Histoire des hommes de proie, ou les crimes du comité de surveillance (1793)

Par Roch Marcandier.

Verba volant, scripta manent.

Les sinistres évènements dont Paris a été le théâtre, les scènes de sang qui se sont passées dans son sein ont jeté l’effroi et la consternation dans l’âme des citoyens honnêtes et sensibles ; et il n’appartient, j’ose le dire, qu’à des assassins ou à ceux qui sont prêts à l’être, de se rappeler sans frémir les crimes qui ont été commis pendant les cinq premiers jours de septembre 1792.
Les générations futures se refuseront à croire que ces forfaits exécrables ont pu avoir lieu chez un peuple civilisé, en présence du corps législatif, sous les yeux et par la volonté des dépositaires des lois, dans une ville peuplée de huit cent mille habitants, restés immobiles et frappés de stupeur, à l’aspect d’une poignée de scélérats soudoyés pour commettre des crimes .
Les promoteurs de l’anarchie, les agitateurs du peuple, en un mot, les partisans du crime ne cessent de nous dire qu’une grande conspiration devait éclater à Paris dans les premiers jours de septembre. Personne, hélas ! ne leur conteste cette vérité que l’événement a justifiée d’une manière aussi atroce que cruelle ; mais pour connaître les conspirateurs et de quelle nature était leur conspiration, il faut remontera la source.
En établissant une chaîne de faits, il ne faudra point une pénétration surnaturelle pour se convaincre que ces massacres sont l’ouvrage de cette faction dévorante qui est parvenue à la domination par le vol et l’assassinat.
Quelle que soit l’horreur que m’inspirent ces journées de sang et d’opprobre, je les rappellerai sans cesse aux Parisiens, jusqu’à ce qu’ils aient eu le courage d’en demander vengeance. Quelque pénible et douloureuse que soit cette tâche, je la remplirai avec constance, car il me semble que le plus sûr moyen d’arrêter l’anarchie est de mettre ses parties honteuses à découvert, et de la montrer au peuple dans toute sa laideur.
Je dirai donc la vérité sans ménagement pour personne ; je raconterai les faits sans les pallier. Si je fais par hasard quelques digressions, ce ne sera que pour mieux faire sentir combien il est important de demander compte aux membres du comité de surveillance du sang qu’ils ont fait répandre et des richesses qu’ils ont dévorées.
Descendons maintenant dans cette caverne, et tâchons, s’il est possible, d’y porter la lumière.
Avant la journée du 10 août, l’administration de police était composée de Perron, Sergent et Viguier. La situation de la ville de Paris paraissant exiger une surveillance plus active et plus étendue, le conseil-général de la Commune créa un comité de douze commissaires. Ces nouveaux administrateurs arrivés à la mairie, expulsèrent de l’administration de police Perron et Viguier ; mais Panis et Sergent furent exceptés. Ils restèrent avec les autres membres composant le nouveau comité établi sur les ruines de l’ancienne police.
Soit par répugnance, ou, ce qui est plus vraisemblable, pour écarter d’abord tout soupçon d’intrigues, Panis et Sergent n’opéraient que rarement avec leurs collègues.
Panis prétextait des incommodités et des fatigues, ils ne paraissaient à la mairie que pour prendre une connaissance succincte de ce qui s’était passé en son absence, du nombre des personnes qui étaient arrêtées et des dépôts arrivé ; il s’en retournait ensuite en rudoyant tous ceux qui se trouvaient sur son passage.
Sergent montrait un peu plus de vigilance et d’aptitude au travail, et il avait moins de rudesse dans ses manières. Il passait en revue avec une exactitude et un scrupule remarquable les bijoux, montres, chaînes de montres, bagues, or et argent, assignats, généralement tous les objets qui peuvent flatter l’œil curieux d’un homme de goût, d’un véritable amateur. A la vue d’objets si séduisants, il était difficile à un homme ami des belles choses de tenir longtemps à cette rude épreuve. Aussi ne tarda-t-il point à donner un exemple de la fragilité humaine ; le malheureux succomba à la tentation. A l’exemple de notre premier père qui, entraîné par la gourmandise, se perdit en portant une main furace sur le fruit défendu, Sergent se perdit par un autre larcin ; non content de la quote part qui lui était dévolue dans les dépôts, il se fit présent de deux montres d’or ornées de leurs chaînes et d’une agate du plus grand prix.
Les dépôts faits au comité de surveillance provenaient d’effets enlevés aux Tuileries et chez les personnes arrêtées, telles que Laporte et Septeuil, ainsi que beaucoup d’autres qui avaient
abandonné leurs maisons et leurs richesses à l’époque des visites domiciliaires, qui ont précédé les massacres.
Chaque dépôt devait être accompagné d’un procès-verbal qui énonçât la nature et l’état des objets déposés ; mais pour voler impunément il fallait employer des moyens extraordinaires. Dès-lors on travailla à soustraire les procès-verbaux, et à jeter la confusion et le désordre parmi ceux dont la soustraction était trop difficile.
Les procès-verbaux auraient dû être dans une seule main, avec indication précise, sur un registre, du lieu où se trouvaient les objets déposés ; voilà du moins, ce qu’auraient fait des administrateurs sages et bien intentionnés ; mais des brigands, des voleurs capables de tous les crimes, ont dû prendre une autre marche et mépriser le vœu impératif de la loi ; voici la route tortueuse que ces hommes de proie ont suivie pour arriver à leur but.
Plusieurs commissaires du comité de surveillance, avaient observé à différentes reprises, que leurs pouvoirs ne les autorisaient qu’à rechercher les conspirateurs et les contre-révolutionnaires avec leurs papiers et leurs correspondances; que le conseil-général ne leur avait point conféré le pouvoir d’être dépositaires ; en conséquence, il fut décidé que l’on en référerait au conseil-général, afin qu’il déchargeât le comité de surveillance de cette responsabilité. On convint d’assembler le comité pour délibérer sur cet objet ; l’assemblée se tint vers les derniers jours d’août, dans le bureau principal du comité de surveillance, où vinrent Panis et Sergent, accompagnés de Marat qui n’avait aucun droit, aucun caractère pour s’y trouver, attendu qu’il n’était point administrateur ; mais il y avait du butin à partager, il n’en fallait pas davantage pour provoquer la réunion des hommes de proie.
L’objet fut à peine soumis à la délibération, que Panis interrompit ses collègues en les assurant qu’il avait trouvé un moyen aussi simple que prompt de terminer la chose, et de tirer le comité de surveillance d’embarras. On écoute : le fripon propose d’adjoindre au comité, d’abord son intime Marat « et quatre à cinq autres dont il répondait comme de lui-même ; d’après cela, ajoutait-il, il n’y a nulle inquiétude à avoir sur les dépots ; on mettra tout en ordre. »
Ceux qui n’avaient pas les mêmes desseins que Barrabas Panis, trouvèrent cette adjonction illusoire et ridicule. La majorité observa, qu’il n’y avait point plus de sûreté pour l’avenir, qu’il y en avait eu par le passé, que par la proposition de Barrabas, ils se trouvaient toujours sujets à une responsabilité solidaire ; qu’en conséquence, pour leur tranquillité personnelle et l’honneur du comité, il fallait demander au conseil général qu’il remît à d’autres le soin et la conservation des dépôts ; d’ailleurs, ajoutaient-ils encore, il est hors des principes et fort étranger à notre mission de communiquer des pouvoirs d’administrer, sans la participation du conseil-général, à des hommes qui ne sont pas nommés par le peuple membres du conseil-général.
Ces observations faites en présence de Marat, annonçaient une sévérité de principes qui ne pouvait que déplaire à Barrabas et à Sergent. Ces deux inséparables larrons entrèrent dans une colère horrible contre les administrateurs pusillanimes qui s’avisaient de parler principes dans un moment où il ne s’agissait que de déployer les grands moyens de faire rapidement fortune.
Panis avait l’air d’un frénétique ; il leur reprocha qu’ils n’étaient point à la hauteur de la révolution ; Marat, l’œil rouge de sang, menaça de les traîner dans la boue s’ils n’agissaient au gré de son ami Barrabas. Sergent était un peu plus calme ; il avait l’air suppliant, et il semblait leur dire : terminons ces débats, vivons en bonne intelligence ; mais les commissaires se tinrent constamment au-dessous de la révolution, et ne voulurent pas des adjoints de Barrabas.
Cette séance fort orageuse se termina par un présent que Marat exigea des commissaires, et qu’ils eurent la faiblesse de lui permettre d’enlever, ce furent quelques presses et des caractères de l’imprimerie ci-devant royale, dont ils n’avaient pas le droit de disposer. Aussi fut-il reconnaissant. Ce premier acte de faiblesse lui donna des espérances pour l’avenir, il ne les traînera point dans la boue comme il les en avait menacés.
Il est essentiel de rappeler ici, que le comité de surveillance était composé de douze membres, non compris Panis et Sergent, ce qui faisait quatorze ; huit s’opposèrent à l’adjonction et les quatre autres hommes de proie décidés, se rangèrent au sentiment de Barrabas et de Sergent.
Par le refus motivé des commissaires, d’accéder à la proposition de Barrabas, relative à l’adjonction qu’il avait proposée, son plan de rapine se trouvait absolument bouleversé, son but était manqué ; cependant il voulait, à quelque prix que ce fût, s’adjuger tous les dépôts et n’en pas laisser le moindre vestige. Ce vaste projet ne pouvait s’accomplir que par la soustraction des procès-verbaux, et la ténacité des commissaires était un obstacle qu’il n’avait pas prévu. Il était heureusement à la hauteur de la révolution ; il ne s’agissait que d’avoir avec lui des gens dont il pût répondre comme de lui-même. Aidé de son bon génie qui lui inspira ce qu’il fallait faire, il leva soudain tous les obstacles ; voici comment il dressa ses batteries :
Il avait d’abord rejeté la mesure proposée par les commissaires, tendant à demander au conseil-général qu’il remît en d’autres mains la conservation des dépôts ; après y avoir mûrement réfléchi, il trouva dans cette proposition le moyen d’arriver à son but.
Le 30 août à l’insu des commissaires, il se retire auprès du conseil-général, c’était un instant avant la levée de la séance ; le moment était favorable, il y avait peu de monde ; il prend la parole , non pour parler dans le sens des opposants à l’adjonction, mais, pour les dénoncer et les calomnier : « Là majorité des membres du comité de surveillance sont ineptes, dit-il, ils ne marchent pas ; le plus grand désordre règne dans le comité. » Il termine la diatribe par demander que le conseil-général l’autorise à s’adjoindre des membres, pour composer un comité à sa façon, de gens dont il répondrait comme de lui-même. C’était une tournure astucieuse par laquelle il revenait, malgré les commissaires, au point d’où il était parti.
Le conseil-général prend aussitôt un arrêté conforme à la demande de Barrabas ; muni de cet arrêté, le voilà maître de tout. Jusqu’à cette époque il avait affecté dans ses discours les grands airs du désintéressement, et dans le cours de la discussion qui eut lieu relativement à l’adjonction, il disait à ses collègues, que jamais il n’était entré dans les magasins où étaient les dépôts, qu’il ne les connaissait pas. Le coquin! l’imposteur ! il les avait tous vus, et déjà il avait fait enlever par des commis affidés, nombre de procès-verbaux dont il tenait note exacte, pour savoir combien il en restait et quels étaient ceux sur lesquels il lui importait de mettre la main.
Dans les premiers temps, comme je l’ai observé ailleurs, Barrabas et Sergent, son émule, affectaient de ne paraître que momentanément au comité ; mais depuis le 15 août jusque après les massacres, l’un et l’autre y vinrent régulièrement tous les jours, et ne désemparèrent plus que pour passer à la Convention couverts de sang et chargés de vols. Les magasins de dépôts étaient les salles mêmes des bureaux du comité de surveillance ; c’étaient notamment dans ce bureau où étaient déposées les malles, boîtes, cartons, etc., etc… Il y avait en outre dans cette salle, une ou deux grandes armoires qui étaient remplies d’objets précieux. Seulement on avait placé dans une chambre haute quelques objets peu dignes des hommes de proie, tels que pistolets, sabres, fusils, cannes à sabre, etc. ; Barrabas connaissait donc les dépôts, il les avait donc vus, puisqu’il entrait chaque jour et à toute heure dans les salles où ils étaient renfermés ; mais en admettant qu’il les eût ignorés, ce qui suit montrera qu’il ne tarda point à faire une intime connaissance avec eux.
Le 31 août, en vertu de l’arrêté du 30 qu’il avait surpris au conseil-général, il mit les scellés sur le principal bureau du comité de surveillance, où étaient précisément les dépôts précieux qu’il avait dit ne pas connaître. Il profita de l’absence des commissaires, et fit en sorte que les scellés furent apposés par lui seul, et il les leva de même sans leur participation. Barrabas posant et levant les scellés lui seul, sans le concours d’aucuns témoins… quelle source féconde de réflexions ! Quelle matière à conjectures, surtout quand on se rappelle que Barrabas était jadis avocat au Châtelet, et qu’en cette qualité il ne pouvait ignorer les lois. D’intelligence avec son digne ami Sergent, ils prirent encore une mesure également hardie qui acheva de les rendre maîtres absolus du butin. Ils couronnèrent l’œuvre en s’emparant d’une quantité d’autres procès-verbaux qui, jusqu’alors, n’étaient point tombés en leur puissance.
Des commissaires de section avaient déposé à la mairie des procès-verbaux et des effets en tout genre, enlevés chez les personnes que l’on jetait par centaines en prison (car dans ce moment les sections se mêlaient aussi du métier ; il y eut même des arrestations faites par des quidams qui n’avaient point de mission). Plusieurs membres du comité de surveillance ayant vu, ce qui s’appelle vu de leurs propres yeux, que Barrabas exerçait un brigandage illimité, résolurent d’y mettre un frein. Au fur et à mesure que les procès-verbaux arrivaient, ils avaient la précaution de les envoyer au bureau central, pour que les commis prissent le soin de les mettre en ordre et que le chef de ce bureau en répondît ; mais, avec l’arrêté du 30, que Barrabas interprétait toujours suivant ses intérêts, il renversa encore cette nouvelle barrière. Toujours à la hauteur de la révolution, il mit les scellés sur le bureau central comme il les avait mis sur le comité de surveillance, chassa de ce bureau les commis qui ne méritaient pas tous de l’être, puisqu’il donna lui-même un certificat de civisme à celui qui était à la tête du bureau central après l’en avoir expulsé. Dès-lors il ne restait plus avec lui que des hommes sûrs dont il pouvait répondre comme de lui-même. De ce nombre, étaient les administrateurs Leclerc, Lenfant, Cailly et Duffort, trop intéressés au brigandage pour s’aviser jamais d’entraver les opérations de Barrabas ; la certitude d’être admis au partage, leur faisait contempler d’un œil complaisant les entreprises les plus révoltantes, les attentats les plus horribles. D’un autre côté, le Prussien Marat, fraîchement sorti de sa caverne, Jourdeuil le grippe-sous, Duplain le banqueroutier et Deforgues autre fripon, n’étaient pas gens non plus à contrarier Barrabas. On conçoit donc aisément que cette monstrueuse association, dont l’ensemble rappelait l’idée de tous les vices et de toutes les turpitudes, ne pouvait enfanter que de grands crimes, et c’est ce qui est arrivé. Ce fut dans cette caverne que furent préparés les massacres de septembre, ce fut dans cet abominable repaire que fut prononcé l’arrêt de mort de huit mille Français, détenus la plupart sans aucun motif légitime, sans dénonciation, sans aucune trace de délit, uniquement par la volonté et l’arbitraire des voleurs du comité de surveillance.
Quelques jours avant les massacres, des membres du comité, effrayés de cette violation des principes, touchés du spectacle affreux d’une multitude de citoyens enfermés à la mairie, qui réclamaient contre leur arrestation, et demandaient à grands cris qu’on leur en fît connaître les motifs ; ces commissaires, dis-je, voulurent consacrer le jour et la nuit à les interroger, pour remettre en liberté ceux qui étaient retenus sans griefs, et envoyer en prison ceux qui étaient dans le cas d’être traduits devant les tribunaux.
Dans le nombre de ces détenus, il y en avait plusieurs qui étaient réclamés par leurs sections ; mais ils étaient riches, et aux yeux de Barrabas c’était un crime qu’il ne pardonnait pas. Ils ne furent point interrogés, il les envoya en prison sans aucune formalité ; il était nuisible à ses intérêts qu’on les interrogeât, car, en remplissant cette formalité, il aurait fallu des motifs pour les retenir, et ceux contre lesquels il n’y en avait pas recouvraient de droit leur liberté. Alors il fallait nécessairement leur remettre leurs richesses ; au lieu qu’en les faisant massacrer sans rédaction de procès-verbal, sans interrogatoire, il ne restait aucune trace ni des personnes ni des choses ; il fermait la porte à toutes les réclamations, ce qui le laissait fort à son aise pour se mettre impunément en possession de l’hérédité vacante, ou, pour me servir d’une expression triviale, il était à même de pêcher en eau trouble.
Le2 septembre, on apprend que la ville de Verdun est prise par les Prussiens qui, ajoutent les colporteurs de cette nouvelle, s’y sont introduits par la trahison des Verdunois, après une résistance simulée de leur part. Aussitôt on tire le canon d’alarme, la générale bat et le tocsin sonne. Des municipaux à cheval courent sur les places publiques, confirment cette nouvelle, font des proclamations pour exciter les citoyens à marcher contre l’ennemi.
Au premier coup de tocsin, chacun se demandait avec raison pourquoi, au moindre danger, on se complaisait à jeter ainsi l’alarme dans Paris, et à frapper de terreur tous ses habitants. Loin d’entretenir dans leur âme cette mâle énergie qui convient à des guerriers et assure le gain des batailles, n’était-ce pas en effet un moyen puissant d’énerver leur courage ? Mais ceux qui ne connaissaient pas le secret des conjurés furent bientôt instruits par leur propre expérience. O jour de deuil et d’opprobre ! C’était à ce signal que devaient se réunir les assassins qui se portèrent aux prisons ; c’était le prélude du plus affreux carnage.
Les brigands distribués par bandes se portent aux prisons ; aux unes ils fracturent les portes, aux autres ils se font livrer les clefs et s’emparent des victimes que le comité de surveillance y avait amoncelées pendant quinze jours.
Ces assassins armés de sabres et d’instruments meurtriers, les bras retroussés jusqu’aux coudes, ayant à la main des listes de proscription dressées quelques jours auparavant, appelaient nominativement chaque prisonnier.
Des membres du conseil-général, revêtus de l’écharpe tricolore, et d’autres particuliers s’établissaient au guichet dans l’intérieur de la prison. Là était une table couverte de bouteilles et de verres, autour étaient groupés les prétendus juges et quelques-uns des exécuteurs de leurs sentences de mort. Au milieu de la table était déposé le registre d’écrou.
Les assassins allaient d’une chambre à l’autre, appelaient chaque prisonnier à tour de rôle, puis le conduisaient devant le tribunal de sang qui lui faisait ordinairement cette question : Qui êtes-vous ? Aussitôt après que le prisonnier avait décliné son nom, les cannibales en écharpe inspectaient le registre, et après quelques interpellations aussi vagues qu’insignifiantes, ils les remettaient entre les mains des satellites de leurs cruautés, qui les conduisaient à la porte de la prison, où étaient d’autres assassins qui les massacraient avec une férocité dont on chercherait en vain des exemples chez les peuples les plus barbares.
A la prison de l’Abbaye ils étaient convenus entre eux que toutes les fois que l’on conduirait un prisonnier hors du guichet en prononçant ce mot : à la Force, ce serait l’équivalent d’une sentence de mort. Ceux qui remplissaient à la Force le même emploi, c’est-à dire le métier de bourreau, étaient convenus de même qu’en prononçant ce mot : à l’Abbaye, cela voudrait dire qu’il fallait donner la mort au prisonnier, qu’il était condamné. Ceux qui étaient absous par le sanglant tribunal, étaient mis en liberté et conduits à quelque distance de la prison, au milieu des cris de vive la nation.
L’assemblée législative députa plusieurs de ses membres, qu’elle chargea de rappeler à la loi les brigands qui s’en écartaient d’une manière aussi atroce ; mais que pouvait le langage de la raison et de la morale sur des assassins altérés de sang, et la plupart plongés dans la plus crapuleuse ivresse ? Cette mesure était insuffisante ; toute harangue devenait vaine, attendu que pour dompter des tigres il fallait de la force armée, il fallait que l’assemblée sortît tout entière, et qu’elle vînt former autour de chaque prison un rempart inexpugnable. Ils repoussèrent par des menaces tous les avis et les conseils de paix qui leur étaient portés. L’abbé Fauchet, évêque du Calvados, membre de la députation, fut menacé, injurié, et peu s’en est fallu que de la menace on n’en vînt aux coups ; il vit l’instant où les assassins allaient les comprendre au nombre de leurs victimes. Il se retira, et vint rendre compte à l’assemblée qui était elle-même dans la stupeur et l’avilissement, menacée d’une dissolution totale par l’infâme Robespierre, qui exerçait une tyrannie sans bornes dans Paris.
Les prêtres renfermés dans l’église des Carmes, furent tous massacrés à l’exception d’un seul ; on les faisait sortir les uns après les autres et souvent deux ensemble. D’abord les assassins les tuèrent à coups de fusil ; mais sur l’observation d’une multitude de femmes qui étaient là présentes, que cette manière était trop bruyante, on se servit de sabres et de baïonnettes. Ces malheureuses victimes se prosternaient au milieu de la cour et se recueillaient un instant ; abandonnés de la nature entière, sans appui, sans consolation autre que le témoignage de leur conscience, ils élevaient les yeux et les mains vers le ciel, et semblaient conjurer l’Être-Suprême de pardonner à leurs assassins. Le seul qui échappa à leur fureur s’était caché dans un lieu dérobé ; deux gardes nationales l’aperçoivent ; ce prêtre vénérable courbé sous le poids des années, les cheveux blanchis par la vieillesse, tombe à leurs genoux, les yeux baignés de larmes, il invoque leur appui, il leur parle d’humanité. Ce beau sentiment ne leur était pas inconnu ; ils ne s’étaient glissés parmi les assassins que dans l’espérance de leur arracher quelques victimes ; mais, hélas! en lui sauvant la vie ils s’exposaient de tomber à sa place. Cependant, leur résolution fut aussi prompte que le péril était imminent. « Prenez mon fusil, lui dit l’un d’eux, et suivez-nous, en traversant la cour ensemble, nous crierons vive la nation ! les assassins croiront que vous êtes de l’expédition ; » ce stratagème heureux mit le vieillard hors de tout soupçon ; il traversa la cour et sortit de la foule sans être connu.
Et vous, partisans de ces massacres, conjurés féroces qui n’avez cessé de tromper la multitude crédule, direz-vous qu’il était impossible d’arrêter le bras des assassins ? Direz-vous qu’il n’était point en votre puissance de les réprimer ? Vous avez dit aux départements, par l’organe imposteur de vos commissaires, que vous n’aviez pu arrêter la colère du peuple. Malheureux ! vous prostituez le nom du peuple, vous ne l’invoquez que pour le déshonorer et couvrir vos turpitudes et vos crimes ! Était-ce donc le peuple qui commettait ces forfaits exécrables ? Non, il gémissait en silence ; c’est vous, administrateurs féroces, qui, d’intelligence avec le conseil-général de la Commune et le ministre Danton, avez tout préparé, tout fait exécuter. C’est vous qui avez fait commettre tous ces crimes par un petit nombre d’affidés, afin de vous enrichir des dépouilles sanglantes de vos nombreuses victimes ; c’est vous qui avez fait de Paris le coupe-gorge du riche, et préparé la misère du peuple en brisant tous les liens sociaux, en tarissant tous les canaux de la circulation, en détruisant la confiance publique si nécessaire, si indispensable à la prospérité commune et au bonheur de tous.
S’il n’était pas prouvé qu’à vous seuls appartient l’opprobre des premiers jours de septembre, je vous rappellerais deux faits que vous ne pouvez nier. Je vous rappellerais ce paiement de 850 liv., fait par ordre du conseil-général, au marchand de vin qui fournissait vos assassins à la Force pendant leur horrible exécution; je vous rappellerais le comité de surveillance, louant la veille du massacre les voitures qu’il destinait, et qui ont servi à conduire à la carrière de Charenton les cadavres de septembre. Mais tous ces crimes sont attestés par des milliers de témoins, et s’ils ne l’étaient pas, on aurait encore le droit de vous punir de votre inaction criminelle.
Pourquoi, après vous être emparé de tous les pouvoirs, n’en ayez-vous point fait usage pour tempérer la fureur des assassins ? Quel mouvement vous êtes- vous donné ? Quelle mesure avez-vous prise pour arrêter l’effusion du sang ? Lorsque des citoyens accablés de douleur se sont présentés au conseil-général pour esquisser ce tableau hideux et déchirant, que leur a-t-on répondu ?… Juste ciel ! je frémis d’y penser. Plusieurs de ces tigres ont applaudi. Le commandant général a-t-il été requis de donner les ordres à la garde nationale ? Non, et ce fait est prouvé. Santerre osa dire qu’il avait requis la force armée ; mais tout dément son assertion. Roland, le seul Roland, l’objet des calomnies et des persécutions de tout ce qu’il y a de vil, d’assassins et de voleurs en France, fut l’unique dans Paris qui osa lever une tête altière, et rappeler à leur devoir les autorités perfides et criminelles qui encourageaient les massacres par leur immobilité.
Si la force armée eût été requise, ne se serait-il point trouvé dans la garde nationale un nombre suffisant de bons citoyens pour repousser, pour anéantir même une poignée d’assassins qui, par la seule crainte du châtiment que la justice inflige au crime, se seraient hâtés de prendre la fuite au moindre mouvement répressif ?
Je présume plus favorablement des Parisiens. Il n’est pas permis de prétendre que la garde nationale tout entière aurait abandonné lâchement la vie de plusieurs milliers d’hommes, que son devoir et ses serments, d’accord avec les principes de l’humanité et de l’éternelle justice, lui commandaient de défendre.
Si la garde nationale eût été requise, si on l’eût commandée au nom de la loi, que des chefs perfides et sanguinaires s’appliquaient à paralyser, combien elle eût été forte et courageuse ; elle se serait levée tout entière ; mais, cette garde nationale, dont la masse est restée pure au milieu de tous les genres de corruption et de brigandage, n’a-t-elle pas craint qu’on l’accusât d’avoir agi sans réquisition ? n’a-t-elle pas craint qu’en voulant punir le crime, on l’accusât elle-même de s’être rendue criminelle; retenue par ces motifs, elle est restée immobile.
J’ai vu la place du Théâtre-Français couverte de soldats que le tocsin avait rassemblés, je les ai vus prêts à marcher, et tout à coup se disperser, parce qu’on était venu traîtreusement leur annoncer que ce n’était qu’une fausse alerte, que ce n’était rien. Ce n’était rien, grands dieux ! Déjà la cour des Carmes et celle de l’Abbaye étaient inondées de sang, et se remplissaient de cadavres. Ce n’était rien!
J’ai vu trois cents hommes armés, faisant l’exercice dans le jardin du Luxembourg, à deux cents pas des prêtres que l’on massacrait dans la cour des Carmes ; direz-vous qu’ils seraient restés immobiles si on leur eût donné l’ordre de marcher contre les assassins ?
Aux portes de l’Abbaye et des autres prisons, étaient des épouses éplorées redemandant à grands cris leur époux, qu’une fin tragique venait de séparer d’elles ; d’autres avaient la douleur de les voir massacrer à leurs pieds.
Le même carnage, les mêmes atrocités se répétaient en même temps dans les prisons et dans tous les endroits où gémissaient les victimes du pouvoir arbitraire ; partout on exerçait des cruautés toujours accompagnées de particularités plus ou moins douloureusement remarquables.
Au séminaire de Saint-Firmin, les prêtres que l’on y retenait en charte privée attendaient paisiblement, comme les autres prêtres détenus aux Carmes, que la municipalité de Paris leur indiquât le jour de leur départ, et leur délivrât des passeports pour sortir de France, aux termes d’un décret tout récent qui leur faisait cette injonction en leur accordant trois livres par jour pendant leur voyage ; il est incontestable qu’il n’a tenu qu’aux autorités du jour que ce décret eût son exécution avant les massacres ; mais les prêtres détenus étaient désignés et réservés pour ce jour. Ils furent mutilés et déchirés par lambeaux. A Saint-Firmin, ils trouvèrent plaisant d’en précipiter quelques-uns du dernier étage sur le pavé.
A l’hôpital général de la Salpêtrière, ces monstres ont égorgé treize femmes, après en avoir violé plusieurs.
A Bicêtre, le concierge, voyant arriver ce ramas d’assassins, voulut se mettre en mesure de les bien recevoir, il avait braqué deux pièces de canon, et dans l’instant où il allait y mettre le feu il reçut un coup mortel ; les assassins vainqueurs ne laissèrent la vie à aucun des prisonniers.
A la prison du Châtelet même carnage, même férocité ; rien n’échappait à la rage de ces cannibales, tout ce qui était prisonnier leur parut digne du même traitement.
A la Force ils y restèrent pendant cinq jours. Madame la ci-devant princesse de Lamballe y était retenue ; son sincère attachement à l’épouse de Louis XVI était tout son crime aux yeux de la multitude. Au milieu de nos agitations elle n’avait joué aucun rôle, rien ne pouvait la rendre suspecte au peuple, à qui elle n’était connue que par des actes multipliés de bienfaisance. Les écrivains les plus féroces, les déclamateurs les plus fougueux ne l’avaient jamais signalée dans leurs feuilles.
Le 3 septembre on l’appelle au greffe de la Force, elle comparaît devant le sanglant tribunal composé de quelques particuliers. A l’aspect effrayant des bourreaux couverts de sang, il fallait un courage surnaturel pour ne pas succomber. Fieffé, greffier de la Force, nommé par la Commune, lui fait quelques questions ; elle ranime ses forces abattues, et répond de manière à prouver que sa détention est l’effet de la prévention la plus cruelle.
Les exécuteurs féroces attendaient leur victime à la porte, impatients de ne point la voir paraître, ils l’appellent plusieurs fois ; elle tarde, on l’appelle encore ; enfin les assassins se présentent, ils s’en emparent et l’entraînent au supplice.
Plusieurs voix s’élèvent du milieu des spectateurs et demandent grâce pour madame de Lamballe. Un instant indécis, les assassins s’arrêtent ; mais bientôt après elle est frappée de plusieurs coups, elle tombe baignée dans son sang et elle expire.
Aussitôt on lui coupe la tête et les mamelles, son corps est ouvert, on lui arrache le cœur ; sa tête fut ensuite portée au bout d’une pique et promenée dans Paris, à quelque distance on traînait son corps.
Les tigres qui venaient de la déchirer ainsi, se sont donné le plaisir barbare d’aller au Temple, montrer sa tête et son cœur à Louis XVI et à sa famille.
Tout ce que la férocité peut produire de plus horrible et de plus froidement cruel fut exercé sur madame de Lamballe.
Il est un fait que la pudeur laisse à peine l’expression propre à le décrire ; mais, je dois dire la vérité toute entière et ne me permettre aucune omission. Lorsque madame de Lamballe fut mutilée de cent manières différentes, lorsque les assassins se furent partagé les morceaux sanglants de son corps, l’un de ces monstres lui coupa la partie virginale et s’en fit des moustaches, en présence des spectateurs saisis d’horreur et d’épouvante.
A la Conciergerie était une femme connue sous le nom de bouquetière du Palais-Royal, elle était condamnée à perdre la vie. La procédure instruite contre elle était viciée de plusieurs nullités qui la rendaient sujette à cassation. Le tribunal de cassation avait prononcé, et renvoyé, afin d’instruire de nouveau devant un tribunal qui devait en connaître. Le chef d’accusation porté contre elle était certain, il est vrai ; par un mouvement de fureur jalouse elle avait fait de son amant un nouvel Abeilard, et cette amputation cruelle avait causé sa mort. On l’amène au guichet ; soudain elle est frappée, elle tombe étant encore en vie ; on se sert d’un mauvais couteau pour lui couper les mamelles. Après cette barbare et douloureuse incision, on lui passe dans la matrice un bouchon de paille qu’on ne lui ôte que pour la fendre d’un coup de sabre ; elle expire dans ce tourment cruel au milieu de cette dissection effroyable, en frappant les airs de cris lamentables ; et loin que ce genre de supplice inconnu jusqu’à nous, touchât les spectateurs, ils encourageaient les assassins par des applaudissements répétés, par des bravos féroces. On remarqua, dans la cour du palais, un individu tenant un jeune enfant par la main, il le conduisait sur les cadavres, et lui en fit mordre plusieurs, afin d’apprendre à cet enfant à devenir barbare et sanguinaire. O nature ! quels monstres as-tu vomis sur la terre!
M. Montmorin, gouverneur de Fontainebleau, accusé et détenu dans cette prison, avait été jugé et déchargé d’accusation par le tribunal du 17 août sur la déclaration du juré de jugement. Des hommes apostés à l’audience, des scélérats altérés de sang voulurent le massacrer en présence des juges ; Osselin, président du tribunal le prend sous sa sauvegarde, il le reconduit en prison et l’écroue de nouveau. Le tribunal en réfère à l’instant au ministre de la justice et au comité de législation de l’assemblée ; le comité fut d’avis que M. Montmorin, légalement acquitté, devait être mis en liberté ; mais en considérant les suites funestes que pouvait avoir la fureur délirante des anthropophages attroupés devant la prison, le comité pensa qu’il était prudent, pour la sûreté personnelle de M. Montmorin, de le tenir en prison jusqu’à ce que la fureur fût calmée ; mais Danton pensait autrement, en dînant à l’hôtel de l’intérieur avec Roland et les autres ministres, il protesta que M. Montmorin serait puni ; cependant il était légalement acquitté de l’accusation intentée contre lui, et la loi défend d’exercer aucune nouvelle poursuite pour le même délit, fût-il prouvé, quand le délinquant a été acquitté ; mais Danton, le Néron de nos jours, ce tigre altéré du sang de ses concitoyens, voulait que M. Montmorin fût massacré ; en effet, ce fut la veille du massacre qu’il tint cet horrible langage, et M. Montmorin fut le premier qui tomba sous le fer des assassins qui se portèrent à la Conciergerie ; criblé de coups et couvert de blessures, il se releva plusieurs fois et fut mourir à l’extrémité de la cour, à une distance assez éloignée de l’endroit où il avait reçu le premier coup.
La menace de Danton de faire punir un homme que la loi avait absous, et qu’en sa qualité de ministre de la justice il aurait dû défendre, me rappelle la conduite qu’il a tenue à l’égard d’un de ses parents ; les plus difficiles à convaincre ne pourront se dissimuler, par la narration des faits, que Danton était le chef suprême des assassins.
A Sainte-Pélagie était renfermé un sieur Godot, autrefois receveur des traites au port Saint-Paul. Ce particulier, parent de Danton, était constitué prisonnier à la requête de la ferme-générale, envers laquelle il était débiteur d’une somme de 500,000 livres par suite d’exactions dans sa recette, et pour diverses opérations cauteleuses qu’il avait faites avec des escrocs de tout genre qu’il s’était associés ; Originairement il était détenu à la Conciergerie, d’où il fut transféré. Godot se disposait à présenter une requête au tribunal saisi de son affaire, afin d’obtenir sa liberté provisoire. Six jours avant le massacre, Danton lui fit dire à Sainte-Pélagie, qu’il fût tranquille, qu’il ne fallait pas présenter de requête, que sous peu de jours il aurait sa liberté définitive. En effet, le jour du crime arrive, Godot est mis en liberté, comptable envers la nation d’une somme énorme (cette somme par les décrets se trouve réversible au Trésor public), il court tranquillement tout Paris, tandis qu’à ses côtés et sous ses yeux il a vu massacrer tous les autres prisonniers. Je ne prétends pas dire qu’il fallait ajouter encore cette victime aux autres ; loin de moi ce vœu barbare, j’ai trop en horreur les assassinats, le souvenir affreux des massacres me déchire le cœur ; mais je ne puis penser à ces jours de carnage sans voir dans ce fait la preuve des forfaits de Danton ; car, si les victimes n’eussent été marquées d’avance, comment Godot aurait-il pu échapper, tandis qu’à ses côtés et sous ses yeux il a vu égorger de malheureux prêtres pour avoir refusé de prêter un serment qu’on voulait leur arracher par la violence, et qu’une loi formelle et récente leur laissait le droit de refuser.
Il suffit de rapprocher la menace de Danton de faire punir M. Montmorin, légalement acquitté, de l’avis qu’il donne à son parent que dans peu de jours il sera libre : il ne faut pas, dis-je, de réflexion bien profonde pour se convaincre que Danton et ses satellites s’étaient arrogé le droit de vie et de mort sur les prisonniers, que d’une main ce moderne Sylla dirigeait la hache des assassins, et de l’autre signait des lettres de grâce à ses protégés. La preuve de ce fait se fortifie davantage encore, quand on se rappelle Camille Desmoulins, secrétaire du sceau, disant à qui voulait l’entendre la veille du massacre, que, de concert avec Danton et d’Églantine, secrétaire du département de la justice, ils avaient pris de grandes mesures qui sauveraient la France.
Que serait-ce donc pour confondre Danton et lui arracher le masque hypocrite dont il se couvre, si j’allais rappeler qu’à l’exemple des ministres de l’ancien régime, qu’il accusait sans cesse de vols et de rapines, il est sorti du ministère sans rendre ses comptes à la nation, comme Montmorin, Latour-Dupin, Lessart, et tant d’autres ennemis du peuple qui n’en rendaient aucun.
Que serait-ce, si pour prouver qu’il est l’ennemi juré du peuple, j’allais rechercher sa conduite dans la Belgique, ses intelligences avec Dumourier dont il faisait l’éloge à la Convention, dans l’instant même où ce général perfide conspirait ouvertement contre la liberté publique.
Que serait-ce si j’approfondissais les déclarations de Miaczinsky, coupable sans doute, mais dont on s’est bien gardé de prolonger la vie, de crainte d’obtenir des révélations utiles à la patrie.
Que serait-ce si, jetant les yeux sur les débris enflammés de la ville de Lyon, je trouvais dans une lettre écrite par Danton à Dubois-Crancé, le résultat des conseils atroces qu’il lui donne de réduire cette ville en cendres, afin de régner sur ses débris fumants, comme cet empereur qui naguère, lors de l’insurrection des Belges, écrivait au général Dalton de brûler la Belgique, ajoutant qu’il aimait mieux régner sur des villes incendiées que sur des peuples rebelles ; quelle différence les Lyonnais pourront-ils faire désormais d’un empereur autrichien d’avec un député semblable à Danton ?
Que serait-ce si le peuple français, frappé d’aveuglement jusqu’à ce jour, allait enfin reconnaître que Danton est un conspirateur féroce, l’assassin du peuple de Lyon ; que l’invitation barbare qu’il fait à Dubois-Crancé, de s’ouvrir un passage à travers les décombres de cette cité opulente, n’est autre chose qu’un projet concerté de faire périr sur l’échafaud les plus riches commerçons de cette ville, afin de s’emparer de leurs trésors ? Suffit-il à ce monstre d’avoir désavoué cette lettre déjà réalisée ? Suffit-il que Barrère ait douté qu’elle fût de Danton, pour que la France soit obligée de les en croire l’un et l’autre sur parole ?
Que serait-ce si, je reprochais à Danton que les chevaux qu’il attache à son char ont été volés dans les écuries ci-devant royales, tandis qu’ils devaient être vendus au profit de la nation.
Que serait-ce si, remontant à la source de sa fortune, je découvrais au peuple un homme noyé de dettes avant le 10 août 1792, et, immédiatement après cette époque, renonçant à toute pudeur, étaler en public un faste insultant à la misère commune, et chez lui un luxe asiatique.
Que serait-ce si, l’interpellant de déclarer comment, et par quels moyens sa fortune s’est subitement accrue et d’une manière incalculable, avec quel or il a acquis des domaines considérables et avantagé sa femme de sommes énormes, lui qui n’aurait pu, il y a un an, lui apporter en dot qu’une longue liste de créanciers ; que serait-ce, dis-je, si Danton, interpellé sur tous ces faits en présence du peuple, ne pouvait rien répondre de plausible ? Mais laissons à part les rapines et revenons aux massacres.
En même temps que Danton donnait des lettres de grâce à son parent, d’Églantine en donnait aussi à sa servante, qui était détenue à la Conciergerie. Il l’avait accusée de vol, et véritablement elle lui avait dérobé quelques effets ; mais l’accusation qu’il dirigea contre elle, lui servit à couvrir une infâme escroquerie, dont il s’était rendu coupable envers une jeune personne qu’il avait eue pour maîtresse.
Camille-Desmoulins, de son côté, fit sortir de la Force, la veille du massacre, un prêtre de ses amis ; pourquoi misérables, puisque vous étiez les dispensateurs de la vie de nos concitoyens, n’avez-vous sauvé que ces trois individus ? Si vous eussiez fait usage de votre puissance pour sauver tous les autres, on eût jeté avec horreur, sans doute, mais enfin, on eût essayé de jeter un voile sur les larcins de tout genre dont Paris entier vous accuse.
Panis, Duplain et Leclerc, ne voulurent pas non plus que cette époque sanglante devint funeste à leurs amis. A l’exemple de Danton, qui exerçait une dictature anticipée dans Paris, ils partagèrent ce pouvoir suprême avec lui. Un sieur Daubigny, convaincu par la section des Tuilleries d’avoir volé plusieurs objets d’or et d’argent massifs, chandeliers d’or, etc., fut mis en liberté Ie2 septembre à huit heures du matin, en vertu d’un mandat de délivrance, signé Panis, Duplain et Leclerc ; Marat, l’ami et le complice des assassins et des voleurs, accordait sa protection spéciale à ce Daubigny, qui en était bien digne sous tous les rapports ; il fut le visiter le jour ou la veille du massacre à la Force.
Je souffre d’être contraint de placer Manuel au rang des assassins de septembre, et d’avoir contre lui un fait qui prouve qu’il était initié à ces mystères d’iniquité ; je ne puis concevoir, comment l’auteur de La Police dévoilée a pu s’associer aux forfaits d’une police plus révoltante et plus atroce que celle dont il nous avait fait connaître les attentats ; mais il n’est pas de mon sujet d’épargner personne. Le jour du carnage au matin il fut à l’Abbaye, où Beaumarchais était détenu après avoir passé trois jours entre les griffes des vautours du comité de surveillance ; il le remit en liberté. Vous m’avez cru votre ennemi, lui dit-il, vous reconnaîtrez plus tard le contraire.
J’ai entendu des êtres immoraux, incapables d’aucuns de ces beaux sentiments dont les hommes s’enorgueillissent et s’honorent, faire éclater une joie barbare au récit de ces atrocités, et faire une apologie pompeuse du bon ordre dans lequel tout s’était passé.
Il est vrai que nombre de prisonniers prévenus de vol et d’assassinat ont été mis à mort ; mais ce n’était pas directement contre eux que les conjurés voulaient diriger leurs coups ; ils ne furent le prétexte du massacre que pour confondre parmi eux les détenus pour leurs opinions, dont la fortune et les richesses étaient ensevelies au comité de surveillance. Et bien encore, qu’il y ait eu des voleurs et des assassins dans les prisons, que devient ce passage de notre Déclaration des Droits : Nul n’est présumé coupable avant la condamnation ? Que devient cette maxime révérée même par les Parlements et sous le despotisme des rois : il vaut mieux faire grâce à cent coupables que d’immoler un innocent ! Celui qui périt au milieu d’une émeute a plutôt l’air d’une victime que d’un coupable ; et fût-il souillé de tous les crimes, il est à peine immolé que sa mort fait oublier sa vie ; mais, je le répète, s’il n’y avait eu que des voleurs et des assassins dans les prisons, on eût laissé à la justice son libre cours, c’étaient les citoyens détenus pour leurs opinions que la horde barbare voulait faire massacrer ; c’étaient les riches qu’ils voulaient dépouiller. Cette triste vérité est consignée d’une manière bien frappante, dans une lettre adressée par les administrateurs du comité de surveillance à tous les départements, dans laquelle on lit cette phrase, qui ne serait pas autrement tracée par la griffe d’un Léopard. « Le peuple a mis à mort les conspirateurs féroces qui étaient dans ses prisons, nous invitons nos frères des départements à suivre cette mesure de salut public. »
On voit par cette lettre que les brigands du comité de surveillance ne font aucune mention des prisonniers prévenus de vol et d’assassinat, et qu’ils appellent exclusivement l’attention des départements sur des hommes qu’ils qualifient de conspirateurs féroces ; sur des hommes arbitrairement arrêtés et détenus sans preuves, sur des hommes que le peuple ne connaissait pas et dont il ignorait même l’existence et l’incarcération ; on voit enfin que, pour rendre leurs crimes moins abominables aux yeux des Français et de l’Europe entière, ils voulaient que leurs frères des départements les partageassent avec eux et imitassent leur exemple, afin d’avoir la ressource de dire que c’était une insurrection. O Caïns de notre siècle ! vous avez été trompés dans votre attente ; les Français vous ont en horreur, les Parisiens s’éclairent et vous maudissent, en attendant l’heureux jour où la loi, triomphant de l’anarchie, appesantira son glaive vengeur sur la tête des coupables.
Le premier septembre, les administrateurs du comité de surveillance eurent grand soin de tapisser les rues de placards incendiaires, dans lesquels ils semèrent leur doctrine et leurs principe , afin de disposer les esprits en faveur des massacres, ainsi qu’à la dictature que Marat osa proposer quelques jours après.
Le 2 septembre, pendant le carnage, on les vit se porter avec rapidité d’un bout de Paris à un autre ; ils circulèrent dans les prisons ; des subalternes à leurs gages faisaient ce qu’ils ne pouvaient exécuter par eux-mêmes.
Un particulier nommé Chanay, confident de Panis et mouchard par excellence, portait promptement leurs ordres et venait ensuite leur rendre compte. Cela va bien, lui entendit-on dire, c’est fait d’un tel, j’ai sauvé tel autre, j’ai fait échapper la princesse de Tarente, elle peut aller rejoindre le prince de Poix.
Ce fut ce même Chanay qui arrêta le ci-devant prince de Poix, et qui l’emmena à la mairie dans la caverne de Barrabas ; ce fut cet insigne voleur qui le mit en liberté. On imagine bien que ce n’est qu’à force d’argent, en lui volant sa bourse, qu’il lui laissa la vie car Barrabas est trop cupide et trop cruel pour avoir lâché sa proie sans intérêt ; cet odieux scélérat est incapable d’aucune action dont l’humanité n’ait point à rougir. J’ai entre les mains le récit d’un administrateur, écrit par lui-même, qui démontre que le prince de Poix ne s’est évadé que du consentement et par les moyens que Panis et Sergent lui ont fournis.
« Chanay vint m’avertir un soir (c’est l’administrateur qui parle) comme j’étais occupé dans le principal bureau du comité, que le ci-devant prince de Poix y arrivait ; il mit même à côté de moi un carton qu’il dit appartenir à cet individu. Mes yeux se fixèrent sur la porte à chaque fois qu’on l’ouvrait pour voir entrer ce prisonnier. J’entendis des hommes de l’escorte de Chanay dire à la porte : il est là. Je ne le vis point entrer ; je me persuadai à la fin qu’on l’avait conduit au fond du corridor, dans le bureau de Panis, que l’on nommait le comité secret. Le lendemain, Chanay me dit, en m’abordant d’un air de surprise affecté, que l’on ne retrouvait point le carton qu’il avait mis à côté de moi la veille, qu’on l’avait volé et qu’on l’avait apporté de chez le prince de Poix. Panis cria au voleur à cette prétendue nouvelle. Le lendemain ou surlendemain, on rapporte que le prince de Poix ne se trouve point dans les prisons où il devait se trouver. Panis cria que des membres du comité l’avaient mis en liberté, tandis qu’il n’était pas entré dans leurs bureaux, mais dans celui de Panis, où Sergent travaillait ; cette circonstance m’inquiéta. J’ouvris un registre sur lequel un commis inscrivait le texte des procès-verbaux ; j’y vis celui de l’arrestation et envoi du ci-devant prince de Poix en prison ; je questionnai ce commis qui balbutia, en disant qu’il ne savait pas qui lui avait fait inscrire cet article sur son registre, et que c’était par erreur qu’il l’avait inscrit. »
II suffit que le ci-devant prince de Poix ne soit entré que dans la caverne de Barrabas, où Sergent travaillait, pour qu’il ne soit pas nécessaire d’aller chercher plus loin quels sont les auteurs de son évasion. La réponse du commis est une chétive et misérable excuse dont personne ne peut être dupe. Combien de crimes, de perfidies et de turpitudes entassés les uns sur les autres ! Eh bien ! ce n’était point encore assez pour ces féroces brigands d’avoir fait déchirer par lambeaux huit mille Français dans l’espace de cinq jours ; d’avoir dit à ceux-ci : Payez, vous serez libres ; à ceux-là, ne craignez rien des proscriptions ; allez en paix, vos péchés vous sont remis. Les prisons furent à peine vidées par les massacres, qu’elles se remplirent aussitôt de personnes arrêtées par des mandats de Marat et des autres membres du comité de surveillance.
Manuel, qui n’était que dans le premier secret, fut effrayé de ces nouvelles arrestations. Il se rendit aux prisons avec ses substituts ; ils virent que, parmi les nouveaux détenus, il y en avait plusieurs qui l’étaient sans écrou et sans procès-verbal d’arrestation. Ils interrogèrent ces nouveaux prisonniers. L’un dit : J’ai eu dispute avec Marat, il y a dix ans, en Angleterre ; l’autre, c’est Jourdeuil, huissier, que j’ai convaincu de friponneries. Il paraît que ces monstres arrêtaient également ceux qui pouvaient révéler leurs turpitudes comme ceux qui avaient de la fortune.
Le 14 février dernier, Barrabas, qui se voyait inculpé de toute part, voulut donner une preuve de son désintéressement et de sa probité. Il dit à la Convention, qu’en sa qualité d’administrateur, il avait conservé à la nation une somme de 1,800,000 livres, dont il n’existait point de procès-verbal. Cela est vrai ; mais il s’est bien gardé de dire pourquoi il n’y avait point de procès-verbal ; car alors, en faisant cet aveu, il donnait la clef de tous ses larcins ; il se montrait criminel à tel point, qu’il n’y avait plus qu’à le conduire à l’échafaud.
Quant à moi, qui ai juré guerre éternelle aux assassins et aux voleurs, je ne garderai aucun ménagement envers Barrabas, et c’est sous ce double rapport que je continue de narrer les faits qui le concernent.
Dans les jours et nuits qui précédèrent les massacres, il y eut un grand nombre de mandats d’arrêt signés Panis et Sergent, et auxquels les autres commissaires n’eurent absolument aucune part. Ces expéditons secrètes se faisaient à leur insu, chez des personnes très-riches que l’on arrêtait comme suspectes. Des commis affidés, surtout Chanay, leur homme de confiance, servaient à faire ces captures. On conçoit, d’après cette marche ténébreuse, dans cette guerre des voleurs contre les riches, qu’il n’était pas de l’intérêt des hommes de proie de dresser le moindre procès-verbal. Or, il n’est pas surprenant que l’on ne sache pas encore exactement le nombre des victimes du comité de surveillance. Dans cet état de choses, que Barrabas ait conservé à la nation 1,800,000 livres dont il n’existait point de procès-verbal, qu’y a-t-il d’étonnant ?
S’il ne s’est point approprié cette somme, il est présumable qu’il a craint d’être découvert, ou bien il a pu croire qu’en faisant un acte qui annonçât quelque probité, ce serait un voile jeté sur les autres larcins, un moyen d’écarter les soupçons, une sorte de fin de non-recevoir qu’il pourrait opposer à ceux qui auraient le courage de le dénoncer.
Pendant que les membres du comité de surveillance surveillaient et dirigeaient les assassins, et qu’ils étendaient une main furace sur les richesses de leurs victimes, une autre scène non moins sanglante se préparait à Versailles. Le conseil-général de la Commune avait détaché une force de mille hommes qui était allée à Orléans s’emparer des prisonniers de la haute cour nationale pour les amener à Paris, sous prétexte de les faire juger. A la tête de cette force armée était le brigand Lazonwky et deux commissaires civils, Fournier l’Américain et Dubail, envoyés par la Commune. Il n’y avait point de décret qui permit à la Commune d’envoyer à Orléans chercher les prisonniers : c’était une infraction manifeste à tous les décrets. Mais cette Commune, qui n’en respectait aucun, cette Commune dévorante, despote et tyrannique, non contente de tout prendre, de tout envahir et de ne rien restituer, voulait encore imposer son joug au reste de la France.
A l’arrivée de Lazonwky à Orléans, les habitants de cette ville ne virent en lui qu’un chef de bandits, qui, sans aucune autorisation légale, venait s’emparer d’un dépôt qui était en leurs mains le gage précieux de la confiance publique. D’abord, ils voulurent repousser la soldatesque révoltée par la force des armes ; mais on entra en pourparler : les esprits se calmèrent, l’agitation cessa, et les Orléanais consentirent à remettre les prisonniers entre les mains de Lazonwky.
Dans ces entrefaites, l’assemblée législative, pénétrée de la plus profonde indignation, décréta que les prisonniers d’Orléans seraient conduits à la citadelle de Saumur, et non à Paris ; puis, par un second décret, elle proclama indigne de porter les armes et ordonnait le désarmement de quiconque refuserait d’obéir à ce décret.
Les législateurs ne se dissimulaient pas que, si l’on ramenait dans une ville accoutumée au carnage des hommes que tous les genres de calomnies et de diffamations avaient poursuivis jusque dans leurs cachots, c’en était fait de leurs jours ; malgré qu’il en soit, leur sage prévoyance fut en défaut ; Lazonwky, délégué par les assassins, se tint en révolte ouverte contre les décrets.
Il s’achemine vers Paris. Sur sa route, il met en liberté les assassins de Simoneau, maire d’Etampes, qui étaient condamnés, les uns à la peine de mort, les autres aux fers, suivant qu’ils avaient pris plus ou moins part à cet assassinat.
Le 8 septembre, dans le courant de l’après-midi, il arrive à Versailles avec les prisonniers. Au moment de les déposer à la prison, une bande d’assassins à portée se présente, et s’élance avec la férocité du tigre sur les prisonniers, qui étaient assis sur des planches dans plusieurs charrettes, et en un instant ils furent percés de mille coups et déchirés par lambeaux.
M. Cossé-Brissac, commandant en chef de la garde de Louis XVI, fut coupé en pièces, ici était une de ses cuisses, là une de ses jambes, plus loin l’un de ses bras, à quelque distance le reste de son corps, et plus loin on roulait sa tête. Le lendemain de cette boucherie, on voyait encore dans les rues de Versailles les membres épars de ces infortunés.
Lazonwky et ses pareils ont dit qu’ils n’avaient point eu de part à ce carnage, et les hommes de proie ont publié partout que c’étaient des inconnus qui s’en étaient rendus coupables ; poussant même jusqu’au bout leur perfidie, ils tentèrent de rejeter sur les citoyens de Versailles l’odieux de cette journée. Assassins imposteurs, hommes de sang et de boue, dont l’existence est un crime de la nature, vous me trouverez toujours sur vos pas pour vous confondre.
J’étais à la section du Finistère, au faubourg Saint-Marceau, lorsque Lazonwky, de retour de Versailles, vint rendre compte de sa mission. Écoutez l’horrible langage de cet affreux brigand: « Nous aurions bien voulu terminer à Orléans, dit-il ; mais nous n’avons pas trouvé les membres de la haute cour animés des bons principes ; vous savez le reste, poursuivit-il ; je ne vousen dirai pas davantage. » Il déposa ensuite sur le bureau les fers des assassins du maire d’Étampes ; on les reçut avec des transports de joie et des applaudissements multipliés.
Avouer qu’ils auraient bien voulu terminer à Orléans, n’était-ce pas dire qu’ils étaient chargés de les égorger dans cette ville, et qu’ils se seraient acquittés de cette sanglante mission, si les membres de la haute cour eussent été des cannibales animés des principes d’assassinat que Lazonwky appelait bons principes ? Avec cette explication, tout devient clair. La troupe de Lazonwky était disposée à massacrer les prisonniers et à laisser faire ceux qui se présenteraient pour les seconder. S’ils n’étaient pas eux-mêmes coupables de crime, comment se fait-il qu’aucun des assassins n’est resté sur la place ? Pourquoi, d’ailleurs, ont-ils emmené d’Orléans à Versailles des hommes qu’un décret leur ordonnait de conduire d’Orléans à Saumur ? Pourquoi cet autre décret, qui les déclarait indignes de porter les armes en cas de désobéissance, est-il resté sans effet ?
En terminant cet horrible récit, je retracerai encore un fait qu’il m’est impossible d’effacer de ma mémoire. L’identité de ce fait avec le discours de Lazonwky, achève de me prouver que, dans la troupe qu’il conduisait à Orléans, plusieurs étaient partis à dessein d’assassiner les prisonniers.
Le 8 septembre, à six heures du soir, je rencontrai une femme (je me trompe, c’était une furie) ; elle me communiqua une lettre de son fils, qui était allé à Orléans, sous les ordres de Lazonwky. Voici mot pour mot les termes de cette lettre: « Nous avons trouvé les prisonniers tous gras et bien portants, surtout le scélérat de Lessart et le coquin de Brissac ; j’espère vous en porter une cuisse pour la manger en fricassée de poulet. »
Si j’essayais de décrire l’impression douloureuse que fit sur moi la lecture de ce paragraphe, ce serait en affaiblir les traits. Je crois de même inutile de dire que les prisonniers d’Orléans étaient tous riches, et que la majeure partie des richesses qu’ils avaient alors devint la proie des assassins.
Hommes de proie, en faut-il davantage pour prouver à la France que ces crimes sont votre ouvrage, et que tous ces cadavres vous appartiennent ? Que signifient ces mandats de délivrance donnés à vos parents et à vos amis ? Que signifie votre présence dans les prisons à l’instant des massacres ? Que vous aviez tout préparé ; que vous dirigiez les assassins, lorsque, d’un autre côté, vous rendiez nuls les moyens de répression ; que vous partageâtes les pouvoirs, afin de faire égorger tel homme dont vous convoitiez la fortune, en même temps que vous mettiez en liberté tel autre qui était digne d’être associé à votre infamie et à vos larcins.
Que les anarchistes, amis du brigandage dont ils partagent les fruits, fassent un dernier effort pour atténuer les conséquences accablantes et les preuves irrésistibles qui résultent de tous ces faits ; qu’ils s’épuisent, s’ils le veulent, en déclamations et en mensonges pour prolonger l’égarement du peuple, et distraire ses regards par des dénonciations vagues ou controuvées, afin qu’il ne s’attache point à la poursuite des auteurs de ces forfaits ; que les plumes vénales, les écrivains mercenaires, sans cesse occupés à corrompre les sources de l’opinion publique, impriment, contre le cri de leur conscience, que ces massacres ont été commis par des étrangers ; que le frocard Chabot,

Grand orateur tiré de cet ordre de saints,
Que le grand Séraphique a nommé capucin,

vienne nous dire à la lecture que c’est une insurrection, rien ne m’empêchera de vous répéter sans cesse qu’il n’y a point-là d’insurrection ; que pour donner ce nom aux cinq jours de septembre, il faudrait que ce fût l’action libre et volontaire du peuple entier, un mouvement subit et spontané de la masse, et dans cet état de chose même ce serait toujours des massacres, rien que des massacres exécutés par les ordres et sous la direction des autorités, qui seraient toujours coupables de n’avoir pas essayé de les empêcher ; mais pourquoi cette réfutation de Chabot ?
Les jours du prestige sont passés ; personne ne croit maintenant que ce sont des étrangers qui ont sonné le tocsin pour rallier les septembriseurs, que ces vils scélérats étaient eux-mêmes des étrangers ; si quelques vagabonds sans patrie, sans famille, se sont mêlés aux assassins, il faut en accuser ceux qui leur en ont montré l’exemple.
C’est en vain que les hommes de proie ont attaché pendant un an avec des poignards, un bandeau sur les yeux des parents et des amis de ceux qu’ils qualifient sans preuves de conspirateurs féroces, le voile est tombé ; les conspirateurs féroces, ce sont ces hommes de sang qui ont préparé froidement, et renouvelé parmi nous les horreurs d’une Saint-Barthélemi ; les conspirateurs féroces , ce sont ceux qui lançaient à pleines mains les mandats d’arrêt, en sautant de pied joint par-dessus toutes les lois ; les conspirateurs féroces et cent fois dignes de mort, ce sont ceux enfin qui opéraient dans les ténèbres du comité de surveillance, et qui attiraient sur Paris la haine de toutes les nations.
En supposant, contre toute vérité, uniquement pour le besoin de leur cause, que l’on pût pallier l’horreur de ces massacres en les imputant à des étrangers, il ne serait pas moins vrai de dire que de pareils attentats ne devaient pas être impunis ; quels que soient les instigateurs et les complices, il fallait les rechercher et les poursuivre jusqu’à l’échafaud ; cependant depuis trois ans aucune recherche n’a été faite contre les coupables, ce qui prouve que l’on craint de les découvrir ; que dis-je, ils sont connus, on les nomme, leurs noms exécrables passent de bouche en bouche, du nord au midi de la France ; on les accuse, et la Convention se tait ; est-ce faiblesse ? est-ce complicité ? je m’abstiens de prononcer ; passons à l’appel nominal des chefs les plus connus ;
Danton, ex-ministre de la justice, député de Paris à la Convention nationale ;
Camille Desmoulins, secrétaire du sceau, député de Paris à la Convention ;
D’Eglantine, secrétaire du département de la justice, député de Paris à la Convention ;
Panis, membre du comité de surveillance, député de Paris a la Convention ;
Sergent, membre du comité de surveillance, député de Pans à la Convention ;
Manuel, alors procureur de la Commune, ex-député à la Convention ;
Pierre Duplain, membre du comité de surveillance, juge au tribunal révolutionnaire ;
Jourdeuil, membre du comité de surveillance, juge au tribunal révolutionnaire ;
Guermeure, membre du comité de surveillance ;
Leclerc, membre du comité de surveillance ;
Lenfant, membre du comité de surveillance ;
Cailly, membre du comité de surveillance ;
Duffort, membre du comité de surveillance.
Je les dénonce nominativement en présence du peuple de Paris, à la nation française, comme les chefs suprêmes des assassins et des voleurs, je les dénonce à la nature entière comme les plus implacables ennemis de l’humanité, comme le plus impur fléau dont le ciel irrité ait jamais accablé la terre ; qu’ils osent m’accuser de les avoir calomniés, je les provoque à descendre avec moi aux pieds des tribunaux, et je m’engage à monter à leur place à l’échafaud s’ils peuvent me prouver que je suis un calomniateur.

Liste des assassins et voleurs subalternes.

Chateau, oiseleur, sur le quai de la Ferraille ; ce tigre a tué quatre-vingt-sept prisonniers à l’Abbaye ; il revint chez lui rendu de fatigue, en regrettant beaucoup de n’avoir plus assez de force pour continuer.
Boudier, boulanger, rue du Four, près la Croix-Rouge ; il cessa de massacrer aux Carmes, parce que son sabre se brisa en deux morceaux.
Duval, le jeune, neveu du traiteur de ce nom, rue de Boucheries, cinq pour sa part au couvent des Carmes ; après cette brillante expédition, il partit pour l’armée du nord en qualité de volontaire, puis déserta en emportant son fusil, qu’il a vendu ; puis, par arrangement, il fut rejoindre l’armée du Nord.
Kermann, tailleur, maison de Lerouge, fruitier, rue de Tournon, assassin aux Carmes.
Sauvage, marchand de vin, rue Mazarine ; cet ex-laquais a fait tuer à l’Abbaye un évêque qu’il avait servi autrefois, et qui, pour l’aider à s’établir marchand de vin, lui avait donné 5 à 6,000 liv.; de son propre aveu, il a égorgé treize personnes à l’Abbaye.

— Nota. — Je ne publie en ce moment qu’un abrégé de la liste ; c’est pour répondre à ces fripons du premier ordre, qui feignent de croire que les massacres ont été commis par des étrangers. En attendant que j’imprime le nom des autres, l’accusateur public du tribunal révolutionnaire peut instruire sur les faits, il y a ample matière.