardait quelques mois auparavant, avec le plus profond mépris.

Le principal obstacle, était l’esprit intéressé, ou plutôt l’avarice connue du prince, mais que ne peut l’ambition et le désir de la vengeance : on sut si bien, lui faire entendre raison à ce sujet, que la seconde année de la révolution, son immense fortune de plus de quatre-vingt millions, ou près de trois millions quatre cent mille livre sterling fut presque entièrement épuisée, par les dépenses sécrètes de ses intrigues, qui si elles ont renversé la monarchie, l’ont aussi conduit sur le même échafaud où il avait fait monter son roi.

Il ne paraît pas que les agents, qui le mettaient en avant, eussent l’intention, de faire rien autre chose de lui qu’un levier pour leur grand ouvrage, par la facilité de puiser à pleines mains dans ses trésors, et s’en défaire après. Il paraît aussi, par d’autres circonstances que le Duc d’Orléans, pensait depuis quelque temps, à des projets sérieux et dont l’exécution, semblait avoir été remise, jusqu’à ce qu’une occasion favorable se présentât.

Sept ou huit ans avant la révolution, on sait que le Duc, (malgré le mépris dont il était couvert), avait réussi à se faire nommer grand maître général des francs-maçons, de la loge de l’orient, et comme tel de toutes les loges du royaume.

On ne conçoit guères dans la Grande Bretagne, comment le grade de grand maître maçonnique, peut fournir les moyens de conspirer contre l’état ; mais par tout le continent de l’Europe, la conséquence en est beaucoup plus grande que dans cette île. Le Duc Ferdinand de Brunswick, qui en était revêtu, excita en Allemagne la jalousie de l’Empereur, et de tous les princes de l’empire : dans la plupart des villes principales, les habitants avaient plus de respect pour le grand maître des maçons que pour leur propre souverain. Le Duc d’Orléans ne pouvait pas prétendre au même respect en France, par le mépris que l’on avait pour son caractère, mais il réussit quelque temps après sa nomination, à établir des comités secrets, où il n’admit que ceux qui avaient sa confiance. Il les remplit de soldats aux gardes Françaises et de gens du commun à ses gages, qu’il avait admis dans la loge, ils y étaient souvent régalés et prêchés sur l’égalité, la fraternité, &c. anciens sujets il est vrai de la maçonnerie, mais dont on faisait alors, plus d’usage qu’à l’ordinaire, et qui au fait ont aussi été les premiers, d’abord employés par les révolutionnaires, ce qui semble indiquer la source d’où ils sont venus *. Voyez la note sur la franc-maçonnerie.

Sous prétexte de cette égalité et fraternité maçonnique, les officiers aux gardes ne tardèrent pas à s’apercevoir, que leurs soldats prenaient quelques fois avec eux, des tons insolents que même quelques-uns conservaient hors de la loge. Enfin au commencement de 1789, les insolences de leurs soldats et les désagréments qu’ils y éprouvaient furent poussées à tel point, qu’ils furent obligés d’abandonner la loge.

Je laisse le lecteur, faire sur ce sujet que je puis certifier avoir entendu très souvent, à des témoins oculaires, toutes les réflexions qu’il lui plaira : je me contenterai seulement de remarquer, qu’il semble que la cour avait quelque connaissance des manœuvres qui pouvaient se pratiquer sous le voile de la maçonnerie, car je me rappelle, qu’elle dissipa à plusieurs reprises, des loges à Versailles et à Paris, et leur défendit de s’assembler jusqu’à nouvel ordre.

Dans quelques-unes des provinces, on avait été obligé d’avoir recours à la force militaire, pour mettre les ordres du roi à exécution ; le peuple s’était attroupé et avait paru résolu à défendre son parlement. Sa contenance menaçante jointe à la défection des troupes, qui dans plusieurs endroits avaient formellement refusé de tirer sur leurs frères, (car ce terme était déjà de mode) en avait assez imposé sur quelques commandants, pour ne pas oser les mettre à exécutions, où même les forcer à la fuite. Ainsi à Toulouse, où l’on n’était point habitué à avoir de troupes, le peuple chassa leur commandant, les soldats eux-mêmes se joignirent à lui et ne rentrèrent dans leur devoir, qu’après que le parlement de son plein mouvement, eut quitté la ville pour se rendre en exil.

Les choses furent encore poussées plus loin à Grenoble, partie de la garnison se joignit au peuple, l’autre demeurant fidèle il s’ensuivit une espèce de bataille, où il y eut quelques gens de tués.

La populace, après s’être emparé de l’arsenal et s’y être armé, menaça de mettre le feu aux quatre coins de la ville, força et pilla l’hôtel du commandant, où elle se saisit de lui et fut sur le point de le mettre à mort. Tel était à peu près l’état des choses dans toutes les villes à parlement. La noblesse, les propriétaires et tous les ordres de l’état, voyaient sans peine et même favorisaient la résistance énergique du peuple, elle leur semblait alors légitime : ils ne pensaient pas, que ces actes violents de sédition, l’accoutumaient par degrés, à se moquer des autorités, à ne connaître d’autre loi et d’autre frein que sa volonté, et à ne plus voir que dans lui-même, le moyen de redresser les injustices réelles ou imaginaires, qu’on lui avait faite et d’empêcher qu’on ne lui en fit de nouvelles.

La cour elle-même, saisie par l’esprit philanthropique du jour, semblait dans quelques circonstances, donner des marques d’approbation à la résistance qui lui était opposé. Elle donna même des récompenses à des officiers, pour n’avoir pas fait leur devoir et n’avoir pas exécuté ses ordres. Il y en eut un exemple bien singulier à Rennes, où le parlement de Bretagne, s’assembla malgré les ordres du roi, et déclara coupables de trahison, tous ceux qui prendraient des emplois dans la nouvelle administration. Un officier qui avait été envoyé sur la place à la tête d’un poste, pour dissiper la foule, se laissa entourer par elle et même accabler de pierre et d’injure sans faire la moindre résistance, quoiqu’il ne semble pas, que les troupes montrassent dans cette occasion, beaucoup de répugnance à faire leur devoir.

Après que son poste eut été insulté, que plusieurs de ses soldats eussent été blessés par les pierres de la populace, il en reçut une lui-même qui le culbutât. A la vue du sang, et de l’insulte faite à leur officier, les soldats indignés se préparaient à repousser la force par la force, (ce qui au fait semblait fort raisonnable) lorsque l’officier s’apercevant de leur mouvement, se releva et saisissant leurs armes, leur ordonna de respecter leur compatriotes, dont la colère, dit-il, était juste.

La garde se désista, et laissa forcer ses rangs par le peuple qui ayant aperçu, ce qui s’était passé, s’empara de l’officier, et le plaçant sur ses épaules, le promena ainsi en procession, tout autour de la ville, en chantant et en dansant.

Peut-être aussi cet officier, n’avait point reçu ordre de se défendre, car c’est ainsi qu’on a traité le militaire un an avant et après la révolution, l’envoyant sur les places publiques, recevoir les pierres et les outrages de la populace, sans avoir la liberté d’user de la force ; tandis que de l’autre côté, les mutins offraient aux soldats s’ils voulaient les joindre, de l’argent, du vin, des femmes, la sûreté de l’impunité, promesse d’avancement, l’égalité, la liberté, le pillage, &c. &c. &c. que pouvaient faire les officiers dans cette position embarrassante, n’étant point soutenus par le gouvernement et responsables de tout ce qui pourrait arriver ….. Rien du tout ….. Aussi tout a-t-il été à tous les diables, et je mets en fait qu’une armée d’anges ne se serait pas beaucoup mieux conduite.

Qui pourrait imaginer que cet officier, non seulement ne fut pas réprimandé, pour avoir laissé forcer son poste, mais que même son panégyrique fut publié dans les gazettes avec la copie de la lettre flatteuse, que le ministre lui écrivit à ce sujet, en lui envoyant la croix de St. Louis, le grade de capitaine et une pension.

Tous les papiers élevèrent son courage, même au-dessus de celui des Romains, car disait on, le leur consistait à repousser les outrages et les coups par la force, et le sien beaucoup plus difficile avait été de les souffrir tranquillement sans crainte ni émotion : il est sûr qu’il y avait quelque chose de grand et de généreux dans son action, car il avait la force en mains, mais les applaudissements qu’il reçut presque généralement du public, joints aux récompenses de la cour ont été un leurre fatal qui a produit les plus funestes conséquences, comme cela devait nécessairement arriver.

Je crois qu’il n’est pas hors de propos, de rappeler que le sycophante Necker, était alors à la tête du ministère.

Cependant le parlement de Bretagne, obéit aux ordres du roi, et se sépara, de son plein accord : cette séparation était tout ce que désirait la cour, car par la constitution de la province ce n’est point à lui, qu’elle s’adressait pour l’enregistrement de nouveaux édits, mais aux états assemblées qui avaient le droit de les accepter ou de les refuser : Dans le premier cas on les envoyait au parlement pour les enregistrer.

Quelques fois cependant dans les intervalles des états, la cour s’adressait au parlement, quoique dans aucun cas, son enregistrement ne put suffire (que provisoirement) sans leur sanction.
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Note sur la franc-maçonnerie.

Comme ce que je vais présenter, n’est appuyé que sur des oui dire et pourra peut-être paraître fabuleux, je trouve mon excuse dans l’obligation que j’ai prise de rapporter tout ce qui peut jeter quelques lumières, sur l’origine de la catastrophe cruelle qui a détruit l’ordre en France, et menace d’envelopper tous les états de l’Europe dans la même anarchie ; je prie aussi tous les francs-maçons du monde, de me pardonner les libertés que je vais prendre, je suis pleinement convaincu que le grand nombre de leurs assemblées, n’a jamais eu d’autres motifs que le plaisir, où le désir d’être utile et d’exercer quelques actes généreux de bienveillance ; mais comme elles ont toujours été secrètes, que toute espèce d’homme y est admis, que là, régné dans toute sa force, l’égalité si vantée dans ces derniers temps : il est du moins permis, de tacher de lever, d’une main profane, le coin du rideau, qui couvre les mystères et de supposer que parmi le grand nombre de personnes qui ont vu la lumière, il y en ait quelques-unes qui pensent à autre chose qu’à l’équerre et la truelle du bonhomme Iram.

Quand on fait la réflexion, que leurs assemblées quoique très secrètes et très nombreuses sont tolérées, dans tous les états de l’Europe, sans presque d’inquisition de la part du gouvernement ; tandis qu’un obscur ramassis de misérables dans un galetas, met souvent en mouvements tous les espions d’un pays ; on s’étonne avec juste raison, de les voir méprisés au point de ne pas même exciter l’attention, puis qu’il est connu que toutes les loges correspondent entre elles, en termes mystiques, que l’ordre entier a un chef que l’obéissance la plus absolue est requise dans tous les différés degrés, depuis les philosophes inconnus, les chevaliers errants, princes souverains de l’univers, jusqu’au novice qui pour la première fois fait son entrée dans la loge et se soumet aveuglément à toutes les épreuves bizarres, que la folie, ou la gaîté des anciens compagnons peuvent imaginer.

Je commence par déclarer, que si j’ai eu l’honneur de voir la lumière, je n’ai pas passé le seuil du temple, et dans une loge où j’en suis bien sûr, on ne pensait qu’au plaisir, et où les assemblées étaient des bals charmants ; le secret important qui m’a été confié, je le garderai avec soin et en cela, je n’aurai pas grand peine. Je suis bien aise d’en faire la déclaration, afin de ne pas effaroucher les vénérables, et avoir une occasion de leur offrir mon respect profond.

Plusieurs savants se sont donnés beaucoup de peine, pour connaître l’origine de la franc maçonnerie ; les uns, ont prétendu que les Juifs à la captivité de Babylone étaient convenus entre eux, de quelque signes particuliers, pour pouvoir se reconnaître parmi leurs vainqueurs ; d’autres que les Chrétiens du temps des persécutions, avaient fait le même accord, puis après les défaites qu’ils éprouvèrent durant les croisades, &c. &c. quoique toutes ces opinions ne soient pas invraisemblables, je ne m’arrêterai pas à les discuter, et ne parlerai seulement que de ce qui a rapport à mon objet principal.

J’ai entendu dire, que lorsque l’ordre des templiers eut été détruit et que ses principaux chefs, entre autres le grand maître, eurent été exécutés et brûlés vifs à Paris, convaincus disait-on, d’un grand nombre de crimes dont le plus grand semble avoir été leur richesses. Les chevaliers, dispersés par toute l’Europe, obligés de se soumettre à la force qui leur enlevait leurs biens et menaçait leurs personnes, animés par le désir de la vengeance et par celui, (encore plus naturel aux malheureux) de se communiquer les uns aux autres, de se voir, de se parler, se plaindre en liberté et enfin se rendre les bons offices que la société leur refusait, réussirent à former des assemblées secrètes dans quelques endroits retirés de la France, et de l’Allemagne.

Ils se donnèrent des signes, et un mot qui devait changer très souvent, afin de se reconnaître ; ils s’engagèrent par les serments les plus solennels, à ne jamais divulguer ce qui se passerait parmi eux : ils établirent des cérémonies emblématiques, toutes ayant rapport à l’événement qui acheva leur ruine, où marquant leur désir de vengeance et leur espérance d’une restauration prochaine.

On m’a même assuré, que le principal objet de la maçonnerie cet Iram qui fut tué dans le temple de Jérusalem dont il était l’architecte, représente l’infortuné grand maître des templiers : que les cyprès, les palmes, &c. ne sont que des emblèmes en son honneur, qu’enfin le phœnix se renouvelant dans ses cendres, en est un frappant de leurs espérances ; on dit aussi, que trois objets principaux sont consignés à l’exécration et à la vengeance des maçons.

Ces trois objets représentent dit on, le Pape, pour avoir dissous l’ordre des templiers, le roi de France pour les avoir cruellement tourmentés, et injustement mis à mort, et le grand maître de Malte, pour avoir excité contre eux, l’animosité des puissances par de faux rapports, afin de s’emparer de leurs biens, dont en effet l’ordre de Malte a toujours joui depuis leur dissolution.

L’exécution de ces projets sanguinaires est, assure-t-on, le grand objet de la maçonnerie, mais le secret n’en est confié qu’à un petit nombre, qui par de longues épreuves, et par leur fermeté et constance dans les grades infinis qu’il leur a fallu passer, avant d’arriver à la haute exaltation de philosophe inconnu, ont montrés par leur courage, discrétion, obéissance, sombres et enthousiastes dispositions qu’ils étaient capables d’entreprendre, et de supporter les plus grandes choses, sans crainte ni remords.

Les épreuves sont toujours du genre terrible et sombre, et demandent la plus implicite et la plus prompte obéissance, on présente au récipiendaire, un pistolet qu’il doit tirer dans sa bouche, on le place sous un drap mortuaire, à côté d’un squelette, on le fait monter trois ou quatre échelles de suite, les yeux bandés, puis on lui commande de se jeter à la renverse, &c. &c. Si dans aucune de ces occasions, il témoigne la moindre terreur, où répugnance, on le met de côté et on ne lui communique, que les fables et les puérilités, dont on amuse le vulgaire.

On m’a dit que dans une des grandes épreuves, après les plus sanglantes menaces en cas de refus et la vue de cadavres, de gens, qu’on disait avoir été tués sur leur refus d’obéir, on présenta en Flandre à un homme (qu’on m’a nommé), son frère lié et garrotté, implorant sa miséricorde, on lui dit qu’il avait enfreint les lois de la maçonnerie, et que c’était à lui, comme récipiendaire à donner preuve de son courage, et de son entier dévouement, en punissant l’outrage qui lui avait été fait : on lui mit un poignard à la main, et ajoutant qu’en condescendant à la faiblesse humaine, on consentait à lui remettre le bandeau sur les yeux, on lui posa la main gauche sur le cœur palpitant de la victime, qui avec les accents connus de son frère, implorait grâce de ses bourreaux, on lui ordonna de lui percer le cœur et sans balancer l’ordre fut exécuté.

Je demande si un tel homme, qui au fait dans ce moment ne tua qu’un agneau, n’eut pas été capable de faire tout ce qu’on aurait pu lui commander de plus atroce ; serait-il très étonnant, qu’un ambitieux sût diriger pour l’accomplissement de ses vues criminelles, un certain nombre de ces gens téméraires et fanatiques, disposés à tout entreprendre sans crainte, réflexion, où hésitation.

Quoi qu’il puisse être de ces réflexions, qui peut-être sont chimériques, toujours est-il certain, que la conduite du Duc d’Orléans y a donné lieu et qu’après un mur examen, on n’ose pas se permettre de décider.

Après avoir vu la lumière, avec toutes les formalités extravagantes, en usage dans telles cérémonies, un homme âgé et qui avait suivi la maçonnerie pendant longtemps avec beaucoup de chaleur : me demanda, ce que j’en pensais, c’est bien du fracas répondis-je, pour des fadaises ….. Des fadaises dit l’autre, jeune homme, gardez-vous de juger trop vite, il y a vingt-cinq ans que je travaille : plus je vais, plus la matière est intéressante, quoiqu’à dire vrai, je sois arrêté depuis quelques années et qu’aucun effort, ne puisse me faire avancer d’un pas.

Dans une conversation plus intime, il pensa que son peu de progrès, pouvait bien venir du refus qu’il fit neuf ans avant la révolution, d’écouter des gens qui lui firent secrètement hors de la loge, des propositions horribles et séditieuses, que depuis ce moment il n’avait pas fait un pas, ni gagné un grade, que même il avait remarqué qu’on le traitait avec plus de réserve, qu’on avait même cherché à embrouiller les idées, qu’il pouvait déjà avoir et qu’on y avait en partie réussi.

Voilà à peu près, tout ce que je sais sur ce sujet, qui quoique très imparfait, pourra peut-être faciliter à l’homme plus instruit, l’intelligence du mythe obscur, qui couvre le berceau de la révolution.

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CONSTITUTION DE LA BRETAGNE ET SES RAPPORTS AVEC LA FRANCE. UNION DES TROIS ORDRES ― DIVISION SUBITE ― ORAGES.

Je crois à propos, de donner une légère esquisse, de la constitution de la Bretagne, et de ses rapports avec la France ; il m’a semblé que c’est un sujet peu ou point connu, qui pourra jeter de la lumière sur celui que je traite et me ramènera tout naturellement, au fil des événements, dont cette province, a plus que toute autre été le théâtre.

Pendant un long cours de siècles, la Bretagne avait eu ses souverains, qui la gouvernaient par ses lois : elle avait ses usages, ses manières et même un langage particulier dérivé du Celtique, que les habitants de la partie du nord, appelée basse Bretagne, parlent encore, et qui servait à entretenir ces préjugés et cette animosité, qui existe toujours entre deux nations voisines, particulièrement pour la plus faible.

Cette province depuis un tems immémorial, avait ses états qui devaient être assemblés tous les deux ans. Eux seuls, avaient le droit de fixer les impositions et d’établir de nouvelles lois. La composition de ces états était fort simple, il semblait que nos pères eussent autant que possible voulu éviter la corruption et les intrigues, qui suivent toujours les élections.

Les représentants du clergé consistaient d’un certain nombre d’Abbés, qui avaient le droit d’y siéger, par leur bénéfice, son président était celui des états et pour éviter la brigue, était toujours l’évêque du lieu, où ils se tenaient.

Tout gentilhomme né en Bretagne, âgé de 25 ans, et pouvant prouver plus de cent ans de noblesse, y était admis, quelque fut sa fortune.

Il y avait cinq baronnies, dont celui d’entre les possesseurs qui se trouvait présent, présidait la noblesse de droit ; quand il y en avait plusieurs, c’était le possesseur de la plus ancienne baronnie, quand ils étaient tous absents, la noblesse choisissait le plus âgé des gentilshommes présents, pour la présider.

Le tiers état, était représenté, par les maires de quarante villes où bourgs, que tous les habitants domiciliés dans ces villes avaient le droit d’élire : cette élection se faisait communément à la fin des états, pour ceux qui devaient suivre deux ans après, d’une manière à la fois très silencieuse et très démocrate *, il était présidé par le maire de la ville, où les états se tenaient.

Chacun de ces trois ordres, avait sa voix particulière et n’en avait qu’une, ainsi le tiers avait autant de prépondérance, que les ordres de l’église et de la noblesse (quoique ce dernier fut infiniment plus nombreux) puisqu’ils n’avaient que leurs voix, comme lui.

Cet ancien ordre de choses, qui avait été formellement préservé dans le contrat d’union, de la province à la France, après le mariage de la dernière duchesse Anne, avec deux rois de France, Charles VIII et Louis XII et elle en a joui sans interruption, jusqu’au moment de la révolution, quoique souvent chicané par la cour.

Les impositions n’étaient établies que pour deux ans, à la fin des quels, les collecteurs ne pouvaient plus les lever, sans la sanction des états ; lorsque le roi e demandait de nouvelles, le gouverneur de la province, qui se retirait immédiatement après, aussi bien que dans tous les cas, où le gouvernement désirait quelques changements.

La discussion des opinions était extrêmement libre, en outre que c’était un point d’orgueil dans la province, de résister aux ordres de la cour, la présence des troupes du roi à dix lieues, ou trente milles de l’endroit de la séance, aurait dissous les états par cela seul, et ils se seraient séparés sans rien décider.

Le roi, avait le pouvoir de les assembler et dissoudre à son gré, mais comme l’exemple l’a prouvé plusieurs fois, cela ne servait à rien, puisque cela le privait même, des impositions ordinaires.

Le parlement de Bretagne, n’était qu’une cour de judicature, et n’avait pas le droit de délibérer et encore moins de se refuser à l’enregistrement de ce qui avait été décidé par les états, qui avaient à peu près l’existence politique du parlement dans la grande Bretagne et dans l’Irlande.

La noblesse, pouvait faire toute espèce de commerce, seulement les gentilshommes, qui occupaient des places ou faisaient des métiers réputés dérogeant, ne pouvaient entrer aux états, qu’après les avoir quittés six mois avant ; la même règle, était aussi établi vis avis des gens de loi, depuis le premier président, afin d’éviter de joindre dans les mêmes mains, les pouvoirs législatifs et judiciaires, ce qui était regardé comme dangereux.

Les impositions étaient régulièrement établies, personne n’avait le droit de s’en exempter : la noblesse avait un rôle séparé, mais tenu par des gens du tiers.

Les fiefs et les privilèges honorifiques, étaient sur le même pied à peu près, que par toute la France et quoiqu’on en fut assez jaloux, ils étaient communément plus à charges qu’utiles : On ne connaissait point la gabelle en Bretagne, le sel y était réputé marchandise, et valait à peu près douze sous de France (six ou sept pences) les soixante livres.

Une fois passé les barrières, qui séparaient la province de la France, et où l’on payait des droits comme pour entrer ou sortir du royaume, toutes les marchandises quelconques étaient libres et on n’était plus inquiété par les commis, excepté à la sortie de l’orient dont le port était franc.

Le paysan Breton était bon, simple, entêté et assez jaloux de l’ancienneté de sa race, pour ne pas se soucier de s’allier avec une famille peu connue dans le pays, au point que l’on disait dans bien des endroits, c’est une famille nouvelle, il n’y a guère que deux cents ans qu’elle est établie dans le village : rien au monde, n’aurait pu lui faire changer la manière de vivre, à laquelle il était accoutumé ; lorsqu’on lui parlait de quelques améliorations, il répondait mon père et mon grand-père, ont bien vécus de cette manière, pourquoi ne le ferais-je pas moi-même.

Les propriétaires, malgré tous leurs efforts, n’avaient jamais pu introduire, la culture des pommes de terre en Bretagne, les paysans répondaient communément, qu’elles étaient à peine bonnes pour les cochons * ; ils manufacturaient eux-mêmes, presque tous les articles dont ils pouvaient avoir besoin, et avaient le droit d’avoir des armes chez eux : ils étaient très attachés à leur seigneur, et il arrivait souvent que la famille d’un métayer, était de père en fils dans la même ferme, depuis des deux ou trois cent ans.

La province avait près de 90 lieus de long, plus de 260 mille, et variait dans sa largeur depuis 25 lieus jusqu’à 60. Par le dernier dénombrement des états, on trouva plus de dix-huit cent mille habitants : elle faisait un commerce très étendu, jouissait de la plus grande liberté tant publique qu’individuelle, était modérément taxée et sagement gouvernée ……. les novateurs lui ont fait perdre tous ces avantages précieux, par la révolution : …… cela suffit pour expliquer les efforts terribles, mais trop tardifs, qu’elle a fait pendant plus de trois ans, pour secouer leur joug.

On pourra demander, comment en ce cas, le peuple de Bretagne l’est montré avec tant de violence, en faveur de la révolution dans son commencement, a brûlé les châteaux, et obligé les seigneurs, à se joindre à l’émigration générale de la noblesse de France.
Les idées d’égalité à la mode dans le temps, et que le paysan entendait dans le sens des biens, car il ne pouvait pas l’entendre aux yeux de la loi, puisqu’il en jouissait déjà ; les manœuvres des intriguant, qui se sont donnés beaucoup plus de peine dans ce pays qu’ailleurs, l’ont séduit avec d’autant plus de facilité, que le gouvernement n’accordait aucune protection, à ceux qui voulaient supporter l’ancien ordre de chose.

Le Duc d’Orléans, fit faire à cette époque, le voyage de Bretagne, à ses agents Sillery et sa femme ; ils en firent le tour presqu’en entier, et affectèrent avec les gens du commun, une popularité indécente, pendant qu’ils visitaient dans les villes, les têtes exaltées, dont ils pouvaient espérer que les services seraient utiles aux projets honnêtes, de leur aimable et courageux patron.

Aux premiers châteaux qui ont été brûlés, des gens certainement instruits et habillés en paysan, choisissaient pour brûler, les papiers qui avaient rapport aux droits féodaux et épargnaient les autres ; je n’ai jamais entendu dire que le paysan, put lire les caractères gothiques ; ils y étaient d’ailleurs forcés par les menaces des factieux ….. « comment misérable » dit à un paysan, le domestique d’un seigneur dont on brûlait le château « comment peux-tu, te prêter à mettre le feu, et à détruire la maison de celui, qui hier encore, t’a fait du bien et dont la femme est à présent auprès de la tienne, et lui donne tous les secours qui peuvent dépendre d’elle dans sa maladie. »

« Que voulez-vous répondit l’autre, le château n’en n’eut pas moins été brûlé, et ils me menaçaient de mettre le feu à maison et de me tuer avec ma femme et mes enfants, si je ne les accompagnais « ….. et ce n’était point fait, pour être regardé comme une fable, car quelques paysans qui refusèrent absolument de se joindre aux brigands, eurent réellement leurs maisons brûlés.

Lorsque le parlement de Bretagne, reçut ordre de se séparer, les états n’étaient pas assemblés, mais dans l’intervalle des séances, ils étaient représentés par un comité intermédiaire ; il montra publiquement son opinion, en protestant sur les registres du parlement, et en faisant un mémoire qu’il envoya au roi, le priant de retirer les édits qui avaient occasionnés une alarme si générale.

La noblesse, non contente de la désapprobation du comité des états, se rassembla, et choisit douze députés de son corps qu’elle envoya à la cour, pour faire les mêmes remontrances, et malheureusement elle excita et encouragea les habitants des campagnes, à prendre part aux affaires qui troublaient la France.

Les douze députés vinrent à Paris, mais n’obtinrent pas sur le champ, l’audience qu’ils espéraient avoir ; dans l’intervalle, ils cherchèrent à assembler les gentilshommes de la province, qui était alors dans la capitale ; leur démarche enfin, déplaisant à la cour, on leur fit savoir que s’ils ne se retiraient pas promptement, ils seraient arrêtés et mis à la bastille. Les choses avaient été poussées trop loin, pour qu’une telle menace put rien changer à leur conduite ; ils se rendirent tous chez eux, afin d’y recevoir la lettre de cachet qui les y attendait et furent conduits à la bastille, le 14 juillet 1788.

A peine la nouvelle de leur arrestation, fut elle arrivé dans la province, que la noblesse loin d’être intimidé, s’assembla à quelque distance de Vannes, et résolut d’envoyer six députés par évêché, deux de chaque ordre, ce qui faisait plus de cinquante, pour demander la tenue prochaine des états et la délivrance des douze premiers. Les esprits étaient si fort montés et tellement révoltés à l’emprisonnement des douze députés que la province avait envoyé, que l’on fit assez clairement entendre, que si les cinquante subissaient le même sort, on en enverrait un tel nombre, que toutes les prisons ne pourraient les contenir.

Quel que fut le motif, qui engagea la cour à délivrer les douze députés, il est sûr, qu’ils sortirent alors de prison ; le peuple de Paris, les reçut à la porte de la bastille, avec un enthousiasme difficile à peindre ; on les embrassa, on les caressa, on les conduisit comme en triomphe, jusques à leur logements, ce fut bien autre chose encore dans la province, où ils se rendirent presque sur la champ ; à leur arrivée dans les différentes villes, le vin coula sur les places, on jeta du pain, de la viande, et de l’argent au peuple, on illumina, on sonna les cloches, les magistrats les complimentèrent, en un mot, jamais union plus intime n’avait semblé exister entre la noblesse et le tiers ….. Combien ces moments d’allégresse ont été courts …… hélas pouvait-on penser, que du sein même de la joie universelle, devaient naître les semences des divisions les plus terribles.

J’ai déjà fait voir que la noblesse, le tiers et tous les ordres de l’état, étaient dans la meilleure intelligence et étroitement unis, dans la résistance la plus opiniâtre contre les coups d’autorité du ministère, à la tête du quel était l’hypocrite Necker ; il me reste à faire connaître comment on parvint à les désunir, pour suivre cette vieille maxime, divide et impera.

Les conséquences, ont été si funestes à tous les partis, qu’à peine ose-t-on ; se permettre des expressions de reproche ! puisse la main d’un dieu vengeur, poursuivre les méchants qui ont filé cette trame détestable, et qui par leurs avis perfides, ont conduit notre trop bon et trop malheureux roi, à une mort à jamais honteuse pour la France, qu’ils ont elle-même, rendu un objet d’horreur et d’effroi, à tous les peuples de l’Europe.

La municipalité, et les magistrats des différentes cours de justice de la ville de Nantes, désirant montrer encore plus, l’union des trois ordres, et particulièrement leur joie de la délivrance des douze gentilshommes, invitèrent ceux d’entre eux, qui se trouvaient dans la ville, à un grand repas, qui devait se donner chez le sénéchal du bailliage. Dans l’intervalle, l’enthousiasme qui possédait les gentilshommes, leur fit peut-être, commettre quelque indiscrétion, on assure qu’il y eut quelques propos légers de tenus, qui indisposèrent un peu les principaux d’entre le tiers, sans cependant altérer ouvertement, la cordialité qui avait régné jusqu’alors.

Le jour du repas vint, il s’y trouva rassemblé des personnes des trois ordres, et les choses se passèrent fort bien jusqu’au dessert ; le procureur du roi pour le bailliage, qui vraisemblablement, cherchait une occasion d’exciter la division, examinât avec attention, l’empreinte qui se trouvait sur des pastilles de sucre, qui dans le fait n’était pas autre chose, que les armes du chapitre de la cathédrale, deux clefs en croix, et une épée en sautoir, attachés par un cordon dont les glands pendaient. ” Qu’est-ce, ceci ” dit-il, après quelques moments, ” voilà en vérité qui est fort ingénieux, la jonction des trois ordres ! Les clefs, représentent l’église, l’épée, la noblesse et ceci (montrant les glands) que pourrait-ce être, un balai pour représenter le tiers …. Un balai …. Oh c’en est trop, un tel outrage ne se saurait souffrir. ” La dessus il se leva en fureur et sortit, on courut après, pour tâcher de lui faire entendre raison, en lui expliquant la chose telle qu’elle était. Il était résolu, à ce qu’il paraît à chercher dispute et affectant toujours, de s’en tenir à son idée, il dit en jurant, qu’on saurait bientôt faire repentir, ceux qui osaient se permettre d’insulter le tiers, sous prétexte d’une fête.

La zizanie avait déjà été semée dans la plupart des villes de la province, par des rapports insidieux, que la noblesse ne se montrait si vivement contre la cour, que parce que ses intérêts étaient compromis par les nouveaux établissements, qui loin d’être à redouter pour le peuple, étaient tout en sa faveur. On lui reprochait son orgueil et sa hauteur, on l’accusait de ne regarder le tiers, que comme une espèce très inférieure ; dans plusieurs villes, on lui chercha des sujets de querelle aussi absurdes, que celui de Nantes.

On fit si bien enfin, que quelques semaines après que les gentilshommes eussent été reçu avec les démonstrations de la joie la plus vive, qu’on eut élevé leur courage et leur patriotisme, au-dessus de tout ce qu’on pouvait imaginer, le peuple les regarda comme des tyrans, qui ne pensaient à rien d’autre qu’à le mettre, sous de beaux semblants, dans un esclavage honteux et à l’obliger à payer toutes les taxes.

C’est à ce moment, que commença l’animosité, qui ne tarda pas à se développer contre la noblesse : elle ne se montrait alors, que dans cette seule province, mais comme les reproches injustes, qui étaient faits à celle de Bretagne, pouvaient aussi s’appliquer à celle du reste du royaume, la fureur ne tarda pas à se répandre au loin.

Ce fut dans ces circonstances malheureuses, que la cour trouva bon, de convoquer les états de Bretagne ; il est à croire, par la division et les intrigues qui se manifestèrent à leur ouverture, que l’on voulait essayer la nouvelle forme qu’avait indiquée l’archevêque de Toulouse, pour les assemblées provinciales du reste du royaume. Le tiers y vint avec les prétentions les plus outrageuses à la constitution de la province ; elles se déployèrent dès la première séance. La noblesse y résista avec un courage qui lui fait le plus grand honneur ; elle se trouvait alors entre le ministère et le peuple, également résolue à résister, aux abus de pouvoir de l’un, comme à la fureur aveugle de l’autre.

Avant de faire l’ouverture des états, il était d’usage d’employer une séance, à reconnaître les pouvoirs des députés du tiers, qui seuls étaient élus ; enfin l’évêque qui les présidait, récitait à haute voix une prière assez longue. Avant de se soumettre à cette formalité, le tiers prétendit, que les états devaient convenir d’abord, qu’une représentation égale aurait lieu, entre le tiers et les autres ordres, c’est à dire qu’il serait aussi nombreux à lui seul, que la noblesse et le clergé, et que les voix seraient prises individuellement, au lieu d’être prise par ordre comme auparavant. On doit se rappeler que c’était la forme, que l’archevêque de Toulouse avait mentionné, en dissolvant les notables. Le tiers prétendit aussi, qu’une répartition égale des impositions serait établie, et qu’il n’y aurait plus, qu’un seul rôle commun à tous les ordres.

La noblesse était disposée à accorder ce dernier article, mais cependant fit la remarque, que l’on ne pouvait rien discuter, avant que les états n’eussent été ouverts, suivant la forme accoutumée.

Le tiers était résolu à chercher dispute, et ne voulut jamais consentir, à laisser les états faire leur ouverture, avant qu’on ne lui eut accordé sa demande. La noblesse alors, refusa formellement de parler d’aucune affaire, avant l’ouverture des états ! dans le fait c’était fort sage, car avec les dispositions que le peuple manifestait alors, il était clair qu’il n’eut pas tardé à en faire de nouvelles, où plutôt à dicter de nouveaux ordres. Le tiers, persistant dans ses prétentions et la noblesse dans son refus, les affaires restèrent suspendues, et comme les états s’assemblaient tous les jours, et que les deux partis se trouvaient ainsi tous les jours en présence, l’animosité augmenta à un point extrême.

Des paroles et des menaces, on pensa bientôt à employer la force : les factieux répandirent des écrits, non seulement dans la province, mais même par tout le royaume, où l’on prétendait que la noblesse avait formé le projet d’assassiner le tiers ; l’on expliquait d’une manière horrible, une querelle qui avait eu lieu, entre des porteurs de chaise, ayant la livrée de quelques gentilshommes et des gens de bas étage.

J’ai vu à Paris un de ces écrits, qui s’exprimait ainsi, en parlant de la noblesse, ” Cette abominable race, après nous avoir tyrannisé pendant un long cours de siècles, avoir profité de la sueur du malheureux et de nos peines, a enfin voulu mettre le comble à ses forfaits en nous égorgeant. ” et un peu plus bas, après mille invectives, on lisait, ” allez coqs d’inde, faire la roue dans vos basses cours. ”

Il y eut plus de quinze mille exemplaires de cette brochure, vendus dans deux jours, tous les ramoneurs au coin des rues en avaient, qu’ils distribuaient presque pour rien, après quoi le gouvernement, pensa propre d’en défendre la publication …. Il était temps ….

Cette crainte supposée d’être égorgée, servit de prétexte, pour rassembler près de sept à huit mille hommes, qui vinrent à Rennes, de toutes les villes voisines. J’ai même la preuve, qu’il en vint de Rouen, éloigné de près de trois cent mille.

Au milieu du spectacle à Nantes, on s’écria tout à coup, ” on égorge vos frères à Rennes, et nous sommes ici oisifs, ” “vengeons nous, dirent d’autres, sur ceux de nos ennemis qui sont parmi nous ; ” le soir même, les portes de la plupart des gentilshommes, furent marquées à la craie ! aucun massacre cependant, ne s’en suivit, mais on fit partir en hâte à peu près quatre cent jeunes gens, qui arrivèrent à Rennes le troisième jour, et se joignirent à ceux des autres villes qui y arrivaient aussi de tous côtés ; ceux de Nantes reçurent en outre de leurs armes, un petit écu par jour : on n’a jamais connu positivement, qui avait fait les frais, de cet armement …. Mais ils furent reçus à Rennes, aussi bien que les autres, par le gouverneur de la province, le Comte de Thiars, qui leur fit assigner des logements et les traita d’ailleurs parfaitement bien.

Le tiers cependant, s’était retiré de la salle des états, mais la noblesse l’occupait encore, où pour mieux dire, ne la quittait plus et prévoyant l’orage qui menaçait, s’était muni d’armes, dans l’intention de vendre cher sa vie. Le projet que l’on avait, en faisant venir ces hommes armés des différentes villes, semble avoir été manqué dans ce moment, car il paraît que tout ce que les factieux désiraient, c’était d’effrayer la noblesse et de la faire se séparer ; mais lorsqu’on vit, que loin d’être effrayé par les menaces, elle se préparait à une résistance obstinée, on pensa alors à mettre les menaces à exécution.

A un jour donné, on lâcha les brigands dans la ville ; ils arrêtèrent plusieurs gentilshommes, qui n’avaient pour toute arme que leur épée, qu’ils étaient obligés de porter pendant la tenue des états, comme une marque de distinction.

Un jeune homme de dix-neuf ans, (Mr. de Boishue), qui certainement n’avait rien fait qui put déplaire, puisque par son âge il n’avait pas voix aux états, se défendit longtemps avec courage, mais enfin succomba sous le nombre, et fut égorgé, presque sous les yeux de sa mère, une demi-douzaine de gentilshommes, que l’on trouva par les rues désarmés, et n’ayant nulle idée de ce qui se passait, subirent le même sort.

Au milieu de ces scènes d’horreur, il s’en passa une assez singulière pour mériter d’être rapporté. Un gentilhomme, se voyant attaqué par un grand nombre, s’écria, ” Vous êtes Français ; et ne pouvez être assassins, qu’un de vous se présente et je suis prêt à le combattre. ”

Un maître d’armes s’avança, la populace forma un cercle et un combat très chaud commença animé par les cris de la multitude ; à la fin l’officier dont le nom est Mont-Boucher, désarma son adversaire, et loin de disposer de sa vie, ce que l’autre eut certainement fait : il ramassa son épée, la lui présenta, lui tendit la main et l’embrassa, au milieu des cris de joie de la multitude, qui le conduisit à la salle des états, sans lui faire de mal, et en criant bravo l’officier, bravo l’officier.

Cependant, le tumulte continuait avec la même fureur, tous les gentilshommes s’étaient rendus à la salle des états, et s’étant formé en ligne afin de pouvoir mieux se défendre, ils attendaient l’attaque dont on les menaçait *. Mais les brigands qui n’avaient pas craint d’attaquer les gentilshommes, lorsque le hasard les avait fait rencontrer seuls dans les rues, balancèrent lorsqu’ils virent que leurs victimes était déterminées à une défense terrible, et n’osant forcer les portes de la salle, où entrer d’assaut par les fenêtres ; ils pensèrent qu’un sûr moyen d’en venir à bout, sans courir de grands risques, était d’entourer la salle de bois, et d’y mettre le feu.

Heureusement le comte de Thiars, (quoique pas très fâché, a ce qu’il semblait alors de voir l’émeute, ne voulant, cependant pas, que les choses fussent poussées trop loin), avait envoyé au commencement du tumulte, ordre aux troupes qui étaient à la distance déterminée pendant les tenues d’états, d’avancer au plus vite ; un régiment de dragon parut tout à coup sur les minuits.

On peut juger de quelle transe, sortirent les gentilshommes en apercevant que les dragons écartaient la multitude furieuse, des murailles de la salle. Après avoir délibéré, que dans les circonstances présentes, il était impossible de rien faire, ils se séparèrent. Ainsi les factieux réussirent dans le projet qui les avait engagés à faire cette attaque, qui n’était autre, que de les séparer.

Un mécontentement général, prévalait aussi dans la province du Dauphiné, la noblesse demandant ses anciens états, qui n’avaient pas été assemblés, depuis plus de deux cents ans : comme les assemblées provinciales étaient alors favorisées du gouvernement, on ne fit pas grande difficulté, de les leur accorder.

Une assemblée très nombreuse se fit près de Grenoble, qui détermina, que les états s’assembleraient dans le mois de Septembre, que le tiers aurait autant de représentants que la noblesse et le clergé, que les voix y seraient prises individuellement.

Ainsi Necker et l’archevêque de Toulouse, alors à la tête du ministère, ayant manqué leur coup en Bretagne, réussirent dans cette province. Ils avaient fort à cœur d’établir par tout le royaume, cette forme contraire aux anciennes coutumes ; plut à dieu, qu’on s’en fut tenu là, car il est peu de doute, que c’est là, la principale cause de la destruction de la monarchie.

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RETOUR DU PARLEMENT, LES ETATS GENERAUX, SOTTISES, FOLIES, CRUAUTES, FAIBLESSE.

La situation du roi, était alors vraiment à plaindre, il avait fait tous les sacrifices qui étaient en son pouvoir, il avait offert à ses sujets un plan de gouvernement, où la liberté individuelle et publique étaient respectées, il avait adouci les lois criminelles, affranchi les protestants de lois gênantes, parlait d’abolir la corvée, la taille, la gabelle, et de reculer les barrières jusqu’aux frontières ; cependant il voyait les provinces se soulever, les factieux s’efforcer de noircir son caractère, en le peignant sous les couleurs les plus odieuses, et les parlements se refuser à toutes ces demandes.

On ne saurait nier toutes-fois, que la principale source des maux de la France, ne vienne de son caractère irrésolu et facile, qui le portait à abandonner ses projets, après la moindre opposition, avec la même promptitude qu’il les avait adoptés.

Les ministres aussi, qui avaient sa confiance, et qu’il n’avait choisi cependant, que d’après la voix du public, ne servirent pas peu, par leurs manières hautaines, à lui faire des ennemis, et ensuite par leurs intrigues secrètes à amener cette révolution, dont quelques-uns ont été les chefs.

La plupart des pairs, refusèrent de siéger dans la cour plénière, il n’y avait pas d’alternative, il fut obligé d’y renoncer. Le malheur était, qu’ayant été annoncé avec trop de hauteur, le roi ne pouvait revenir sur ses pas, sans avilir son autorité et courir le risque de trop exalter la tête du parlement. Ce corps fut bientôt rappelé, mais malheureusement il ne se comporta pas, après son retour dans la capitale, avec la modération que les gens bien intentionnés, auraient désiré trouver, dans ces magistrats chéris. Son premier acte après son rappel, fut d’ordonner que tous les édits, qui avaient rapport à sa suspension, seraient brûlés publiquement par la main du Bourreau, donnant ainsi l’exemple de la turbulence à la populace, dont l’effervescence n’était déjà que trop grande.

La convocation des états généraux, semblait alors indispensable à tous les partis : pour s’y préparer, la cour crut devoir encore assembler les notables, afin de savoir de quelle manière cela devait se faire.

Il semble, qu’on eut très bien pu suivre le modèle des anciens états généraux, mais Necker avait à cœur, d’établir sa double représentation du tiers, et surtout ce qu’il appelait l’amalgame des différents ordres de l’état, c’est à dire, leur réunion dans une seule chambre, et les voix prises par tête et non par ordre comme autrefois : en un mot franchement et simplement, d’établir sur le vaste empire de la France, le maussade et ridicule gouvernement de la pétandiere dans laquelle il était né ; et ainsi de nous favoriser tous les ans d’une révolution de seringues, comme sa chère Genève …. Idée sublime en vérité, et malheureusement trop commune, de la Laponie à la Nigritie, à presque tous les hommes peu instruits, qui pensent que la plus grande faveur, que Dieu put faire à leurs voisins, serait de leur donner la forme de gouvernement établi dans leur pays, aussi bien que leurs manières, leur religion, leurs climats, et même leur couleur.

Les notables cependant, se déclarèrent d’une autre opinion, et recommandèrent l’assemblée de 1614 comme le modèle sur lequel, la convocation des présents états généraux devait se faire, que les trois ordres devaient délibérer dans des chambres séparées, ainsi qu’il avait toujours été l’usage, et être à peu près du même nombre, les uns que les autres.

Les notables en donnant cet avis, ne firent que suivre, celui que le parlement avait donné quelque temps avant : mais ce corps n’était plus l’idole du peuple, les esprits étaient trop enflammés pour s’arrêter à des idées modérées, tous les services qu’il avait rendus, étaient oubliés et ceux de leurs membres, que naguère, le peuple regardait comme des héros, n’étaient plus à ses yeux, que de vils instruments d’aristocratie.

Un esprit général de liberté, où plutôt de licence, s’était répandu de toutes part : la tolérance, la philosophie moderne, étaient hautement prêchées et préconisées : les Abbés, les petits maîtres, les valets, les femmes, les filles, les poissardes, tout le monde raisonnait, se croyait philosophe, et non seulement prétendant au droit de publier ses rêveries, mais encore à celui d’employer toute espèce de moyens pour les mettre à exécution.

Nos pères, n’étaient qu’une foule idiots qui ne connaissaient pas les droits de l’homme, et dont tous les établissements n’étaient qu’un amas confus de sottise et de ridicule, que l’on disait urgent, non seulement de réparer, mais même de renverser de fond en comble ! que faire, disait-on, d’une vieille maison, qui tombe en ruines de tous côtés et dont toutes les fournitures ne sont plus de mode. On ne se donnait même pas la peine de penser, qu’il était à propos de conserver un pavillon pour se loger, dans l’intervalle de la bâtisse et du démolissement, afin de pouvoir être à couvert en attendant la perfection du nouveau bâtiment.

Chacun ne s’occupait que de ces idées chimériques et plaçait le bonheur complet de la nation dans leur accomplissement ; on parlait beaucoup de tolérance, cependant on ne voyait pas d’un œil très tolérant, ceux qui trouvaient que la religion, les lois telles qu’elles, le gouvernement et même les distinctions établies dans la société, devaient être respectés : qu’en un mot, nos pères n’étaient pas tout à fait des fous, qu’ils avaient souvent raisonnés fort juste et avaient fait des établissements très utiles.

On leur reprochait avec ironie, d’avoir des idées gothiques, dont il était à propos de se défaire, et quelques fois même on leur faisait sentir, qu’en cas qu’ils fussent opiniâtres, on saurait bien trouver le moyen, de leur faire entendre raison.

Les plaintes et les murmures du public de Paris, à cette époque, et surtout celles des avocats, des procureurs, et des médecins, qui ont toujours été plus violentes, et qui sont à présent nos souverains seigneurs, ne pouvaient-ils pas, avoir quelques rapports à cette petite fable.

Les Anes et Jupiter

Des ânes à jupin, criaient à pleine tête,
Que des Bourdons la race malhonnête,
Sans travailler, mangeait le miel,
Des laborieuses abeilles.
Le bon jupin, du haut du ciel
Entendant braire, ouvrit ses deux oreilles
Et bientôt leur fit demander
Ce qu’ils avaient à clabauder.
Ah sire, dirent-ils, voyez quelle insolence !
Ne sauriez-vous châtier l’orgueil de ces bourdons ;
Faut-il que le miel, soit à leur convenance,
Et que l’abeille, encore, endure leurs hauts tons !
― Que vous importe, ― ont-ils pris vos chardons !
Les ruches ne sont point de plainte,
Ce n’est que rarement, que les plus gros frelons
Les volent ; les petits, des abeilles ont crainte
Et ne s’y frottent guère ! ayez pitié de nous,
Dirent les péccatas, ils en avalent tous.
Je crois, se dit jupin, que ces ânes sont fous :

Eh bien, dit-il, que voulez vous
Que pour vous plaire, il faille que je fasse !
Ah sire, accordez nous la grâce
D’en pouvoir prendre aussi …. Lors faisant la grimace
Le bon jupin leur dit, messieurs les bourriquets
Je vous entends, je vous connais,
Des grands seigneurs frelons, vous brassez l’injustice
Et si vous le pouviez, vous en feriez autant,
Cependant (soit dit sans malice)
Votre appétit, du leur est différent.

Ces messieurs ont depuis prouvé évidemment que leur appétit, était bien autre chose, que ce qu’ils reprochaient aux ordres privilégiés, ils ont tout dévorés, et ne paraissent pas plus rassasiés qu’ils ne l’étaient alors.

Il est aisé de concevoir, que l’esprit du public, se trouvant dans de telles dispositions, il devait regarder avec un souverain mépris, toutes résolutions tendantes à conserver un ancien ordre de chose.

Loin d’être satisfait de la répartition égale des impôts, les novateurs ne visaient à rien d’autre, qu’à la destruction entière de toutes espèces de privilèges quelconques ; les efforts tardifs que le parlement fit alors, pour tâcher de calmer l’effervescence qu’il avait lui-même excité, ne servirent plus qu’à lui attirer la haine de ce même public, qui peu de temps avant, l’avait idolâtré.

Les notables à leur dissolution, laissèrent le ministère aussi embarrassé, qu’il l’avait été à celle des premiers, qui comme ceux-ci n’avaient rien décidé, qui put favoriser ses plans, et n’avaient servi, qu’à augmenter l’effervescence populaire, en excitant l’attention du public.

Quelques jours avant leur dissolution, le prince de Conti, déclara dans un comité général, et devant Monsieur, ” que sa conscience, sa naissance et l’état présent des affaires, l’obligeait de représenter, que la monarchie était attaquée, par la diffusion de principes scandaleux, qui avaient excité le trouble par tout le royaume. Qu’il était nécessaire, pour la sûreté du trône, des lois et de toute espèce d’ordre, de supprimer pour jamais, tout nouveau système : que les frères du roi, devaient engager sa majesté, à ouvrir les yeux, sur les dangers de toutes innovations, et à conserver la constitution du royaume, avec ses anciennes formes. »

Cette note fut remise au roi, qui répondit, « Que le sujet qu’elle contenait, était entièrement étranger à celui qui avait fait assembler les notables, et qu’il leur défendait de s’en occuper : que quand, les princes de son sang avaient, quelque chose à lui communiquer, ils devaient s’adresser directement à lui. ”

Deux jours après, tous les princes du sang, à l’exception de Monsieur, et du Duc d’Orléans, présentèrent un mémoire au roi, renforçant les représentations du prince de Conti ; « L’état, dirent ils, est dans un danger éminent, la fermentation des esprits, conduira à une révolution dans les principes du gouvernement ; les institutions que l’on a regardé jusqu’à présent, comme sacrées et par lesquelles la monarchie a fleurie si longtemps, passent pour injustes, et sont traitées avec mépris ! Le style des mémoires des différentes corporations des villes, et même des provinces, annoncent un système régulier d’insurrection, et un mépris marqué pour les lois de l’état. Les opinions les plus monstrueuses et les plus condamnables, passent pour justes et raisonnables. Qui pourra, ajoutaient-ils, mettre des bornes à cette licence ! Les droits du trône ont déjà été disputés : ceux des deux premiers ordres, sont au moment d’être supprimés : dans peu les droits sacrés de propriété seront envahis et la distribution inégale des richesses, sera considérée comme une manière de réforme. »

Les princes, en faisant ces représentations, (qui semblèrent exagérées dans le temps,) étaient loin de croire qu’avant peu, tout ce qu’ils annonçaient, serait mis à exécution et que même on en serait réduit, à regarder comme désirable que la fureur des parts, n’en n’eut pas fait d’avantage.

Les éléments semblaient combinés avec les novateurs, pour augmenter à un plus haut point encore, l’animosité et la rage populaire ; un orage terrible ravagea deux provinces et détruisit par la grêle, tous les fruits de la terre ! I’hiver rigoureux de 1788, vint mettre le comble à la misère et à la fureur du peuple, elle n’aurait cependant, certainement pas dû être tournée coutre la noblesse, dont un grand nombre répandit des sommes considérables, pour le soulagement de la classe indigente, non seulement de ses vassaux, mais encore plus particulièrement, des habitants de Paris.

Le Duc d’Orléans, cherchant toujours à s’acquérir la popularité, fit allumer des feux à ses frais, dans tous les carrefours près de son palais ; les papiers parlaient avec emphase de sa générosité, et rapportaient les sommes, qu’il avait envoyé aux différents curés des paroisses, pour le maintien des pauvres.

Il est, sûr qu’on leur en avait parlé, mais il est fort douteux, s’ils touchèrent rien de ce qu’on leur avait offert : je crois vraisemblable, que le futur citoyen Egalité, acquit dans cette occasion, l’avantage d’une réputation de générosité et de charité, sans cependant vider ses coffres : petite manœuvre, dont bien d’autre riches ont souvent fait usage, dans tous les pays du monde.

Necker avait toujours la faveur publique, à peine osait on exprimer une opinion contre lui ; sa fille Mde. de Staal publia une lettre sur l’Emile de Rousseau, qu’elle eut la modestie de dater au temple de la vertu, chez le premier restaurateur de France ; elle lui fit, à la fin de son ouvrage, un compliment emphatique, dans lequel elle ne faillit pas grande cérémonie pour déclarer, que le plus grand présent, que le ciel dans sa bonté, eut jamais fait aux hommes, était le sage qu’il lui était permis d’appeler son père. La postérité pourra-telle croire, que l’opinion publique était tellement montée, que ces expressions ridicules, trouvèrent fort peu de censeurs, et que ceux qui se permirent d’en rire, furent regardés comme des gens singuliers, qui n’avaient point d’amour pour leur patrie.

Le roi dont le cœur excellent, n’a jamais pu lui permettre, de croire de mauvaises qualités, à ceux qui l’entouraient, accordait à ce favori du peuple la confiance la plus entière ; il s’en remit à lui, pour la forme dans laquelle les états généraux devaient être assemblés, et Necker se décida absolument, et tout seul, contre l’opinion de l’assemblée des notables.

Le 24 Janvier 1789, le roi envoya des lettres circulaires pour les convoquer le 27 d’Avril à Versailles : il expliqua en peu de mots, que les besoins de l’état, exigeaient qu’il rassemblât ses fidèles sujets autour de sa personne, afin qu’ils pussent lui faciliter les moyens de surmonter les difficultés, dans lesquelles il se trouvait enveloppé.

Tous ceux de nos rois, qui avaient assemblé les états généraux, craignant avec raison, l’esprit turbulent de la capitale, avaient eu grand soin de les en éloigner. La nécessité d’une telle précaution est si évidente, que l’on a de la peine à concevoir, comment le ministère put déterminer Louis XVI à les assembler à Versailles.

Il y eut aussi un édit, pour encourager les hommes de lettres et les savants, à donner leurs opinions, sur la manière dont états généraux, devaient être assemblés. Un tel encouragement, fut suivi d’autant de disquisitions, de recherches pédantiques et d’impertinences philosophiques, qu’il y avait de sottise et de folie à le demander. Les traits de bêtise que le ministère, fit alors pleuvoir à grands flots sur nos têtes, quelque ridicules qu’ils puissent paraître à présent, que j’en fais l’observation, ont cependant beaucoup aidé à la révolution.

Le ministre d’un roi, qui demande avis à tout le monde, sur la manière de gouverner, ne semble-t-il pas déclarer, qu’il ne sait comme il faut s’y prendre, et engager le peuple à se gouverner lui-même ! Ne serait-ce pas là, ce que voulait le Genevois, qui donnait ces conseils.

Necker, donna lui-même l’exemple et publia un mémoire, qu’il présentât au roi, afin d’assurer son projet favori de la double représentation du tiers, du succès de laquelle, il se rendit personnellement responsable.

Le roi, qui avait reçu son ministre du peuple, dans l’espérance de rétablir la tranquillité publique, et la sienne propre, ne crut pas prudent de la hasarder, en contrecarrant ses desseins. Il publia un édit, tracé où dicté par lui, qui accordait au tiers la double représentation ; malheureusement il ne décida point la question de l’unité des chambres, c’est à dire, si les voix seraient prises par tête, où par ordre.

La noblesse cependant, dans beaucoup de province s’était assemblée et avait formellement déclarée, ne vouloir prendre part aux délibérations des états généraux, que suivant l’ancienne coutume et la constitution du royaume, c’est à dire dans des chambres séparées : en Bretagne particulièrement, elle se montra plus déterminée que partout ailleurs ; lorsque les lettres circulaires du Duc de Penthièvre gouverneur de la province, eurent été reçues par les gentilshommes: ils s’assemblèrent dans les différentes villes, et déclarèrent, qu’ils ne consentiraient à députer aux états généraux de la France, que lorsque ceux, particuliers à la province, auraient été eux-mêmes assemblés, afin qu’ils pussent choisir leur représentants, suivant l’ancienne constitution de la province, et du royaume.

D’après les scènes, qui avaient eu lieu, aux derniers états, le ministère pouvait fort bien craindre, que de plus violentes encore ne se passassent. Il ne voulut point consentir à leur demande, et ordonna aux trois ordres de s’assembler, dans trois villes différentes ; le tiers, ne fit pas la moindre difficulté et choisit ses représentants, parmi les têtes, qui s’étaient montrées les plus exaltées.

Le clergé et la noblesse persistèrent dans leur refus, et la noblesse entre-autres, déclara que prévoyant les maux qui allaient accabler la France, et n’étant pas dans son pouvoir de les empêcher, elle se croyait heureuse, de n’y point participer par sa présence.

Quoique cette détermination courageuse de la noblesse de Bretagne, de ne point consentir à aucune infraction de la constitution de leur province, où de celle du royaume, leur fasse beaucoup d’honneur ; il est sûr aussi, que les états généraux, furent ainsi privés de quarante membres, qui auraient pu être d’autant plus utiles, qu’ils étaient accoutumés à la discussion d’affaires politiques dans leur province, et peut-être eussent arrêtés des décrets désastreux par leur nombre …. Mais que dis-je, combien la noblesse de Bretagne, n’a-t-elle pas de raison, de se glorifier de n’avoir pas pris part à cette scène d’horreur ! N’est-il pas, plus que probable, que si les factieux, eussent vu le nombre de leurs opposants, à peu près égal au leur, cela n’eut servi qu’à faire courir de plus grands dangers aux partisans de la monarchie, par la faveur populaire dont les démagogues jouissaient et qu’ils l’eussent également emporté.

Le tiers des principales villes de Bretagne était persuadé, que les gentilshommes, rétracteraient le serment qu’ils avaient fait, de ne point députer aux états généraux, que suivant l’ancienne forme. Deux ou trois jours après leur départ de Nantes, pour se rendre à l’endroit indiqué, on fabriqua dans quelques boutiques de marchande de mode, des rubans et des bonnets d’une certaine manière, que l’on appela des rubans au parjure et des bonnets aux faux serments, dont leurs dames se parèrent.

La plaisanterie était un peu forte, et se trouva destituée de fondement, car ils ne députèrent point. Comme les gentilshommes avaient signés, et fait signer à leurs enfants, le serment de ne point se départir de la constitution du royaume et de la province : à leur exemple, le tiers ouvrit aussi des bureaux, où l’on recevait des signatures, au bas d’un serment, de faire tamis les efforts possibles, pour acquérir la liberté bienfaisante dont la France jouit à présent.

En conséquence des ordres donnés par le roi, dans ses lettres circulaires, la plupart des députés, furent rendus à Versailles le 27 Avril : mais par une fatalité singulière, let députés de Paris, n’étant pas encore élus, le roi jugea à propos, de suspendre l’ouverture des états généraux jusqu’au 4 de May. Dans ce court espace, les partis eurent le temps de se rallier sous leurs différents chefs, et furent bientôt distingués par les dénominations, d’aristocrates, de modérés, et de démocrates.

Le premier, était composé des royalistes, qui voulaient conserver l’ancienne constitution du royaume, sans aucune altération dans ses principes, quoique désirant la réforme des abus.

Le second, ne voulait point continuer la distinction des trois ordres, et s’était mis dans la tête, des idées alambiquées d’un gouvernement parfait, beaucoup plus propre à une nation d’anges, qu’à une d’hommes, assez grand pécheurs.

Il faut pourtant avouer, que Messieurs les modérés croyaient voir le bien public, dans leur rêveries philosophiques.

Le dernier, dirigé par Mirabeau, que son ordre avait rejette avec mépris, comprenait les esprits les plus violents, et les plus turbulents du tiers et quelques membres pourris de la noblesse et du clergé ; il masquait l’ambition, l’orgueil, l’intérêt et la jalousie qui le dominait, sous les mots trop souvent abusés, d’amour de la patrie, d’égalité, de justice, et de soulagement du peuple. Comme quand il eut enfin détruit toutes les lois et les établissements qui avaient si longtemps fait l’honneur de la France, il parla d’humanité et du respect dû aux propriétés en faisant brûler les châteaux et massacrer les propriétaires, que pour comble d’horreur, il accusait d’avoir payes les brigands qui les égorgeaient.

↑ Mirabeau, après s’être déshonoré par ses vices et la turpitude de sa vie, se présenta à Aix en Provence, pour être élu par l’ordre de la noblesse, dont il était membre ; malgré ses grands talents, sa conduite le fit refuser tout d’une voix, et même renvoyer de l’assemblée ; anime alors par la vengeance et le désir de paraître, qui était son premier mobile il fit la cour aux esprits inquiets et turbulents du tiers, déclara qu’il n’était point gentilhomme, se munit d’une petite boutique sur la grande place d’Aix et se fit voir au comptoir vendant différentes choses …. Il fut élu membre du tiers.

Lors du changement du ministère, il avait été permis au Duc d’Orléans de quitter son exil ; il vint, sans paraître à la cour, s’établir dans son palais, qui depuis longtemps était le centre des factieux et dont alors il protégeait encore davantage le rassemblement.

Aigri par le mépris, dans lequel la cour le tenait, et par ce dernier exil, il ne fut pas difficile aux factieux, de l’engager à suivre toutes leur démarches en ajoutant aux mouvements odieux qui l’agitaient, une ambition fatale, dont le succès le mettrait à même, de satisfaire les passions brutales, qui remplissaient son âme.

Les novateurs en le mettant à leur tête, étaient aussi bien convaincu de sa nullité, que le reste des Français, mais apparemment comptaient profiter de sa présomption pour user de ses trésors, ainsi qu’ils ont fait, résolus peut-être, à le jeter de côté, et à s’en défaire feraient épuisés, ainsi qu’ils l’ont fait encore.

Dans l’intervalle de la première assemblée, à l’ouverture des états généraux ; la populace de Paris montra de quel esprit de fureur elle était animée, et ce qu’on devait attendre des principes de morale, de tolérance et de philosophie, qu’on lui avait prêché depuis longtemps. Réveillon, grand manufacturier de papier dans le Faux- bourg St. Antoine, ayant déplu aux ouvriers nombreux, par la réprimande qu’il leur fit sur leur turbulence, dans une assemblée primaire dont il était président. Ils résolurent sa destruction ! pour mettre le peuple de leur côté, ils firent courir le bruit, qu’il était à la tête d’un certain nombre de manufacturiers, qui avaient résolus de diminuer la solde des ouvriers, et des artisans à Paris.

La populace commença à témoigner sa rage, en le brûlant en effigie avec plusieurs autres ; la police ayant envoyé contre elle, un détachement de troupe, trop faible pour la tenir en ordre, cela ne servit qu’à augmenter son audace ; le lendemain elle s’attroupa, pilla, et démolit la maison Réveillon.

On y envoya d’abord, un fort détachement des gardes Françaises, qui à leur arrivée devant la maison, ne parurent pas disposés, à faire cesser le tumulte et mime refusèrent de faire feu : ils furent bientôt joints, par un des gardes Suisses, en qui la populace n’avait pas la même confiance, et qui furent accueillis à coup de pierre et de tuiles ; ils souffrirent ces insultes pendant quelques temps, avec beaucoup de patience, mais enfin leur inaction, ne faisant qu’augmenter la fureur du peuple, on se détermina à repousser la force par la force ; les gardes Suisses aussi bien que les gardes Françaises, tirèrent alors sur la populace, et tuèrent un très grand nombre, le reste s’échappa par la fuite.

Beaucoup de gens prétendirent dans le temps, que ce tumulte n’était point accidentel, les démocrates le reprocheront à la cour, et les royalistes en accusèrent les démagogues.

Il est impossible à présent, de plus avoir de doute sur le véritable auteur de cette sédition. On fait, que ce furent les agents du Duc d’Orléans, qui payèrent et ameutèrent la populace dans cette occasion ; il paraît que son intention était de connaître, les efforts que l’on pouvait attendre d’elle, et si les troupes étaient aussi bien disposées qu’on le désirait, afin d’achever de les corrompre, si cela paraissait nécessaire.

Quoique les gardes Françaises, eussent refusés de faire feu dans le commencement, qu’on eut même été obligé de casser à leur tête, un des sergents qui les commandaient, ils avaient cependant finis par obéir ; cette disposition ne paraissant pas encore assez favorables aux vues du prince ; ses agents surent si bien les travailler sous-main, que deux mois après ils furent tout autant à leurs ordres, qu’ils purent le désirer.

Le jour marqué, pour l’ouverture des états généraux arriva enfin. Elle se fit avec toute la pompe imaginable : le roi et la reine, assis sur un trône, étaient entourés des princes du sang, à l’exception du Duc d’Orléans, qui affecta de préférer le siège qu’il avait dans l’assemblée, comme député de son bailliage, à celui auquel sa naissance le mettait en droit de prétendre.

Les hérauts d’armes, ayant proclamé l’ouverture des états généraux, le roi prononça un discours paternel, dans lequel après s’être réjoui, de se trouver au milieu de ses sujets fidèles, dans une assemblée, dont ses prédécesseurs avaient négligés d’entourer leur personnes ; il expliqua les besoins de l’état, exprima les souhaits les plus ardents, pour que l’union put prévaloir dans l’assemblée, et que cette époque fut à jamais mémorable pour le bonheur et la prospérité de la France ! « C’est le souhait de mon cœur, dit-il, le désir le plus ardent de mes prières, en un mot, la récompense que j’attends, pour la sincérité de mes intentions, et l’amour que j’ai pour mon peuple. Il donna aussi à entendre, que l’esprit public était en fermentation, qu’un trop grand désir d’innovation s’en était emparé, mais, ajoutait-il, les états généraux, n’écouteront d’autres conseils, que ceux dictés par la sagesse et la prudence, et leur délibération, répondront pour les vrais sentiments d’une nation généreuse, dont l’amour pour son roi, a toujours été le trait le plus marqué. »

Le garde des Sceaux, Mr. de Barentin, expliqua alors plus en détail, les intentions du roi, quoique dans un discours très abrégé, parla beaucoup d’une monarchie modérée également éloignée du despotisme et de l’anarchie républicaine, mais ne dit mot concernant la manière, dont les délibérations feraient prises.

Necker suivit, et débita un long étalage d’expressions verbeuses et déclamatoires, mêlées comme à son ordinaire, d’apostrophes sentimentales ; son grand et rare mérite aussi, ne fut point oublié, ni sa vertu, &c. &c.

Il évita avec soin, de parler d’aucune matière politique, et dans l’allusion qu’il fit, pour la question essentielle des chambres séparées où réunies, il fut encore plus ambigu qu’il l’avait jamais été. il en dit assez, pour déplaire au tiers, qui en attendait une décision précise en sa faveur, et pour être accusé par les autres ordres, d’avoir décidé une question dont il ne lui appartenait pas de se mêler, de son autorité privée En un mot, il fut tout aussi inintelligible à son audience, que ses livres le sont, à ses lecteurs de bonne foi.

C’est une chose réellement incompréhensible, avec la fermentation qui régnait alors, de voir le ministère assez frappé d’aveuglement, pour ne pas faire user au roi, l’autorité qu’il possédait encore ; en suivant à peu près la forme de procéder dans les anciens états généraux, sa volonté aurait, été obéie : c’eut été une révolte ouverte, pour aucun des ordres de l’état, de ne pas s’y soumettre.

Mais le citoyen Necker, avait sa chère Genève devant les yeux, et n’osant se déclarer trop ouvertement, contre l’ancienne constitution du royaume : après avoir excité la fermentation du public à ce sujet, il laissa la chose sans la décider, bien persuadé que ceux à qui elle était si avantageuse, par la double représentation qu’il leur avait fait avoir, ne manqueraient pas de se prévaloir de la popularité dont ils jouissaient et de leur force. Effectivement dès la première séance, le tiers envoya un message à la noblesse et au clergé, pour se joindre à lui, afin de vérifier leur pouvoir en commun.

La noblesse ayant considérée cette offre, comme une manœuvre pour décider la question des trois chambres, s’y refusa ; alors les chefs du tiers, l’engagèrent à déclarer, qu’aucuns pouvoirs ne pouvaient être vérifiés que dans leur chambre, et en leur présence : que jusqu’au moment où la noblesse et le clergé ne se fussent soumis à cette forme, ils ne devaient pas être regardés comme légalement assemblés, mais comme des individus isolés, incapables d’agir au nom de leur constituants, pendant qu’eux seuls, formeraient les états généraux.

On peut regarder cette déclaration, comme le vrai commencement de la révolution ; par elle les factieux, s’assuraient le pouvoir entier des trois ordres, ils empêchaient le clergé et la noblesse de regagner la popularité qu’ils avaient perdus, par l’abandon résolu de leur privilèges pécuniaires ; ils les obligeaient, même avant de faire aucun acte quelconque, de se soumettre au joug qui leur était préparé, en abandonnant des droits et des privilèges, dont ils avaient joui longtemps avant, qu’on eut pensé à admettre le tiers dans les états généraux.

La chambre du tiers état, fut dès le commencement remplie de gens de toutes espèces, qui se mêlant avec les députés faisaient un bruit, et occasionnaient un désordre qu’on n’aurait pas soufferts à la comédie ; l’ambition des factieux, était de plaire à cette multitude ignorante qui les entourait, et qu’ils flattaient d’une manière indécente ; c’était en quelques façon ce ramassis, qui dictait les décrets, que les députés proposaient, ou plutôt, les modernes Licurgue, lui faisait connaître les sujets dont elle devait se plaindre, afin d’avoir un prétexte pour faire les lois en conséquence.

La plus grande partie des membres du bas clergé, étant entièrement disposé à joindre le parti populaire, convint de nommer des commissaires, pour s’aboucher avec ceux de la noblesse et du tiers, au sujet de la vérification des pouvoirs. Mais les gentilshommes, rejetant tout ce qui pouvait avoir l’air de céder ce point principal, procédèrent à leur vérification particulière, et se déclarèrent légalement constitué ; quoique cette démarche fut entièrement conforme à l’ancien usage, elle fut reçu avec la plus grande indignation par les communes qui firent quelques motions violentes contre la noblesse.

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PLAN DE REUNION, TROP TARD, SÉANCE ROYALLE, MECONTENTEMENT, VERTIGE, FAIBLESSE, FAIBLESSE, FAIBLESSE.

Les ministres commencèrent enfin, à voir la faute qu’ils avaient commises, et crurent l’interposition du roi, nécessaire, pour tâcher de réparer les maux, que son autorité aurait pu prévenir dans le temps, sans beaucoup de difficulté ; elle pouvait peut-être même à cette époque, les empêcher de prendre des racines plus profondes, si on en eut fait un usage convenable.

Considérant les divisions funestes, qui s’étaient élevées dès le commencement des états généraux, le roi n’aurait-il pu ordonner aux membres des trois ordres, de se retirer dans leur chambres respectives, et de procéder à la vérification de leur pouvoirs : en cas de refus, n’eut il pas été fort sage, de dissoudre sur le champ les états. Mais au lieu de cette marche simple et uniforme, on tergiversa encore, comme à l’ordinaire.

Le clergé et la noblesse, reçurent des lettres de sa majesté, dans lesquelles elle exprimait son chagrin, de ce que les difficultés qui s’étaient élevées pour la vérification des pouvoirs, retardaient les mesures qu’on aurait dû prendre pour le bonheur du peuple ; il les engageait à nommer des commissaires, pour accommoder au plutôt ce différent. Mais cette contestation, avait excité une telle animosité entre les deux partis, qu’on ne pouvait guère espérer rien de bien modéré dans cette négociation.

Les gentilshommes consentirent à la demande du roi, quant aux conférences, mais passèrent un arrêt solennel que la délibération par ordre et le veto de chaque chambre était essentiel à la constitution de la monarchie, et qu’ils tiendraient constamment à ce principe. Le tiers au contraire, déclara en nommant ses commissaires, qu’il adhérerait toujours à son opinion : que les voix devaient être prises individuellement, dans une seule chambre et non par ordre. Pendant la conférence, Necker effrayé de ce qui pourrait arriver, de ces querelles entre les trois ordres, voulut enfin les réconcilier, et soumit un plan conciliatoire aux commissaires, dont voici les principaux articles.

« Les trois ordres, devaient vérifier leur pouvoir séparément, et se les communiquer réciproquement après.
Dans le cas de contestations, on devait nommer des commissaires, pour discuter l’affaire, et en rendre compte aux ordres respectifs.
Dans celui, où les trois ordres ne pourraient s’accommoder sur quelque matière que ce fut, le roi la déterminerait définitivement. »

Si Mr. Necker, eut proposé ces articles de la part du roi, à l’ouverture de l’assemblée, en tachant de concilier les prétentions du tiers, avec l’ancienne forme de la constitution des états, il est vraisemblable, que trois millions d’hommes n’eussent pas péri.

A cette époque les choses avaient déjà été poussées trop loin, pour qu’aucun accommodement put avoir lieu, les deux partis se séparèrent sans rien décider et plus aigri que jamais.

Mirabeau, qui de sa vie n’avait jamais cru en Dieu, détermina alors l’ordre du tiers, à envoyer un message à celui de l’église au nom d’un Dieu de paix, et du véritable intérêt de la nation, pour l’engager à s’unir à lui.

Il signifia aussi à la noblesse, son refus des propositions de Necker, déclarant en même temps, qu’il allait faire l’appel des députés des trois ordres par leur noms, et qu’ensuite il se constituerait assemblée active et procéderait aux affaires publiques, sans l’attendre ; « bien persuadé, disait-il insidieusement, que l’honneur des gentilshommes, ne leur permettrait pas, de rétracter le serment, de faire la vérification des pouvoirs, et de voter par ordres. »

Quoique cette menace alarma la noblesse, cependant l’avis d’un petit nombre de ses membres, qui l’engageaient à ne point fournir au tiers, un prétexte de pousser les choses à la dernier extrémité, ne put prévaloir sur elle, de rien changer à sa résolution.

Dans le fait, on pouvait regarder cette menace du tiers, comme une véritable déclaration de guerre, autorisé seulement par la popularité dont il jouissait : car par les lois du royaume, il n’avait pas plus le droit, d’obliger la noblesse à délibérer et à siéger dans sa chambre, que la noblesse, à l’obliger lui-même, à venir dans la sienne.

Cette démarche, doit se regarder du même œil, que si la chambre des communes du parlement de la grande Bretagne, prétendait forcer celle des lords, se joindre et à délibérer avec elle.

Dans le même temps, l’esprit d’innovation gagnait parmi le bas clergé, et au moment que dans la chambre du tiers, on appela les députés du Poitou: trois curés de cette province se présentèrent, et furent reçus avec des acclamations de joie ; on les embrassa, on les proclama les sauveurs de la France, et l’on fit savoir l’importante nouvelle à Paris, comme celle d’une victoire signalée.

Elle en était le prélude, car les chefs ne doutaient point que l’ample ne fut bientôt suivi, par un grand nombre de curés, qui avaient déjà témoigné le désir d’opérer cet union, et même par plusieurs des membres de la noblesse mécontents de la cour, où enthousiaste d’un nouvel ordre de chose.

Cinq semaines s’étaient écoulées, depuis l’ouverture des états généraux, et rien n’avait encore été fait pour le bien du public ; le tiers accusait l’obstination de la noblesse, d’être la cause de cette inaction, quoique ce fut bien plutôt Ces prétentions extraordinaires, et contraires aux anciennes formes du royaume ; mais il avait la faveur du peuple, qu’on avait eu soin d’aigrir contre la noblesse, depuis les querelles du parlement avec la cour, et comme son amour, où sa haine sont aussi peu raisonnés où réfléchis, l’un que l’autre ; autant il l’avait chéri, avant cette époque, dans le temps qu’elle était unie avec lui, pour résister aux ordres ministériels, autant elle l’abhorrait à présent, qu’elle prétendait résister aux ordres plus despotiques encore, ,de ceux, qu’il regardait comme ses représentants.

Le tiers ayant complété la vérification de ses pouvoirs, aussi bien que ceux du grand nombre de curés qui l’étaient venu joindre, détermina de se constituer en assemblée active, et après de longs débats, prit le titre d’assemblée nationale, pour faire entendre que toute la puissance de la nation, était concentrée dans son corps.

La cour était alors à Marli, où le roi s’était retiré pour une semaine, afin de ne pas être distrait dans la douleur qu’il avait de la mort de son fils, le dauphin.

Effrayé, de la dernière mesure des communes, on tint conseil sur conseil, mais la faiblesse, le désordre et l’esprit de faction dominait tellement, que l’on ne pouvait se résoudre à rien : à la fin cependant on pensa propre pour le roi, d’avoir recours à l’ancienne méthode, de tenir une séance royale.

Mais, comme si une fatalité toute puissante ; eut conduit les démarches et les mesures de la cour, ce dessein qui pouvait être très utile et servir à la restauration de l’ordre, fut mis à exécution avec tant de folie, d’aveuglement et de témérité qu’il aida puissamment les factieux dans leur projet, d’opérer la subversion du gouvernement, et la ruine de la monarchie.

La salle dans laquelle, le tiers s’assemblait, étant beaucoup plus grande que les autres, ce fut l’endroit, que l’on désigna pour la séance royale.

Sans avoir communiqué à l’assemblée, le projet que l’on avait ; sans avoir fait donner le moindre avis au président, un détachement de troupes, prit possession de la salle dans la matinée du 10 Juin : on envoya des ouvriers pour l’érection du trône du roi, la séance royale, fut proclamé par les hérauts d’arme et la porte de la salle, fut refusée aux députés qui se présentèrent pour y entrer.

Si les ministres s’étaient mis à la torture, et avaient employé tout leur talent et leur esprit, si Mirabeau lui-même eut été à leur tête, ils n’eussent jamais pu imaginer de plan mieux concerté, pour rendre le roi odieux, et unir plus intimement le peuple avec les novateurs.

Le tien, craignant que les états n’allassent être dissous immédiatement : ceux des membres qui s’étaient le plus ouvertement montrés, aperçurent tout à coup, le danger dont ils étaient menacés, si la cour reprenait son pouvoir ; voyant d’ailleurs, le peuple bien disposé à les appuyer, ils se rendirent au jeu de paume, sur la motion de Bailly leur président, et là en présence de milliers de spectateurs, et au milieu d’un enthousiasme difficile à peindre, ils firent le serment de ne se séparer, que lorsque la constitution serait achevée.

Le lendemain, la majorité du clergé qui avait résolu de se joindre au tiers s’assembla dans le chœur de l’église de St. Louis, pendant que le tiers était dans la nef ; après quelques messages pour arranger le cérémonial, l’archevêque de Vienne s’avança à la tête de son ordre, qui fut reçu avec les plus grands applaudissements, les deux présidents s’embrassèrent et s’assirent l’un auprès de l’autre. ― L’église, ne tarda pas à connaître de quel genre, était le bien de la nation, dont on lui avait parlé deux jours avant, au nom d’un dieu de paix ! et ces embrassades, ne furent pas très différentes, de l’espèce de jeu, qu’un animal féroce, fait avec sa proie, avant de la déchirer.

Cette démarche du clergé, est encore une de celles qui ne peuvent s’expliquer ; elle semble avoir été produite par la manière inconcevable, dont on avait fait part de la séance royale, qui n’avait rien d’effrayant que le nom et la manière de l’annoncer.

Le roi, dans un discours plein de bonté, s’adressa à l’assemblée, et l’engagea à faire cesser l’inaction dans laquelle les divisions des ordres l’avaient tenue ; il ajoutât « qu’il devait à la sûreté de son royaume, et à lui-même de les faire finir ; » il produisit ensuite, un papier qui contenait ses intentions ; …. Heureux, mille fois heureux, si la fureur des partis qui régnait alors, eut permis ans représentants de la nation, d’écouter la voix de la raison ! trois mois avant, on aurait regardé comme ridicule et extravagant, de prétendre aux concessions immenses, que faisait le roi ; Mais hélas, ce n’était plus la paix, l’harmonie, un gouvernement équitable que voulaient les factieux, c’était le renversement total de la monarchie.

Un jour viendra peut-être, où les Français, frémissants d’horreur, au récit des crimes que le vertige leur a fait commettre, regarderont cette déclaration royale, comme l’étendant sous lequel tous les partis pourront se ranger ! en se soumettant à cette acte éminent de la bonté de leur roi, ils se laveront autant qu’il sera en eux, de la honte dont sa mort les a couvert *.

Le roi termina la séance en disant, ” vous avez entendu le résultat de mes souhaits, pour le bien de public ! si par quelque fatalité, et contraire à mes espérances, vous m’abandonniez dans une entreprise si louable : seul, je me considérerai comme le vrai représentant de mon peuple, et seul je ferai son bonheur …. Il est peut-être rarement arrivé que l’ambition d’un souverain se soit bornée, à obtenir de ses sujets assez d’accord entre eux, pour accepter les avantages qu’il leur offre.

« Je vous ordonne meilleurs, de vous séparer sur le champ, de vous rassembler demain, chaque ordre dans sa chambre respective, et de recommencer votre procédure. »

La dessus le roi se leva, sortit, et fut suivi immédiatement par la noblesse et le clergé.

Les membres du tiers état, ne bougèrent pas, quoique le grand maître des cérémonies, les somma de se retirer.

« Vous connaissez, » dit-il au président, « les intentions du roi. »

« Oui monsieur, s’écria Mirabeau, nous connaissons les intentions, que l’on a suggéré au roi mais pour éviter toute équivoque et délai, je déclare que vous avez reçu des instructions pour nous faire quitter la place, vous devez demander des ordres pour employer la force, car le pouvoir seul des baïonnettes, pourra nous la faire abandonner. » Et l’assemblée s’écria unanimement, que telle était sa résolution.

Ainsi le masque était levé, le gant jeté, une révolte ouverte déclarée contre le roi ; après la manière trop hautaine peut-être, (vu les circonstances) dont on avait annoncé cette séance, après surtout ces paroles remarquables de sa majesté. « Si par quelque fatalité, et contre mes espérances, vous m’abandonniez dans une entreprise si louable, seul je me considérerai comme le vrai représentant de mon peuple, seul je ferai son bonheur ; je connais toutes les instructions, que vous avez reçu de vos commettants, et je saurai employer pour les mettre à exécution tout le courage et la fermeté qu’elles pourront exiger ! »pourrait-on croire après ceci, que le roi changea tout à coup et céda à l’orage sans résistance.

Il ne fallait point se montrer de la sorte, où soutenir ce qu’on avait avancé : ou aurait dû prévoir la résistance du tiers, et être résolu à faire usage de la force, si elle devenait malheureusement nécessaire, et puisque les membres du tiers, prétendaient ne vouloir obéir qu’à elle,…. il fallait l’employer.

Mais dira-t-on, la dissolution des états, eut vraisemblablement occasionné une guerre intestine, la fureur des partis ne se ferait point ainsi calmé tout à coup, les factieux auraient eu recours aux armes …. Ils auraient eu recours aux armes….cinq ou six têtes abattues auraient sauvé la France, et épargné à l’Europe une guerre sanglante et désastreuse.

Je suppose qu’une guerre civile eut suivi, combien n’eut elle pas été préférable à l’anarchie qui existe encore ; tous les partis eussent au moins été en sûreté au quartier général de celui dont ils étaient, et de plus un roi courageux et entreprenant, à la tête de ses troupes aurait bientôt regagné le cœur des Français !… mais que dis-je…. si le roi eut pris ces mesures violentes, ses plus zélés partisans, ]’eussent blâmé dans le temps, et lui en eussent sous mauvais gré … mais ce n’est pas l’opinion du peuple que ceux qui gouvernent doivent consulter, c’est son bonheur et sa sûreté, qui doit diriger leurs actions ; le grand art, est de lui faire croire, que l’on fait ce qu’il désire.

Dans l’irrésolution et l’inertie, où étaient les ministres, lors qu’ils apprirent le refus du tiers, d’obéir aux ordres du roi : ne sachant quel parti prendre, ils crurent devoir consulter un homme respectable, connu par son caractère ferme et loyal, aussi bien que par ses talents politiques ; ” mais messieurs, leur dit-il, je n’ai pas l’honneur d’être, dans le conseil privé du roi, »et comme ils insistèrent absolument qu’il leur donna son opinion. ” Ordonnez, dit-il, au grand prévôt de France, de faire arrêter tous ceux qui se sont déclarés en pleine révolte contre les ordres du roi, les preuves contre eux, sont claires, évidentes, qu’on informe leur procès, et qu’ils soient exécutés demain. »

« Eh » lui répondirent-ils, « vous voulez donc faire égorger toute la cour, » « non, » dit l’autre froidement, « mais l’empêcher de l’être. » …. Autant eu valu prêcher dans le désert.

Aussitôt après la séance, sur la motion de Camus, Barnave, Glozen, Petion, et l’abbé Grégoire, (qui tous ont péris par la guillotine depuis, à l’exception de ce dernier), le tiers procéda à la confirmation de ses premiers décrets, déclara ses membres inviolables, et toutes personnes, tribunal, où cour, qui oseraient attenter à la liberté, reprocher où maltraiter aucun d’eux, pendant ou après la session, traîtres à la nation. C’était un privilège, qu’ils se réservaient pour eux-mêmes, et dont on ne peut leur reprocher, de n’avoir pas fait usage.

Le soir même, un grand nombre vint complimenter Necker, sur ce qu’il n’avait pas assisté à la séance royale : son absence donnant à entendre, qu’il la désapprouvait et le roi l’ayant fait demander, il passa au milieu de la populace, qui le suivit avec de grandes acclamations ; quelques gens même, se jetèrent à genoux devant lui, pour l’engager à ne point donner sa démission. Lorsqu’à son retour, il leur apprit qu’il resterait dans le ministère, on célébra cette bonne nouvelle, par des feux de joie, et des cris tumultueux, presque fous les fenêtres de sa majesté.

Le tiers se trouvait tellement appuyé de l’esprit public, affecta de traiter la déclaration du roi, avec un mépris silencieux, sans en faire la moindre mention. La noblesse cependant, déclara qu’elle s’y soumettrait, mais ce plan était venu trop tard, deux mois plutôt il eut satisfait tous les partis, on le regardait à présent comme un système d’esclavage.

Cependant la minorité de la noblesse, conduite par le Duc d’Orléans, professant dès le commencement, des principes semblables à ceux du parti dominant, forma la résolution d’abandonner son ordre, et de se joindre au tiers, ce qu’elle exécuta, après en avoir donné avis au Duc de Luxembourg, qui était alors président de la noblesse.

Les membres de la majorité, en conséquence de leur résistance, recevaient tous les jours des lettres anonymes qui les menaçaient, d’être mis en pièce, et d’avoir leur maisons brûlées ; l’archevêque de Paris fut insulté, et pensa perdre la vie, étant attaqué dam son carrosse, par la populace furieuse.

Le roi vivement affecté, de la division qui régnait entre les ordres tenait de fréquents conseils, pour déterminer de quel moyen, on pourrait se servir pour la faire cesser : le Duc de Luxembourg parut à un, où les princes du sang assistaient, et le roi l’ayant pris à part, lui dit, qu’il attendait de la fidélité et de l’affection de la noblesse, pour sa personne, qu’elle s’unit avec les deux autres ordres.

Le Duc, lui fit remarquer que de la séparation des ordres, dépendait sa sûreté personnelle : aussitôt que la noblesse, ferait uni avec le tiers, le pouvoir royal cesserait entièrement : mais que les gentils hommes en sacrifiant leur vie sauveraient l’indépendance de la couronne et annuleraient les opérations de l’assemblée nationale, dont les actes ne pourraient être réputés valides, après qu’un tiers des membres des états, aurait été sacrifié à la rage de la populace.

Je ne souffrirai jamais,” répondit le roi, “qu’un seul homme périsse pour épouser ma cause, dites à la noblesse que je l’engage à joindre le tiers et si cela ne suffit pas, comme son souverain je le lui ordonne, je le veux absolument.”

Le lendemain, le président lut à la noblesse, un lettre du roi, dans laquelle il l’engageait à lui donner cette marque d’attachement, et que ceux qui se trouvaient lié par leurs mandats, pouvaient se rendre dans la salle sans délibérer, en attendant de nouveaux pouvoirs de leurs constituants.

Il lut aussi, une lettre du comte d’Artois, qui faisait entendre que la vie de sa majesté ferait exposée, fi l’on résistait davantage ; quelques membres alors, s’écrièrent, « que c’était de la sûreté et des dangers de la constitution, et de la monarchie, que l’on devait s’occuper ; » …. Sans paraître y faire attention, « messieurs, » dit le Duc, » la vie du roi, paraît être en danger, qui de nous, pourrait hésiter un moment. »

On ne put résister à une pareille exhortation, l’union fut résolue et s’effectua presque sur le champ ! « L’ordre de la noblesse, » dit le Duc de Luxembourg, en entrant dans la salle du tiers, « se joint à vous, pour donner au roi, une marque son dévouement, et à la nation une preuve de son patriotisme. »

C’est avec peine que l’on se rappelle, que le roi engagea la noblesse à faire cette démarche, quatre ou cinq jours après avoir décidé le contraire, dans la séance royale. Ces perpétuelles concessions de la part de la cour, après les assurances formelles, de résolutions déterminées, avaient accoutumées les novateurs à ne s’en point inquiéter, sûrs qu’en persistant dans leurs demandes, ils les obtiendraient promptement.

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LA REVOLUTION ― LE ROI EST FORCÉ DE PRENDRE LA COCARDE NATIONALE — DISSOLUTION DE LA MONARCHIE.

L’esprit tumultueux de la capitale, avait obligé le roi, de rassembler des troupes dans les environs, afin d’en contenir les habitants, ou de réprimer leur folies ; il eut bien mieux valu, n’en point faire venir du tout, puisque l’on ne voulait pas en faire usage, et qu’il semble qu’on ne les ait assemblé près de Paris, qu’afin de fournir aux factieux, une occasion favorable de les corrompre.

Le palais royal, était devenu le rendez-vous général, d’une foule de misérables, que son Altesse Egalité, avait attiré de toutes les parties du monde ; on voyait là, des orateurs montés sur des chaises, des bancs, des tables, haranguant la canaille, et le disposant à tous les mouvements, que ceux qui les employaient pouvaient désirer.

Les bulletins de l’assemblée de Versailles, servaient à animer leur fureur, lorsque le sujet leur manquait. C’était là, que les nouveaux législateurs, envoyaient leurs délibérations ou plutôt, c’était par l’esprit de la multitude qui entourait leurs brailleurs, qu’ils traçaient les décrets, qui devaient faire, disaient-ils, l’honneur de la France.

Les filles et les poissardes, étaient mises en jeu, elles étaient les Amazones des modernes législateurs, dirigeaient les conseils, commandaient les expéditions, et par la suite, on les chargea du soin de couper les têtes et de promener en triomphe, les membres sanglants et déchirés.

Une police sévère, avait contenu jusqu’alors, ce rebut de toutes les nations, qui ne sachant que devenir, se rendait à Paris, et dont la subsistance dépendait entièrement du hasard ; mais comme on l’a pu voir, cette police n’était plus la même et comme ceux qui étaient dans la ville, n’avaient plus rien à craindre, un nombre immense de vagabonds s’y rendit de toutes parts.

Les gardes Françaises, étaient depuis si longtemps dans la capitale, et leur intimité avec les habitants était devenue si étroite, qu’ils eu avaient adoptés toutes les opinions politiques ; l’argent et les menées du Duc d’Orléans avaient su les gagner entièrement à son parti, quoiqu’il se put, que le grand nombre ne s’en doutât pas, et se laissa séduire par ces belles maximes, que c’était un crime effroyable, de tirer sur leur frères ; dispositions qu’ils avaient déjà montrés dans différentes occasions, entre-autres, lors de la sédition de Réveillon.

Ils semblaient disposés, non seulement à ne point s’opposer, à ce que la populace commit des actes de violence, mais même à la soutenir et à en faire plus qu’elle-même ; pour empêcher, que leur bonne volonté ne se refroidit, les factieux leur fournissaient abondamment, du vin, de l’argent, des femmes, et leur conduite devint si ouvertement séditieuse, qu’ils quittaient par centaine les casernes, où leurs officiera, avaient jugés à propos de les confiner et se rendaient au palais royal, où la multitude les recevait avec les plus grands transports de joie.

Pour ces actes d’insubordination, onze des plus mutins furent mis à l’abbaye ; les orateurs, lurent une lettre dans le jardin du palais royal, qui exhortait le peuple, à opérer la délivrance de ces braves gens, qui souffraient pour avoir pris sa cause. Le peuple courut à la prison, forçat les portes, et délivra les prisonniers, qui furent fort bien traites et comblés de présents. Le lendemain, une députation des Parisiens, se présenta à la barre de l’assemblée nationale, demandant comme un droit, que les prisonniers qu’ils avaient délivrés, fussent entièrement acquittés : l’assemblée, pria sa majesté d’exercer sa clémence envers eux, le roi leur accorda leur grâce et ainsi détruisit, tout ce qui pouvait rester de discipline, parmi le militaire, et de vigueur dans le gouvernement civil.

Il eut peut-être été difficile au roi, de refuser cette grâce, à l’assemblée nationale, vu les circonstances, mais, il semble, que cet acte de violence, eut du ouvrir les yeux à sa majesté, et l’engager à s’éloigner de la capitale.

Le roi, avait donné à Mr. Le Marechal de Proglio, le titre de généralissime, et le commandement du rassemblement de troupes, qu’il avait formé autour de Paris; leur nombre de trente à quarante mille hommes, vu l’effervescence de la capitale, était à peine suffisant, pour le maintien du bon ordre, et préserver la ville du pillage : mais il devait naturellement exciter l’inquiétude d’une assemblée, qui avait déjà refusé de se soumettre aux ordres du roi, et qui pensait à envahir son autorité. En conséquence, elle présenta une longue adresse à sa majesté, dans laquelle elle l’engageait, pour son bonheur et pour sa gloire, de renvoyer ces troupes et cette artillerie dans les garnisons, d’où ses conseillers les avaient fait venir, et plus particulièrement ces soldats étrangers, qui étaient payés pour défendre les Français, et non pour leur causer aucune alarme. « Quel besoin, » diraient-ils, « un monarque adoré par vingt-cinq millions de Français, de ramasser à grand frais, de quelques milliers d’étrangers, autour de son trône. » Le roi répondit, que les députés connaîtraient eux-mêmes, la licence honteuse qui prévalait à Paris et à Versailles ; que c’était son devoir, de veiller à la tranquillité publique, de protéger et de donner de la force aux lois, et de conserver à l’assemblée, la liberté dont elle jouissait dans ses délibérations : que tel était son seul motif : que si cependant, la présence nécessaire des troupes près de Paris, les offusquait ils pouvaient choisir, d’aller établir leur séance à Noyon où à Soissons et qu’alors, lui-même irait à Compiègne.

Les novateurs connaissaient trop bien, la force que leur donnait le voisinage de Paris, pour accepter cette proposition et en conséquence, ils n’insistèrent pas, pour le moment, dans leur demande.

Les gens modérés, croyant le roi résolu à faire exécuter la déclaration de la séance royale, pensaient qu’il avait fait venir les troupes pour prêter main forte, au cas que la populace se souleva, à la dissolution des états : leur turbulence était loin de les faire regretter, d’autant qu’on était convaincu, que la cour en convoquerait sur le champ de nouveaux.

Quant aux manœuvres, aux plans d’attaque, et de destruction de Paris, ceux mêmes qui en parlaient le plus étaient bien loin d’y croire.

Dans les circonstances présentes, où l’insurrection était prête à éclater de toutes parts : le ministère commit une très grande faute, de loger les troupes nouvellement arrivées dans les villages voisins, et même dans les Faubourgs de Paris ; leur fréquentation perpétuelle avec les habitants, ne devait pas tarder, à leur faire adopter les mêmes sentiments ; aucune espèce d’approvisionnement, n’avait été préparé pour les soldats : ils manquaient de munition, d’argent, et même de pain, aussi la désertion devint bientôt générale, et ceux qui pouvaient s’échapper, étaient porté en triomphe au palais royal, où ils étaient régalés, et entendaient les déclamations impudentes, que les orateurs prêchaient à tout venants. On aurait pu éviter tous ces inconvénients, en les campant et les séparant entièrement des habitants.

C’était pour tâcher de se concilier la faveur du peuple, dont Necker était le favori, que le roi avait rappelé ce ministre, et l’avait mis à la tête du conseil ; il espérait que paraissant dirigé par les avis d’un homme, dont l’opinion était la même que celle des novateurs, il ferait cesser les plaines et les murmures contre son autorité ; qu’il apaiserait sans coup férir, l’esprit séditieux, qui dominait la populace. Se voyant déçu dans ses espérances, de rendre la paix au royaume, par le sacrifice de ses opinions, de sa tranquillité, et même des plus grands privilèges de sa couronne, il parut enfin déterminé à employer d’autre mesure.

C’était une grande faute d’avoir rappelle Necker : peut-être n’en était-ce pas une moindre, de le renvoyer dans les circonstances présentes. Le roi lui écrivit de sa main, le onze Juillet, que la situation des affaires publiques, exigeait qu’il donna sa démission et sortit du royaume, peu satisfait du reste de ses ministres, il les renvoya tous avec lui, et en choisit dont la loyauté et la fermeté connues, faisaient croire, que las des tracasseries perpétuelles de l’assemblée, et de l’abus qu’on avait fait de ses bontés, il était enfin résolu de soutenir sa dignité, et à réprimer les factieux. … La conduite que la cour tint, dans les troubles qui suivirent, ne fait que trop voir, qu’il changea bientôt de sentiment.

Longue la nouvelle de la démission de Necker, arriva à Paris, la consternation fut générale ; il semblait que cet hypocrite emporta avec lui, le destin de la France ! on ne parlait que de la ruine totale du royaume ! l’on disait, que les payements publics allaient être arrêtés, les états dissous et Paris réduit en cendre par les troupes, qu’on n’avait assemblées que pour ce dessein.

On faisait courir le bruit, que le Duc d’Orléans avait été arrêté, avec plusieurs membres très populaires de l’assemblée. Pour faire connaître combien le public était affecté, des députations, partirent des assemblées du palais royal et donnèrent ordre de fermer les théâtres, comme dans une grande calamité publique.

Les partisans du Duc d’Orléans, ne manquèrent pas cette occasion d’augmenter sa popularité, en semblant unir sa cause avec celle du ministre exilé ; la populace s’assembla en foule, dans différents quartiers de la ville, et porta en triomphe, son buste et celui de Mr. Necker couverts d’un crêpe noir …. Il paraît inconcevable, de voir tout un grand peuple, s’agiter, se désespérer, parce qu’un Genevois bien vain, bien suffisant, bien ignorant, avait été renvoyé du ministère.

L’opinion publique, était tellement montée, qu’il était impossible que quelque explosion subite et terrible n’éclata pas tout à coup ; si le Duc d’Orléans, qui alors était l’idole du peuple, eut profité de ce moment de crise, je ne fais point de doute, qu’il eut pu se frayer le chemin du trône ; il paraît qu’alors, le courage lui manqua et que les factieux avec qui il était lié, désespérant de le résoudre à paraître lui-même, furent obligés d’avoir recours à son buste, pour augmenter la fermentation du peuple.

Mirabeau, n’avait pas fait grande cérémonie, de dire à plusieurs de ses co-députés, même d’un parti différent : « je suis autant pour la monarchie que vous, mais qu’importe Louis seize, où Louis dix-sept, comme roi, où au moins comme lieutenant général du royaume, car enfin nous ne pouvons pas être gouverné par un bambin. J’ai parlé de ce projet, avec son Altesse le Duc d’Orléans et il a reçu ma proposition avec toute la grâce imaginable. »

C’était assurément, une grande faveur pour la France, d’avoir son Altesse à la tête du gouvernement, et pour ministre l’honnête homme Mirabeau.

La populace ne s’en tint pas longtemps, à la farce devenue ridicule, par la lâcheté du Duc d’Orléans de le porter avec Necker sur les épaules. L’on sonna bientôt le tocsin, dans tous les quartiers de la ville, on cria aux armes ; des partis nombreux, mirent le feu aux nouvelles magnifiques barrières, que la cour avait bâti l’année précédente.

En conséquence de ce désordre, quelques détachement des régiments de dragons et de cavalerie, cantonnés dans la ville, furent envoyés en patrouille dans les rues il y eut une escarmouche un peu vive, entre une des patrouilles et le peuple dans la place Louis XV, le prince de Lambesc, à la tête d’un détachement de deux cent cavaliers de son régiment de royal Allemand parut dans ce moment ; La populace le reçut à coup de pierre, il la chargea alors et la chassa dans le jardin des Tuileries, où dans le désordre, il y eut quelques gens de blessés, qui dit-on, n’étaient pour rien dans cette affaire.

Les démocrates ont fait de cette manœuvre du prince, Lambesc, une attaque terrible, et une trahison infâme : ils lui ont aussi fait tuer de sa main, un vieillard innocent ; comme il n’y eut personne de tué, il est permis de douter de cette histoire ; le prince de Lambesc poursuivit, il est vrai, la populace dans le jardin des Tuileries, où pour éviter les chevaux, elle se précipita dans les bassins ; le prince alors, pensant à retourner sur ses pas, aperçut que l’on fermait le pont tournant, par où il était entré. Ce fut alors, qu’il prit le galop pour le prévenir, et qu’il y eut quelques gens de blessés ; voilà toute l’histoire.

Au son du tocsin, les électeurs se rendirent à leur district, et formèrent une assemblée générale à l’hôtel de Ville, dont la première opération fut de former une milice de cinquante mille hommes ; le motif que l’on donna, pour armer cette multitude, était de préserver la ville du pillage ; le véritable, était d’avoir un moyen de défense contre l’armée, au cas qu’on résolut de la faire entrer, pour apaiser le tumulte : c’était en effet, la première chose à faire, pour ceux qui voulaient opérer une révolution totale dans le gouvernement, comme aussi pour ceux qui voulaient le maintenir il semblerait qu’il eut été absolument indispensable, de s’y opposer de toute leur force.

Les démocrates faisaient l’honneur à la cour, de penser qu’elle avait formé le plan de les attaquer, et de rendre au roi son autorité légitime … il se peut que ce fut son intention, mais à la manière dont les choses allèrent, il ne semble pas, qu’on put lui reprocher rien de pareil.

Dans ce moment critique, où l’on voyait, et l’on connaissait les efforts prodigieux, que les factieux faisaient à Paris, les troupes restèrent dans l’inaction la plus complète, et ne firent pas le moindre mouvement pour tâcher d’apaiser le désordre, à l’exception de quelques patrouilles où détachements très faibles qui parurent le premier jour. Dans ce premier instant de trouble et de confusion, la populace mal armée, aurait fui devant quatre hommes à cheval, si elle eut été persuadée, qu’on ne l’eut pas ménagée. La seule force vraiment redoutable des Parisiens, consistait dans les gardes Françaises, dont on avait opéré la défection après l’histoire de Réveillon.

Depuis les gardes Prétoriennes à Rome, les Janissaires à Constantinople, jusqu’aux gardes Françaises à Paris, tous les corps considérables de troupes sédentaires dans la capitale, ont absorbées les grâces du souverain, n’ont presque jamais servies à la défense de l’état, et souvent à sa ruine.

L’assemblée nationale envoya le treize, une députation au roi, pour l’informer des troubles de la capitale, occasionnés, disait-elle, par les dernières mesures de la cour, solliciter le renvoi des troupes, et comme si elle n’eut point été informé, de ce qui s’était passé à Paris, elle demanda la formation d’un corps respectable de milice. Elle offrait, eu même temps, d’envoyer une députation de quelques-uns des députés, pour porter à Paris la réponse favorable que l’assemblée espérait recevoir de sa majesté, et ainsi calmer les craintes du peuple et rétablir la tranquillité publique. Le roi répondit, qu’il avait déjà communiqué les raisons du rassemblement des troupes, que lui seul, pouvait juger de leur nécessité ; qu’il était loin d’avoir aucun doute, sur la pureté de l’intention des membres de l’assemblée dans les circonstances affligeantes, où la capitale se trouvait, mais que leur présence n’y serait d’aucune utilité, pendant qu’elle était nécessaire pour achever l’affaire importante qui les occupait.

Cette réponse, fut loin de satisfaire les mutins ; Mais étant malheureusement accoutumés, à en recevoir d’aussi vigoureuse et à obtenir leur objet en insistant : elle ne servit, qu’à exciter d’avantage, l’esprit des forcenés, qui s’appelaient patriotes, et même par sa hauteur, engagea les spéculateurs philosophes, connus sous le nom de modérés, à les joindre dam les résolutions qu’ils prirent à ce sujet. Ils déclarèrent que Mr. Necker, et les autres ministres qui venaient d’être renvoyés, emportaient leur estime et leur regrets, qu’alarmé sur les conséquences fatales que la réponse de sa majesté pourraient produire, ils ne cesseraient d’insister sur le renvoi des troupes et l’établissement d’une garde de citoyens ; ils voteraient enfin des remerciements à Necker, à qui ils envoyèrent une copie de leur résolution. Ils rendirent aussi les nouveaux ministres, responsables des malheurs présents, et des conséquences qui pourraient s’en suivre.

Dans la matinée du treize, la populace pilla l’école de St. Lazare, et plusieurs autres maisons, qu’on lui avait indiqué, sous le prétexte qu’on y avait caché du bled ; un manque artificiel de cette denrée de première nécessité avait été pratiquée à Paris, aussi bien que par tout le royaume, afin d’être plus sûr de l’esprit de la multitude ; quelques filous profitèrent du tumulte, pour voler différents effets dans les poches, mais comme leur vol n’avait pas le bien de la nation pour objet, le peuple en fut si scandalisé, qu’on les conduisit sur la place de grève, et on les pendit à la lanterne, qui depuis a si souvent et si cruellement été employé au même usage.

Il était nécessaire, que les insurgés eussent une marque distinctive ; ils prirent en conséquence, une cocarde verte et blanche ; mais quelqu’un ayant fait remarquer que le vert était la couleur du comte d’Artois, on la changea en bleu, rouge et blanc, qui étaient celles du Duc d’Orléans. Ainsi l’insurrection se fit, avec les couleurs de cet homme vil, et même après, lui avoir enfin fait justice, les Français les préfèrent encore, aux lis sans tache …. Pour faire connaître de quelle espèce de liberté, le peuple se préparait à jouir, ceux qui n’avaient prés cette cocarde nationale à leur chapeau, étaient insultés et couverts de boue.

Le 14, la populace fut conduite par la nouvelle milice, au garde meuble de la couronne, place Louis XV, le pilla entièrement et s’empara des armes anciennes qui y étaient conservés ; allant ensuite au invalides, elle en força l’entrée et s’empara de près de trente mille fusils, et d’une douzaine de canons. Enhardi par les succès, elle fut ensuite attaquer la bastille, dans laquelle il n’y avait comme à l’ordinaire que quelques vieux invalides, et une trentaine de soldats Suisses : quoique sans presque de munition, et seulement quelque mauvais canons, qui ne servaient que les jours de réjouissance, elle eut pu défier tous les efforts de la populace ; il aurait suffi, de tenir les portes fermées, et de ne point s’inquiéter de ses efforts impuissants ; au lieu de cela, le gouverneur parlementa, admit les chefs dans l’intérieur et après quelque défense très peu obstinée, la populace y pénétra avec eux : elle s’empara du gouverneur, du major, d’une centaine d’invalide, et des Suisses, les conduisit sur la place de grêve, et après les avoir pendu à la lanterne, coupa leur corps en morceau, et promena les membres sanglants dans les rues.

Un étranger, un polonais, à qui certainement la bastille ne devait donner aucune inquiétude, trouva dit-on, dans la poche du gouverneur, une lettre du prévôt des marchands, Mr. de Flesselles, qui l’engageait à tenir au mieux qu’il pourrait, et que dans quelques heures, on irait à son secours ; il fit demander Mr. de Flesselles, au conseil de l’hôtel de ville, et lorsqu’il fut sur les degrés, le papier, en lui montrant il lui brûla la cervelle d’un coup de pistolet. Flesselles, fut ensuite pendu à la même fatale lanterne et son corps déchiré.

Les gardes Françaises étaient dans leur quartier, lorsque l’attaque commença, c’était l’heure de leur repas, et quelques officiers étaient présents : un des soldats, s’écria tout à coup, camarades prenez garde, ne mangez pas de cette soupe, car nos officiers l’ont empoisonné. Un des officiers alors indigné, se présenta et prenant une cuiller, la goûta devant eux : quelques-uns alors semblèrent rassurés, mais le même, qui avait parlé le premier, s’écria, qu’est-ce que cela fait, nos frères sont à la bastille, allons les joindre nous en aurons là, de bien meilleures ; ils s’y rendirent, et aidèrent le peuple dans son entreprise.

Quel fut l’étonnement de quelques une et le chagrin d’un plus grand nombre encore, de ne trouver dans cette redoutable bastille, que sept prisonniers, dont quatre y étaient, en attendant que leur procès leur fut fait, pour avoir forgé des billets de banque, deux étaient fous, et le dernier gentilhomme, avait été renfermé sur la demande de son père pour ses folies, et était bien loin de regarder sa prison, comme point méritée.

Je n’ai jamais été, plus grand amateur de la bastille et des lettres de cachet, que le plus effréné démagogue ; il n’y avait pas un homme de sens en France, qui ne les détestât cordialement ; cependant, la situation dans laquelle on a trouvé la bastille lors de la révolution, prouve évidemment, que ce n’était qu’un épouvantail, et qu’on n’en faisait guère usage, que comme d’une prison ordinaire, où comme d’un arsenal, ainsi qu’on le fait de la tour de Londres. Je suis loin de nier, qu’on ait souvent abusé des lettres de cachet : mais assurément on ne peut le reprocher, au roi sous lequel la révolution est arrivée, et il est même probable, que s’il en eut fait usage, elle ne serait pas arrivée.

Si en apprenant les désastres du douze et du treize, la cour se fut enfin montrée avec rigueur, et que le roi se fut mis à la tête de son armée, il est probable qu’il fut parvenu à appairer le tumulte, ou au moins aurait eu un parti considérable en sa faveur, qui aurait bientôt anéanti l’autre. Tel était l’avis, du Comte d’Artois, du Prince de Condé, et du Maréchal de Broglie.

Ils avaient mime persuadé au roi, de se rendre à Compiègne, et d’y faire marcher l’armée sur le champ ; le Maréchal de Broglie était tellement convaincu, que ce départ aurait lieu, qu’en se retirant le soir, il avait donné ordre, qu’on l’éveilla et que ses chevaux fussent prêts à quatre heures du matin.

Pendant la nuit, le Duc de Liancourt, se jetant ans genoux du roi, le fit se rétracter en employant tous les arguments ridicules de la philosophie moderne. Le roi sensible et bon, ne croyant pan la cause de la monarchie intéressée dans la dispute, n’eut pas de peine à se laisser persuader : toujours rempli du principe d’humanité, qui lui avait fait dire plus d’une fois, qu’il ne consentirait jamais, qu’un seul homme perdit la vie, pour soutenir une cause, qu’il regardait comme personnelle.

Sa majesté se détermina à laisser les choses prendre leur cours et à ne chercher à faire rentrer les factieux dans le devoir, que par son extrême bonté, et en leur accordant toutes leurs demandes.

Les princes furent sur le champ informés, de cette nouvelle détermination : Mais le 15 au matin, le Maréchal fut fort surpris d’apprendre, que le roi avait entièrement changé de résolution, et qu’au lieu de se rendre à l’armée, il était déterminé à aller à l’assemblée nationale, où il se rendit effectivement sans gardes, accompagné des princes ses frères, et prononça le discours suivant.

« Messieurs, ― je vous ai appelé pour vous consulter sur des matières de la plus grande conséquence à l’état ; aucunes ne peuvent être si importantes que les désordres effrayants qui règnent dans la capitale : aucuns, ne m’affectent si profondément.

Le chef de la nation, vient avec confiance, au milieu de ses représentants, pour leur montrer son affection et les inviter à adopter des moyens, pour la restauration de l’ordre et de la tranquillité.
Je sais qu’ont fait courir avec industrie, des insinuations injustes, je fais qu’on a osé publier, que vos personnes n’étaient point en sûreté …. Est-il donc nécessaire pour moi, de désavouer ces bruits criminels ; j’espère qu’ils font suffisamment contredits par mon caractère, qui vous est si bien connu.
Moi donc, qui ne suis qu’un avec la nation, je m’unis avec vous, et désire que vous m’assistiez, à adopter des mesures, pour la sûreté de l’état. J’attends cela de l’assemblée nationale : le zèle des représentants de mon peuple réunis pour le bien public, m’en assure : me confiant sur l’amour et la fidélité de mes sujets, j’ai donné ordre aux troupes de se retirer des environs de Paris et de Versailles. ― Je vous autorise, je vous invite même, à faire connaître mes intentions dans la capitale. »

Ce discours fut reçus avec les plus grandes acclamations de joie, et quand le roi se leva pour se retirer, les députés firent un cercle autour de lui, et le conduisirent au château.

De ce moment, le roi avait eu effet abdiqué la couronne avec bien peu d’espoir de la jamais recouvrer. L’assemblée ne tarda pu à le lui prouver, car dès le lendemain, elle pria humblement sa majesté, de renvoyer ses ministres, et de rappeler Necker et ceux qui l’étaient avant. Les nouveaux ministres cependant, n’avaient pas attendu les souhaits de l’assemblée, pour se retirer ; le roi consentit de bonne grâce, à rappeler Necker, et pour faire connaître à l’assemblée la sincérité de sa conduite, il lui envoya la lettre qu’il écrivait au Genevois.

Dans la nuit du seize, la désolation la plus grande, régnait dans le château de Versailles ; il ne restait pas un ministre, tous les princes et leur suite étaient partis, à l’exception de Monsieur, qui n’a quitté le roi son frère, que lorsque sa majesté, essaya vainement, de s’échapper et fut arrêté à Varenne.

On a remarqué dans cette occasion, comme dans plusieurs autres, que ceux parmi les courtisans, qui avaient reçu le plus de faveur de la cour, furent les premiers à l’abandonner et à se montrer contre le roi.

La municipalité de Paris, exigea que sa majesté se rendit dans la capitale, disant, que c’était la seule manière, d’apaiser les troubles et de dissiper les jalousies et les soupçons des habitant. Le roi se soumit le 17, à cette mesure humiliante, presque convaincu qu’il allait à une mort certaine. Il fut escorté dans sa marche jusqu’à Sèvres, par la milice de Versailles, et fut accueilli dans cet endroit, par près de deux cent mille hommes armés …. C’était un captif, c’était Louis vaincu et prisonnier, ce n’était plus leur roi, qu’ils recevaient.

Le patelin Bailli, qui toute sa vie avait prêché contre le luxe et les vanités de ce monde, s’était cependant, fait élire maire de Paris par la populace. Il complimenta le roi de cette manière, en lui présentant les clefs de la ville. « Ces clefs sont les mêmes, qui furent présentées à Henry quatre ! combien le sort de votre majesté, est plus heureux que le sien, il avait conquis son peuple, aujourd’hui c’est le peuple, qui a conquis son roi. »

On doit convenir qu’il faut être passablement, impudent, cruel, où sot, pour faire un tel compliment au roi, dans la situation où il était alors.

Je ne m’arrêterai pas, à faire le détail de toutes les insultes, que l’on fit essuyer au roi et à sa famille, dans cette journée cruelle. Un coup de fusil venu de loin, vint frapper contre les roues de sa voiture : quand il monta les degrés de l’hôtel de ville, on le fit passer sous un berceau da sabres et de piques : il ne manquait plus enfin, pour achever la dégradation du monarque, que de le forcer à prendre le signe de la révolte. Bailly en conséquence, lui présenta la cocarde tricolore ! ― Le roi la prit, et la mit à son chapeau. ― Ici au fait, l’histoire de la monarchie cesse, et fait place au règne turbulent des factions cruelles, qui se sont succédé si rapidement, dans le gouvernement de la France. — La fureur avec laquelle, elles se font servies de leur pouvoir, n’est hélas que trop connue, et leur histoire n’offrirait rien de plus intéressant aux yeux du sage, que celle des tigres et des lions dans les déserts d’Afrique.

Depuis ce moment fatal, quel que soit le nom qu’aient pris les factieux, une cruelle anarchie a toujours déchirée ma malheureuse patrie : la cause qui a produit la révolution, a aussi été celle, qui la fait continuer et qui a rendu inutiles, les efforts que les partisans de la monarchie, et les sujets fidèles, ont si souvent et si infructueusement fait, de rendre à la France son roi et son bonheur.

J’oie encore espérer, que la raison éclairera les Français et que tôt ou tard, on les verra honteux, pleurer en larmes de sang, les excès où la rage révolutionnaire les a conduit. Oui, quel que soit le gouvernement, qui rende enfin l’ordre la France, la postérité aura peine à croire, que des affronts sans nombre et une mort odieuse, ont été la récompense, que les Français ont donné à leur roi, pour avoir voulu les rendre heureux.

Tous les gouvernements de l’Europe ébranlés : une guerre meurtrière et destructive: le clergé, la noblesse, et les propriétaires de France, bannis où massacrée : des provinces entières dévastées, leurs habitant égorgés, leurs villes, villages et bois, brûlés par ordre des tyrans ; des milliers de Français envoyés à la mort, sans autre raison, qu’afin que les usurpateurs pussent envahir leur biens : trois millions d’hommes détruits : une nation douce, aimable, heureuse, changeant tout à coup son caractère, et (sous le règne de ce monstre farouche, Robespierre) montrant à l’Europe étonnée, un repaire horrible de cannibale …. Tels ont été, les fruits amers de cette humanité excessive, qui ne pouvait jamais faire consentir le roi, à répandre le sang, dans une cause, où il croyait que sa sûreté personnelle, était seule concernée.

Puisse son Exemple funeste apprendre aux princes, que dans les commotions civiles, la sûreté de leur peuple, dépend de leur propre considération. Qu’un roi s’expose à la guerre, qu’il tombe sur le champ de bataille, son successeur aura autant de force que lui, pour faire respecter les lois : si même il vient à périr dans une sédition, il est à croire que sa mort, s’il a su la braver, l’apaisera entièrement ; mais si par faiblesse, où par une humanité déplacée, il se laisse entraîner de concessions en concessions, il se dégrade, devient le jouet des factions, qui s’en déferont lorsqu’elles le jugeront à propos, et sa mort entraînera un bouleversement universel.

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LES BRIGANDS, — QUELQUES ACTES DE FERMETÉ, ― LE GOUVERNEMENT, NUL, — MASSACRE A NISME, — CORRUPTION DES TROUPES — COUR DES PRINCES A TURIN, — EXPEDITION DE LYONS, A LA FIN DE 1790.

C’est ainsi qu’occupant mon loisir, je débrouillais les causes du malheur qui nous accable. C’est du moins une consolation pour l’homme d’honneur, de tacher d’en garantir les autres peuples, en exposant à la vue de ceux qui le gouvernent, les fautes qui nous y ont plongés.

Mon intention, n’est de tracer les crimes qui ont suivi la révolution, qu’autant qu’il sera nécessaire, pour amener les faits que je veux rapporter : comme je ne connais aucun papier, qui ait parlé des efforts, que les princes et la noblesse de France, ont fait pour en arrêter les progrès, mon principal guide sera ma mémoire, et j’espère que d’après cet aveu, on excusera le manque de suite, où de régularité qui pourra quelques fois paraître.

Trois jours après, que le roi eut pris la cocarde nationale, Foulon, Berthier et plusieurs autres personnes, furent massacrés par le peuple, avec des circonstances qui font frémir d’horreur. Il suffisait de déplaire à la populace, pour courir le risque d’être sur le champ mis à mort ; loin que l’assemblée nationale (en qui tous les pouvoirs étaient alors réunis) cherchât à apaiser les désordres, et à punir les assassins, les factieux applaudissaient à la fureur du peuple ; l’un d’eux. (Barnave) eut l’impudence de répondre, aux députés bien intentionnés qui cherchaient à donner de la force aux lois, « le sang que le peuple a versé, est-il donc si pur » …. des messagers fidèles aux ordres qu’ils avaient reçus, parcoururent les provinces, en faisant sonner le tocsin, dans les endroits où ils s’arrêtaient ; ils rependaient de l’argent et assuraient les paysans, que la noblesse avait armé des brigands pour venir les égorger ; on les exhortait à prévenir l’attaque, et on leur remmenait des lettres forgées au nom de l’assemblée nationale, et de prétendus édits du roi, qui leur enjoignaient de brûler les châteaux et les titres de la noblesse ; dans quelques cantons, les agents révolutionnaires furent obligés de menacer et même de faire brûler quelques maisons de paysans, pour les engager à se prêter à incendier celle de leur seigneur.

La frayeur des brigands, fit prendre successivement les armes, à tous les habitants de la France, pour leur défense personnelle, car c’est une fausseté de dire, que toute la France s’est armée à la fois.

La suite de cet armement général, qui semblait n’avoir été fait que pour protéger les propriétés, fut que dans presque toutes les provinces, il se forma réellement des brigands, qui incendiaient les châteaux, et égorgeaient leur propriétaires. Les gentilshommes, étaient poursuivis dans beaucoup d’endroits par leur vassaux, souvent obligés de se sauver presque nus dans les bois, après avoir vu brûler leur maisons et détruire leur propriété. C’était en vain qu’ils demandaient la punition des coupables, et protection contre de nouveaux outrages, on insultait encore à leur maux, en les accusant d’avoir eux-mêmes payés les brigands, qui avaient mis le feu à leur châteaux *.

Dans quelques provinces cependant, la noblesse forma des associations partielles pour sa défense, et quoique communément trop tard, cela ne servit pas peu à ramener l’ordre, ainsi en Bourgogne après qu’un grand nombre de châteaux eurent été brûlés ; la noblesse s’assembla, tomba sur les brigands, et en détruisit un bon nombre. Dans le Bas Poitou, il y eut aussi une association, qui assura la tranquillité du pays. Presque toutes les provinces, eurent dans différents cantons, quelques rassemblements isolés qui en imposèrent aux brigands, dans les endroits où ils étaient établis.

Il y eut dans le Charollais, un gentilhomme, (dont je suis très fâché de ne pas me rappeler le nom) qui voyant que toute protection était refusée à la noblesse, et craignant que son tour d’être brûlé n’arriva bientôt, amassa quelques armes dans son château, s’y barricada de son mieux, et attendit les prétendue brigands. Ils vinrent en effet, c’était tout simplement ses paysans commandés par un procureur du voisinage. Comme sa maison était entourée de fossés, et qu’on le savait chez lui, on demanda à le voir. il parut de l’autre côté de son fossé dans son enceinte ; Monteur le procureur, expliqua les intentions de la nation de détruire le colombier, de brûler les titres, d’abattre les girouettes, &c. &c. l’autre dit, qu’avant de rien commencer, il désirait qu’une demie douzaine d’entre eux, entrait-eut chez lui et examinassent sa maison ; ils y consentirent, mais leur étonnement peut aisément s’imaginer, quand ils virent une vingtaine d’hommes sous les armes, trois pièces de canons dans la cour, et des provisions de boulets. …. « Allez, » dit le gentilhomme, « rapporter à ceux qui vous ont envoyés, ce que vous avez vu chez moi, et dites-leur que je les prie, de ne pas toucher à ce qui m’appartient. » — Ils rapportèrent effectivement ce qu’ils avaient vu, et l’effet en fut prompt, car ils se séparèrent sur le champ et s’en retournèrent chez eux. — La municipalité d’une petite ville dans le voisinage, qui se trouvait menacé du pillage, n’ayant point d’armes pour se défendre, l’envoya prier de venir à son secours, il envoya dit hommes et un canon, qui rassurèrent le pays.

Cette résolution était malheureusement trop rare : il fallait être situé dans un pays peu fréquenté, dans les provinces, où il y avait de grandes villes, c’eut été absolument impraticable. Presque par tout le royaume, la noblesse était obligée de se soumettre et d’endurer patiemment, les affronts les plus cuisants et la destruction de sa propriété. En Franche-Comté, on devait assassiner tous les gentilshommes. Les factieux prétendaient, qu’il fallait réparer la honte de la St. Barthelemy, par une beaucoup plus juste, en les massacrant tous ce jour-là. On arrêta à Mets, des gens qui portaient ces déclarations philosophiques entre les semelles de leurs souliers.

Le Dauphiné était la proie des flammes, il semblait que les Huns eussent recommencés leur ravage ; aucun endroit n’était sûr, pour celui qui avait le malheur d’être né noble : l’on parlait continuellement d’égalité, cette égalité était celle de la mort, qui rend tous les hommes égaux.

La faiblesse du gouvernement, avait opéré la défection des soldats : on les montrait quelques fois sur les places publiques, mais le peuple savait à n’en pouvoir douter, qu’il y avait ordre de le ménager et j’ose le dire de ne se pas défendre. Les troupes à Mets, passèrent trois ou quatre jours et autant de nuits sur la place publique, accablées de pierre et de boue ; le Marquis de Bouillé, qui commandait alors, n’osa prendre sur lui de donner des ordres, que le quatrième, et des qu’il fut connu dans la ville, qu’il les avait données la populace se dispersa. Les troupes résistèrent cependant, longtemps à la corruption, et ce ne fut que graduellement qu’elle s’opéra et lorsque certains de leur chef, leurs eurent donné l’exemple.

Les officiers alors, n’eurent pas de plus grands ennemis que leurs propres soldats, il est plusieurs fois arrivé, qu’ils en ont été renvoyés, où même massacrés. Dans une telle extrémité, il eut semblé naturel à toute la noblesse de France, de se rassembler et de défendre courageusement sa vie et ses propriétés …. Il fallait qu’un chef se montra …. Le roi était le vrai, le seul chef de la noblesse …. Un mot de sa majesté aurait fait marcher tout le monde ; mais hélas, le nom de roi existait encore, son autorité n’était plus.

On jeta dès lors les yeux, sur les princes qui étaient sortis du royaume, comme chefs naturels de la noblesse ; quelques gentilshommes dans les différentes provinces, entretinrent correspondance avec eux, et attendirent leurs ordres pour se rassembler.

L’anarchie qui régnait, avait donné occasion à la haine des partis, qui semblait éteinte depuis des siècles, de se montrer avec plus de chaleur, et d’animosité que jamais ; dans le Languedoc, les anciennes querelles sous le nom de Catholiques et de Protestants, se renouvelèrent avec une fureur incroyable : après différentes escarmouches peu intéressantes, il y eut enfin une bataille à Nîmes, où il périt beaucoup de monde ; comme on doit bien le penser, les prétendus protestants, qui étaient au fait les amis du nouvel ordre de chose, bâtirent complétement les prétendus catholiques, qui l’étaient de la royauté ; ils se traitèrent les uns les autres, avec une cruauté qui ne peut être comparée, qu’a la rage avec laquelle la guerre de la Vendée s’est maintenu si longtemps. Les bleds étaient déjà mûrs et l’on ne put découvrir sur le champ, les corps de ceux qui avaient été tués, et dont le nombre se trouva assez considérable, pour donner lieu de craindre que l’air ferait empesté ; les débris des Catholiques, formerait ce que l’on a depuis appelé le Camp de Jalez, qui au fait n’a jamais été un camp, mais une association des habitants qui promirent de se rassembler pour leur sûreté, quand il serait nécessaire.

Des circonstances aussi favorables, ne devaient pas être négligées, dans le dessein pris par la noblesse et les princes de le défendre ; on rapporte qu’alors, différentes personnes entreprenantes, dans toutes les parties de la France, se concertèrent avec les princes, dont un devait traverser le royaume incognito, et se rendre à jour nommé à Toulouse : des gentilshommes de toutes les provinces y arrivèrent, mais le prince qui devait s’y mettre à leur tête, ayant été empêché d’y paraître, par des circonstances particulières, leur fit dire de se séparer, ce qu’ils furent obligés de faire du mieux qu’ils purent.

Les châteaux brûlés et les pillages du Dauphiné, excitèrent la populace de Lyons, et l’engagea à piller les manufacturiers et les marchands qui les employaient. Ceux-ci se défendirent de leur mieux, mais cependant s’adressèrent an gouvernement, pour avoir un renfort de troupes : on leur envoya à peu près sept ou huit mille hommes, même d’une assez grande distance ; le régiment dans lequel j’étais, partit de Besançon pour s’y rendre ! il n’était pas encore entièrement corrompu à son départ : c’était le moment du retour de la fédération, les fédérés nationaux des différentes villes, par où nous devions passer, nous suivaient à la piste et ensuite devançant le régiment préparaient les habitants à bien recevoir les soldats. L’effet fut prompt et ne tarda pas à paraître, car dès la première journée on aperçut un soulèvement marqué, les grenadiers offrirent au commandant un ruban national, pour mettre à la boutonnière, en outre de la cocarde : on le refusa ce jour-là, mais le lendemain après que les nationaux les eurent enivrés à Arbois, les soldats le prièrent si poliment, trois cents à la fois, de l’accepter, qu’il Ce crut obligé de le faire, et de le faire prendre aux officiers ; les soldats coururent ensuite les rues et dansèrent ce qu’ils appelaient la farandole, tirant les moines de leur couvent, et les forçant à danser, avec toutes les femmes qu’ils pouvaient trouver dans les rues. A Lons-le-Saunier, ce fut encore plus fort, la garde nationale leur donna sur une des promenades, un repas de sept à huit cent couverts, à la suite duquel ils coururent les rues comme à l’ordinaire, pour danser leur farandole : étant entré dans un couvent de cordeliers, le pauvre père prieur fut si effrayé de les voir venir dans sa chambre, qu’il sauta par la fenêtre et se cassa la jambe ; le soir, ils se battirent entre eux, et quatre ou cinq furent tués ; j’étais d’avant garde le lendemain matin, et de trente hommes que je devais avoir, le tambour fut le seul qui s’y trouva, et je fus obligé de partir avec lui.

Le régiment était composé de doute cent hommes, il n’y avait jamais sur la route plus de cent, où cent cinquante as drapeau, le reste était en avant, où en arrière ; je n’oublierai pas que les habitants, de Bourg-en-Bresse, plus sages que les autres, furent si effrayés de ces braves gens, qui allaient apaiser le désordre dans la grande ville de Lyons, qu’ils fermèrent les portes de la ville, et ne laissèrent entrer personne qu’avec les drapeaux. Si nous fussions restés là, un jour de plus, ils auraient pu se repentir de leur accueil froid, car les fédérés arrivèrent bientôt et la farandole recommença. On voulut à Macon, à cause de la grande chaleur, profiter de la rivière, pour faire descendre les estropiés et les malades : tous les soldats voulurent y aller, trois cent se précipiteront sur les deux bateaux qu’on leur destinait, mais le poids les fit s’effondrer au milieu de l’eau et ils eurent l’avantage de boire un coup et de prendre un bain ….

C’était un spectacle assez extraordinaire, de voir un régiment dans l’insurrection la plus complète, envoyé pour mettre le bon ordre dans une grande ville ; cela produisit cependant ce bon effet, que les habitants épouvantés de leur pacificateurs, firent la paix d’eux-mêmes et se réunirent pour les empêcher d’y entrer. Les officiers même, n’y furent pas reçus sans difficulté. On cantonna le régiment à Montluel, où les faiseurs le suivirent et lui firent faire quelques autres actes d’insubordination : ils forcèrent entre-autre, un officier à se retirer, en le menaçant de lui faire un mauvais parti. L’esprit des habitants de Lyons était tellement changé, que lorsque le régiment, reçut ordre d’aller à Briançon, comma il fallait absolument passer par la ville, la milice nationale le reçut à une porte, avec deux pièces de canon chargées à mitraille, la mèche allumée et le conduisit à l’autre de cette manière, au milieu d’une haie de leurs gens, crainte qu’aucuns des soldats ne s’écarta.

D’après cette petite histoire, que j’espère on voudra bien excuser, le lecteur peut voir clairement, que les marchands de Lyons aimaient encore plus leur richesses que la révolution, et qu’ils n’étaient pas plus disposés, qu’il ne le fallait à fraterniser.

De telles dispositions, étaient fort en faveur du parti royaliste, quelques-uns des principaux habitant, firent dit-on, des propositions aux princes, qui étaient alors à Turin : ils ne parurent pas éloignés de les entendre ; cette ville pouvait offrir des ressources immenses, tant par sa richesse, que par sa population, et sa situation dans le voisinage des principales rivières de France.

Une guerre civile dans ce moment, eut empêché la France de tomber dans l’état anarchique, où elle a toujours été depuis, les royalistes auraient au moins trouvé dans leur parti, un asile contre la fureur de leurs assaillants, et elle n’eut jamais été si grande, s’ils avaient eu à combattre un parti à peu près aussi fort que le leur, et commandé par un prince du sang, à la famille duquel les peuples étaient accoutumés, à porter un respect profond.

On était assuré d’une grande partie de la garnison de Lyons, les habitants étaient assez bien disposés, un jour était donné pour que les gentilshommes s’y rendissent des provinces voisines ; les princes devaient sous un prétexte quelconque, se rendre à Chambéry, et arriver le soir même à Lyons, escorté d’un grand nombre : ils s’étaient même déjà pourvus de chevaux, qui les attendaient à Carouge. Le roi, informé de l’entreprise envoya un messager au roi de Sardaigne, l’engageant à retenir les princes dans ses états ; les princes assure-t-on, reçurent aussi plusieurs lettres de lui, pour les faire s’en désister ; il leur remontrait que le succès en était fort incertain, et que dans tous les cas, ils exposeraient la sûreté de sa personne. Les princes cependant, paraissaient vouloir la tenter, ils donneront même ordre aux gentilshommes Français, qui étaient près d’eux de se tenir prêts lorsque tout à coup on apprit que les agents avaient été arrêtés à Lyons, que le plan était découvert, et que tout était perdu.

Un grand nombre de gentilshommes des provinces voisines, s’y rendirent cependant au jour qu’on avait indiqué, mais ils furent obligés de se sauver au plus vite hors du royaume. Ce fut parmi eux, que se forma le corps des chevaliers de la couronne, qui est encore près du prince de Condé ; les compagnies nobles d’Auvergne, qui ont fait la compagne de 1792 avec les princes, furent aussi formées dès cette époque.

La cour des princes à Turin, ne laissait pas que d’être assez nombreuse, on comptait dès lors trois ou quatre cents gentilshommes sortis du royaume, et dont le grand nombre était près d’eux. Parmi les plus énergiques se trouvaient quelques Bretons, que l’on qualifiait de têtes chaudes ; ils prétendaient, qu’il fallait se saisir d’un poste dans l’intérieur du royaume, y former un rassemblement, profiter du mécontentement du peuple, arborer sur le champ l’étendard royal et marcher de l’Avant. Quoiqu’il y eut bien de l’exagération parmi eux, je suis encore convaincu que c’était là, la seule chose à faire, mais l’exécution n’en n’était pas facile.

Les princes pensaient dès lors, à entrer en France à la tête d’une armée formidable, qui put par sa force, faire taire tous les partis et rétablir le bon ordre sans coup férir et sans répandre de sang, si cela eut été possible, cela eut valu infiniment mieux que l’autre, mais l’expérience à malheureusement prouvé depuis, le peu de solidité qu’il y avait à se fier, à l’amitié et au zèle des puissances étrangères.

Malgré les apparences hostiles, les communications avec la France, étaient entièrement libres et l’on conservait toujours l’ancienne étiquette, d’aller chez l’ambassadeur, qui présentait les gentilshommes au roi de Sardaigne, et les faisait introduire au Casino de la noblesse, par son secrétaire d’ambassade ; cependant je me rappelle que l’on se croyait déjà si près du moment d’agir, qu’il y eut des personnes qui vinrent en poste à franc-étriers, du fond de la Bretagne, (plus de 900 miles) ….. Elles ont eu le temps de se reposer.

Ne trouvant donc rien à faire à Turin, je pris le parti de faire le tour d’Italie, pour occuper mon hiver ; je passai le Carnaval à Venise comme les rois détrônés, je fus à Rome baiser la mule du pape et j’en revins tout chargé de pardons, comme un diable de papefiguiere.

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LA JOURNÉE DES POIGNARDS, — DÉTAILS SUR LA VENDÉE.

Retournant ensuite vers la France, j’appris, à mon premier pas dans le royaume, le résultat de cette journée dans le mois de Février 1791, à laquelle on a donné le nom de la journée des poignards. C’était un projet très hardi et dont l’exécution aurait pu être la cause de grands changements. On fit savoir secrètement dans les provinces, aux gentilshommes que l’on connaissait déterminés, qu’on méditait un coup, hardi qui pourrait remettre le roi sur le trône. On réussit à en assembler un grand nombre à Paris : le 28 Février, ils s’armèrent de poignards et de pistolets, et réussirent les uns après les autres, à s’introduire dans les rangs des gardes nationales, et dans le château des Tuileries.

Toute espèce d’action hardie, en impose au peuple, il est toujours disposé, à se montrer pour ceux qui en font les auteurs. Un mot du roi, pouvait rendre les gentilshommes maîtres du château, et l’assemblée étant dans la même enceinte, il eut pu se faire, qu’une demi-heure, vit l’échafaudage philosophique de leur constitution, renversé de fond en comble.

La Fayette sentit de quelle importance, il était de détourner le danger, il profita du moment d’irrésolution, où l’on n’attendait que le signal pour commencer l’attaque ; il vint trouver le roi, l’intimida, où le persuada et l’obligea à tenir le discours suivant aux gentilshommes: « Messieurs, — je suis très sensible au zèle et à l’intérêt que ma noblesse, conserve pour moi, mais dans ce moment vos services ne me font d’aucune utilité. Les bruits que l’on a fait courir sur mon manque de sûreté, et sur ma détention ne sont nullement fondés ; c’est pourquoi je vous prie, je vous ordonne même, de venir déposer vos armes à mes pieds ; je les garderai en dépôt et vous pouvez être certains que vous serez respectés par les gardes nationales, et ne serez jamais inquiétés pour ce que vous avez fait aujourd’hui. »

En conséquence, un panier fut placé aux pieds du roi, chacun y vint jeter ses armes : la Fayette s’en empara et les gardes nationales, qui n’avaient plus rien à craindre chassèrent les gentilshommes à coup de pieds et de crosse de fusils.

Je crois devoir me suivre, parce que cela me rappellera beaucoup plus facilement, les différentes expéditions dont j’ai eu connaissance.

Je n’étais à Marseille, qu’à une trentaine de lieues de Briançon, où mon régiment était en garnison, il n’y avait plus qu’un mois avant l’expiration de mon congé, mais certains pressentiments funestes me faisaient dès lors présumer que je ne verrais plus mon pays, et quoiqu’il y eut plus de deux cent lieues, et qu’il m’en fallut faire autant pour revenir, je me déterminai à profiter de ce moment de calme, et à lui aller faire cette dernière visite.

Marseille, avait eu une insurrection terrible, le peuple avait détruit les fortifications de la citadelle du côté de la ville, de sorte que ce n’était plus qu’une batterie du côté de la mer ; il s’y était commis des massacres qui font frémir, et qui égalaient presque ceux de Paris, mais alors le peuple était tranquille ; j’aurais bien voulu aller à Avignon, mais hélas le féroce Jourdan y régnait alors et remplissait les glacières de cadavres, au nom de la liberté. Je me contentai de jeter un coup d’œil, sur ce beau et malheureux pays, de la montagne de Beaucaire. Nîmes, était à peine remis de ses derniers troubles, les esprits étaient en perpétuelle transe, on n’osait presque parler, crainte que les paroles ne fussent mal interprétées. Je fus témoin à Montpellier d’une scène fort étrange à la comédie, entre un officier d’un régiment de troupes réglées et un de la milice nationale. Le dernier vint se placer près de l’oreille de l’officier, et lui cria à différentes reprises, ça ira : celui-ci impatienté, après quelques moment, s’écria ça n’ira pas : il est difficile de se faire une idée de la fureur du milicien, en répétant ça ira, aussi bien que tout le parterre : après quelque répétitions pareilles, l’officier en colère, lui appliqua sur le nez une taloche terrible, en lui criant ça va, mais s’il ne se fut échappé promptement, il aurait payé cher cette gentillesse, car le cri à la lanterne, se fit aussitôt entendre des quatre coins de la salle.

Je voyageai par le canal de Languedoc, les paysans du pays l’avaient ouvert en plusieurs endroits, afin d’avoir plus d’occupation pour le convoi des marchandises : quelques soldats et gens du commun qui voyageaient dans le même bateau, forcèrent la porte de la cabine et s’y établirent, prétendant que l’Egalité ne pouvait permettre de différence parmi les places : le propriétaire du bateau, fut obligé d’employer la maréchaussée pour les tenir dans le devoir.

L’assemblée nationale venait dans sa sagesse, de procurer au Romulus Mirabeau, l’honneur de faire porter son deuil à tons les individus de la nation Française, et à sa carcasse l’avantage inestimable de pourrir dans le Panthéon. En un mot, Mirabeau, après un ou deux jours d’une malade assez aiguë, venait de mourir : je n’en savais rien, mais on me l’apprit bien vite à Carcassonne, où l’on pensa me lapider, parce que je n’en portais pas le deuil, et l’on me força à mettre un crêpe au bras.

A Toulouse, je pensai me faire une mauvaise affaire parce que je parus montrer de l’indignation, au propos d’un certain jeune enthousiaste très bien mis, qui à la table d’hôte, parlait froidement de faire assassiner le prince de Condé et le comte d’Artois. Les rives de la Garonne étaient fort tranquilles, Bordeaux aussi ; j’eus le plaisir à Saintes, de voir l’introduction de l’évêque national, accompagné de son clergé qui n’était autre, que quelque portefaix, sur le dos des quels, on avait mis des chapes et des chasubles, au surplus pas vingt témoins outre les soldats.

Rochefort, la Rochelle, étaient fort paisibles, je me rendis à Luçon et de la chez moi, dans le centre de la Vendée, qu’on appelait encore, Bas-Poitou ; il n’y avait alors pas la moindre apparence de l’insurrection, ni de l’animosité qui a éclaté depuis avec tant de fureur : le pays était fort tranquille, et aussi bien cultivé que jamais; les paysans se plaignaient seulement, qu’ils venaient d’être taxé bien sévèrement et je regarde ceci comme une des causes de la guerre terrible qui a éclaté dans la Vendée dix-huit mois après cette époque.

Ce pays, avait autrefois été presqu’entièrement couvert des eaux de la mer, l’industrie des habitants, et l’attention du gouvernement, étaient parvenues à le dessécher, en le coupant de fossés, ou plutôt de canaux profonds et très larges, et en l’entourant de digues très élevées, pour le défendre de la mer.

La réparation des digues, des écluses, et des canaux coûtait extrêmement cher, et pour encourager les habitais à les tenir en bon état, le gouvernement s’était engagé à n’exiger d’eux, aucune imposition quelconque pendant cent ans. Ces cent ans expirèrent la première année de la révolution, et on les chargea d’impositions comme ceux des pays voisins ; elles étaient réellement très onéreuses, considérant que les frais de réparations des écluses et des digues, montaient au cinquième du revenu.

Le paysan n’a pas pensé, que le temps de l’exemption qu’on lui avait accordé était passé, mais seulement qu’il ne payait aucune imposition sous l’ancien gouvernement, qui au contraire venait à son aide, dans le cas que quelque grand désastre arrivât aux digues, tandis que le nouveau le taxait immodérément. Je ne prétends point donner cette raison comme la cause du soulèvement général de la Vendée, mais je crois fermement qu’elle y a beaucoup contribuée.

Le pays, était très peu visité par l’étranger, il n’y avait même pas de route de poste ; le paysan se suffisait à lui-même : le haut marais, près de Luçon, qui était plus anciennement desséché, était extrêmement fertile ; ou y élevait, une quantité prodigieuse de bestiaux, la terre sans beaucoup de culture, payait au centuple les travaux du laboureur ; dans quelques endroits plus élevés, on cultivait les vignes ; le bois seul manquait, mais comme la terre n’avait pas besoin d’engrais, les habitais brûlaient le fumier de leur bestiaux, et ceux du bocage venaient en chercher les cendres, et leur apportaient en retour du fagot, pour faire cuire le pain.

Séparé pour ainsi dire du monde entier, le paysan de cette partie n’était cependant pas très ignorant, on n’y voyait point de pauvres ; les manières du peuple étaient fort simples, il était très religieux et avec raison très attaché au gouvernement, dont il ne connaissait le nom, que par la protection qu’il en recevait.

La noblesse vivait beaucoup sur ses terres, et en hiver la petite ville de Luçon, était l’endroit où elle se rassemblait. Un étranger, eut vraiment été surpris, de trouver dans ce coin de terre, des fortunes assez considérables, des gens respectables par les services qu’ils avaient rendus à l’état et leurs richesses, beaucoup d’agrément dans la société, et le ton le plus aimable et le plus simple.

Le pays était coupé comme je l’ai dit de fossés, ou canaux très profonds, à peine y avait-il dans les marais, un chemin pour les voitures et en hiver, il était presque impossible d’y aller même à cheval, tant la glaise était molle et fangeuse ; le paysan ne sortait jamais de chez lui, sans une longue perche de plus de vingt pieds, qui lui servait à sauter les canaux avec une légèreté incroyable ; dans quelques endroits, il y avait une niole, espèce de petit bateau dans le quel deux personnes ne pouvaient se tenir, qu’en gardant bien leur équilibre ; une corde traversait le fossé et en la poussant légèrement, elle arrivait à l’autre bord, avec une vitesse singulière.

Une des causes de cette guerre, est certainement l’aisance et la protection que la monarchie donnait aux habitants, et celle de sa prolongation, a été la nature du pays ainsi coupé de canaux, qu’il était impossible aux soldats de franchir comme les habitants, qui y étaient accoutumés ; après avoir arrangé mes affaires, du mieux que je pus, je vins à Nantes : la ville était loin d’être tranquille : le nouvel évêque constitutionnel se faisait craindre des religieuses ; la populace à son instigation les tira de leur couvent et les fouettas par les rues ; son entrée processionnelle dans la ville, comme à Saintes était composée de quelques misérables moines et de quelques gens payés, pour porter la soutane ce jour-là.

Le département s’assembla à Nantes : quelques gentils- hommes avait été élus par leurs paysans, qui s’étaient donnés le mot entre eux, de se défier des procureurs et ne voulurent élire que leur seigneur où leur curé. Mais ils furent si maltraités par les orateurs, dans la salle d’assemblée qu’ils furent obligés de se retirer.

Il y avait une grande foire de bestiaux dans la ville, et l’évêque, avait un petit droit d’un sou, où deux, sur chaque tête de bétail ; par les nouveaux décrets, tous ces droits ayant été retirés des mains des seigneurs, la ville s’empara de celui-ci et le porta jusqu’à un petit écu, où quatre francs par tête.

Les paysans de Bretagne et ceux de la Vendée, arrivèrent bien résolus à ne point le payer, et comme on l’exigeait d’eux, ils se mirent en colère, brûlèrent et démolirent le bureau …. On envoya douze cents hommes de troupes contre eux, et alors un combat d’un nouveau genre commença, les paysans se mirent derrière le joug de leurs bœufs, les piquèrent avec l’aiguillon, et chargèrent les troupes en les accablant de pierres et d’injures. Ils les forcèrent aine, à se retirer presque dans la rivière, lorsqu’enfin les commandants, crurent devoir faire mine de résister et les paysans se dispersèrent, mais furent tenir leur champ de foire hors de la ville.

Dans le tumulte, trois nouveaux gardes nationaux, peu accoutumés au maniement du fusil, par mal adresse firent feu et tuèrent deux hommes. Les paysans alors devinrent furieux et leur dirent de retourner manier l’aune dans leur boutique et de laisser les armes, à ceux qui devaient les porter.

De ce moment un mécontentement incroyable, prévalut parmi les habitants des campagnes. Les paysans menacèrent hautement de donner un logement pour l’éternité, à tous les bleus qui viendraient les visiter : effectivement il y en eut trois ou quatre, bien battus dans un village auprès duquel ils avaient été chassés. Cela fut poussé si loin que la municipalité défendit à qui que ce fut des gardes nationales, de sortir de la ville en uniforme et elle fit souvent faire des expéditions, dans les environs, avec du canon.

Un de mes amis, officier de marine, fut aperçu dans la campagne par quelques paysans ; comme son uniforme était bleu, ils s’imaginèrent que c’était un garde national et aptes l’avoir arrêté ils se préparaient à le pendre à un arbre pour faire peur aux grôles, ainsi qu’ils le lui dirent. Heureusement qu’il y avait un ancre sur ses boutons, qui leur prouva qu’il était officier du roi et ils le laissèrent aller.

Souvent dans les rues, les gens du peuple disaient aux gentilshommes, qu’ils voyaient sans armes ; « ce n’est plus le tenus des Badines, messieurs de la noblesse, c’est de bons sabres qu’il faut. »

Comme les gentilshommes n’étaient point armés, point protégés du gouvernement, et que leurs adversaires au contraire, avaient plus d’armes qu’il ne leur en fallait et étaient formés en corps de troupes réglées ; se joindre sur le champ aux paysans, n’eut servi à rien, qu’à se faire sacrifier inutilement ; cependant à présent que j’y réfléchis froidement, je ne peux pas concevoir, comment l’esprit d’émigration, put s’emparer de toutes les têtes avec des dispositions aussi favorables. Je ne fais point de doute, que c’en est là le véritable commencement de la guerre des chouans et de la Vendée, de quelle utilité il eut été à la monarchie si au lieu de l’éloigner à des distances prodigieuses on eut bravé la tempête et qu’on se fut tenu à son poste.

Malheureusement on regardait ces querelles comme particulières, et l’on pensait, que toute insurrection partielle était inutile : les têtes étaient montées, on commençait déjà à dire, que les princes étaient prêts à entrer en France et qu’on arriverait trop tard. On reprochait la lenteur à ceux qui ne se préparaient pas, à se rendre hors du royaume ; les parents de ceux qui en étaient sortis, prenaient une petite prépondérance, qui est souvent d’un beaucoup plus grand poids dans la société, que des choses de réelle valeur, et servit peut-être à en faire décider beaucoup. Les patriotes eux-mêmes, peut-être avec le dessein de faire sortir la noblesse de France, traitaient avec mépris les gentilshommes dont les sentiments n’étaient pas très déclarés ; les dames se permettaient dans la société, des plaisanteries sévères, sur ceux qui ne paraissaient pas montrer beaucoup d’empressement à quitter leur famille : dans quelques endroits même, elles refusaient de les admettre dans leur société, et dans plusieurs provinces, firent l’affront à quelques un d’eux, de leur envoyer une quenouille. Affront sanglant alors, mais qu’on s’est permis depuis, si souvent et si à tort, que c’est plutôt la personne qui le fait, qui se couvre de mépris que celle qui le reçoit.

Je crois ici, devoir ajouter quelques détails sur l’origine et les progrès de la guerre, qui a duré si longtemps dans la Vendée.

On a pu voir le mécontentement général, qui régnait dans la Vendée et les départements voisins, tant au sujet des nouvelles taxes, l’augmentation des prix de foire et la jalousie des habitants des campagnes qui se voyaient gouvernés et maltraités par ceux des villes.

Ces vexations, ne tardèrent pas à désabuser les paysans de cette partie, à qui les novateurs avaient fait accroire que la révolution n’était faite que pour eux, qu’en un mot ils allaient être riches, heureux et libres. Loin de rien apercevoir de pareil et même au contraire voyant d’un côté, leur misère augmenter et de l’autre, les taxes ; ils durant naturellement bientôt penser, à l’ancien état de chose et au gouvernement qui leur accordait protection, contre les ravages de la mer, ne levait aucunes impositions et les laissait vivre paisibles au milieu de leurs familles, sans les tourmenter, par la milice, la gabelle, la taille, où même les corvées.

Ils jetteraient les yeux sur leurs chefs naturels, pour obtenir la justice qui leur était dû : Il était déjà trop tard, les gentilshommes indignés des affronts, qu’il leur fallait essuyer tous les jours, et désirant s’employer dans la restauration de l’ordre et de la monarchie, étaient sortis du royaume et étaient venus offrir aux princes tout ce qui leur restait …. leur courage.

Cet esprit de mécontentement, resta longtemps comprimé par la force, la crainte et peut-être même l’indifférence, quand on laissait le paysan tranquille, il se montrait par intervalle, aussitôt que les novateurs, faisaient ou ordonnaient quelques choses contre les manières auxquelles ils avaient été accoutumés. En 1792 pendant la campagne, il y eut un petit soulèvement en faveur de la royauté, qui sa calma après le retraite du duc de Brunswick. Au massacre du roi, en 1793, les esprits irrités furent au moment d’éclater mais furent, à ce qui semble, retenus par les chefs d’une insurrection considérable qui se méditait alors, et qui voulait lui donner par l’ensemble des provinces, une apparence plus formidable.

Malheureusement la mort du chef † de cette vaste conspiration prévint son entier effet, et par la découverte qu’elle occasionna, força d’agir plus tôt qu’on aurait désiré et avant que tous les préparatifs soient faits. En Février 1793, la Convention envoya des commissaires, pour forcer les jeunes gens des différentes paroisses, d’obéir aux réquisitions forcées, qu’elles faisaient alors.

Le Vendéen, très attaché au sol qui le nourrissait, dans le temps de la monarchie, ne s’en écartait presque jamais : il est inouï le petit nombre de soldats, qui sortaient de ce pays si peuplé. On doit bien entendre qu’avec les dispositions, et les habitants étaient alors contre le nouveau gouvernement, ils n’étaient pas portés à accéder de bon gré à une pareille démarche ; cependant les chefs qui les dirigeaient, ne se trouvant pas en mesure pour résister ouvertement, les firent capituler avec les commissaires : ils offrirent, au lieu d’envoyer leurs jeunes gens à une guerre lointaine, de se cotiser et de payer leur services en argent. La proposition fut acceptée, et l’argent fut ramassé et mis entre les mains des commissaires.

Un mois s’était à peine écoulé, lorsque de nouveaux agents de la convention, vinrent pont obliger tous les jeunes gens à marcher ; une telle mauvaise foi, excita l’indignation la plus violente c’est alors que Mr. de la Rouerie, qui était l’auteur des plans projettes de révolte, contre la tyrannie républicaine, exposa par sa mort, tous ceux qui y avaient pris part ; ceux de la Vendée, profitèrent habilement de la circonstance et se trouvant obligés à éclater sur la champ, ils enflammèrent encore d’avantage l’esprit du peuple. On se saisit de commissaires, on leur reprocha leur perfidie, et on les pendit. Après une démarche aussi vigoureuse, il n’y avait point de retraite aisée, tout le pays se souleva : Des chefs se montrèrent et conduisirent à la victoire, une multitude sans autre armes, que des bâtons, ou des fourches.

Ils s’empareront promptement, des petites villes nombreuses de l’intérieur du pays, ils y trouvèrent des armes, et y firent des recrues. Au bruit de leurs exploits, tous ceux dont la vie était menacée par la guillotine, et dont les biens avaient été confisqués, se rendirent en foule dans la Vendée.

Le désespoir, la rage, et le fanatisme créèrent bientôt des miracles ; on vit les paysans de la Vendée charger avec fureur les colonnes républicaines, et assommer les canonniers à coup de massue, sur leur canons. Une déroute complète, des républicains à Saumur semblait assurer ans royalistes une prépondérance qui devait écraser leurs adversaires. Cette fameuse victoire leur donna des armes, des munitions et tous les moyens de faire la guerre, pendant qu’elle en privait leurs ennemis, dont l’armée fut presqu’entièrement détruite.

Malheureusement l’ambition des chefs, semble avoir dès lors excité des divisions funestes : combien il eut été heureux pour la cause de la monarchie, qu’un prince eut alors paru, dont l’habileté et la haute naissance, lui eut donné des droits indisputables au commandement général, et eut fait taire toutes les ambitions partielles.

Les dispositions des habitants, contribuèrent aussi à rendre cette victoire signalée de peu de valeur réelle ; ils n’étaient jamais rassemblés en corps d’année pour plus de deux ou trois jours : après la défaite, où la victoire, ils se retiraient chez eux, et attendaient que le tocsin, où de nouveaux ordres, les appela au rendez-vous et leur fit prendre les armes.

Il paraît que leurs chefs, commirent alors la même faute, que le roi de Prusse avait faite à Verdun : ils restèrent huit à dix jours à Saumur, pour jouir de leur victoire. Ils passèrent ensuite la Loire au Ponts-de-Cé : la terreur de leur noms, leur fit prendre sans coup férir Angers et les autres villes voisines, ils descendirent ensuite la rive droite, et s’approchèrent de Nantes.

Si au lieu de former ce grand cercle, qui de victoire en victoire, ne les conduisait que chez eux, ils eussent sur le champ marché sur Paris ; le peu de précaution que l’on avait pris contre eux, induit naturellement à penser, que quoique cela paraisse très difficile, ils eussent peut-être pu y parvenir, sans même beaucoup de difficulté.

Je suis intimement convaincu, que la possession seule de Paris, donnera toujours à tous les partis une supériorité marqué sur les autres ; comme je suis bien persuadé, que quelque toit le parti qui détruise ou se rende maître de la convention, il aura sur le champ, et sans résistance quelconque, le gouvernement du royaume entre ses mains.

Les royalistes, attaquèrent Nantes et pour la première fois furent repoussés avec perte ; leurs victoires et leur défaites ensuite, ne servirent qu’à les affaiblir. On se battait de part et d’autre avec un acharnement incroyable. Les royalistes firent d’abord des prisonniers, mais ayant repris plusieurs de ceux qu’ils avaient d’abord laissé aller sur parole, et voyant que toua ceux des leurs, qui tombaient entre les mains de leurs ennemis étaient mis à mort : ils furent obligés, d’user de représailles et de faire une guerre exterminatoire.

Il est encore à présent fort douteux, qui des républicains où des royalistes, l’eut emporté dans cette lutte terrible, si les puissances coalisées, n’eussent elle mêmes envoyés des renforts aux ennemis de la royauté.

Tous les succès des Autrichiens et des Prussiens, étaient autant de milliers d’ennemis de plus, pour la Vendée ; avaient-ils un grand nombre de prisonniers, la condition de l’échange, où de leur rançon, était qu’ils ne serviraient pas contre eux ; prenaient ils une ville, un des premiers articles de la capitulation, était que la garnison ne pourrait pas servir contre les puissances en guerre avec la France, quoiqu’il fut évident qu’elle était destinée à la destruction des royalistes ; c’est ainsi qu’on renforça leurs adversaires de seize mille hommes aguerris, que l’on eut pu faire prisonniers à Mayence ; on leur envoya aussi, les garnisons de plusieurs autres places fortes, mais c’est surtout la garnison de Mayence, qui leur a fait plus de mal : elle y a, il est vrai, trouvé son tombeau, mais elle a peut-être été la cause de leur ruine.

Les royalistes étaient leurrés depuis du tems, de secours considérables de l’Angleterre ; dans le temps qu’ils étaient le plus harassés par ces garnisons, et après avoir perdu la bataille de Cholet, ils apprirent que les Anglais avaient envoyé sur les côtes de St. Malo, un armement et une flotte considérable, sous le commandement de Lord Moira.

Si on eut vraiment eu le désir de les secourir, il eut été plus naturel de faire croiser cette flotte sur leurs côtes, au lieu de l’envoyer à plus de cent lieues de leur pays. C’était à peu près la même chose, que si les Français voulant aider les habitants du pays de Galle, envoyait des secours à Yarmouth, et les engageait, à quitter leur montagnes, à traverser tout le pays en marchant sur le ventre à leurs ennemis, et à venir les joindre.

La perte de la bataille de Cholet, et de plusieurs de leurs chefs principaux, avaient semés le désordre et l’effroi, parmi les troupes auxiliaires et grand nombre des habitants de la Vendée ; ils résolurent, malgré les avis de gens plus expérimentés, de hasarder la dangereuse tentative, d’aller joindre la flotte Anglaise. Deux jours après cette bataille, qui eut lieu, le 15 Octobre 1793, les royalistes, commencèrent à passer la Loire, ils furent suivis d’une foule innombrable de femmes, de vieillards et d’enfants, qui n’osaient rester dans le pays après leur départ.

Le grand nombre des paysans cependant, les vrais Vendéens n’abandonnèrent pas leur foyers ; Charette ni Stofflet ne passèrent point la Loire ; le premier même sût profiter habilement, de l’absence des troupes républicaines, qui suivirent les royalistes, pour s’emparer des îles de Bouin et de Noirmoutier… c’était là, l’endroit où l’on eut pu secourir efficacement les Vendéens.

Les royalistes augmentèrent beaucoup leur nombre sur la rive droite de la Loire, et marchèrent de victoire en victoire, jusqu’à Granville, où ils échouèrent enfin, à la vue de la flotte Anglaise, et furent obligés de se retirer.

Dans cette retraite, ils eurent souvent l’avantage sur les républicains et à Rennes entre-autres, ils détruisirent presqu’entièrement cette fameuse garnison de Mayence. Ce ne fut qu’au Mans qu’ils éprouvèrent leur grand revers ; les royalistes chargèrent les républicains jusqu’à deux fois, avec perte à peu près égale des deux côtés ; mais le découragement s’était mis parmi eux et leurs officiers ne purent jamais les engager à venir une troisième fois à la charge : une déroute complète s’en suivit, et un massacre épouvantable commença. L’armée cependant se rassembla encore et essuya une autre défaite à Savenay, avec un massacre aussi terrible : après quoi elle se débanda tout à fait et les individus qui la composaient, se joignirent aux Chouans dans la Bretagne, où repassèrent individuellement dans la Vendée, et grossirent les armées de Stoflet, de Charette, et de la Roche Jaquelin. Ce dernier général, fut tué quelques temps après, il était tellement aimé de sa troupes, qu’elles ont porté son corps pendant plus d’un an, à la tête de leur armée, dans un cercueil de plomb, couvert du drapeau royal.

Charette et Stoflet, soutinrent longtemps les efforts des républicains, et firent d’abord une paix très avantageuse avec eux ; ils restaient par elle, seules maîtres de la police de leur territoire, et à la tête d’une force armée considérable ; il semble que par le traité de paix, on avait promis à Charette de déposer le jeune roi, entre ses mains et même de reconnaître bientôt la monarchie. Mais les gens à qui il avait affaire, surent bien trouver le moyen d’évader cet article, (s’il vrai qu’on en eut fait mention,) le jeune prince, mourut presque tout à coup dans sa prison.

Plusieurs chefs des Chouans, et de l’association Vendéenne furent arrêtés, et mis à mort; Charette alors, vit bien que la paix délusoire, que l’on avait fait avec lui, n’était que pour l’attirer dans le piège et se défaire de lui, sans avoir la peine de le combattre. Il déclara la guerre lui-même et la fit avec quelques succès. Ce fut à cette époque que l’on fit l’expédition de Quiberon : la disposition du peuple dans cette province, et la fatigue que tous les individus de la nation Française avaient des troubles, semblaient présager de grands succès aux royalistes ; malheureusement, l’on commit la faute de ne se pas jeter sur le champ dans l’intérieur et de ne pas joindre les Chouans, qui ont été capables de se soutenir seul, plus de six mois après qu’elle eut été manqué. Ils n’avaient pas besoin de troupe, mais un renfort d’officiers et de munitions eut augmenté leur forces, et les eut mis dans le cas de braver tous les efforts de la république. Une confiance aveugle et folle fit aussi négliger de se concerter avec Charette : on voulut former un corps d’armée au moment même du débarquement et cela a été la cause de la ruine totale.

Stoflet fut livré et fusillé cinq ou six mois après : le brave Charrette lui-même poursuivi, réduit à se cacher.

Bientôt après la mort du héros de la Vendée, tous les partis furent obligés de se soumettre, et de reconnaître la république au nom de laquelle, ils avaient vus leur pays dévastés et près de la moitié de sa population engloutie dans les flots de la Loire, où détruite par le fer et le feu.

Longtemps avant que la Vendée se déclara, où même le règne de Robespierre, j’avais exprimé en 1791, mes craintes des malheurs où les troubles de la France l’exposaient à tomber. Quoique le tableau que j’en avais fait, s’éloigne de mon sujet et coupe en quelque façon la narration, j’espère qu’on voudra bien m’excuser, de le présenter ici.

Dans cet horrible tems, de trouble et de fureur,
L’aveuglé citoyen, par une douce erreur,
Trop aisément réduit, a la ferme espérance
Que du trouble naîtra le bonheur de la France.
Son esprit entraîné par celui de ce temps,
Croit voir un bien futur, dans les malheurs présents :
Il entend le récit des plus horribles crimes,
Il ne s’en émeut point, Il les croit légitimes,
Et quel que soit le prix, du vain mot liberté,
Jamais il ne croira l’avoir trop acheté.

Cependant de quel bien à donc joui la France,
Depuis que délivrés de ses antiques lois,
Le peuple ne suit plus qu’une odieuse licence

Sans crainte ni remords, il s’émeut a la voix.
De lâches intrigants, qui profitant du trouble
Que leur rage a fait naître, accumulent sur eux
Les biens et les pouvoirs …. D’un accent furieux,
Au Français trop crédule, et surtout malheureux,
Ils disent hautement…. que ta fureur redouble,
D’un fer arme ton bras, égorge sans pitié
L’honnête citoyen, dont l’âme plus humaine
Ne verrait nos complots qu’avec l’œil de la haine !
Pour venger un tel crime, il n’en point d’amitié,
Le frère doit nager dans le sang de son frère,
Et le fils patriote, assassiner son père !

Tel est le résumé de cet affreux discours,
Où sans cesse on étale avec effronterie,
Ces mots intéressants, de liberté, secours
Soulagement du peuple, amour de la patrie :

Ce fut toujours ainsi, que le vil factieux,
Couvrit impudemment ses trames détestables.
De nos pères ainsi, quelques ambitieux,
Surent capter l’estime : ils devinrent coupables :
Et pendant vingt-cinq ans, l’état mis en lambeaux,
Fut le théâtre affreux de guerres intestines,
On ne respectât rien …. Au milieu des ruines
On vit avec horreur, les morts de leurs tombeaux
Arrachés, et leurs os répandus sur la terre
L’enfant fut égorgé, sur le sein de sa mère.
Français contre Français, parents contre parents,
Chacun fit son bonheur d’augmenter les tourments
De ses concitoyens …. Pouvais-je jamais croire
Qu’en me rappelant de telles cruautés,
De nos tems malheureuse je prédisais l’histoire !

Vendée …. O mon pays …. Sur tes champs dévastés
Mon œil en frémissant, s’arrête …. Où sont tes villes,
Tes braves habitants, tes campagnes fertiles ….
La flamme a tout détruit …. Ton sein ensanglanté,
(Naguère enrichi des fruits de la culture)
Est couvert d’ossements …. Pour avoir la liberté,
Faut-il donc renverser l’ordre de la nature.

Français dénaturés, suspendez vos fureurs
Trop de sang a coulé …. Les maux de la patrie,
Un jour (quoique trop tard) feront couler vas pleurs.

Puissiez-vous, abjurant cet excès de furie
Aux pieds de votre roi, détester vos erreurs !
Puisse entre citoyens, l’accord bientôt renaître !
Puissiez-vous enfin, oubliant vos communs torts,
Loin de vous déchirer, réunir vos efforts
Et forcer les mutins à n’oser plus paraître.

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ETATS DES DIFFERENTES PROVINCES — PARIS — LE ROI A VARENNES — LE NOUVEAU SERMENT — EMIGRATION — MR. NECKER.

Après être resté quelques tems à Nantes, je pris enfin congé de mes amis, de ma mère, avec une secrète conviction que c’était la dernière fois que je les voyais ; j’arrangeai mes affaires, je fis même mon testament, et me munis d’une lettre de crédit considérable : mais l’enthousiasme, est une maladie qui se gagne et lorsque je fus sur terre étrangère, mêlé avec les autres émigrés je pris bientôt la même confiance et n’eus garde d’en faire usage, crainte de déranger ma fortune.

Il s’en fallait beaucoup, que les provinces voisines, eussent le même esprit de mécontentement, que la Bretagne et le bas Poitou : au contraire à Angers, à la Fleche, on était suivi dans les rues, par des bandes de canailles criant à tue tété, le patriotique ça ira, les aristocrates à la lanterne. Cet air peut paraître gai aux étrangers, et il l’est réellement, mais s’ils avaient jamais été poursuivis par une foule de populace, chantant cet air favori, et menaçant de la lanterne, peut-être en seraient ils dégoûtés : au Mans, à Nogent, à Chartres, il y avait des chanteurs publics, visiblement payés pour cela, qui attroupaient le peuple, et tournaient en ridicule dans leurs impertinents pots-pourris, tout ce qui avait été respectable jusqu’à lors.

Je ne saurais peindre, les sentiments qui me déchirèrent, en entrant dans le superbe parc de Versailles : ces lieux naguère, pleins de la puissance et de la majesté du trône, n’étaient plus qu’une vaste solitude : une horreur profonde semblait avoir pénétré ces mornes bois, ces mêmes bocages, où mon jeune âge avait autrefois trouvé le bonheur. Je voulus visiter le château, tous les appartements étaient ouverts, le silence de la mort y régnait, ù peine y avait-il deux ou trois personnes dans cette vaste enceinte, où j’avais vu des millions, s’empresser autour du soleil de la royauté. Un Suisse, me montra la porte dans l’appartement de la reine, que les Brigands avaient forcé le 5 Octobre 1789. Ici tomba sous leurs coups, son fidèle défenseur, voici le lit d’où elle se sauva demi-nue, à leur rage sanguinaire.

Les habitants de Versailles, sentant trop tard le mal qu’ils s’étaient faits, en aidant les Parisiens à enlever la famille royale, avaient résolus de réparer à leur frais, les désordres que les Brigands avaient commis : quelques ouvriers étaient occupés à les réparer.

Mais hélas, le roi ne devait plus revoir ces lieux, longtemps le siège de son pouvoir, maintenant flétris. L’esprit du peuple, était abattu à Paris, indifférent an joug qu’on lui imposait, prêt à se soumettre au plus fort, jouet des intrigant, qui se le partageaient et l’agitaient à leur plaisir, sans force, sans énergie, sans volonté, et tout aussi vil, lâche et féroce, que l’histoire le représente.

Je fus voir les législateurs sublimes, qui avaient fait tant de bien à la Francs : une cohue effroyable, un tumulte indécent, même pour la halle, des cris furieux, des menaces épouvantables, et même des coups : voilà tout ce que je vis. On serait avec juste raison étonné, qu’un pareil assemblage, eut pu produire la révolution : mais les aboyeurs de la salle, n’étaient que les instruments, le petit nombre qui en dirigeait les mouvements, se tenait à l’écart et faisait porter les coups.

Je vis le même jour, leurs prisonniers à la chapelle ; une tristesse profonde paraissait visiblement sur la figure de la plupart des spectateurs, j’entendis des sanglots, et vis des larmes couler : la Reine, et madame Elizabeth, semblaient vivement affectées: le roi paraissait résigné à souffrir ses maux, et point à les faire finir.

Le palais royal, ce centre impur de corruption, n’était pas à beaucoup près si agité, qu’avant la révolution : cependant on y voyait encore, quelques énergumènes prêchant dans les cafés ; la défiance la plus outrée, paraissait sur les virages, on s’évitait, on craignait de se communiquer sa pensées. Quelques exécuteurs des volontés nationales, ayant trouvé que la lanterne n’était pas allez expéditive, avaient un grand clou dans la poche et au lieu de perdre le temps à conduire à la lanterne : lorsqu’ils tenaient leur victimes, ils plaçaient leur clou dans la première muraille, et les pendaient sur le champ ! au surplus, je ne puis assurer, que c’était là la vérité, car j’ai eu le bonheur de ne pas me trouver sur le chemin de gens, qui pussent m’en assurer par expérience.

Les spectacles ne représentaient alors, que des pièces faites pour enflammer l’esprit du peuple et le faire haïr et mépriser, tout ce qui avait existé avant cette époque. C’était un couvent de religieuses, bavardant et piaillant à qui mieux, des cardinaux, des moines, des magistrats, tous dans leur habit et disant souvent des choses assez hors de sens.

La bastille était démolie et cette vaste enceinte, qui aurait pu servir à des objets forts utiles, avait été détruite de fond en comble, pour satisfaire la fureur destructive du jour.

De Paris autrefois, les légers habitants,
Au plaisir, à l’amour, consacraient tout leur temps :
Etre aimable et galant, c’était la seule affaire,
On se moquait par fois, de messieurs les savant,
Et l’on connaissait tout dès-lors qu’on savait plaire.
Mais hélas aujourd’hui quels cruels changements,
Disputer, Lanterner, l’attirail de la guerre,
Porter sabre et fusils, sont les amusements
De Paris.
Qui ne fait, d’Illion l’histoire sanguinaire ;
Pour venger un affront le Grec après dix ans
De ses vastes débris, enfin joncha la terre.
Louis est dans vos fers ….. Tremblez lâches Brigands
Les Français outragés, ainsi pourraient bien faire
De Paris.

Après lui avoir fait ce petit compliment d’adieu, je quittai la grande ville ; les Français eurent bientôt à déplorer des crimes et des malheurs encore plus grands que tout ce qui était arrivé.

Les villes de la Brie et de la Champagne que je traversai, jouissaient de la plus grande tranquillité, tout paraissait dans le même état qu’avant la révolution ; dans la Bourgogne, le peuple avait montré sa turbulence dans bien des endroits ; Dijon était entièrement révolutionnaire, on avait détruit las noms du prince de Condé, partout où on les avait trouvé : quelques propriétaires, avaient été obligés de fuir, l’ordre cependant était encore respecté. Chalons-sur-Saone, était parfaitement tranquille, mais de là à Lyons, on apercevait un esprit de contention qui n’existait nulle autre part qu’en Bretagne.

Sur le bateau public, il y avait une douzaine de prêtres, qui cherchèrent bientôt à se rapprocher ; un d’eux, questionné sur le nouveau serment, par un qui l’avait prêté, répondit que c’était une hérésie effroyable et un crime capital que de consentir à le prêter ; une dispute s’éleva, à la fin de laquelle, les jureurs qui étaient les plus forts, se disposaient à jeter à l’eau trois ou quatre non jureurs ; ce fut avec beaucoup de peine, qu’on parvint à les en empêcher.

Lyons se ressentait peu, de la dernière découverte du plan projette des princes à la fin de l’année précédente : les magistrats, étaient des gens sages et modérés, qui ne pensaient qu’à maintenir la paix entre tous les partis.

Heureux, si au lieu d’avoir fait un reproche aux gens sages, pour s’être mis à la tête des nouvelles administrations, les royalistes les eussent au contraire encouragés par toute la France et y eussent eux-mêmes pris du places : mais on aurait alors regardé comme infâme, tout gentilhomme qui se serait permis d’en prendre, et l’homme qui est capable de braver un préjugé aussi violent, ne mérite-t-il pas, d’en éprouver la rigueur.

Le général Luckner, venait d’arriver à Grenoble, avec un secrétaire du duc d’Orléans, un Mr. Ferrier, général de nouvelle fabrique : Luckner était commandant en apparence, mais réellement sous les ordres du serviteur d’Egalité. D’après cette alliance, un peut bien enfer, qu’elles furent ln démarches, du pauvre vieux général ; il fut à la municipalité et voulut recevoir d’elle ses pouvoirs ; il fut enfuit faire des visites à tous les membres séparément : Il fut aussi visiter, les différents officiers de la milice nationale, avec son fidèle commandant en second, il distribua de l’argent aux soldats, et les fit chanter avec la populace sous ses fenêtres, le fameux air ça ira : en un mot, les honnêtes gens étaient alarmés avec juste raison, craignant quelque tumulte ; mais heureusement les prévenances mêmes, que le général faisait au peuple les en garantit, par leurs excès. Comme la populace et les soldats, n’étaient point accoutumés, à tant de coups de chapeaux, ni de politesse ; le premier jour cela leur fit le plus grand plaisir, le second cela leur fut presqu’indifférent, et les suivants attirèrent leur mépris, sur le vieux général et sa séquelle.

Passant de là, par les montagnes du Briançonnais, je me trouvai au milieu de gens, qui savaient à peine que la révolution fut arrivé ; je causai entre-autres, avec le curé d’un village éloigné, qui me dit tout simplement, on m’a fait passer un serment auquel je n’entends rien ; on m’a ordonné d’y mettre mon nom, où de quitter ma cure ; toutes ces disputes politiques, ne m’inquiètent guères, j’ai signé bien vite, sans savoir ce que c’était. On m’interrogeait sur les événements arrivés deux ans avant, on s’étonnait, de les trouver vrais …. Heureux peuple, que leur montagnes avaient garantis de la rage révolutionnaire ; quand la France redeviendra calme, ce fera dans ce pays qu’on pourra retrouver les anciens Français, comme en Ecosse c’est aussi parmi les montagnards, que l’on retrouve les anciens habitants.

Ceux de ces montagnes, aussi industrieux que les Ecossais, mais plus favorisés par le climat et le sol, ont conservé de nos jours les anciens usages ; ils boulangent un pain d’orge, qui leur dure un, où deux ans et ils ne pensent à en faire d’autre, que lorsqu’il est fini ; il est fort noir, très dur, comme on peut le penser, mais n’est pas très mauvais : il semble qu’on y ait mêlé du miel, tant il est doux.

Pendant l’hiver qui est très rigoureux, ils font la veillée dans l’étable à vache, dont la chaleur est douce et agréable, quand on est accoutumé à l’odeur : j’ai même vu des gens aisés, quitter leur maisons et se faire préparer un appartement sur le même niveau que l’étable et séparé seulement, par une barre et un canevas. Ils détournent le cours des torrents, et leur font faire le circuit de leurs montagnes, de sorte que pendant l’été, ils arrosent leurs bleds et leurs prairies qui sont sur le penchant.

La neige est à peine fondue chez eux, qu’ils reçoivent du Piémont, den légumes et des fruits, et quand la saison, en est passée dans le Piémont, les leurs commencent à mûrir, et ils les leur porte.

Je retrouvai le régiment, pacifié par leurs habitudes avec les bonnes gens qui les entouraient, quoiqu’à Briançon on connut la révolution, cependant on y jouissait de la plus grande paix, ils avaient élu leur municipalité, et elle était composée comme elle l’aurait été dans un autre tems ; cependant il y avait bien, quelques énergumènes, mais contraire aux autres villes, où les habitants corrompaient les soldats, ici c’était les soldats, qui corrompaient les habitants. Ceux qui étaient zélés partisans de la révolution cependant, se contentaient de porter l’uniforme et la cocarde nationale, et laissaient les autres faires comme ils voulaient.

Ils jouissaient avant la révolution, des plus grands privilèges et d’exemptions considérables : ils étaient exempts de tirer à la milice, jouissaient du port d’armes et du droit de chasse dans leurs montagnes, le gouvernement n’avait pas de plus sûrs défenseurs contre leurs voisins les Piémontais, qu’ils détestaient cordialement, et qu’ils accusaient de vice, dont les autres ne les tenaient pas quitte.

Il est singulier que les habitants, des deux côtés de la même montagne, ayent presque dans tout pays une aversion singulière les uns pour les autres, quoique soumis au même gouvernement. Qu’on demande aux paysans, d’un côté du mont Cenis, ce que font ceux de l’autre, aux Auvergnats ce qu’ils pensent des Languedociens, aux Français des Espagnols, aux Italiens des Suisses où Tyroliens, et dans la Grande Bretagne si l’on croit ceux qui font d’un côté des Cheviots, on craindrait, de voyager chez les autres.

Lorsqu’un des messagers, que l’assemblée avait envoyé à tous les points des frontières, vint annoncer le départ du roi, l’indécision des soldats, à cette apparence de résolution de sa part, était telle, que je ne fais point de doute, que s’il eut réussi à s’échapper, toutes les troupes auraient été à lui. Au fait disaient quelques-uns d’eux, qui même avaient montré des dispositions démocratiques avec tout ce beau langage des droits de l’homme, quelque part que soit le roi, il est toujours notre roi. Nous n’apprîmes son arrestation que le troisième jour : durant cet intervalle, les soldats étaient souples, obéissants, et se tenaient tranquilles, on n’entendait pas le moindre murmure, plus de ça ira, dans les rues, les royalistes triomphaient réellement. Mais à la nouvelle de son arrestation à Varennes, la scène changea bien fort ; ceux même qui n’étaient pas démocrates se montrèrent zélés partisans de l’assemblée ; le nom du roi fut omis par tout, on donna ordre de placer des sentinelles sur tous les chemins et sentiers, qui pouvaient conduire sut frontières, d’arrêter tous ceux qui se présenteraient et de ne laisser passer aucun effet où bagage, jusqu’à nouvel ordre.

Cette tentative, qui avait été conduit avec tant de secret et pour le succès de laquelle, on avait pris tant de précaution, manqua encore par la volonté du roi, par cette humanité excessive, (et s’il m’est permis de le dire déplacée.) qui ne pouvait l’engager, à exposer la vie d’un seul homme, dans une cause qu’il croyait n’intéresser que lui seul.

Sa majesté avait dit-on, été reconnu à Ste. Menehoult ; que cela ait été le cas du voyage du maître de poste à Varennes, où qu’il y ait été attiré par ses affaires personnelles, c’est ce qui est très difficile et de très peu de conséquence à décider, quoiqu’il s’en soit vanté bien hautement, comme si c’était un acte méritoire et de vertu. Il est sûr toutes fois, que le roi après avoir quitté Ste. Ménehoult, passa à Clermont, et que le Comte de Damas, colonel du régiment de Monsieur dragon lui parla, et lui offrit un détachement de son corps qui était sous les armes ; le roi, le refusa crainte d’être découvert il arriva ensuite à Varennes, sans malencontre et si les chevaux qui devaient fournir le relais suivant, eussent été à l’entrée de la ville au lieu d’être à la sortie, il eut passé sans la moindre difficulté. Ne les trouvant pas où on les attendait, le postillon refusa d’aller plus loin ; les trois gardes du corps qui accompagnaient le roi, déguisés en courrier, et lui-même étourdi de ce retard funeste, lui offrirent imprudemment cent louis pour aller à l’autre relais.

Effrayé de la proposition, le postillon s’imaginant qu’il serait pendu s’il allait plus loin, refusa encore plus obstinément de marcher ; je tiens de quelqu’un, à qui dit quelques temps après, que si au lieu de lui offrir cent louis, on lui eut présenté, un écu de six francs, en le menaçant en cas de refus, de lui briller la cervelle, il n’aurait pas fait la moindre difficulté ; mais effrayé par la somme qui lui était offerte, il cria à l’aristocrate qui veut s’échapper. Deux sentinelles de la garde nationale, qui étaient à quelques distances, s’approchèrent et pointeront leurs fusils sur la voiture, menaçant de tirer dessus, si l’on bougeait, quoiqu’ils ne fussent pas chargés.

Un grand nombre de gens, s’assembla bientôt, et le maître de poste de Ste. Menehoult arriva dans ce moment ; voyant le tumulte, il se mêla aux autres et renversa une Charette sur le pont. L’on proposa au roi, d’aller à la municipalité, et de faire viser son passeport, il y consentit.

Les cinquante Hussards, qui devaient protéger le passage, d’un trésor disait-on, pour le payement des troupes des garnisons frontières, après avoir attendu deux heures plus tard que celle, à laquelle on leur avait dit qu’il devait passer, avaient reçu ordre de se retirer ; le commandant, qui n’était pas dans le secret, imaginant naturellement que le passage était retardé. Averti par le bruit, il se rendit sur la place qui était couverte de monde et apprenant que le roi était la cause de ce tumulte, il s’approcha de sa majesté et lui demanda ses ordres. Le roi répondit qu’il voulait aller à l’hôtel de ville, et défendit de rien faire pour favoriser son passage : l’officier se retira, ct sa majesté se rendit à l’hôtel de ville, où étant bientôt reconnue elle fut arrêtée ; en attendant, que les préparatifs nécessaires pour son retour fussent faits, on sonna le tocsin et on amena des campagnes en nombre prodigieux de paysans armés. Quand ils furent arrivés, les municipaux se présentèrent à la porte de la chambre où était le roi, La reine qui savait que le Marquis de Bouillé instruit de ce malheur, ne tarderait pas à arriver avec des forces considérables, les retint quelques tems ; elle leur dit que sa majesté, très fatigué de son voyage et cette dernière scène reposait et qu’elle les conjurait, de ne pas troubler son sommeil.

Les municipaux étaient indécis et probablement se seraient retirés, lorsque le roi s’écria, ah non, non, puisqu’il le faut absolument, autant vaut à présent que dans une heure : il se présenta lui-même aux municipaux, qui le conduisirent à sa voiture, et il partit sur le champ, escorté par un nombre prodigieux de milice nationale, qui s’augmentait à chaque pas.

Le Marquis de Bouillé, ayant appris cette catastrophe, se mit à la tête du régiment de royal Allemand, vint au grand galop, et arriva à peu près, une heure après le départ du roi ; les chevaux étaient très fatigués et les cavaliers harassés et très mécontents d’avoir essuyé une si grande fatigue sans en connaître la cause. Voyant que tout était perdu, le Marquis de Bouillé repassa la rivière à la nage, et eut bientôt joint les frontières.

J’ai entendu un des gardes qui accompagnait le roi, faire ce récit, au Comte d’Artois à Coblence. Son altesse royale ne fit d’autre observation, qu’en lui demandant en hésitant « quoi parmi vous, il n’y avait pas un pistolet, un couteau de chasse, si le postillon eut été culbuté, un de vous, l’eut remplacé et eut été plus loin. » Le guide répondit que le roi leur avait absolument défendu d’avoir aucune arme quelconque avec eux ; que les seuls dont ils eussent pu user, étaient une paire de pistolets de poche que le roi avait dans sa possession, mais qu’il ne voulut pas leur confier.

Quoique les novateurs, ne pensassent pas qu’il fut encore tems, de se défaire du nom de roi, cependant ils se montrèrent bien disposés à ne le pas garder longtemps. Trois semaines après que sa majesté fut retournée à Paris, ils proposèrent aux officiers de l’armée, un serment où son nom était tout à fait omis. Je me le rappelle et je crois devoir le donner. « Je jure d’employer, les armes qui ont été remises en mes mains peur la défense de la patrie, au maintien de la constitution, et de n’obéir qu’aux ordres, qui me seront donnés en conséquence des décrets de l’assemblée nationale. » On donna huit jours aux officiers pour prendre leur parti, de l’accepter ou de se retirer, ce qui vu les circonstances présentes, était à peu près la même chose qu’être lanterné, où mis en pièces par les soldats, où le peuple.

Quelques officiers, par de très bons motifs, d’après la lettre de certains membres royalistes de l’assemblée nationale, qui engageaient à prêter le serment, pour empêcher les factieux d’avoir à disposer de leurs places, se déterminèrent à le prêter. Pour moi, n’entendait pu trop, ce petit dilemme politique et ne pouvant contenir qu’il put y avoir de raison dans le monde, pour m’engager à faire un serment, contraire à celui que j’avais prêté au roi ; un soir je fis mon paquet et chargeai un homme de le porter en Piémont, par des sentiers de traverse dans les montagnes. Le sot se fit prendre, (par maladresse où exprès, je ne saurais dire lequel), on le rapporta à la ville : grand bruit parmi les municipaux : craignant qu’il n’y eut quelques conspirations épouvantables cachées parmi mes chemises, on déposa le tout à l’hôtel de ville, on me fit demander les clefs, on visita, on retourna, et on trouva à propos de tenir mes affaires sous bonne et sûre garde.

Le serment devant être prêté le lendemain : sous le prétexte d’une promenade, je me rendis par les Montagnes à la frontière, où j’arrivai après bien des contre-tems ; la neige particulièrement, qui tomba on abondance (quoiqu’au 15 Juillet) pensa me faire retourner sur mes pas, crainte d’être perdu, mais le soleil paraissant tout à coup, je revis mon chemin : j’aperçus bien vite la borne aux armes de France et de Savoie, je m’assis dessus pendant un grand quart d’heure, réfléchissant et rêvant au malheur de mon pays et à le conséquence de cette démarche, et je me jetai du côté de Piémont.

J’arrivai bientôt à Turin, les princes en étaient partis depuis longtemps, et avaient établis leurs quartiers, le comte d’Artois à Coblence, et le prince de Condé à Worms. Ils recevaient les officiers et les gentilshommes qui émigraient en foule, depuis l’arrestation du roi à Varennes et le nouveau serment. Après quelques terres de repos, et avoir réparé la perte nationale de mes effets, je me mis en route pour les aller joindre.

Je m’arrêtai à Aix en Savoie, et fus voir au Bourget le corps des chevaliers de la couronne qui s’y formait ; on se rappelle, qu’il était en partie composé des personnes qui s’étaient sauvées, après que l’expédition de Lyons eut été manquée, l’année précédente.

Pour éviter de passer sur terre de France, à Versoix, je m’embarquai à Genève sur le lac, et fus descendre à Copet : je fus sur le champ visiter le parc et le jardin de Mr. Necker, et la premiers statue que j’aperçus fut celle du temps, tu seras notre vengeur dis-je, et j’écrivis Necker sur sa faux ! … en attendant le bon et vertueux philosophe, désespérant de pouvoir établir sur la France le gouvernement de Genève, s’était enfin retiré da monde et regardait de loin et fort à son aise, les maux dont sa folie l’avait accablé.

On assure que Mr. Necker s’en occupé dans sa retraite, à écrire l’histoire de ses sottises, c’est à dire de la révolution de France ; elle a dit-on été publiée dernièrement à Paris : je ne l’ai pas lu et j’en suis très fâché, car cela doit être quelque chose de curieux. Ou dit, qu’il donne pour excuse de sa conduite, que son intention était d’établir en France, le gouvernement de l’Angleterre. C’en bien là, en vérité, l’excuse la plus impertinente que l’on puisse donner, quoiqu’elle paraisse séduisante à bien des gens den la Grande Bretagne surtout. Mais de bonne foi, supposons que quelque Charlatan Catholique, de la république de Cologne (par exemple), put parvenir par ses intrigues, à la tête du ministère de la Grande Bretagne, qu’il profita de sa popularité, pour renverser la forme de gouvernement, afin d’en établir un autre, suivant ses idées chimériques. Supposons encore, qu’il ne fut pas capable de diriger les mouvements qu’il aurait témérairement excité ; qu’an désordre effroyable s’en suivit ! que la tête du roi, à qui il aurait persuadé d’embrasser ses idées, tomba sur l’échafaud ! que le plus grand nombre des propriétaires, du clergé et de la noblesse fussent massacrés où bannis ! que le pays fut dévasté et que des millions d’hommes eussent péris ! …. ne serait-ce pas, une grande consolation, pour ces nobles qui feraient obligés de manger, comme dit Shakespeare, « Le pain amère de l’exil » : pour les parents de ceux, qui auraient été massacrés et pour l’état sanglant et déchiré, d’entendre la personne qui aurait été la cause de tous ces maux, leur dire après six ans de malheur.

Nobles, prêtres et peuples de l’Angleterre, je suis il est vrai la cause de vos maux, mais consolez-vous (je n’en souffre point,) mon intention était fort bonne ; quoique vous fussiez heureux avec votre ancien gouvernement, et votre ancienne religion, il était notoire qu’ils ne valaient rien et mon intention charitable, était d’établis sur vous, le gouvernement admirable et la religion de vos voisins, les Français, les Hollandais où les Danois ; …. Le peuple malheureux, me se trouverait il pas bien consolé, par ces douces paroles.

C’est là, le véritable état de la question, car quoique j’admire infiniment la constitution de la Grande Bretagne, je suis loin de la souhaiter à aucun autre pays ; tous les gouvernements du monde, doivent être établis d’après les préjugés, les manières aussi bien que la situation locale des peuples.

J’ai souvent pensé que si la France, par quelque bizarrerie, prenait la religion Anglicane, l’Angleterre deviendrait peut-être Catholique et que si les Français s’avisaient d’avoir un parlement tel que le sien, elle changerait certainement quelque chose dans son gouvernement pour ne pas trop lui ressembler. L’existence des nations, dépend de ces différences politiques et religieuses, aussi bien que des préjugés qui viennent à leur suite. Lorsqu’une nation a le même langage, la même religion, le même gouvernement, et les mêmes manierez qu’une autre, ne doit-il pas être indifférent aux individus qui les composent, de vivre sous l’un ou sous l’autre, et dans ce cas qu’elle résistance ferait-on au conquérant qui se présenterait.

Le plus grand malheur qui put arriver à l’Europe, serait de former une seule vaste monarchie, et le moyen de le prévenir, c’est d’avoir des manières, des religions, des langages, des préjugés, et des gouvernements différents …. Pauvre Mr. Necker, pourquoi ne pas dire tout d’un coup, que c’était à Genève, et non à Londres que vous pensiez, lorsque vous avez voulu faire le petit Mahomet chez nous ; quant à moi, je le trouverais tout aussi raisonnable et même beaucoup plus, car au fait vous connaissez au moins cette bonne ville.

Voici une dissertation un peu longue, j’espère qu’on l’excusera et je reviens à mon récit.

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LEGION DE MIRABEAU — RAISONS DE L’EMIGRATION ― COBLENCE— EXPEDITION DE STRASBOURG EN 1791 — FAUSSE NOUVELLE DU DEPART DU ROI — DECLARATION DE GUERRE DE LA FRANCE CONTRE L’EMPEREUR.

Je m’embarquai à Bâle sur le Rhin, avec une trentaine de recrues de la légion de Mirabeau, quoique on eut soin de tenir autant que possible la côte de l’empire, il fallait cependant, passer souvent à la vue de celle de France ; alors les patriotes, craignant une descente, cognaient les cloches pour rassembler leur monde, et leurs soldats paraissaient bientôt rangés en bataille ; nous cédions cependant au courant, et n’avions pas l’air de vouloir guerroyer. Mais se rappellent apparemment, l’incartade du Vicomte de Mirabeau, qui vint avec une douzaine d’hommes, mettre à contribution un village de leur côté : ils paraissaient déterminés à ne plus le laisser faire impunément.

J’arrivai bientôt, dans les états du cardinal de Rohan, qui avait donné permission à la légion de Mirabeau, de se former chez lui ; je ne crois pas hors de propos de faire remarquer, que quoiqu’il eut quelque raison de se plaindre de la cour, il a été le premier à défendre sa cause, tandis que d’autres qui avaient reçu de très grandes faveurs, ont eu l’impudence de dire, que l’ingratitude était une vertu, et l’insurrection le plus saint des devoirs.

La nouvelle légion de Mirabeau, était campée et avait déjà une apparence respectable, qui inquiétait la ville de Strasbourg ; je passai la nuit dans la tente, et sous le hamac de Mr. de la Ferronnière, mon respectable ami, qui avait formé cette légion avec des peines infinies, et qui en était colonel en second.

J’aurais bien désiré aller à Strasbourg, où je savais mon frère, mais la crainte de ne pouvoir retourner m’en empêchât.

Je fus jusques au milieu de la rivière sur le pont-levis, qui sépare les deux états et je revins sur mes pas.

Les corps d’émigrés étaient déjà formés à Worms ; huit gentilshommes, montaient la garde chez le prince de Condé, et mangeaient à sa table, et comme toutes les différentes compagnies avaient cet honneur à leur tour, le prince connaissait individuellement tous les gentilshommes de son armée et leur inspirait cet attachement, et ce respect pour sa personne qui lui fait tant d’honneur. De là je fus à Coblence, où je fus présenté aux princes avec plusieurs de mes camarades, et comme ayant été page de Monsieur, je fus placé dans ses gardes.

C’en à peu près de cette époque, que l’émigration a réellement commencé à être générale ; quelque puisse être les arguments, dont on fait usage à présent pour reprocher à la noblesse, d’avoir abandonné ce qu’elle avait de plus cher, pour défendre la cause de la monarchie : Je les regarde comme dépourvus de jugement ; les préjugés quels qu’ils soient, ne sont pas des raisons : si les princes eussent réussi dans leur entreprise, les mêmes gens les approuveraient sans doute.

Les propriétaires dit-on, auraient dû rester chez eux, et se soumettre à ce qu’ils ne pouvaient empêcher : s’ils croyaient être assez forts pour résister efficacement, ils devaient se réunir, se coaliser entre eux dans l’intérieur du royaume et faire usage du crédit qu’ils avaient sur leur vassaux.

Quant au premier de ces deux articles, à moins d’être vieillard impotent, où père de famille, j’ose dire qu’il était presque impossible, sans s’être déclaré ouvertement, en faveur du nouveau système et alors on eut été loin d’être tranquille. Un gentilhomme qui serait resté sur sa terre, eut été exposé à tout moment aux affronts, aux insultes, et n’aurait pu obtenir la protection des lois, ni du gouvernement. Par la division, que les novateurs avaient semé entre tous les ordres de l’état, et particulièrement entre les riches et les pauvres, sous les noms d’aristocrates et de démocrates, il ne restait an propriétaires bien intentionnés pour la cause du roi, que ce qu’ils étaient capables de faire par eux-mêmes.

Il eut été aussi ridicule qu’impossible au seigneur, de proposer au paysan de le suivre à la guerre, tandis que par les nouveaux principes, le paysan s’imaginait avoir droit au partage de ses terres, et ne se serait pas armé avec lui, pour les lui conserver.

On pourra demander, avec quelque apparence de raison, comment pour sauver le roi, les émigrés se rendaient à cent cinquante lieues de sa personne.

Cette objection ne serait point frivole, si l’on ne se rappelait que les différentes entreprises près la personne du roi, avaient toutes échouées au moment de l’exécution, par son manque de fermeté et de résolution, et ceux qui les avaient formés, où en étaient les acteurs, avaient été abandonnés et livrés aux outrages et aux affronts de la multitude. Dans des circonstances pareilles, il ne restait donc à la noblesse d’autre parti, que celui de se réunir autour de l’étendard royal, et c’était à Coblence qu’il était déployé.

Le seul tort semble, d’avoir choisi le point de rassemblement hors du royaume, et de s’être uni avec leu puissances étrangères pour attaquer la France. Mais ce n’en pas à l’individu isolé à faire la loi, ni à un simple soldat à dire à son général, qu’il aime mieux être là, qu’ici. Si la faute est à quelqu’un, ce n’est certainement pas aux émigrés qui ont eu beaucoup plus de peine à se rendre à Coblence, que si le rendez-vous eut été dans l’intérieur.

L’opinion en faveur de l’émigration était si générale, qu’il arrivait par bandes des gentilshommes de toutes les provinces et souvent sans aucun moyen de subsistance ; les gens riches croyaient faire beaucoup, que de se munir du quart de leur revenu ; j’en ai connu, qui avait passé avec assez d’argent, pour les conduire au rendez-vous et pas une obole pour se maintenir après ; en un mot c’était un vertige inexprimable : ceux qui étaient arrivés les premiers, prenaient une espèce de ton de supériorité sur les nouveaux venus : on distinguait les émigres de six mois de deux mois et les nouveaux arrivés. Les personnes qu’on soupçonnait avoir eu quelques opinions, contraires à celles généralement reçues parmi les émigrés étaient très maltraités, j’en sais même plusieurs qui ont été forcées de se retirer, et qui n’ont pas pu avoir l’honneur d’être émigré.

C’est à regret, que je cite ceci, mais c’est une vérité malheureusement trop incontestable, et qui, je n’en doute pas, a été la cause de bien des maux, en fermant la porte au repentir.

Cette folie au surplus, n’est pas particulière aux Français émigrés : je l’ai plus d’une fois rencontré chez l’étranger : n’ai-je pas entendu appeler Jacobins, ceux qui n’approuvaient pas aveuglément la conduite du ministère ; certaines personnes aussi, (peut-être pour avoir l’aie zélées auprès des gens en place), m’ont plusieurs fois cherché des querelles d’Allemand, et m’ont fait l’amitié de me déclarer démocrate, parce que je ne me souciais pas de me faire Quiberonner où que je refusais fais de m’enrôler dans leurs volontaires, où comme étranger, je n’avais que faire ! — L’aimable situation, d’être maltraité dans un pays comme démocrate, et d’être confisqué et guillotiné dans l’autre, comme aristocrate !

Je crois plus à propos, de faire Adisson répondre aux billevesées des gens, que de le faire moi-même.

We took up arms, not to revenge ourselves,
But free the common-wealth : when this end fails,
Arms have no farther use : our country’s cause
That drew our swords, now wrests ’em from our hands.
. . . . . . . . . . . .
Tis time to sheath the sword, and spare mankind.

Les puissances étrangères semblaient elles-mêmes entretenir de tout leur pouvoir, l’enthousiasme qui régnait parmi les émigrés : l’impératrice de Russie, et le roi de Suède, envoyèrent aux princes une ambassade solennelle, ainsi qu’on l’eut pu faire au roi ; la noblesse fut voir les ambassadeurs conduite par ses chefs et reçut d’eux des compliments flatteurs, la part de leur souverains respectifs. L’on crut devoir répondre, et l’on écrivit une lettre dans le style chevaleresque, à l’impératrice de Russie et au roi de Suède.

Tous les nouveaux arrivés étaient présentés à l’Electeur de Trêves, qui recevait publiquement une, où deux fois la semaine, et traitait tout le monde avec une bonté, que l’on ne doit pu oublier. Les princes recréèrent à Coblence tous les corps militaires qui composaient la maison du roi, et qu’une économie politique mal entendue, avait fait réformer. Tous ceux qui avaient été dans ces corps, s’y rendaient en foule, attirés par l’espoir des nouveaux grades et le plaisir de se revoir encore une fois, sous les noms qui avaient flattés leur jeunesse. Les jeunes gens, s’empressaient d’y avoir des places, les parents faisaient souvent partir leurs enfants du fond des provinces, afin de leur procurer de l’emploi dans ces corps et regardaient comme très sage, de profiter de cette occasion.

Ainsi se trouvèrent recréé le corps des mousquetaires, des chevaux légers et des gendarmes, qui ne coûtèrent presque rien aux princes, car les gentilshommes qui les composaient, refusèrent de rien accepter et se montèrent leur frais. Mr. de Vergennes, le fils du ministre, prêta à ceux qui pouvaient avoir besoin, de ses propres fonds, pour se fournir de chevaux et d’armes. On donna à tous ceux qui composaient ces corps, le grade d’officier. Ceux qui les commandaient, même dans les grades subalternes étaient lieutenants colonels, colonels, et généraux.

La gendarmerie fut formée sur le même plan, qu’elle avait été quelques années avant, et les officiers en reprenant leurs emplois, s’obligèrent à donner la somme de trente mille livres, (1250 l.) qui servirent à monter les gendarmes ; les princes firent les frais, de monter les gardes du corps du roi et les leur propres ; ils leur donneront même des appointements assez considérables, que chacun fut obligé de recevoir.

Tous ces corps furent cantonnés dans de petites villes aux environs de Coblence, aussi bien que les compagnies des gentilshommes de la même province, soit à pied ou à cheval, qui s’étaient formés entre eux. On doit sentir que tout ceci, était fait pour échauffer les têtes des présents, et pour engager ceux qui étaient restés en France, à les venir joindre.

Pendant que les émigrés se formaient ainsi à Coblence, on préparait d’un autre coté un projet, qui s’il eut été mis à exécution, eut vraiment donné de la consistance, à ce qui jusqu’alors n’en n’avait que l’ombre : je veux parler de l’entreprise sûr Strasbourg. On donna ordre à l’armée de Condé de venir se cantonner dans la forêt noire, partie dans les états du Margrave de Baden, et du Cardinal de Rohan. Les prétextes dont on se servit, pour lui faire faire cette longue et pénible marche au milieu de l’hiver, étaient le manque de provision, plus grande commodité, et enfin la volonté de l’électeur chez qui elle était cantonnée : mais le véritable motif n’était autre, que de surprendre la ville de Strasbourg, dans laquelle on avait des intelligences nombreuses et beaucoup de gens très bien disposés.

Le plan semble avoir été assez bien conçu et sa réussite aurait certainement produit un changement total dans notre situation ; les princes n’eussent plus été dépendants des puissances étrangères, et s’ils s’étaient servis de leurs soldats, ce n’eut plus été que comme auxiliaires, mais non comme leur principal ressource.

Soixante jeunes gens déterminés, à qui l’on ne confia le secret de l’entreprise, qu’au moment de la mettre à exécution, devaient s’introduire dans la place, déguisés en paysans et portant des fruits avec eux: en traversant la citadelle pour se rendre à la ville, ils devaient s’y cacher de leur mieux et attendre une beure donnée de la nuit ; sortant tout à coup de leur retraite, une trentaine devait désarmer la garde qui n’était composée que de quinze hommes, les autres se défaire de quelques sentinelles auprès des quels ils auraient été cachés, s’emparer des clefs chez le gouverneur, ouvrir la porte et faire entrer trois ou quatre cent hommes, qui devaient se trouver de l’autre coté la rivière. Pendant ce temps, les gens bien intentionnés et les troupes devaient se soulever dans la ville, s’emparer des armes, se joindre à ceux de la citadelle, et par le moyen de quelques boulets, on l’eut vraisemblablement bientôt réduite.

Ce projet allait être mis à exécution, rien n’avait encore transpiré : les raisons données pour le changement de cantonnement du prince de Condé, semblaient crues de tout le monde. Les soixante jeunes gens avaient été instruits de leur affaire, et étaient même déjà partis pour la mettre exécution ; les autres dispositions avaient aussi été prises, lors qu’il arriva tout à coup, un courrier de l’empereur, au prince de Condé, avec défense formelle de rien entreprendre de pareil, sous peine d’encourir son très grand déplaisir.

Ce fut avec peine, que l’on se détermina à obéir, mais enfin il le fallut, et l’on fut obligé d’envoyer quelqu’un, jusques sur le pont, pour arrêter les jeunes gens, et leur dire de retourner sur leur pas.

Il est possible, que je ne raconte pu très exactement tous les détails, mais je puis du moins assurer, que c’est ainsi qu’ils m’ont été rapportés, par différentes personnes qui devaient y jouer un rôle.

L’empereur, dit-on, donna pour raison que la guerre n’étant pas déclarée entre la France et lui, ce serait un acte d’hostilité de sa part. Dans, ce cas, pourquoi n’avoir pas fait cette remarque, avant de faire sortir le prince de Condé de ses cantonnements : et comment c’eut il été un acte d’hostilité de sa part puisque c’était le cardinal de Rohan, un Français, qui le recevait.

Ne pourrait-on, pas plutôt se permettre de croire, que c’était alors le même motif, que celui qui fit refuser en 1794, de prendre possession de la même ville, au nom du roi de France. Démarche odieuse, qui a été la cause de la retraite précipitée des troupes Autrichiennes de cette belle province, et du massacre d’un grand nombre de gens très respectables et bien-pensants, qui avaient offerts de rendre la ville à cette condition.

Ne ferait-ce pas encore le même motif, qui fit prendre possession de Valenciennes, de Condé, et de Quesnoy, au nom de l’empereur, sans même vouloir permettre à Monsieur de paraître dans ces places. Cette manière d’agir a créé plus de ri: publicains en France, où du moins plus de défenseurs de la république, qu’il n’y avait de soldats dans toutes les armées coalisées contre elle. Car quelque fut l’animosité des partis, je ne puis pas croire qu’il y eut parmi eux, un homme assez lâche pour consentir de bon cœur, au démembrement de son pays ! que devaient ils donc faire, lorsque cette intention fut allez clairement démontrée ! ne semble-t-il pas naturel pour tous les partis de se dire, « réunissons nos efforts à présent, contre les ennemis de la France, qui ont déjà osé se la partager comme une proie facile ; chassons les loin de nos frontières, et lorsque nous les aurons fait trembler chez eux, nous penserons à vider nos querelles particulières. »

Je suis bien convaincu, que la restauration de la monarchie, aura lieu un jour, mais ce ne sera qu’après la paix ; ce sera alors seulement, que la nation sentira les maux dont elle s’est couverte, et pensera à en chercher le remède dans le règne des lois, protégées par la puissance royale. Je sens bien, que l’intérêt de quelques petits despotes subalternes, est de maintenir aura longtemps que possible l’anarchie républicaine, afin de conserver leur richesses et leur pouvoirs ; mais un jour viendra, où l’opinion publique sera si prononcée, que leur intérêt personnel sera non seulement de s’y conformer, mais même d’aider à la satisfaire. Alors la paix, l’union et un gouvernement équitable, fermeront les payes cruelles que la guerre, la discorde et l’anarchie ont faites à la France.

Quand le projet de surprendre Strasbourg, eut ainsi été manqué : on pensa à renvoyer l’armée du prince de Condé, dans ses anciens cantonnements pour la rapprocher de celle des princes. Il n’est sorte d’affront, qu’elle n’eut à essuyer : dans quelques endroits, certains petits princes refusèrent le passage et l’on fut presque obligé de le forcer ; dans d’autres il fallut se soumettre et se séparer en petit corps d’une vingtaine, quitter toute marque d’uniforme et être volé impudemment dans les auberges ; enfin après bien du mal et des fatigues, l’armée revint s’établir encore, dans les états de l’électeur de Mayence, à Bingen, où le prince de Condé prit son quartier général. Cette retraite au fait, était le prélude de celle de Champagne ; elle aurait dit nous ouvrir les yeux, sur la bonne volonté des puissances qui nous recevaient ; mais l’enthousiasme était tel, que rien dans le monde, eut été capable de produire alors ce bon effet.

Les capitaines des différentes compagnies des gardes Françaises offrirent de relever leur corps, avec une somme de 600,000 livres (30,000 l. Sterling), qu’ils s’offrirent à payer. Une telle offre ne pouvait guètes être refusé, l’on recréa le corps, que l’on appela gendarmerie à pied, l’on donna aux moindres officiers le rang de lieutenant-colonel ; on espérait avoir en entrant en France, un grand nombre des anciens soldats aux gardes : il est sûr, qu’en attendant, il paraissait assez extraordinaire, de voir près de deux lieutenant-colonel, par soldat. Au commencement de la campagne de 1792, ce corps avait plutôt l’air d’être cavalerie, qu’infanterie, par le nombre d’officiers à cheval qui le précédaient et le suivaient.

Les brigades Irlandaises, furent aussi formées, et comme l’on comptait toujours sur les soldats du dedans, ces corps quoique complets, en officiers, en drapeaux et tambours, ne l’étaient pas en soldats à beaucoup près ; il y avait des régiments où on aurait eu de la peine à en trouver plus de douze ou quinze. Les officiers des brigades Irlandaises sortirent de France, cent ans juste, après qu’elles eurent émigrées d’Irlande avec leur roi. Cette circonstance engagea Monsieur, à mettre sur leur drapeau, la devise flatteuse et méritée de semper et ubique fidelis.

Quelques aventuriers Anglais, vinrent aussi offrir de lever des corps et la permit lion qui leur en fut accordé, nous procura le plaisir de voir dans notre armée de petites jaquettes rouges, avec des bonnets de cuir. Le corps le plus nombreux, était celui que l’on appelait magnifiquement la légion de St. Clair, dans laquelle il y avait près de quatre-vingts hommes. Malheureusement il fallait tenir ces soldats, enfermés au quartier, pour les empêcher de déserter.

Un aventurier, proposa d’aller lever des légions en Illyrie et la légion d’Illyrie fut formée sur le champ en officiers, comme les autres corps : car notre armée était vraiment singulière, en ce qu’il y avait des officiers pour plus de cent mille hommes, mais à peine y avait-il assez de soldats, pour cinquante officiers.

Il ne m’appartient pas d’entrer dans des détails minutieux sur l’établissement et l’intérieur de la maison des princes ; je me contenterai de remarquer, qu’ils recevaient fort bien les gentilshommes qui venaient d’échapper à la fureur et à la tyrannie des nouveaux Licurgues et qu’après s’être informés de quelle manière, ils étaient parvenus à sortir de France, ils donnaient des secours, à ceux qui pouvaient en avoir besoin.

On leur a reproché un trop grand luxe : je ne prétends pas dire, qu’il n’y en eut point à leur cour, mais il s’en fallait beaucoup qu’il fut tel qu’on a voulu le représenter : la plus grande partie même, consistait à l’entretien de différents corps de gentilshommes, qui auraient pu être très utiles par leurs services.

Il est impossible d’imaginer que dans une telle foule, que celle des Français à Coblence, venant de toutes les provinces, peu accoutumés à aucune discipline, il n’y eut quelques têtes un peu vives et bien des étourdis. Cependant le spectacle de la noblesse de France, abandonnant ses biens, ses parents, pour se rendre à ce que sa conscience lui faisait regarder comme un devoir, et se soumettant à toutes les fatigues et les peines de l’état de soldat, offre à l’être pensant un spectacle réellement intéressant.

Les peuples voisins, n’avaient pas la moindre idée de l’existence de ce point d’honneur, qui agissait si fortement sur les têtes Françaises ; « Le nouveau gouvernement de France, m’ont dit plusieurs fois, des officiers Allemands, vous conservait il vos gages, votre rang ; « « oui sans doute, » « pourquoi donc avez-vous quitté, « « l’honneur ― la cause du roi ― notre devoir. » …. ils n’entendaient rien à tout cela et revenaient toujours à dire qu’ils ne concevaient pas, pourquoi nous étions sortis de France puisqu’on nous conservait nos gages et notre grade.

L’événement le plus extraordinaire qui arriva pendant cet hiver, où nous nous attendions tons les jours à recevoir des ordres de marcher, sans les voir jamais arriver, fut la nouvelle fausse du départ du roi, et de son arrivée à Bruxelles. Il est difficile de se faire une idée, de la joie excessive qui s’empara alors de toutes les têtes, les princes en firent part à la noblesse, et cédèrent eux-mêmes, aux transports d’allégresse, qui animaient tout le monde.

Quelques gentilshommes, déclarèrent, qu’on ne pouvait apprendre une aussi bonne nouvelle sans boire à la santé et an bonheur du roi ; les princes consentirent à faire venir quelques bouteilles de vin. La loyauté et la joie universelle furent poussées jusqu’à l’enthousiasme, or s’embrassait, on se félicitait ; jamais je crois, une telle scène de la vivacité Française ne s’était fait voir. Les habitants eux-mêmes, quoique très froids, s’y laissèrent entraîner et firent autant de folie que si c’eut été leurs affaires propres.

Ce jour et celui, où dans les plaines de la Champagne nous nous attendions à une bataille, sont les deux seuls où l’émigration de la noblesse Française, a paru dans le jour qui l’avait engagée à sortir du royaume !…. mais hélas, la joie fut courte. On fit savoir aux gentilshommes, de se tenir tranquilles et de se retirer ; qu’aussitôt que le roi serait arrivé à Coblence, on tirerait douze coups de canons de la forteresse, afin d’en instruire tout le monde ; il n’est pas nécessaire de dire, qu’un grand nombre les attendirent en vain toute la nuit.

Il paraît que cette fausse nouvelle, n’avait été répandu parmi les émigrés, qu’afin de savoir si le roi n’avait pas en effet le projet de s’échapper, et avoir un prétexte d’augmenter sa garde, pour l’en empêcher.

Ce plan, fut conduit avec assez de ruse ; les princes reçurent avis, que sa majesté se disposait à les joindre et quelques jours après, la nouvelle positive de son arrivée à Bruxelles. Le premier moment de joie, ne permit pas d’attendre à la confirmation, pour publier la nouvelle et l’enthousiasme qui s’en suivit, était l’effet de l’ardeur des Français, quand il était question de leur roi.

Mais quelle fut la douleur lorsque le lendemain, Monsieur déclara, qu’on avait abusé de sa bonne foi et du désir qu’il avait de voir le Roi son frère, au milieu de la noblesse.

Bientôt nous apprîmes l’assassinat du roi de Suède, en qui l’on avait avec juste raison, l’espérance la mieux fondée. Sa majesté devait commander en personne, un corps de douze mille Suédois, et entrer avec les princes en France pour rétablir le roi sur son trône. Il n’avait cessé de donner aux émigrés, des marques distinguées de sa faveur ; son successeur, mineur et d’ailleurs après un attentat pareil, avait besoin de toutes ses forces chez lui, ainsi toutes nos espérances de ce côté furent entièrement détruites.

Quelque, tems après, Léopold tomba aussi en sacrifice à la fureur des novateurs, on assure qu’il fut empoisonné ; son successeur parut être pour nous, dans les mêmes dispositions que son père ; nous nous préparions tous les jours par des exercices fréquents à entrer en France, et à culbuter la nouvelle constitution. Il y avait toutes-fois, quelque chose d’humiliant, même dans la manière dont nous faisions ces exercices, car nous étions obligés d’aller au loin, hors des états de Trèves, et sans uniforme.

Déjà l’hiver était passé et nous n’avions pas eu la moindre apparence de mouvement, soit d’une part où de l’autre. L’empereur semblait nous tenir comme un épouvantail, mais il ne paraît pas, que l’on voulut faire aucun usage de nous. S’il est possible de se permettre de telles idées, nous pouvions nous dire en seconde ligne du traité de Pillnitz.

Fatigué de n’avoir rien à faire à Coblence, je fus bien aise de m’instruire, de l’état des différents cantonnements des émigrés, et de la situation des petites cours voisines ; Neuwied était l’établissement le plus extraordinaire ; le père du prince régnant avait bâtie sa petite ville comme l’ancienne Rome, en accordant un asile dans ses états à tous les mauvais sujets des pays voisins : on y comptait sept églises de religions différentes, et le prince avait sa place dans chaque. C’est là, qu’étaient les chevau-légers et les mousquetaires, parmi lesquels le prince avait fait recevoir son fils. Son armée consistait de 60 soldats décrépits, qui suffisaient pour la police de la ville et la garde d’honneur. Il menait une vie retirée, avec des filles peu digne de son trône, et laissait la princesse régnante et les princesses ses filles, assez seules et assez ennuyées.

L’électeur de Cologne, recevait à Bonn avec beaucoup de magnificence, un chevalier Teutonique ; je me fis bien vite présenter à son altesse, et fus invité à la réception, et au bal le soir. La cérémonie est vraiment imposante ; l’électeur représenta parfaitement bien, et j’aurais eu de la peine reconnaître le bon humain, que j’avais pris la veille au bal, peur un curé de campagne. Au souper, il allait lui même de table en table, s’informer de ses hôtes s’ils avaient tout ce qu’il leur fallait, et je fus plusieurs fois étonné, de voir son altesse derrière ma chaise, et faisant signe de ne pas déranger.

Ou jouait à Aix-la-Chapelle et l’on s’y baignait ; le prince évêque de Liège, entendait vêpres avec tout le phlegme imaginable et les galeries de peinture à Düsseldorf, étaient ouvertes à qui voulait donner un petit écu au concierge. Une telle tranquillité contrastait entièrement, avec le mouvement de Coblence, et encore bien davantage avec les cruautés que la guerre, a depuis fait commettre dans ces pays.

Dans les petites villes, entre Coblence et Francfort, il y avait différents cantonnements de gentilshommes et d’officiers, qui s’étaient réunis en compagnie. Les gens à Francfort, étaient comme à l’ordinaire très occupés de leurs affaires, fort peu de la politique. Ce fut cependant là, que j’appris la déclaration de guerre contre l’Empereur : plein de joie et d’espérance, je retournai sur le champ sur mes pas et je rejoignis bien vite mon corps à Coblence, toujours craignant d’arriver trop tard, ainsi que depuis deux ans. Je passai à Bingen, et je fus visiter dans les environs, les différents corps de l’armée du prince de Condé : il avait inspiré à tous les gentilshommes qui s’étaient attachés à lui, le plus profond respect pour sa personne, et avait beaucoup affaibli l’esprit d’insubordination, que l’on devait naturellement s’attendre à trouver dans de pareils corps. On observait à Bingen la même réglé qu’a Worms, et que l’on observe encore à son armée en Allemagne, huit gentilshommes montaient la garde chez lui et étaient invités à sa table.

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MANIFESTE DU DUC DE BRUNSWICK — LE ROI DE PRUSSE — DISPOSITION DES EMIGRES A CETTE ÉPOQUE, LEUR DIVISION EN QUATRE DIFFERENTES ARMÉES.

Imaginant naturellement, qu’il y avait un monde de soldats dans le Brabant, la nouvelle de la déclaration de guerre enchanta tous les émigrés ; nous pensions que rien ne pouvait arriver plus à propos, pour forcer l’empereur à se déclarer et à ne plus nous tenir en suspens. Quoique nous apprîmes bientôt, qu’il n’y avait pas quinze mille hommes dans le Brabant, et qu’on n’avait pris aucune précaution pour la guerre ; nous ne laissâmes pas de nous réjouir, par la misérable idée que nous avions des patriotes, qui certainement était juste à cette époque, quoique très fausse à présent, et par l’assurance que nous ne tarderions pas, à voir des préparatifs formidables.

Effectivement le Duc de Brunswick, parut bientôt à Coblence, et son arrivée causa un enthousiasme général. Quand il fit sa première visite aux princes, leur maison était remplie d’officiers et de gentilshommes émigrés ; chacun s’empressait de le voir et se retirait satisfait après l’avoir vu. C’était un petit homme d’à peu près 60 ans, le peu de cheveux qui lui restaient sur le front, étaient absolument blancs ; sa contenance parut extrêmement agréable à la noblesse, ce qui joint à son âge, à sa réputation et à quelques mots flatteurs qui lui échappèrent, élevèrent nos espérances au plus haut degré.

On assure que s’adressant au Maréchal de Broglie, et au prince de Condé, il leur dit, je viens de passer sur des terres couvertes de vos exploits. Faisant allusion à Berghen près Francfort, où le Maréchal de Broglie l’avait défait vingt-cinq ans avant, et à un autre endroit où il avait reçu un échec du prince de Condé. Cette modestie, lui attira l’hommage de ses vainqueurs, et le montra en effet, digne de prétendre à l’honneur de les commander.

Son panégyrique était dans toutes les bouches ; je me rappelle une pièce de vers, où la coalition des rois de l’Europe, contre l’anarchie de France, était comparée à celle des rois Grecs, sous Agamemnon, mais pour un sujet beaucoup plus légitime. Le motif des Grecs était de venger le ridicule affront, que la femme d’un d’eux avait fait à son mari ; ici c’était pour délivrer un roi malheureux, prisonnier de la plus basse classe de ses sujets rebelles, lui rendre son sceptre et sa couronne, faire cesser les angoisses de sa famille, châtier les mutins et les obliger à se tenir tranquilles, en rendant la force aux lois ; assurer les propriétés et forcer les brigands qui s’en étaient saisis, à les rendre à leur légitimes possesseurs.

Le poète par ses expressions, n’était que l’interprète des sentiments généraux, et tels étaient les motifs honorables, qui animaient le grand nombre de la noblesse émigrée, et qui avaient engagé les propriétaires, à laisser ce qu’ils avaient de plus cher à la merci de leurs ennemis, pour se ranger sous les étendards de la royauté.

Les troupes du roi de Prusse, ne tardèrent pas à arriver à Coblence, et nous restâmes dans la ville quelques tems avec elles. Mais quel fut dès lors notre étonnement de voir ces fameux guerriers du nord, composés de déserteurs de toutes les nations, déguenillés et sans discipline ; on avait de la peine à s’imaginer que ce fut l’infanterie formidable du grand Frédéric. La cavalerie et surtout le régiment d’Eben, Hussards, en étaient encore dignes.

Bientôt, leur nombre fut assez considérable, pour que la ville ne put plus nous contenir avec elles : nous reçûmes ordre de laisser Coblence entre les mains de nos bons amis, et de nous rendre à Bingen : Le prince de Condé en sortit et fut établir son quartier général, (à trois ou quatre lieues de là) à Kreuznach.

Le roi de Prusse établit son camp près de Coblence, où il perdit en fêtes et revues à peu près trois semaines d’un temps précieux, quoique la saison fût déjà trop avancée, pour commencer une campagne qui devait être décisive.

L’Empereur se faisait alors couronner à Francfort, le roi de Prusse s’y rendit et assista aux fêtes que l’Electeur de Mayence donna à ce sujet, et auxquelles sept grands souverain, se trouvèrent ; il retourna ensuite à Coblence, par le Rhin et débarqua à Bingen où les princes le reçurent : à son retour au bateau, leur maison militaire lui fut présentée et il la passa en revue sur le bord de la rivière.

Il parut très satisfait et fit des compliments à tout le monde : c’était un grand homme de près de six pieds cinq à six pouces, mesure Anglaise, où près de six pieds, mesure Française. Nous trouvâmes qu’il représentait fort bien, et avait un air très militaire. Comme souvent l’apparence décide, nous exprimâmes notre joie par des cris de « vive le roi, » souvent répétés.

Il retourna ensuite à son armée près de Coblence, et l’y laissa encore dans l’oisiveté, pendant une semaine où deux ; depuis l’instant de l’arrivée des troupes, jusqu’à celui de leur départ pour les frontières, il se passa plus de six semaines. Cependant les hostilités étaient déjà commencées en Flandre : la déroute complète de l’armée du général Dillon, et la fureur épouvantable avec laquelle les soldats le déchirèrent, étaient bien faites pour nous faire conserver l’idée peu favorable, que nous avions des nouveaux soldats de la patrie, et augmenter nos espérances d’un rétablissement prochain.

Nous éprouvâmes cependant dès lors quelques déboires, qui firent faire des réflexions à un certain nombre : il nous fut défendu de visiter le camp du roi de Prusse, sous des peines sévères, sans la permission par écrit des princes. Cela sembla une précaution naturelle contre les Jacobins, qui auraient pu prendre l’habit d’émigré pour s’introduire dans son camp, afin d’espionner où de séduire les soldats. Cette réflexion fit excuser la dureté avec laquelle cet ordre était exécuté.

Le manifeste du Duc de Brunswick déplut à un grand nombre, non pas tant par sa hauteur et ses menaces, que par cette affectation, de ne pas dire un mot des princes, ni de la noblesse émigrée. On osait se dire, que le Duc de Brunswick n’avait pas le droit d’imposer des lois à la France ; que si ce droit devait appartenir à quelqu’un, c’était aux princes et à la noblesse, qui en étaient sortis dans l’intention de soutenir la cause du roi, de le tirer de captivité et de le venger s’il était nécessaire.

Quelques personnes, prévoyant les funestes conséquences qui pourraient survenir de notre jonction avec les Prussiens, ne voyaient qu’avec répugnance, l’instant d’entrer en France avec eux. Cependant comme l’enthousiasme général était extrême, et que c’eut même été en quelque façon, une espèce de crime de douter du succès, cela passa encore ; on répandit des explications, telles qu’on les jugea propres : on fit entendre que c’était du consentement des princes, qu’ils avaient été omis, et on attendit avec impatience l’ordre de marcher. Les menaces violentes dont ce manifeste était rempli n’inquiétaient personne, parce qu’on sentait bien qu’elles ne seraient pas mises à exécution, on pensait seulement qu’il eut mieux valu, que le Duc fit ce qu’il disait, que de dire ce qu’il ne voulait pas faire. Dans le fait ces menaces, qui n’en ont point imposé aux chefs du nouveau gouvernement en France, leur ont servi de prétexte pour enflammer l’esprit du peuple, et le porter à se défendre. Si au contraire, on eut tenu un langage modéré et que suivant le besoin, on eut fait quelques actes nécessaires de sévérité ; les habitants éloignés du siège de la guerre, n’auraient pas été choqués des expressions du manifeste et ceux du pays où elle se faisait, auraient été contenus par les exemples, qui se seraient faits sous leurs yeux.

On sépara d’abord les émigrés en trois corps d’armée, et ensuite lorsque la campagne eut été commencée, on fit deux corps de celle des princes, frères du roi, en laissant l’infanterie sous les murs de Thionville, et faisant marcher la cavalerie avec l’armée Prussienne, dans les plaines de la Champagne. Sept milles, parmi lesquels, il pouvait y avoir trois mille gentilshommes, devaient servir sous les ordres du Duc de Bourbon et agir de concert avec les Autrichiens en Flandre.

A peu près huit à neuf milles gentilshommes où officiers, étaient attachés au prince de Condé son père, qui reçut ordre de se rendre sur les bords du Rhin, du côté de Strasbourg.

Le corps des princes frères du roi pouvait être de quinze à seize mille hommes, dont près de dix mille gentilshommes : c’est avec eux, que marchaient les gardes du corps et tous les corps nobles. Ainsi la plus grande force de leur armée consistait dans la cavalerie, qui excepté les gardes du roi et des princes, avec le régiment de royal Allemand, était montée à ses dépens sur d’assez beaux chevaux, dont la nourriture même, ne coûtait rien aux princes : excepté royal Allemand, elle était entièrement composée de gentilshommes et pouvait monter à huit mille hommes.

Quelle pouvait être la raison, de séparer ainsi les émigrés en petits corps d’armée de six à sept mille hommes ! ne serait-ce pas, que s’ils eussent été réunis eu un seul corps, qui eut alors été de près de trente mille hommes, ils n’eussent pas été si aisés à conduire et n’eussent pas, particulièrement consentis à la retraite, aussi aisément qu’on aurai pu le désirer. Je ne fais, mais il est sûr que leur séparation, les affaiblissait tellement, que leurs forces étaient nulles et qu’ils étaient entièrement à la disposition de leurs bons amis.

On a de la peine à concevoir, comment une armée de quatre-vingt mille hommes, après avoir pénétré près de quarante lieues en France, fit une retraite honteuse devant une de trente mille, sans tenter de forcer son passage jusqu’à Paris, puis qu’il n’y avait pas une place forte sur le chemin et presque point de troupes à lui opposer, et encore assez mal disposées, en faveur du nouveau gouvernement.

On s’attendait tellement à Paris, à voir arriver les Prussiens d’un jour à l’autre, que grand nombre des chefs de la soi disante constitution, s’échappèrent en Angleterre et ne revinrent qu’après la retraite, mais trouveront leurs places occupées par d’autres. La frayeur était telle, qu’on m’a assuré qu’une fois en sortant du spectacle, quelqu’un s’avisa de crier, que les Prussiens arrivaient. …. chacun se retira en grande hâte, on s’enfuit de tous côtés dans les maisons, que l’on eut soin de barricader : les Carrosses couraient de toutes parts, le tocsin sonnait, le tambour battait, &c. &c. mais personne ne se présentait pour arrêter leur passage.

Ces différentes circonstances, m’ont induites à penser, (peut-être à tort) que lorsque le roi de Prusse entra dans la Champagne, son intention était d’en faire la retraite, afin d’exciter encore davantage le désordre, pour avoir un prétexte de prendre sa part du gâteau avec les autres ! politique honnête, qui a reçu la récompense qu’elle méritait, par l’invasion des plus belles provinces de l’empire, et sera peut-être la cause de la subversion totale de l’Europe.

Quidquid delirant reges plectuntur Achivi.

L’armée, du Duc de Bourbon, ne fut employée dans aucune expédition militaire : on la fit marcher de campements en campements dans les Ardennes, depuis Marche-en-Famenne, jusqu’à Namur. Elle servit cependant, à Brider les garnisons de Givet et de Charleroi. A la fin de la campagne après la bataille de Jemappes, on la fit avancer yen Bruxelles, et elle protégea le départ de l’Archiduchesse contre les ennemis, et plus particulièrement contre les habitats du pays. Son passage, n’avait été nulle part préparé, ce fut avec des fatigues inouïes quelle parvint à St. Tron, où pour la récompenser de sa peine, elle essuya le sort de l’armée des princes, elle fut licenciée.

Celle du prince de Condé, ne fut aussi employée qu’en campements le Long du Rhin, et menaça les villes de Landau et Strasbourg. A la fin de la campagne, l’empereur rendit hommage à la valeur du prince en lui conservant le petit nombre de gentilshommes qui s’étaient attachés à lui, et qui se firent un devoir de ne le pas quitter. Elle fut très occupée la seconde campagne, on lui confia les postes les plus avancés et les Français virent peut-être pour la première fois, trois générations de princes à la tête de la noblesse, charger la baïonnette au bout du fusil.

La retraite d’Alsace fut fatale à un grand nombre, et leurs bons amis les Valaques, étaient tout aussi experts que nos chers Prussiens, à vider les porte-manteaux. Ils avaient même une petite ruse assez originale. On criait, aux armes, voilà les patriotes dans les villages où les émigrés se trouvaient logés, chacun courait avec précipitation au rendez-vous. Ce que l’on avait oublié derrière soi dans les maisons, ne devait plus se revoir.

Les deux autres campagnes, l’armée du prince de Condé n’a pas été employée bien activement : elle a seulement servie à garnisonner les places dans le Brisgaw et à brider les républicains de ce côté ; peut-être aurait-elle été encore employée au mémé service en 1796, si les républicains n’eussent surpris la forteresse de Kell, le 24 Juin, et ne se fussent ainsi ouvert un libre passage dans le cœur de l’Allemagne, qu’il» envahirent vigoureusement par trois points différents, emportant tout devant eux avec un succès inconcevable. Buonaparte d’un côté, s’empara de presque toute l’Italie et força le général Wurmser à chercher un asile dans les murs de Mantoue, qui seule put arrêter sa carrière. Jourdan au nord de l’Allemagne poussa les troupes Autrichiennes, jusqu’aux frontières de la Bohême, et Moreau qui commandait l’année du centre, dans sa marche victorieuse, semblait menacer l’empereur dans sa capitale, où les trois armées devaient se joindre et anéantir jusqu’au nom d’empire. …. Ce fut contre l’armée de Moreau, que celle du Prince de Condé eut à combatte, et malgré son petit nombre elle sut l’opposer efficacement dans bien des occasions, et protéger la retraite des troupes Autrichiennes, qui étaient jointes avec elle. Cette gloire lui a coûté cher : à la journée de Camelach, sur quatorze ou quinze cent gentilshommes qui formaient le corps noble à pied, près de quatre cents furent tués ou blessés, en outre d’un très grand nombre de soldats dans les corps soldés. Dans quelques autres occasions, elle eut des succès brillants : le prince de Condé toujours à la tête des braves et malheureux défenseurs du trône, dirigeait à regret les coups terribles qu’ils portaient, à des Français coupables de la mort de leur trop bon roi.

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CAMPAGNE DE 1792 — MARCHE EN FRANCE — LA RETRAITE ― LE LICENCIEMENT.

Il est temps de revenir aux opérations du corps d’armée que commandaient les princes : ils serviront à faire connaître ce que j’ai déjà avancé, la possibilité, je dirai même plus, la grande facilité qu’on avait alors, de détruire entièrement, cette hydre épouvantable, qui menace d’engloutir l’Europe dans une ruine commune.

On me trouvera peut-être bien égoïste, mais j’ai cru devoir suivre le corps auquel j’étais attaché pour me rappeler plus aisément les faits dont j’ai à parler. Je dirai en vrai soldat, ce qui s’est passé autour de mon poste, c’est là tout ce dont je suis certain. Quant aux manœuvres, aux batailles, je ne les ai connues qu’à mon retour dans le monde, en lisant les papiers qui en parlaient ; je n’en n’avais pu eu la moindre idée jusqu’alors ; je suivais le torrent, pansais mon cheval, le sellais, le bridais, dormais sur la paille, souvent à la belle étoile, et m’imaginais tous les jours, que je verrais le lendemain les clochers de Paris. Les ordres tant désirés pour notre départ, nous furent enfin donnés quelques jours avant celui de la marche, afin que chacun rejoignit son corps et fit tous les petits préparatifs nécessaires.

Nos étendards ne nous furent délivrés que deux jours avant de marcher, et furent bénis dans l’église de notre village par notre aumônier, qui était chanoine noble de Toul en Lorraine, et qui dans l’ardeur de son zèle pour la bonne cause, s’étant rendu à Coblence et désirant être employé, avait obtenu, avec deux de ses frères, une place dans les gardes de Monsieur. Mais quelqu’un ayant fait savoir qu’il était prêtre, on lui ôta le mousqueton et on le fit notre chapelain.

Enfin au 15 Août, vint le moment de partir, la plus grande joie se manifesta, des cris de Vive le Roi se firent entendre de tous côtés, et nous fîmes à l’Allemagne des adieux, que nous croyions éternels. Nous joignîmes bientôt la grande colonne de la cavalerie, nous rencontrâmes aussi la pauvre infanterie, fatiguée, couverte de poussière, dévorée des rayons du soleil, les seuls accents de la joie s’y faisaient entendre ; lors qu’au soir, harassés de fatigue, il nous fallait oublier nos besoins, pour ne penser qu’à ceux de notre cheval, jamais la moindre plainte n’échappa, nous avions notre but devant les yeux, et ne nous en écartions pas ; couchés sur quelques brins de paille, vingt ou trente dans la même grange, on n’y entendait que des chansons joyeuses, exprimant nos désirs, où nos sentiments sur les malheurs de la Famille Royale.

Nous marchâmes ainsi sans nous arrêter cinq jours de suite, pendant lesquels il ne nous arriva rien de bien extraordinaire : Enfin nous joignîmes Trèves, où on nous fit reposer. L’infanterie campa près de la ville, où nous fumes logés dans les villages aux environs: nous perdîmes encore là, dix à douze jours, pendant lesquels le roi de Prusse passa en revue l’armée émigrée, et nous fit de grands compliments, qui sont à peu près les derniers qu’il nous ait fait. Les hostilités étaient déjà commencées sur cette frontière, et les Autrichiens s’étaient emparés de Sierque, petite ville sur la Moselle, ils y avaient pris une grande couleuvrine que l’on voyait à Trèves, comme un trophée, au milieu de la place publique.

Nous nous avançâmes bientôt plus près des frontières, et restâmes encore dix à douze jours à quelques lieues de la France, où nous n’eûmes d’autres désagréments que l’ennui, et vers la fin, de manquer de provisions. Un soir, nous entendîmes quelques coups de canon, le lendemain nous apprîmes que Longwy s’était rendu, et reçûmes ordre d’aller en avant ; nous arrivâmes bientôt sur la frontière, et lorsque nous passâmes le ruisseau qui sépare l’Allemagne de la France, nous poussines des cris de Vive le Roi….. nous n’imaginions pas que nous serions bientôt obligé de repasser ce ruisseau fatal.

Nous passâmes cette nuit au bivouac sur terre de France, près d’un village à deux lieues au-delà de Rodemach ; les habitants avaient mis des cocardes de papier blanc à leur chapeaux, et un drap au clocher, afin de nous recevoir convenablement ; nous fumes nous poster le lendemain, derrière l’infanterie qui formais le blocus de Thionville : nous y fumes campés et logés quatre par tente, assez mal à notre aise ; comme la, cavalerie dans un siège n’a presque rien à faire, j’occupai mon loisir à visiter mes amis qui étaient dans l’infanterie, et à suivre les opérations de ce siège, qui dans le fait ne fout pas ordinaires.

Les princes n’avaient que six mauvais canons, avec lesquels on tiraillait sur la ville d’une distance prodigieuse ; les Autrichiens, un peu mieux fournis, n’en n’avaient pas allez pour faire un siège en règle. On s’imaginait que la ville se rendrait aux premiers coups de canons, et la réponse du général aux princes, aura bien que celle de la municipalité semblaient le donner à penser. Le général prétendait que sa garnison était comparée de braves gens, qui ne pouvaient se rendre sur la simple menace ; une nuit, pour tâcher de le satisfaire, on fit passer la rivière à quelques compagnies d’infanterie avec deux canons, on fit avancer les quatre restants près des remparts, et les Autrichiens avec à peu près le même nombre d’un autre côté, commencèrent à tirer ensemble sur la ville. L’on m’a assuré, que sur les quatre heures du matin, le feu ayant pris à deux ou trois maisons, quelques bourgeois crierait de dans les remparts de cesser le feu, et que la ville allait te rendre. C’était le moment de le continuer plus vivement que jamais, pour en voir les effets : mais au contraire on le fit cesser, et rien ne parut. Quelques jours après, voyant qu’on serait obligé de faire un siège en règle, on demanda à différentes fois du canon à Luxembourg, et on ne put jamais en obtenir que deux ou trois, quoique la ville fut très près et bien fournie. Ainsi toutes les opérations se réduisaient à quelques escarmouches de la garnison, qui envoyait des détachements fusiller les postes avancés.

Près de Thionville, (à trois ou quatre milles), il y a une montagne, qui domine toute la plaine ; c’était le poste des curieux : Je fus m’y placer une ou deux fois, la garnison nous appelait les gens de la montagne. De là on voyait en sûreté les bombes que pour nous divertir, la ville jetait dans la plaine, on nous en lançât aussi quelques-unes, mais elles vinrent mourir au pied de la montagne. J’avoue, que dans un coin reculé, du bois qui en couvre le sommet, Je ne pus m’empêcher de soupirer bien amèrement, en songeant que deux ans ne s’étaient pas écoulés, depuis que j’avais été en garnison dans cette même ville, contre laquelle j’étais armé à présent : tous les environs m’en étaient familiers, la place même où j’étais, avait été le théâtre de diversions très agréables. Les connaissances, les amis, avec lesquels je les avais prises, étaient enfermés dans la ville avec leur famille. … et j’étais armé contre eux.

Pendant que nous étions ainsi, assez inutilement occupés près de Thionville, le prince de Hohenlohe qui commandait les troupes Autrichiennes, reçut avis m’a-t-on dit, de la faiblesse de la garnison de Mets, dans laquelle il n’y avait pas même la moitié des troupes, qui y sont ordinairement en temps de paix. On lui fit aussi, assure-t-on la proposition de lui ouvrit les portes, aussitôt qu’il paraîtrait. …. il consultât à ce sujet quelques officiers Français qui y avaient été en garnison dernièrement ; Mets n’est qu’à sept lieues de Thionville : on ne voulut pas lui permettre de se montrer près de la ville, et c’était assure-t-on encore, tout =que l’on demandait de lui.

Les princes autorisèrent par leur exemple, une écharpe blanche qui servait de ceinture, sur le modèle des anciens chevaliers cependant malgré cet esprit de chevalerie, le temps nous durait sous la tente, exposés à la pluie, manquants souvent de pain, de bois, de fourrage, on commençait à s’impatienter, et à murmurer. Après quinze jours enfin, nous apprîmes la prise de Verdun, la cavalerie reçut ordre de rejoindre sur le champ les Prussiens. Ou était persuadé, que l’ordre que nous reçûmes, était pour marcher immédiatement sur Paris ; les compagnies nobles d’infanterie, qui devaient rester au siège de Thionville, furent très mécontentes, et même envoyèrent une députation aux princes, demandant qu’on ne leur fit pas l’affront de les laisser derrière. Les princes eurent beaucoup de peine à les persuader, particulièrement les compagnies Bretonnes, qui se montrèrent très ardentes. Cependant, lorsqu’on les eut assuré que cette séparation n’était que momentanée, que le roi de Prusse demandait la cavalerie des émigrés pour renforcer la Sienne, et qu’elles ne tarderaient pas à la rejoindre, les esprits se calmèrent.

On était loin d’avoir la moindre idée, des malheurs qui ont suivis et encore moins des motifs, qui furent (à ce que s’imagine) la cause de cette séparation. Mes amis dans l’infanterie, affligés de ne pouvoir marcher avec nous, me chargèrent de leur commissions pour Paris, et si je ne les ai pas mise à exécution j’ose le dire, c’est que les Prussiens ne l’ont pas voulu …

Pour éviter de passer près de Metz on nous fit prendre la traverse par les montagnes du côté de Longwy, et en cinq jours de temps nous arrivâmes sous les murs de Verdun. Nous fumes cantonnés dans les villages aux environs, et il nous fut défendu d’aller dans la ville, sans une permission par écrit de notre commandant. Le dégât occasionné, par le court bombardement que Verdun avait essuyé, se réduisait à très peu de chose, et les habitants assez tranquilles n’étaient peut-être pas fâchés d’avoir changé les patriotes, pour les Prussiens, les Autrichiens, et les émigrés. Les boutiques étaient ouvertes, et remplies d’acheteurs. Les gens riches émigrés de la ville, y étaient retournés ; l’évêque, les chanoines, tout le clergé avaient repris leurs fonctions ; en un mot, l’abondance régnait, et quoiqu’il s’en fallut de beaucoup quelles Prussiens rendissent leur joug aimable, l’espérance de voir les choses bientôt accommodées rendait la situation présente très supportable. Cependant ils commencèrent dès lors à jeter ouvertement le masque, plusieurs émigrés furent maltraités dans la ville par leurs caporaux et soldats, et ne purent obtenir justice.

C’était le temps des fruits : mais quelques-uns les raisins particulièrement, n’étaient pas mûrs : d’autres comme les melons, étaient passés ; il arrivait souvent que ces fruits mal sains, occasionnaient parmi le peuple des dysenteries et autres maladies contagieuses. Pour en prévenir le mauvais effet, les magistrats de Mets et des villes voisines, étaient obligés dans cette saison, de défendre aux paysans d’apporter des melons au marché, sous peine de confiscation. Les Prussiens venant d’un pays à qui la nature a refusé presque toutes sortes de fruits, et qui vraisemblablement voyaient des melons et des raisins pour la première fois, tombèrent dessus avec une avidité incroyable. Ils ne tardèrent pas à se ressentir dans les plaines de la Champagne, des excès qu’ils avaient commis près de Verdun.

Le roi de Prusse et le Duc de Brunswick, jugèrent à propos de les laisser douze à quinze jours près de cette ville, et cela donna le temps à Dumouriez de joindre sa petite armée avec celle de Kellermann. L’armée du Duc de Brunswick se trouvait alors entre les deux, dam un pays difficile et montagneux, dont il eut été aisé d’occuper les passages ; l’on eut pu empêcher cette union de s’effectuer, avec autant de facilité que Dumouriez en a eu à la faire, par la complaisance de nos bons amis, qui semblent aussi avoir été les siens.

On faisait courir des bruits étranges parmi nous ; tantôt les patriotes entourés de toutes parts, ne pouvaient échapper ; tantôt ils avaient mis bas les armes, et le roi venait en personne se mettre à la tête de la noblesse, &c.

Le surlendemain d’une petite action où les patriotes furent maltraités, on nous mit en mouvement quoique durant les séjours, les réflexions sombres ne nous laissassent pas tranquilles, le moindre mouvement ranimait nos espérances, et nous crûmes encore une fois, marcher sans autre délai sur Paris. On avait laissé Dumouriez s’emparer de la foret d’Argonne, et il l’occupait encore : On nous fit rebrousser chemin, et nous demeurantes quatre jours dans un mauvais village voisin ; nous partîmes enfin à deux heures du matin, et nous traversâmes cette redoutable forêt d’Argonne, que les Chasseurs Prussiens eurent beaucoup de peine à nettoyer ; les patriotes avaient coupés les arbres, et en avaient couvert le chemin, l’espace de trois miles. Nous ne nous arrêtâmes qu’à minuit près Ste. Marie village de Champagne, où l’on nous fit passer la nuit au Bivouac, sans donner à nos chevaux plus de trois livres de foin, et à nous-mêmes que quelques onces de pain au matin : on reçut ordre de faire autant de feux que possible, nous en apercevions distinctement d’autres à quelques distances, et ne savions trop s’ils étaient amis ou ennemis. Le lendemain, et sur- lendemain, on nous fit faire des marches et contremarches sans fin : celles du premier jour, n’eurent rien de remarquables, mais au second on fit avancer toute la cavalerie des émigrés dans le plus grand ordre sur deux colonnes, et on nous plaça couverts par un petit coteau, dans une plaine immense. Tout semblait annoncer qu’une bataille allait se donner ; les équipages étaient rangés autour des moulins à vent, et gardés par quelques troupes. Les princes passèrent dans nos rangs, le Comte d’Artois dit en passant dans la compagnie où j’étais : « Enfin, Messieurs, c’est ce soir que nous les voyons, c’est ce soir que nos malheurs finissent. »

Jamais je n’oublierai le coup d’œil intéressant que présentaient huit à neuf mille homme de cavalerie, composés pour la plupart de gentilshommes Français, montés à leurs frais, attendant en silence et avec joie le moment de se signaler pour leur cause, et dont dépendait peut-être pour jamais, leurs propriétés, leurs femmes, leurs enfants, l’ancienne constitution de leur pays, la vie de leur roi, en un mot, leur bonheur futur, et tout ce qu’ils avaient de plus cher. Après dix à douze heures d’une attente très impatiente, on aperçut enfin quelques troupes à une grande distance : un mouvement joyeux, engagea chacun à monter à cheval nous fumes bientôt obligés de descendre, c’était des Prussiens. La journée finit par nous cantonner, au misérable village de la Croix en Champagne, qui avait été pillé par les Prussiens, parce que les paysans avaient cherchés à s’y défendre ; ils s’étaient retirés dans les bois loin de là, et nous n’y trouvâmes que des femmes.

Il était curieux de voir comme chacun s’évertuait pour tâcher de trouver des vivres pour lui et son cheval, la crainte, qu’on avait qu’ils ne tombassent sous une autre dent affamée, les faisait toujours porter sur soi, où être présent quand le cheval mangeait : une fois je fus d’un détachement qu’on envoya à une lieue de Chalons, pour faire contribuer un village ; nos lignes étaient à quatre lieues de la ville, de sorte que les patriotes auraient pu nous enlever dans un moment ; aucune troupe n’y avait encore passée, et lorsque les habitants furent certains que l’on payait bien, on y trouva des vivres en abondance.

Un si heureux succès donna envie de l’essayer encore, mais les patriotes avaient été avertis, et l’on fut obligé de batailler sans rien attraper, que des coups. Durant notre séjour à la Croix en Champagne, on nous fit une fois monter à cheval à minuit, courir les champs, et revenir sans rien faire, on croyait que c’était quelque chose, mais non c’était seulement pour nous tenir en haleine.

J’imagine que les Prussiens et les patriotes étaient aussi oisifs que nous, pendant tout le temps que nous fumes à la Croix en Champagne, manquant de pain, sans avoir rien à faire, quoique nous ne fussions qu’à quelques milles de leur camp. C’était alors que le Duc de Brunswick, conduisait ces négociations mystérieuses dont tout le monde a parlé, et que personne ne connaît encore. Il nous arrivait de temps en temps quelques déserteurs, qui nous assuraient que le grand nombre de leur camarades, était bien disposé en notre faveur, mais qu’ils ne pouvaient se montrer qu’un jour de bataille, parce que les soldats étaient tous occupés à se garder les uns les autres, et ne pouvaient s’échapper.

Après que toutes les provisions eussent été mangées à la Croix en Champagne, nous reçûmes ordre d’aller affamer le village de Somme Suippes, c’est à dire de nous y cantonner ; quoiqu’il eut été visité par d’autres, nous y trouvâmes assez de provisions dans le commencement, mais bientôt nous manquâmes de pain ; cependant je puis assurer avoir couché tout le temps que nous y fumes, sur un tas de froment de plus de vingt pieds de haut, en outre de l’avoine en paille, que nous donnions à nos chevaux ; mais le manque de moulin, que les patriotes avaient détruits en se retirant où plutôt le manque d’ordre, rendait la farine et le pain fort rares.

Le paysan plus attentif à la conservation de son foin que de son avoine, en avait caché quelque peu dessous, mais on la visitait si souvent, qu’on le découvrit bientôt aussi bien que des paniers d’œufs, du vin, et autres provisions qu’ils avaient cachés sous la paille ; quoi qu’on payât pour les vivres, même ceux qu’on trouvait, les fourrages ne se prenaient que sur des bons, payables après la révolution.

Il ne se passait pas de jour que nous n’eussions trois ou quatre alertes, qui toutes se réduisaient à quelques misérables escarmouches, où quelques méprises de sentinelles. Cependant un parti des gardes et de royal Allemand étant occupé à fourrager fut attaqué à l’improviste, deux d’entre eux furent faits prisonniers ; entr’autres un de mes camarades, nommé Mirambel, qui a ensuite été guillotiné à Paris, dans le nombre des quatorze prisonniers qu’ils avaient fait sur nous.

Le pays de la Champagne Pouilleuse, est situé dans la partie la plus élevée de la Champagne, et comme tel il est froid ; il forme une immense plaine, où les ruisseaux prennent leurs sources et sont peu communs ! le bois ne croit que sur leurs bords, et l’herbe ne tient que dans les parties basses qui peuvent être arrosées ; le reste du pays peut produire partout de l’avoine et quelque peu de froment ; il est sûr que l’avoine dans certains endroits est bien misérable, mais enfin, on n’y trouve point cc qu’on appelle en Ecosse, et en Irlande mosses où bogs, ce qui, dans le fait, serait très heureux pour les habitant qui manquent de chauffage. Les villages sont communément situés à la source des ruisseaux et ainsi jouissent des avantages d’une eau pure, du bois, et de l’herbe pour les bestiaux. Ils sont presque tous entourés d’une espèce de fortification en terre, avec un fossé peu profond. Comme dans des temps reculés, ce misérable pays était toujours le siège de la guerre, chaque parti cherchait à fortifier le poste où il était campé. C’est près de Somme Suippes, qu’Attila donna sa fameuse bataille, et quand la Flandre appartenait à l’Espagne, et la Lorraine à ton souverain, c’était là, que la France avait ordinairement à combattre ses ennemis. Au surplus, ce canton ne passe pour si mauvais, que parce qu’il est entouré des meilleurs pays de la France, où les productions les plus recherchées et de la meilleure qualité, se trouvent en abondance, mais s’il se trouvait transporté dans bien des pays de l’Europe, les habitant le regarderaient d’un autre œil, et je n’ai pas le moindre doute que la culture ne le rendit très passable.

Après avoir demeuré dix jour dans le village de Somme Suippes, on nous donna ordre de monter à cheval ; nous crûmes que nous allions forcer le passage, marcher en avant, où tout au moins qu’en attendant miens, nous allions affamer un autre village, car il n’y avait plus rien dans le nôtre ! ….. Mais non, c’était la retraite à laquelle la plupart de noua ne pensions guères, et dont je puis assurer n’avoir pas eu la moindre idée avant le quatrième jour de marche.

On dit que les chefs de notre armée, s’y refusèrent quelque temps et offrirent même d’attaquer seuls les patriotes, pourvu que le roi de Prusse mit seulement ses troupes en bataille à vue : il ne voulut point y consentir. Prince de Condé où étiez-vous alors ! on savait bien ce qu’on faisait, quand on nous a divisés en quatre corps.

Au cantonnement du premier jour, après que nous eûmes été une heure où deux tranquilles, on sonna tout à coup le boute selle, et sur les quinze cents hommes de cavalerie que nous étions dans le village, on en choisit quatre cents pour monter la garde, et passer la nuit à cheval. Nous pouvions distinctement apercevoir à quelque distance une garde à peu près de la même force que la nôtre ; mais ils ne troublèrent pas notre repos, comme nous ne troublâmes pas le leur.

Le troisième jour nous sortîmes de la Champagne Pouilleuse, par le même chemin que nous y étions entrés : nous suivions les Prussiens dont les chevaux morts et même les hommes indiquaient le passage ; cependant nous étions bien loin de nous imaginer, que nous étions sur les derrières et poursuivis de fort près.

Pendant tout le temps que nous fumes à Somme Suippes, le roi de Prusse nous avait fait l’amitié, de nous opposer, sans canons, sans infanterie et sans fourrage au corps le plus considérable de l’armée républicaine ; pendant cette retraite il nous fit encore la grâce, (sans que nous le sussions) de nous faire faire l’arrière garde de son armée, quoique ce ne soit pu trop l’usage d’y placer la grosse cavalerie ! que voulait-on faire de nous …. Et pourquoi les républicains nous ont-ils laissé aller, sans nous attaquer où plutôt sans nous enlever, puisque nous n’avions pas de moyens de défense ! … La belle négociation que celle de Dumouriez et du Duc de Brunswick, où plutôt de Frederick William ! car je suis bien convaincu qu’un homme d’honneur comme le Duc de Brunswick, ne nous a trompé, que parce qu’il l’a été lui-même.

La plus terrible dysenterie régnait chez les Prussiens, leurs soldats mouraient par centaine, c’était le fruit de leurs premiers excès, et une suite du besoin dans lequel ils étaient souvent. Quant aux émigrés, le nombre des malades y était fort peu considérable, il n’y en avait pas un dans la compagnie où j’étais, et jamais de ma vie je ne me suis mieux porté. Les Autrichiens aussi, semblaient être beaucoup mieux qu’eux, ce qui provenait sans doute des repas réglés qu’ils étaient obligés de faire, peut-être aussi des capotes, où redingotes qu’ils avaient avec eux, et qu’aucune autre troupe se portent.

Les Prussiens traitaient leurs malades avec une barbarie incroyable. Lorsque le chariot qui les portait se trouvait trop plein, où qu’il fallait faire place à de nouveaux venus, sans beaucoup de cérémonie on choisissait les plus malades, et après les avoir mis tout nu, crainte que leur dépouilles ne tombassent entre les mains des ennemis, on les laissait sur le chemin. Quoique les habitant en ayant sauvés quelques-uns, le seul bon office qu’ils fussent communément capables de leur rendre, c’était de les enterrer.

On nous hâta trois ou quatre jours dans la riche vallée de l’Argonne, qui paraissait encore beaucoup plus belle à la sortie des plaines de la Champagne Pouilleuse. Il y avait dans les environs quelques troupes de paysans, où de patriotes armés dans l’espoir de pillage, elles nous donnèrent une alerte, mais cela n’en valait pas la peine. Les paysans du village où nous étions, savaient tout aussi peu que nous le chemin que nous allions prendre, car quoique nous eussions marché trois jours, nous étions presque tout aussi près de Reims qu’a nôtre départ ; leur curé constitutionnel s’était sauvé au commencement de la campagne, et les dévots n’ayant pas été à l’église depuis longtemps, vinrent prier notre aumônier de leur dire la messe, il y consentit de tout son cœur, et nous y assistâmes très dévotement.

Nous continuâmes notre route, et passâmes par un village qui avait subi une exécution militaire, par ce que le curé constitutionnel avait ameuté ses paroissiens, et la avait engagé à tirer sur les mousquetaires, qui étaient venus établir les contributions ; après que tout eut été réglé, ils tirèrent quelques coups de fusils sur eux, comme ils se retiraient, dont un fut blessé. Les mousquetaires reçurent ordre de revenir en plus grande force, et après quelque résistance, le malheureux village fut presqu’entièrement brûlé. Nous logeâmes dans un petit endroit, où on nous dit le lendemain, que trente grenadiers patriotes avaient aussi passé la nuit, mais ils ne se montrèrent point, et nous ne le sûmes que quand il n’était plus temps de rien faire. Ce fut à la sortie de ce cantonnement que l’armée des princes fut attaquée par un parti considérable de la garnison de Sedan, qui s’était caché en embuscade dans un bois sur le chemin.

Quelques gentilshommes des compagnies Bretonnes à cheval, et des chevau-légers et mousquetaires, ayant été logés dans un village ou ils ne trouvèrent que quelques femmes, remarquèrent qu’une d’entre elles, allait et venait continuellement du bois au village ; on l’arrêta, et après qu’elle eut été interrogée, elle avoua qu’il y avait à peu près trois mille hommes cachés dans le bois ; on en donna avis au quartier général, mais cela semblât si improbable qu’on n’y fit point attention ; au matin les patriotes impatiens, tirèrent onze coups de canon sur la colonne des gardes du Roi qui tuèrent quelques chevaux.

Si les patriotes c’étaient tenus tranquilles et eussent attendu le passage du quartier général ils eussent pu enlever les princes ou du moins causer un dégât effroyable, avant que les troupes qui étaient déjà passées, pussent se rassembler. On vit bien alors que c’était sérieux, on fit mine d’entourer le bois : les patriotes craignant d’être coupés, se retirèrent précipitamment, en criant nous sommes trahis. C’était à cette époque leur cri de guerre ordinaire, en s’enfuyant à toutes jambes …. C’est un peu différent à présent!

On envoya quelque détachement après eux, pour achever de les disperser ; nous eûmes deux ou trois hommes tués, entre-autres Mr. De la Porte, aide de camp de Mr. D’Autichamp ; il commandait un détachement de Hussards, et ayant donné la vie à un paysan armé, qui la lui demandait à genoux, il prit trop de confiance dans son air humilié, et ne lui ôta pas son fusil ; il aperçut alors quelques autres paysans à une certaine distance, il courut à eux pour les désarmer ; le vilain se releva et le tua par derrière. Cela fut cause que les Hussards indignés, mirent le feu au village, et tombant en furie sur les paysans, en tuèrent une douzaine et firent quelques prisonniers.

Du plus loin que nous aperçûmes le clocher voisin, nous distinguâmes sans peine, écrit en gros caractère sur le toit au-dessous du coq : Vive Louis seize, le bien aimé. Tous les paysans étaient dans les rues avec de grosses cocardes de papier blanc, que j’imagine ils ne portèrent pas longtemps, car les patriotes passèrent dans le même endroit peut-être une heure après. Ce fut ce jour-là que nos bons amis les Prussiens, pour empêcher nos bagages de tomber entre les mains des ennemis, eurent la bonté de s’en emparer ; voilà du moins ce qu’on a rapporté : ce qu’il il y a de sûr, c’est, qu’ils furent perdus ce jour-là ! Il m’est bien indifférent quo ce soit un Prussien où un Carmagnole qui se soit vêtu dans mes hardes ! Je ne préservai comme bien d’autres, que ce que j’avais derrière moi sur mon cheval.

Il est possible que ce soit seulement des préjugés, qui aient fait attribuer aux Prussiens ce petit trait de gentillesse ; cependant comme dans d’autres occasions, ils avaient été pris sur le fait, cela ne paraît pas si extraordinaire. Une compagnie d’infanterie qui avait perdu ses bagages, fut toute surprise de voir la Charrette qui les contenait, conduite par nos bons amis, accompagnés de quelques bestiaux à la marque des princes ! elle réclamât ses effets ! les Prussiens les refusèrent : les autres insistèrent, et vraisemblablement messieurs de la Prusse allaient voir beau jeu : les sabres étaient tirés, lorsqu’un général Prussien passa par la ; il s’informa du sujet de la querelle, et ne pouvant se refuser à l’évidence, (d’autant que les émigrés étaient les plus forts) il leur fit rendre leurs effets : ce n’était pas trop la peine, car la moitié des portemanteaux avaient été vidés d’avance *.

La maison de Madame De Dampierre, (la femme de ce gentilhomme, qu’un zèle trop ardent fit tuer près la voiture du roi, quand on le ramenait de Varennes) fût entièrement pillée, quoique le roi de Prusse y fut logé ; le roi lui-même fut plusieurs fois m’a-t-on dit, obligé de se passer de dîner parce que ses braves sujets avaient dévorés ses provisions.

Leur gloutonnerie était quelque chose d’incroyable, aussi bien que leur appétit pour les choses grasses ; un d’eux presqu’ivre mort, entrant à Stenay dans la boutique d’un apothicaire, dévorât malgré sa résistance des onguents bien gras et bien onctueux et en mourut presque sur le champ.

Nos espérances n’étaient point encore tout à fait éteintes ; nous croyions passer notre quartier d’hiver sur terre de France et dans le pays où nous étions ; mais bientôt notre sort ne fut plus douteux. Nous reçûmes ordre de nous rendre à Longuyon, nous partîmes de grand matin, et passâmes sur les huit heures près du camp des Autrichiens, nous eûmes lieu d’admirer la bonne mine qu’ils avaient encore, après cette désastreuse campagne ; ils nous parurent être en fort bon état, et n’avoir que fort peu souffert. Je ne saurais prendre plus à propos l’occasion d’assurer, que les relations qui ont dit que les Autrichiens et les émigrés avaient été les plus maltraités, sont (au moins quant à ma connaissance,) entièrement dépourvues de fondement, aussi bien que ces rapports où l’on assurait qu’ils ne laissaient rien derrière eux, tandis que les Prussiens observaient la plus exacte discipline. Voici le fait purement et simplement, tel que tous ceux qui ont fait cette campagne, l’ont vu aussi bien que moi.

Les Prussiens n’avaient point d’ordinaires fixes, ils vivaient comme ils pouvaient, un jour mourant de faim, et l’autre mangeant trop, pillant sans miséricorde amis et ennemis. Les Autrichiens au contraire, vivaient en ordinaire réglé, suivaient la plus exacte discipline, et par conséquent ne passaient jamais comme les Prussiens d’un excès à l’autre. Quoique les émigrés ne fussent pas fournis à une discipline aussi exacte, ils vivaient cependant entre eux, et le vieux point d’honneur, ne leur aurait pas permis de faire aucun pillage où dégât, du moins publiquement ; cependant je ne prétends point dire, qu’il n’y eut pu de désordre parmi eux ; mais seulement, qu’il n’était pas poussé au point qu’on a voulu le faire entendre, et que ce qui en existait, était la suite très naturelle de leur position critique.

Nous traversâmes pour nous rendre à Longuyon, des montagnes, des vallées et des bois obscurs, par des chemins larges de cinq ou six pieds, au milieu de gorges étroites, où deux cent hommes auraient pu arrêter une armée. On avait placé quelque troupes Autrichiennes, avec du canon sur une hauteur dominant la vallée dans laquelle la forteresse de Montmédy est située, et notre passage ne nous fut point disputé.

Quoique la retraite des émigrés, annonça assez clairement que les Prussiens ne tarderaient pas à les joindre : cependant on était si peu persuadé, qu’ils abandonneraient totalement cette partie du pays où nous étions, vu la facilité de la défense, que dans le village où nous nous arrêtâmes, le fils du seigneur qui était émigré lui-même, se présenta avec sa famille à l’instant de notre départ avec la cocarde blanche au chapeau, et resta après nous. A quelque distance de Longuyon, les chemins étaient si mauvais par les pluies continuelles, que les chariots chargés ne pouvaient passer qu’avec beaucoup de peine ; les Prussiens, suivant leur louable coutume, les déchargèrent en partie, et plusieurs de mes camarades eurent l’horrible spectacle, de vingt un misérables couchés dans la boue, entièrement nus, parmi lesquels il y en avait sept à huit encore vivant.

Après avoir resté trois jours à Longuyon, nous passâmes le quatrième sous les murs de Longwy, dont nous fîmes le tour, car on ne nous permit pas de passer par la ville. Deux heures après nous sortîmes de France. — Ainsi se terminèrent les vains projets que nous avions formés, les espérances chimériques qui nous avaient bercées de voir na malheurs finis dans peu de temps, tandis que ce que nous avions déjà éprouvé, n’était que le prélude de ce que nous devions réellement souffrir.

A peine fumes nous sur terre étrangère, que l’on refusa de fournir aux princes, la nourriture da trois cent prisonniers qu’ils avaient fait ; ils furent obligés de les laisser aller ! ce ne fut qu’après cette démarche inconsidérée, que les patriotes condamnèrent le petit nombre qu’ils avaient fait sur nous, à être guillotinés, et qui j’ose le dire, a été la cause du massacre de milliers d’émigrés ! apercevant que les allies ne réclamaient pas les malheureux qu’ils avaient fait prisonniers, et n’osaient pas même user de représailles, ils firent cette loi de sang qui condamnait à la mort, tout émigré qui leur tomberaient dans les mains. Si les alliés eussent offerts de changer ces trois cent prisonniers, contre les quatorze émigrés qu’ils avaient pris, vraisemblablement ils ne l’eussent pas refusé et c’eut été un modèle pour d’autres traités d’échange.

Ceci est une vérité d’autant plus incontestable, qu’après cinq ans d’une guerre horrible, dans laquelle il semble qu’on se fit un devoir de laisser les émigrés comme garnison, dans les places fortes qu’on abandonnait à elles-mêmes, sans que jamais on capitula pour eux à la reddition de la place ; l’Archiduc Charles vient enfin, de menacer si positivement d’user de représailles, sur les prisonniers républicains, dans le cas où aucuns des gentilshommes où soldats de l’armée de Condé seraient mis à mort, pour avoir été pris les armes à la main : qu’à la fin les républicains ont consenti à les échanger. … pourquoi n’a-t-on fait cette déclaration, dès cette époque.

Les princes établirent leur quartier général à Arlon, petite ville, à quelque distance de Luxembourg et de Longwy, dont nous apprîmes bientôt la honteuse évacuation aussi bien que celle de Verdun. Je crois à propos d’en parler un peu, et de rapporter les bruits qui couraient sur la reddition de ces deux places.

Le général patriote qui attaqua Verdun, et à qui l’on permit d’élever une batterie à deux cent toises de la citadelle sans la moindre molestation, donna ordre à l’officier qui en vint sommer le commandant, de se retirer sans parler, en cas qu’il fut Autrichien : mais étant Prussien, il se présenta, et en fut comme chacun sait, parfaitement reçu. Cependant les émigrés qui étaient dans la ville, n’étaient point du tout informés que l’armée dut se retirer, et présumaient que le roi de Prusse protégerait la ville, et y prendrait ses quartiers. Toutes fois l’évêque se doutant de quelque chose, écrivit m’a-t-on dit, an roi de Prusse, lui demandant s’il était sûr, pour lui et les autres émigrés retournés, de rester dans la ville ; sa majesté répondit assure-t-on fort brièvement, « Autre temps, autre manière de voir et d’agir. » La dessus l’évêque et les autres, prirent leur parti, et profitèrent promptement du peu de temps qui leur restait, pont s’échapper à la suite de l’arrière garde Prussienne. Le grand nombre d’entre eux se sauva à pied, laissant derrière eux tout ce qu’ils pouvaient avoir. Je sais des dames très riches, qui firent ainsi la moitié du chemin à la suite des Prussiens et enfin à dix ou douze lieues d’Arlon, trouveront quelques misérables charrettes, sur lesquelles elles arrivèrent.

Les mêmes circonstances occurèrent à la reddition de Longwy, quoique plus en petit ; la seule chose remarquable, c’est que l’officier qui prit possession de la place, se plaignit qu’il y avait deux canons de moins, que quand la place avait été prise, et que le roi de Prusse fit répondre qu’on les avait transporté à Luxembourg, mais qu’il les renverrait, ce qu’il fit effectivement.

Ce fut à Arlon, que la désolation la plus grande, commença à se faire sentir généralement parmi les émigrés ; on voyait que la campagne était manquée, et toute espérance de retour fermée : il s’en fallait cependant beaucoup, que l’on s’imaginât que ce fut pour jamais : l’on donnait des passeports, à tous ceux qui demandaient à se retirer : cependant l’on ne parlait point encore de licenciement, et un grand nombre, soit par nécessité, soit par l’idée d’être employé, restait à ses étendards ; la misère, le chagrin, la fatigue, le manque de tout, les humiliations qu’on recevait tous les jours, tant des habitants que des gouverneurs des pays où nous étions, nous avaient aigris les uns contre les autres. Les égards mutuels, la politesse, l’amitié même étaient bannis, et avaient fait place à une humeur querelleuse qui se développait presque tous les jours, pour des sujets souvent si ridicules, que même dans ce temps-là, on ne pouvait s’empêcher d’en rire, lorsque la première colère était passée.

Les paysans nous avait d’abord fourni les vivres gratis, mais il vint bientôt un ordre d’Arlon, de ne rien donner sans payer. Cependant le commandant consentit, qu’on nous fournit le couvert et quelque peu de paille d’avoine pour nos chevaux, plus sur des bons comme en France, mais sur des reconnaissances, dont la forme nous fut donnée, pour nous faire entendre, que cela ne nous était point dû.

Nous traversâmes cette partie des Ardennes qu’on appelle Famine : jamais nom ne nous sembla mieux donné : nous suivions le quartier général et une partie de notre armée délabrée, les villages étaient entièrement dépouillés de tout, ou plutôt les paysans cachaient leur vivres, dans la crainte de manquer eux-mêmes, où de n’être pas payés. La plus grande partie de ces montagnes, ressemble assez à la Champagne Pouilleuse quoiqu’un peu mieux cultivées, ce qui provient peut-être, de que le pays aux environs n’a pu si bon. Enfin gagnant Marche, la capitale de Famine, nous fumes étonnés de retrouver quelques égards : c’étaient des Autrichiens qui y étaient en garnison, et cela fut la seule fois depuis la retraite, que nous ayons été traités eut bien que leurs soldats : notre nourriture était grossière, mais elle était suffisante, et nos chevaux eurent du foin, dont ils s’étaient passés depuis longtemps.

Me promenant dans le village, je liai conversation avec un hussard Autrichien, qui parlait franchement et ouvertement de cette funeste campagne ; dans un moment d’enthousiasme, me rappelant la plaine de Champagne, ou l’armée des émigrés avait paradée inutilement pendant huit à dix heures ; oh, camarade ! me dit-il (en me frappant rudement sur l’épaule) si on avait voulu, comme nous les aurions frottés.

Nous n’étions là, qu’à quelques lieues de Givet, dont la garnison fit une excursion ce jour-là même, assez près de notre village ; on envoya des Hussards après eux, et l’un d’eux ardent à la poursuite d’un Carmagnol, le suivit dans une maison sur son petit cheval, monta les escaliers au galop, entra après lui dans une chambre, et l’y aurait atteint, si le pauvre diable effrayé ne s’était jeté par la fenêtre, au bas de laquelle on le fit prisonnier, avec une jambe cassée.

Bientôt nous arrivâmes sur le territoire du prince de Liège, où l’on nous fit entendre que nous pourrions bien passer l’hiver aux dépens de son altesse celcissime, que le roi de Prusse disait lui devoir douze millions de livres tournois, (500,000 l. Sterling), pour l’avoir replacé sur son trône, quelques années avant, et avoir apaisé les troubles de son pays avec sa troupes, en dédommagement de quoi, il nous mettait à sa charge pour l’hiver. Je ne sais pas s’il y avait là rien de bien réel, mais il est sûr que les états et le prince consentirent à nous cantonner dans les petites villes et les villages, à nous donner une livre de pain de munition, une demie livre de viande par jour, et le fourrage à nos chevaux. En attendant que les cantonnements fussent formés, on nous logea comme on put dans de misérable villages, dont les habitant cependant ne nous traitaient point mal, et partageaient avec nous le peu qu’ils possédaient.

Après quelques jours de repos, me trouvant si près d’une grande ville, je me sentis un désir violent de savoir ce qui se passait au monde ; depuis plus de cinq mois, je l’ignorais aussi entièrement, que si j’eusse passé ce temps à dormir, et mon existence n’avait pas été très différente de celle d’un arbre dan» une forêt, qui reçoit toutes les impulsions que le vent donne à ses voisins et à lui-même, sans savoir d’où il vient. Un jour donc, je me rendis à Liège où je fus fort étonné d’apprendre dans les papiers, les détails de cette campagne tels que les Prussiens l’avaient faite, ainsi que les petites rencontres auxquelles on donnait le nom de bataille, et dont à peine jusqu’à lors j’avais eu la moindre idée. Bientôt nos cantonnements furent fixés, et on nous dispersa dans les petites villes et villages aux environs de Maëstricht.

Ayant promis de dire quelque chose du siège que ceste ville fut obligée de soutenir quelques temps après, et auquel les émigrés ont en tant de part ; je crois devoir placer ici le peu de détails que j’ai eu à ce sujet. Quoique depuis l’arrivée des républicains à Liège, on eut mis la ville dans un certain état de défense : elle était cependant, loin d’être aussi bien garnie de troupes, de canons et de munitions qu’elle aurait dû l’être.

Un très grand nombre d’émigrés, se fiant sur la paix de la Hollande avec la France, avaient soufferts patiemment que les républicains entourassent le territoire de la ville et que toutes communications fussent interrompues. La France quelque temps après, déclara la guerre à l’Angleterre, et à la Hollande, et ils se trouvèrent entourés, sans aucuns moyens d’échapper.

Le gouverneur alors, pour épargner les provisions qui n’étaient pas très abondantes, proposa de faire sortir les émigrés de la ville. Ceux-ci offrirent de se rendre utiles, à la défense de la place qui manquait de garnison, au cas qu’elle fut attaquée ; leurs services furent acceptées, on leur donna des armes et ils se formèrent sur le champ en compagnies, commandés par trois officiers généraux Français. Les Autrichiens avaient été obligés de se retirer derrière le Roer et d’abandonner la défense du pays : La première opération du Général Dumouriez après la déclaration de guerre, dans le mois de Mars 1793, fut de mettre le siège devant Maëstricht, par son lieutenant Miranda.

La ville n’étant pas dans un état bien régulier de défense, se serait probablement rendue, si les chefs des émigrés ne s’y fussent absolument opposés, en déclarant que la ville pouvait se rendre, mais qu’ils étaient déterminés à ne le pas faire. Cette résolution détermina à tenir ; on confia bientôt aux émigrés, les postes les plus honorables. On chargea les officiers d’artillerie parmi les émigrés, d’ériger une batterie, qui faisait à elle seule autant, et plus d’effet que toutes celles de la ville.

Les bombes pleuvaient avec violence on en jeta pendant les cinq jours et cinq nuits que dura le siège, plus de mille par jour, et cependant on ne voyait pu la moindre apparence de mécontentement parmi les habitants ; lorsque leurs maisons s’écroulaient sous le poids des bombes, on les en voyait sortir froidement, et se retirer chez un voisin sans plaintes, ni murmures. La crainte il est sûr, d’avoir bientôt à essuyer un second siége de la part des alliés, dans le cas que les patriotes réussissent à s’emparer de la place, servait beaucoup à maintenir leur courage, et à les empêcher de penser à se rendre.

Cependant la ville ne pouvait guères tenir que deux où trois jours de plus, par le manque de provision et de munition. L’on s’aperçut dans la cinquième nuit, que le feu se ralentissait et vers le matin qu’il avait entièrement cessé. On peut penser quelle joie éclata, en apercevant de loin, les colonnes Autrichiennes et la retraite précipitée de leurs ennemis ; on détacha plusieurs compagnies d’émigrés après eux pour les hâter : elles firent prisonniers quelques traîneurs et s’emparèrent de trois ou quatre pièces de canon.

Quelques jours après, la bataille près de Tirlemont eut lieu, et la déroute des républicains fut telle, que grand nombre coururent sans s’arrêter jusqu’à Lille ; les habitants ce cette ville crurent pendant quelque temps, que les Autrichiens en étaient maîtres, et en sortirent crainte du pillage.

Cependant les magistrats de Maëstricht, crurent devoir montrer leur reconnaissance aux émigrés gui l’avaient sauvé. … ils fournirent chacun deux, d’une attestation en forme, comme quoi il était un des gentilshommes qui avaient montré leur zèle dans cette occasion, et leur donnèrent ordre de quitter la ville sur le champ.

L’année suivante, les Français battirent les Autrichiens à leur tour, les forcèrent d’évacuer une seconde fois les pays bas et après un siège peu vigoureux, ils s’emparèrent de Maëstricht, qu’ils possèdent encore.

Quelques jours après la fameuse bataille de Jemappes, nous reçûmes ordre tout à coup, de nous rendre en trois jours, dans le pays de Juliers, chez l’Electeur Palatin ; notre marche n’était nullement prévue par les habitants, ni ordonnée par le souverain, ainsi on peut aisément juger de l’extrême désordre. Cependant comme il n’eut pas été très prudent de refuser les vivres à un corps nombreux, on nous promit de nous en donner, et nous cheminâmes avec une difficulté incroyable ; on nous fit l’affront de nous arrêter aux barrières : on voulut nous faire payer les droits. Je laisse à penser, si jamais on s’était avisé de faire une pareille demande, aux individus d’une armée marchant à leurs drapeaux.

Nous arrivâmes à Rannerak, dont les pauvres habitant épouvantés, ne firent aucune difficulté de nous fournir le logement et les vivres ; un ordre vint bientôt de Juliers, et nos hôtes refusèrent de rien fournir, même pour de l’argent; nous ne vécûmes jusqu’au moment du licenciement, que sur ce qui restait à la bourse du corps, et dont on acheta un petit magazine de fourrage et de farine.

Le coup décisif arriva enfin. … nous fûmes licenciés ! les souverains, ne craignirent pu d’exposer aux yeux de leur sujets, les défenseurs du trône récompensés de leur dévouement, par le désespoir, la misère et le mépris qu’elle entraîne.

« Ainsi secondant les plans des démagogues et accomplissant les vastes projets des désorganisateurs de la société, ils ont donné le spectacle impolitique de la dégradation perpétuelle, de la noblesse la plus fière et la plus pleine de sentiments d’honneur, à tous les démocrates du monde, bien plus flattés de la mort morale qui la tue, que de l’échafaud qu’ils lui ont dressés.
En vain quelques esprits droits, quelques cœurs honnêtes lui ont fait sentir que des malheurs ne sont pas des crimes, qu’une misère doit la source est aussi honorable, est une vertu : la générosité de quelques âmes grandes, n’a pu lui faire oublier l’indélicatesse des petites, infiniment plus nombreuses. Etrangère partout, en butte à l’ironie où à la persécution, elle n’a recueilli de son attachement à la royauté et aux anciennes lois de son pays, qu’un arrêt sévère qui la proscrit à jamais ; en France on la condamne à la mort, mais cette mort n’est point ignominieuse ; dans tout le relie de l’Europe, on la laisse vivre, et cette vie est presque une ignominie.

Réduits à ce que sont les hommes, quand aucuns prestiges en les environnent plus : ils apprennent à ces peuples, dont les plus sages les payent encore de quelque pitié, ce que peuvent devenir à leur tour ceux qui ne sont au-dessus d’eux, que parce qu’ils n’ont pas encore brisé le piédestal qui les élève.

C’était donc pour cela, que les Rois de l’Europe s’étaient coalisés : c’était donc afin de livrer à l’ignominie, ceux qui par un sentiment d’honneur, avaient abandonné ce qu’ils avaient de plus cher, pour défendre la cause royale ! « Puisque l’Autriche et la Prusse, n’étaient pas décidées à user de toute leur puissance pour rétablir la monarchie ; puisque la question morale de soumettre un peuple, attaquant les principes de la souveraineté, n’était pas la question positive : le rassemblement et l’armement des émigrés était aussi impolitique que barbare.

En vain dira-t-on, que l’on ne s’est rendu qu’à leur cris, que l’on n’a cédé qu’à leur impatience l’impartiale postérité ne se payera point de cette raison puérile ; elle saura faire une différence, aussi juste que sévère, de gens outragés, dépouillés, bannis, nourrissant dans leur cœur le sentiment de l’honnêteté de leurs principes, avec des hommes d’état, qui si peu passionnés depuis, étaient déjà les maîtres de juger de sang-froid, de la sagesse et de de l’humanité du refus qu’ils avaient à faire. ” ” Quoi ! l’on a consenti pour avoir quelques soldats de plus, à sacrifier une grande partie des propriétaires de la France, on a pu les voir avec insouciance se vouant à la loyauté de deux souverains, se séparer de tout ce qui leur était cher, sans avoir la certitude de les en dédommager : en les associant aux desseins que l’on nourrissait en secret, ce n’était plus à la restauration seule de leur roi que l’on les destinait. En faisant, ce que la politique et l’exemple de tous les peuples autorise, le plan de gagner à cette campagne, de détacher quelques provinces du royaume que l’on venait secourir : on entraînait de malheureux Français à la dépouille de leur patrie et l’on transformait ainsi en un véritable crime, ce dévouement généreux qui n’était chez eux, que l’élan du courage et de la vertu. »

Enfin désabusé sur notre trop grande confiance, la larme à l’œil et le cœur ulcéré, je quittai mes anciens camarades : laissant derrière moi les vains projets et le chimérique espoir qui nous avaient tous bercés au commencement de cette funeste campagne : éclairé sur les maux, dont nous avions été (bien involontairement) les instruments : je regardai dès lors, la querelle des puissances avec la France, comme étrangère à la cause, qui nous avait fait un devoir de la quitter ; très résolu, quant à moi de ne plus être partie active dans cette lutte sanglante, je me suit éloigné bien loin du théâtre des malheurs qu’elle occasionne et j’ai depuis ce temps, toujours borné mes vœux, à la cessation de l’effusion inutile du sang humain.

Source: Jacques de Latocnaye – Les causes de la révolution (1797)